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MONTPELLIER : Joue-la comme Bouchaud

Dans Maîtres anciens (comédie), exploration personnelle du texte éponyme de l’écrivain Thomas Bernhard, le comédien Nicolas Bouchaud délivre une démonstration éblouissante de sa maîtrise du jeu scénique

À Montpellier, on l’avait vu récemment en Iago manipulateur dans un Othello signé Jean-François Sivadier. Un metteur en scène dont il est souvent estampillé « acteur fétiche ». Mais ce mercredi, au Théâtre des 13 Vents, il n’est pas question de jouer collectif pour Nicolas Bouchaud. Non pas que cela ne soit pas de son goût, au contraire, il aime les grandes troupes. Toutefois, le travail qu’il présente au CDN de Montpellier en ce mois de janvier est une exploration de l’art du jeu menée en solitaire. Du moins sur scène. Car pour Maîtres anciens, adaptation du roman éponyme de Thomas Bernhard créée en 2017, il collabore avec le metteur en scène Éric Didry et Véronique Timsit, son autre complice artistique. 

Se taire ou étouffer

Dès les premiers mots prononcés par Nicolas Bouchaud, on comprend que Maîtres anciens est un texte particulier. Un monologue sans en être un puisque dans le roman de l’écrivain autrichien, trois personnages sont à l’œuvre : le philosophe Atzbacher et son vieil ami Reger, critique musical exigeant, dont le premier relaie les propos, et le gardien du musée, Irrsigler. Par la voix du comédien, les trois fusionnent en une pensée sonore, logorrhée verbale d’une logique parfois purement rhétorique. On y apprend que ce Reger aime plus que tout remettre en cause les fameux « maîtres » que la vision traditionnelle nous impose malgré nous. Peintres, écrivains, musiciens, tous passent par son filtre colérique, entre amour et haine. Nicolas Bouchaud narre, scande, aspire, éructe, rit, s’amuse, bafouille parfois, mais ne perd pas le fil d’un récit qui ne s’arrête jamais. Bernhard l’écrit, l’acteur le dit : se taire signifie « prendre le risque d’étouffer ». Même si parler, c’est prendre le risque de se contredire. Beethoven, Heidegger, Bach, Rembrandt, Voltaire… Tous sont passés au fil de la lame du critique qui aime plus que tout chercher les « défauts humains » des œuvres de ces maîtres anciens trop souvent portés aux nues. Malgré tout, Reger le reconnaît : « ils me paraissent profondément rebutants et pourtant je les étudie sans cesse ». D’ailleurs, tous les deux jours depuis 30 ans, il s’assoit sur une banquette du Musée d’Histoire de l’art de Vienne pour admirer L’homme à la barbe blanche du Tintoret. Il nous donne un début d’explication : « Ce sont eux qui me maintiennent en vie ». Mais il prévient, la liberté que l’on a d’aimer l’art, d’en parler, de s’y confronter ne doit jamais faire disparaître notre propre pensée critique. Selon lui « c’est un art de ne pas lire, écouter, regarder totalement ». Ni Dieu, ni maîtres, juste un rendez-vous avec soi. Et avec Nicolas Bouchaud, qui nous a offert une belle leçon de théâtre, l’air de rien. 

ALICE ROLLAND

Maîtres anciens (comédie) a été présenté du 10 au 12 janvier au Théâtre des 13 vents, Centre Dramatique National, Montpellier 
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