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La fable crépusculaire d’Ana Vaz

Sélectionné à Locarno en 2022, Il fait nuit en Amérique filme avec ingéniosité la faune qui tente de survivre au cœur de Brasilia

Aussi conceptuel que charnel, avec un souci constant de la matière, de la lumière, des sons. Dramatisé par une savante orchestration qui rappelle les symphonies urbaines du cinéma muet. Tourné en 16 mm sur des pellicules périmées récupérées, baigné par la « nuit américaine » – qui fait croire à la nuit en plein jour – la fable poético-politique d’Ana Vaz semble se dérouler dans un crépuscule permanent. 

Les animaux malades de l’homme

Jacques Cheuiche, grand chef opérateur brésilien, a su restituer cette idée d’une fin du jour semblable à une fin du monde. Le bleu dominant, traversé parfois par les fulgurances rouges du ciel et des phares, n’est en rien celui de la sérénité. On est à Brasilia, où la réalisatrice a vécu, utopie moderniste d’Oscar Niemeyer qui la rêvait universelle, tolérante, ouverte à tous, construite dans le désintérêt écologique de l’époque. Terrassements écocides, colonisation de territoires par expropriation des animaux, création d’un zoo, de parcs- réserves. Aujourd’hui, des animaux malades de l’homme – tamanoirs, renards, loups à crinière, singes, chouettes, moufettes, serpents – s’échappent des zones où ils ont été relégués. Cherchent refuge dans une urbanité qui les tue, souvent incapables de revenir à leur milieu naturel. Les patrouilles de la police environnementale les récupèrent. Les vétérinaires les soignent – quand c’est possible. 

À l’origine de ce film, le désir de rendre hommage à un bébé fourmilier trouvé par la réalisatrice au bord d’une route et l’essai de la philosophe Julia Fausto sur La Cosmopolitique des Animaux.

Le piège se referme

La caméra, dans de longues séquences, balaie la skyline hérissée de la capitale brésilienne : gratte-ciel, barres d’immeubles, pylônes électriques géants défiant les montagnes alentour. Dans un sens puis dans l’autre. Elle pivote, s’attarde, repart, accélère, suit les axes routiers qui crucifient Brasilia. L’image, devenue abstraite, se floute sur les lumières de la ville. Les hommes sont saisis de loin ou de trop près dans le détail d’une main gantée ou de la manche d’un uniforme. Les conversations téléphoniques des sauveteurs se font en off. Pour les rares fois où les visages apparaissent, ils sont masqués en raison de la pandémie. La nudité de la face des bêtes n’en est que plus saisissante. Série de portraits en très gros plans, annulant toute idée d’échelle. Zoom tremblé jusqu’à 600 mm, sur leurs poils, plumes, becs, truffes, yeux inquiets ou interrogatifs qui nous fixent. Résonnant avec le cinéma de l’Eco-terreur qui met en scène « une Nature enragée » – intitulé de l’exposition du Jeu de Paume en 2021, où Ana Vaz intervenait –  Il fait nuit en Amérique s’en démarque toutefois. Les animaux dans leur errance, ne sont ni monstrueux, ni menaçants. Les frontières deviennent poreuses, et c’est bien le piège qui se referme sur l’humanité qui est terrifiant. Comme sorti d’une vidéo de Bill Viola, le film s’achève sur le plan hypnotique d’une puissante chute d’eau dont on ne sait si elle est de vie ou de mort.

ÉLISE PADOVANI 

Il fait nuit en Amérique, d’Ana Vaz
Sorti le 21 février
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