mercredi 30 novembre 2022
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Iran, les vraies raisons d’un soulèvement

Musicienne iranienne vivant à Marseille, Jina* rentre de trois semaines à Téhéran où elle a activement participé aux manifestations. Un témoignage précieux et percutant

Si le long conflit avec l’Irak a marqué pour toujours l’enfant qu’elle était, le mouvement d’insurrection que traverse l’Iran est historique pour Jina*. Si pour elle la mort tragique de Mahsa Amini a été l’élément déclencheur de la révolte, les raisons ne relèvent pas simplement d’une affaire de voile mais bien d’une colère plus profonde et générale à l’encontre du régime et du guide suprême.

La mort de Mahsa Amini
« C’est la goutte d’eau qui a fait déborder un vase déjà bien rempli. C’est en piratant le site de l’hôpital où cette jeune kurde de 22 ans est décédée et en envoyant le dossier médical aux chaînes de télévision iraniennes privées qui émettent depuis l’étranger que le mouvement Anonymous a révélé la vérité. Le crâne de Mahsa a été défoncé. Elle était en vacances, partie visiter Téhéran avec son petit frère. Les images d’elle qui ont été prises avant le drame la montre bien voilée. C’est un acte de violence gratuite de la part de l’État pour affirmer sa force. Il y a eu une pression énorme sur son père pour qu’on l’enterre dans la nuit afin d’éviter la présence de la foule à l’enterrement. La mort de Mahsa est vécue comme une profonde injustice parce qu’elle était une kurde iranienne innocente et inoffensive. Elle est devenue un symbole qui a fait tout exploser. Jusqu’à aujourd’hui, #MahsaAmini a été tweeté plus de 200 millions fois ! »

Le contexte
« Depuis un an et la dernière élection, la police politique accentue la répression. Elle arrête des filles qui ne seraient pas habillées selon les règles du régime. Alors que deux ans plus tôt, l’État avait déjà un peu lâché la bride, se disant qu’un peu de liberté ferait du bien aux gens, en pleine crise économique et chute de la monnaie. Sauf qu’une fois que tu as pris l’habitude de porter le voile de manière plus lâche sur les cheveux, tu n’acceptes plus de revenir en arrière. Des images d’arrestations violentes ont commencé à circuler. On voyait des policiers en civil tirer des femmes par le foulard. Puis Khamenei [l’actuel « Guide suprême », celui qui détient véritablement le pouvoir dans le pays, ndlr] a autorisé ses fidèles à être représentant de l’ordre islamique. Cela a mis les gens les uns contre les autres et créé beaucoup de tension. Au bout d’un certain temps, les gens ont dit stop : ce n’était plus possible que des personnes qui n’avaient aucune légitimité fassent le travail de la police. »

« Du voile, on est passé aux autres sujets bien plus importants »

La généralisation du mouvement
« La première semaine, la composition des manifestations était essentiellement féminine et les revendications basées sur le voile. Progressivement, les hommes les ont rejointes et le slogan national est devenu « Zan – Zendegi – Azadi » : « Femme – Vie – Liberté ». On entend le mot d’ordre « À bas le dictateur ! » jusque dans les écoles primaires ! Des adolescents ont déchiré les images de Khomeini et de son successeur Khamenei de leurs livres scolaires et les ont brûlées. D’autres se sont pris en photo en faisant un doigt d’honneur. Tout cela ne s’était jamais vu avant. Aujourd’hui dans les manifestations, il y a des femmes voilées et des femmes non voilées ensemble et solidaires. Elles défendent d’ailleurs la liberté de choisir. Dans le groupe de personnes avec lesquelles je manifestais, nous étions musicienne, compositeur, photographe, metteur en scène, chanteur… »

La répression
« La police anti-émeutes – souvent en civil – a encerclé l’université Sharif de Téhéran et tiré sur les étudiants qui font pourtant partie de l’élite. Dans la région du Baloutchistan, frontalière du Pakistan, une adolescente de 15 ans s’est fait violer par un chef de la police. Le Baloutchistan est devenu un bain de sang depuis… Nika Shakarami, une fille de 17 ans originaire de Khorramabad, a été arrêtée et massacrée à Téhéran lors d’une manifestation. Son corps a été enterré dans un petit village en absence de sa famille, et le dossier classé. Même les gens qui ont participé à des manifestations contre la guerre en Ukraine ont été fichés, assignés à résidence voire mis en prison. Et des prisonniers, des condamnés à mort ont été recrutés pour participer à la répression ! Après tout cela, comment peut-on laisser parler pendant une demi-heure, sans même réagir, le président iranien Raisi à la tribune des Nations Unies [le 21 septembre dernier, ndlr] alors qu’au même moment il est en train de massacrer son peuple ? »

« Depuis un an et la dernière élection, la police politique accentue la répression »

Les causes profondes de la révolte
« Sur le plan économique, le pays est en train de s’effondrer. Ça avait déjà commencé sous Ahmadinejad [président de la République islamique d’Iran de 2005 à 2013, ndlr]. Aujourd’hui, un café à Téhéran est plus cher qu’à Marseille ! On voit énormément d’enfants mendier dans le métro. Et à chaque fois que le gouvernement iranien sent qu’économiquement les gens sont en train de craquer, il met la pression pour changer l’angle de vue et de sujet. L’État iranien sait que s’il lâche sur le hijab, il devra accepter toutes les revendications. Il faudra qu’il accepte que les cinéastes tournent ce qu’ils veulent, que les femmes chantent sur scène, que les écrivains écrivent ce qu’ils veulent. Cela accorderait des libertés qui depuis 43 ans sont bridés dans un package. »

© DR

La campagne des artistes françaises
« Ça me fait plaisir de voir Juliette Binoche et d’autres se couper une mèche. C’est symbolique, ça fait le buzz… Mais ce n’est pas avec trois centimètres de cheveux d’artistes françaises que la France va aider le peuple iranien. Ce serait plus efficace de couper les liens diplomatiques pour isoler l’Iran. Non pas avec un embargo qui fait souffrir la population mais en rappelant les ambassadeurs des pays européens. C’est vrai que la partie visible, quand un touriste occidental va en Iran, ce sont les femmes voilées. Mais tout le reste, qui ne se voit pas, ça ne les gêne pas ? Les prisonniers politiques ? La peine de mort ? Du voile, on est passé aux autres sujets bien plus importants. Tout l’Iran est en feu et on dirait que le monde – y compris ces artistes – ne s’intéresse pas à tous les autres droits bafoués. »

« Peut-être que l’odeur du pétrole couvre l’odeur du sang des manifestants »

La position de la France
« La France ne peut bien sûr pas se mêler des problèmes du monde entier mais elle les crée en partie. On sait que des membres du gouvernement envoient leurs enfants en France – et en Europe en général – pour sortir l’argent de l’Iran. Il faut les en empêcher en bloquant ces comptes en banque qui représentent des millions d’euros. Comme on a pu le faire avec les Russes. Si on ne parle que de voile et de cheveux, c’est parce que pour le reste, c’est plus compliqué. Peut-être que l’odeur du pétrole couvre l’odeur du sang des manifestants… D’ailleurs lors d’un rassemblement d’Iraniens devant l’ambassade d’Iran à Paris, la police française est intervenue comme si elle défendait l’Élysée, en envoyant du gaz lacrymogène et en frappant les manifestants à coup de matraques ! Les vidéos filmées sur place sont hallucinantes. Je me souviens qu’une des premières images de la Révolution iranienne est l’arrivée de Khomeini à Téhéran dans un avion d’Air France, accompagnée d’une hôtesse de l’air. Personne n’avait demandé de le faire sortir de sa résidence à Neauphle-le-Château. C’est la France qui l’a envoyé à Téhéran. »

PROPOS RECUEILLIS PAR LUDOVIC TOMAS

*Le prénom a été changé pour des raisons évidentes de sécurité

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