mercredi 30 novembre 2022
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La justice des sentiments

Dans "Les Repentis" d’Icíar Bollaín, Blanca Portillo incarne la veuve d’un politique assassiné par l’Eta. Un film puissant sur la dignité et la rédemption à défaut du pardon.

Un sujet sensible

Les Repentis (titre espagnol : Maixabel), neuvième film d’Icíar Bollaín, revient sur les années de plomb au Pays basque et en Espagne, peu avant la dissolution en 2018 de l’organisation indépendantiste, E.T.A (Euskadi Ta Askatasuna). Ce mouvement, à l’origine antifranquiste, avait choisi la lutte armée pour faire triompher ses idées, dérivant vers une radicalité responsable de plus de 800 exécutions, des mutilations par centaines, des enlèvements, des extorsions de fonds et un climat de guerre civile larvée entretenu au sein des villes et villages. Le cinéma s’est déjà emparé du sujet et la série TV Patria, adaptée du best-seller de Fernando Aramburu, traitait déjà de la confrontation des victimes et de leurs bourreaux. Icíar Bollaín innove ici en partant d’une expérience moins connue et controversée, initiée en 2011 par les autorités : organiser des rencontres entre les prisonniers repentis et les familles de leurs victimes.

Partir de la fin

Pays basque espagnol. Commémoration de la mort de Juan Maria Jauragui, ex-gouverneur de la province de Guipuzcoa, proche du gouvernement socialiste de Felipe Gonzáles, assassiné onze ans auparavant par l’Eta, dans un café de Tolosa. Autour de sa stèle se sont rassemblés ses amis politiques, victimes pour certains de la même organisation terroriste, sa famille, sa fille (Maria Cerezuela), sa veuve Maixabel Lasa (Blanca Portillo). Et, conduit par cette dernière, Ibon Etxezarreta (Luis Tosar), un des assassins de Juan. Le « repenti » tient un bouquet. Dix fleurs rouges pour le passé, une blanche pour le futur. Peu à peu, tous entonnent une chanson populaire basque, hommage à un ami disparu…Evoquer cette poignante scène finale, superbement mise en scène, ce n’est pas déflorer un scénario qui reprend fidèlement des faits avérés et se nourrit de souvenirs plus intimes de la vraie Maixabel Lasa. C’est partir de cet impensable dénouement vers lequel tend tout le  film, qui en deux heures, réussit à nous faire penser cet impensable-là.

Une longue insomnie

La réalisatrice part du traumatisme initial, l’assassinat sauvage, la joie des meurtriers et l’onde de choc dans le cercle familial. Revient rapidement sur le procès de ceux qu’on a pu arrêter, qui tambourinent à la cage de verre les séparant de la salle d’audience, et invectivent des autorités qu’ils ne reconnaissent pas. Puis, par une ellipse temporelle, nous projette dix ans plus tard. On retrouve Maixabel Lasa, les cheveux blancs, encore responsable du bureau d’aide aux victimes du terrorisme (Gal et Eta), sa fille, devenue mère à son tour, et un pays toujours divisé et blessé. En parallèle, on entre dans les prisons où sont détenus des membres de l’Eta. Certains ont changé. Il y a dissension entre ceux qui, hantés par les crimes qu’ils ont commis, ont pris conscience de l’engrenage qui les a happés, et ceux qui persistent à croire que ce qu’ils ont fait était juste, terrorisés à leur tour par les représailles possibles pour leur famille s’ils « trahissent » la cause en faisant amende honorable. Rien n’est oublié. Victimes et assassins sont dans une longue insomnie sans repos. La réalisatrice va analyser les processus parallèles qui conduisent Maixabel aux tueurs de Juan et les tueurs de Juan à Maixabel.
L’homme peut-il changer ? Se repentir sincèrement ? Et ce repentir peut-il être reçu par la victime ? Peut-on pardonner à quelqu’un qui vous a volé votre vie ? Je préfère être la femme de celui que vous avez tué plutôt que votre mère dit Maixabel à Ibon. Elle ne pardonne pas mais trouve un semblant de paix en reconnaissant l’humanité d’Ibon et en refusant de le haïr.

Montrer sans démontrer

Si le film d’Icíar Bollaín fait entendre les arguments de chacun, le discours n’est jamais ni pesant ni suffisant. L’expression des visages saisis en gros plans, les regards, les silences maintiennent une tension constante. La réalisatrice montre sans démontrer. Classicisme et sobriété. Pas d’exubérance dans un chagrin qui devient consubstantiel aux personnages. La terreur ne peut être qu’aveugle. Dès qu’on lui donne visage et corps, elle perd sa pureté idéologique. Camus déjà la condamnait sans appel affirmant qu’il préférerait toujours sa mère à la justice. Ibon a trahi sa famille, détruit ceux qui l’aimaient, ceux qui aimaient ses victimes et s’est détruit lui-même. Pour autant le monstre est un homme.
Contre la loi du Talion s’affirme l’état de droit, auquel le film rend hommage. Les criminels, malgré la gravité de leurs actes, ont accès à un procès, à un traitement digne. La justice fait de la rédemption, un objectif.

Blanca Portillo est Maixabel

De ce film intense nous reste le portrait d’une femme d’un courage hors du commun. Droite dans sa vie et ses principes. Interprétée admirablement par Blanca Portillo, Goya de la meilleure actrice 2022. Une des séquences la suit marchant le long d’une plage. Encore menacée par l’Eta, elle est accompagnée par deux gardes du corps qui se maintiennent derrière elle, à distance. Sur l’horizontalité du paysage, sa fragile verticalité exceptionnellement saisie de loin devient l’image d’une force qui va et nous bouleverse.

ELISE PADOVANI

Actuellement en salle
Projeté au cinéma Le Prado, à Marseille, le 17 novembre, dans la section Panorama de la 21ème édition du festival CineHorizontes (12 au 24 novembre).
cinehorizontes.com
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