vendredi 27 janvier 2023
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La mélancolie est dans le lac 

Librement inspiré du roman graphique de Bastien Vivès, Charlotte Le Bon présente avec Falcon Lake un teen movie réussi

Extravagante miss météo sur Canal+ en 2010, fiancée à Guillaume Gallienne alias Jolitorax dans la quatrième adaptation des aventures d’Astérix et Obélix, fidèle amie du Colin de L’Écume des jours version Gondry, muse de Dior puis de Saint Laurent dans le biopic de Jalil Lespert, parisienne égoïste et irresponsable de la mini-série Cheyenne et Lola… À la télévision, au cinéma, dans le drame ou la comédie, Charlotte Le Bon n’a guère chômé pendant sa jeune carrière. Illustratrice, mannequin, animatrice, actrice, déjà auteure d’un court-métrage en 2008, Julith Hotel, la voilà scénariste et réalisatrice de son premier long, Falcon Lake, présenté à la Quinzaine des réalisateurs 2022. 

Libre adaptation du roman graphique Une Sœur de Bastien Vivès dont l’intrigue se déroulait en Bretagne, la réalisatrice nous emmène au cœur des paysages familiers de son enfance canadienne : les Laurentides, au nord de Montréal, ressuscitant les fantômes de sa propre mémoire pour les superposer à ceux qui obsèdent déjà celle de ses jeunes protagonistes. C’est l’été. Bastien (Joseph Engel), 13 ans, presque 14, précise-t-il, son petit frère Titi (Thomas Laperrière) et leurs parents (Monia Chokri et Arthur Igual) viennent de France, invités par une amie d’enfance de leur mère québécoise (Karine Gonthier-Hyndman) à passer leurs vacances dans son chalet au bord du Falcon Lake. Elle y vit avec sa fille Chloé (Sara Montpetit) une ado de 16 ans, fascinée par la mort, qui voit, de prime abord, cette arrivée comme une intrusion, et dont Bastien tombe peu à peu amoureux. 

Hors du temps
Les adultes restent au second plan. Le film, épousant le point de vue du jeune garçon, se concentre sur la construction de cette relation sentimentale aux frontières mouvantes. Elle, plus mature, frayant avec des « vieux » de 18 ans, fumant et buvant. Lui, malhabile, ingénu, encore si proche de l’enfance. Tous deux se rencontrent dans une zone intermédiaire, oscillant entre d’innocents jeux platoniques et d’autres moins innocents excitant le désir naissant. La réalisatrice filme avec inventivité et pudeur, la distance fluctuante entre le corps de femme de Chloé et celui si frêle de Bastien, les gestes maternels de la jeune fille l’aidant à vomir, le lavant, tout en se glissant dans la baignoire avec lui. Les tâtonnements, les silences et un état de grâce, dans un été hors du temps. 

Séquence après séquence, dans une suite un peu répétitive, la caméra capture cette complicité non dénuée de cruauté de la part de la jolie adolescente. Chloé se sent seule. Bastien étranger au cercle dans lequel elle l’entraîne. Devenant presqu’invisible quand il les observe, acceptant d’être photographié en fantôme par celle qu’il aimerait hanter, se soumettant aux défis qu’elle lui propose. 

La tension monte
Le film s’ouvre sur le lac serti de forêts dans une lumière crépusculaire. À sa surface miroitante, flotte un corps qui semble sans vie. Est-ce un suicidé ? La victime d’un meurtre ? Le film sera-t-il un polar ? Le plan se prolonge, en apnée, jusqu’à ce que le présumé cadavre s’ébroue, bien vivant. « C’était pour de faux », comme disent les enfants. Jouer à se faire peur sera un des fils rouges de ce teen movie flirtant avec les codes du cinéma de genre, épouvante et horreur. On ne sait pas si les cris qu’on entend sont de joie ou de douleur. Un arbre mort et gris revient à l’écran. Chloé invente la légende d’un noyé tirant les nageurs vers le fond. La tension monte et l’angoisse plane sur ce lieu de villégiature paradisiaque. La musique anxiogène, peut-être un peu trop appuyée, égrène a minima les mêmes notes. 

Servi par le talent des jeunes comédiens qui expriment avec grande justesse le chaos sentimental et les pulsions des personnages qu’ils incarnent. Tourné en pellicule 16 mm, souvent entre chien et loup, nourri par les souvenirs et la culture cinématographique de sa réalisatrice, Falcon Lake est un récit initiatique qu’infuse une étrange mélancolie.

ÉLISE PADOVANI

Falcon Lake, de Charlotte Le Bon
Sorti le 7 décembre

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