vendredi 27 janvier 2023
No menu items!
spot_img
AccueilNos critiquesLa montée des eaux

La montée des eaux

Comment aborder le difficile enjeu du changement climatique au théâtre ? C’est la performance réussie par Dimanche, des compagnies Focus et Chaliwaté, avec humour et poésie

Le constat du dérèglement climatique est sans appel. Julie Tenret, Sicaire Durieux et Sandrine Heyraud se sont emparées du thème pour une forme courte, Backup, qui a reçu le Total Theater Award dans la catégorie « Théâtre visuel » au Fringe Festival d’Edimbourg 2018. « Backup représente la première partie de la pièce, sourient les comédiens après le spectacle, c’est ce qui explique le succès de la pièce auprès des programmateurs qui ne se doutaient pas que la forme longue, “Dimanche”, demandait autant de matériel, deux camionnettes et une remorque désormais ! »

Ce début nous entraîne au pôle Nord, aux premières lueurs de l’aube, une petite fourgonnette avance dans un univers blanc. D’abord minuscule, perspective oblige, elle prend sa taille réelle, invisible et pourtant présente grâce au mime parfaitement synchronisé de ses trois occupants, depuis les remuements intempestifs du véhicule dont le petit sapin parfumé brinqueballe, pendu au rétroviseur intérieur, aux mouvements imperturbables des essuie-glaces, toujours à la même place, mus par les comédiens qui se les passent pour accomplir tel ou tel autre geste, prendre un thermos, l’ouvrir, verser un verre, boire… Impeccable horlogerie qui souligne le mécanisme implacable de la dégradation des conditions de vie sur terre et sur la glace !

Un flamant rose passe

Les trois reporters qui se sont extraits du véhicule, armés de micro, prise de son et caméra, choisissent l’emplacement le plus approprié pour décrire la fonte de la calotte glaciaire. La banquise se fendille puis s’ouvre sous leurs pieds. Fin du caméraman dont l’outil de travail est récupéré par une ourse accompagnée de son petit. Premières victimes du réchauffement… Pendant ce temps une famille se réunit pour le repas dominical (le changement de décor est aussi rapide qu’ingénieux), la grand-mère tente de descendre grâce à un siège monte-escalier récalcitrant, les ventilateurs disséminés un peu partout tentent de dissiper une chaleur excessive, un jeune couple s’affaire, un phonographe dispense sa musique vieillotte… l’électricité multiplie les caprices parfois mortels, le soixante-dix-huit tours prend l’aspect d’une crêpe ratée, les meubles fondent, et les personnages essaient de s’adapter aux métamorphoses, sans en rechercher la cause…

Un flamant rose passe, nourrit son oisillon dans un marécage asséché, puis repart, bientôt emporté dans une tournade à l’instar de la reporter qui, agrippée à l’échelle d’un hélicoptère, poursuit les travaux de constat et de mise en garde initiés au début de la pièce. Les lanceurs d’alerte témoignent de l’aveuglement tragique de nos hybris contemporaines… La prise de conscience est trop tardive, un tsunami dévaste tout. Subsistent les vestiges des hautes tours des quartiers d’affaires, quasiment immergées dans les eaux qui recouvrent la planète… Le récit pourrait juste être glaçant, moralisateur et lourd.

Le tour de force des deux compagnies Focus et Chaliwaté, réunies sur ce projet est d’avoir abordé un sujet complexe et combien prégnant aujourd’hui d’une manière onirique, drôle, humoristique. Grinçante parfois, en utilisant les supports du mime, de l’acrobatie (comme dans le passage d’anthologie des personnages luttant contre le vent), des marionnettes, (les mains agitées dans l’ombre des eaux deviennent des êtres marins évoluant entre les débris des meubles qui flottent désormais avant leur dislocation) sans jamais un mot si ce n’est du gromelot de théâtre, le tout dans des clairs-obscurs qui poétisent le propos. Le public mêlé d’enfants et d’adultes est conquis par la puissance onirique de l’ensemble et d’un sujet qui nous est commun. 

MARYVONNE COLOMBANI

Dimanche a été joué du 13 au 17 décembre au théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence.

ARTICLES PROCHES
- Advertisment -spot_img

Les plus lus