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AccueilSociétéPolitique culturelle« L’extrême droite est aux portes du pouvoir »

« L’extrême droite est aux portes du pouvoir »

L’association Ancrages, qui valorise les cultures d’exil à Marseille depuis 23 ans, lance un cri d’alerte et un appel à financement. Entretien avec Samia Chabani, sa directrice

Zébuline. Médiation culturelle, formation linguistique, travail d’archives, expositions, balades historiques… Le champ d’activités d’Ancrages est multiple. Quel est son axe ?

Samia Chabani. Ancrages c’est la volonté de valoriser une histoire invisible. On dit que Marseille est cosmopolite mais cela reste une incantation, quand on regarde dans le détail on se demande qui incarne le cosmopolitisme. Nous voulons l’incarner le plus possible, avec tous, toutes les générations et les genres, tous les quartiers, les primo arrivants, les arrivés depuis longtemps. Nous voulons que cette question s’inscrive dans la narration urbaine, qu’elle sorte du champ de la recherche pour s’inscrire dans les rues. Nous ne sommes pas les seuls, plusieurs associations valorisent les récits situés et constituent une société civile méditerranéenne. 

Les récits situés ? 

Oui, les récits qui viennent des personnes concernées, qui veulent les mettre en forme par des spectacles, des films, des podcasts, des expos. Des auteurs, des artistes, des chercheurs qui partent de leur intimité pour cela, et permettent ainsi d’inscrire l’intime dans la ville. Au croisement des vies de gens qui font escale à Marseille et veulent être visibles, faire partie du récit de cette ville. Aflam, les Histoires vraies de la méditerranée, Films Femmes Méditerranée, Ph’Art et balises… travaillent dans le même sens, et rencontrent les mêmes difficultés.

Pourquoi, à votre avis ? 

À Marseille la diversité est combattue par certains, et pour d’autres elle relève du marketing, alors que nous avons tant à apprendre, vraiment, du vivre ensemble méditerranéen. Nous pourrions ici contrer le clivage qui s’accentue entre deux France, en valorisant les mémoires de l’exil. De tous les exils. Mais on continue l’injonction au silence : lorsqu’on accepte l’exilé, le migrant, l’immigré, mais il faut qu’il soit normalisé à l’extrême, qu’il n’exprime pas sa singularité, sous peine d’être accusé de communautarisme. 

 Vous sentez cela aujourd’hui encore, à Marseille ?

Oui ! Au lieu de mettre ce gouvernement face à ses responsabilités, on interdit de parler de violences policières, de discriminations systémiques, de soutien à la Palestine. Ce « deux poids deux mesures » est très mal vécu par les jeunes en ce moment, et j’ai le sentiment que Marseille rate un coche en n’affirmant pas sa voix singulière, son fameux cosmopolitisme, dans le concert actuel aligné sur un gouvernement de plus en plus sourd à la différence, quand il ne la réprime pas.

Vous lancez aujourd’hui un appel au secours pour sauver Ancrages. En quoi sa situation a-t-elle évolué ? 

La lutte contre la discrimination est un champ sérieux. C’est une obligation légale, elle est inscrite au plan métropolitain depuis 2013. Où est le plan de lutte contre les discriminations de la Métropole ? Cela doit être un axe fort des contrats de ville. Quel budget y consacrent-ils ? Aujourd’hui nous sommes financés essentiellement par la Fondation de France, les collectivités et l’État abandonnent cette mission obligatoire à une fondation privée ? Ce n’est pas normal.

Vous parlez de baisse de financements concrète ? 

Oui, et brutale. L’État a suspendu un appel à projet qui finance l’accueil et l’accompagnement des migrants. Nous perdons 60 000 euros en 2023. Nous perdons aussi 27 000 euros de la Dreets, [Direction Régionale de l’Economie et de l’Emploi, ndlr], 7 000 euros sur la formation linguistique, 20 000 euros sur l’apprentissage culturel, volet qui est pour nous essentiel : on  n’accueille pas les exilés seulement dans une langue, mais dans une culture. Pour les luttes contre les discriminations, tous les financements de la Dircah sont nationaux, et tous les nationaux sont à Paris. Et Marseille, dans ce domaine-là, ne lutte pas contre le tropisme centraliste, et n’impose pas sa singularité de ville cosmopolite, qui pourrait être un exemple national, et l’est en tous les cas pour ce qui est de l’espace méditerranéen. 

Qu’en est-il de la Ville de Marseille et des collectivités locales ? 

La Région a cessé tout financement  en changeant de majorité en 2015, rejoignant la municipalité Gaudin ne nous finançait presque pas, et en tous les cas jamais comme acteur culturel. Depuis 2020 nous sommes financés par la Ville en culture, et nous pensons que c’est bien notre place : notre travail, d’affirmation des cultures et des mémoires, de formation des arrivants à la culture, de recherches et valorisation des histoire des migrations à Marseille… est un travail culturel. Mais 25 000 euros c’est peu pour mener une politique de valorisation des cultures des diasporas dans la deuxième ville de France ! En plus nous avons été victimes d’un cafouillage…

C’est à dire ? 

En 2022 la Ville a mal orienté notre subvention de fonctionnement, nous avons perdu 25 000 euros. La subvention 2023 les a rétablis, mais n’a pas rattrapé 2022, ce qui nous met dans une situation économique intenable. Jean-Marc Coppola nous promet une augmentation en 2024, mais chacun voit que Marseille en grand est fait avec d’autres acteurs culturels que ceux qui se battent depuis 20 ans, au quotidien, pour que la culture marseillaise affirme sa singularité comme une force. 

Comment voyez-vous l’avenir ? 

L’avenir d’Ancrages est très incertain, même si l’appel à contribution que nous avons lancé reçoit des échos favorables et nombreux. Mais l’avenir d’Ancrages n’est pas ce qui m’inquiète le plus. 

Depuis les années 1980 il y a eu des avancées évidentes, légales, dans les luttes contre les discriminations, mais aujourd’hui il y a des projets de loi qui entérinent de nets reculs, des baisses de financement de tous les côtés. La conséquence est immédiate : les choses se tendent nettement dans les villes. Les jeunes générations n’acceptent plus d’être relégués dans une seconde zone de la République, et de ne pas pouvoir seulement l’exprimer. Le terrain est explosif, l’extrême droite est aux portes du pouvoir. 

Nous sommes persuadés que notre travail de visibilisation des mémoires diasporiques et le meilleur rempart contre cette menace que nous voyons tous advenir. Mais les acteurs culturels se sentent bien seuls à défendre l’idée que l’histoire et ses rameaux intimes ne peuvent pas être mis sous le tapis, sans risque d’y mettre le feu.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR SUZANNE CANESSA

Pour soutenir Ancrages :
ancrages.org/agenda/campagne-de-soutien-pour-lassociation-ancrages
Suzanne Canessa
Suzanne Canessa
Docteure en littérature comparée, passionnée de langues, Suzanne a consacré sa thèse de doctorat à Jean-Sébastien Bach. Elle enseigne le français, la littérature et l’histoire de l’Opéra à l’Institute for American Universities et à Sciences Po Aix. Collaboratrice régulière du journal Zébuline, elle publie dans les rubriques Musiques, Livres, Cinéma, Spectacle vivant et Arts Visuels.
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