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Petit Cab, grande nouvelle

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Le Petit cab, soirée d'inauguration © Friche la Belle de Mai

À Marseille, la Friche et ses sinuosités savent réserver de belles surprises à leurs visiteurs. En voilà une nouvelle, le Petit Cab, la nouvelle salle de concert installée à l’arrière du Cabaret Aléatoire – que l’on appellera désormais le Grand Cab. Ce nouvel équipement, divisé en deux grands espaces – le bar et la salle, pouvant chacun accueillir 350 personnes – a été confié à une nouvelle coopérative made in La Friche : Radio Grenouille, le Cabaret Aléatoire, l’A.M.I, Bi:Pole et la Scic La Friche, se réunissent sous le nom de « Bisou ». Ensemble, ils comptent faire du Petit Cab un lieu de vie, de jour comme de nuit, avec artistes sur scène, mais aussi des résidences, aides à la création, incubations, et autres ateliers de professionnalisation.

Transversal et collaboratif

Le look de la salle ne dénote pas du reste de la Friche. Ambiance industrielle et brute, gaines à l’air, belle hauteur de béton. Et un mode de gouvernance collectif qui ne dénote pas non plus : « On gagne du temps grâce à la forme de la Friche », qui sait déjà jouer collectif, explique Élodie Le Breut, directrice de l’A.M.I. Même constat pour Alban Corbier-Labasse, directeur de la Friche, qui rappelle la longue tradition de « co-construction » de l’espace de la Belle de Mai. 

Inaugurée ce 18 septembre avec Crams, La Flemme et Scorpio Queen, une programmation solide est déjà annoncée pour ces prochaines semaines : le 17 octobre il y aura le rock d’Astonvilla ; le 25 un brunch d’écoute avec Radio Grenouille ; un DJ set électro de Kabylie Minogue le 22 novembre ; et une autre soirée concerts, avec, entre autres, Goldie B le 29 novembre. 

Une programmation qui reflète en partie la volonté de Bisou de mettre l’émergence « au cœur du projet de cette salle. Avec l’envie d’accompagner des artistes locaux et des artistes qui prennent des risques », explique encore Élodie Le Breut. Une programmation « transversale, aux esthétiques différentes » ajoute Cyril Tomas-Cimmino, co-directeur de Bi:Pole.

Une nouvelle place forte pour la musique à Marseille donc, de quoi réjouir Jean-Marc Coppola, adjoint au maire de Marseille en charge de la Culture, en soutien de ce nouveau projet, comme d’autres collectivités : « La Ville a beaucoup résisté pour garder des lieux ouverts » [la municipalité vient de racheter le Moulin], soulignant d’un trait d’humour que « la Friche n’est plus une friche, puisque tous les espaces sont occupés. » 

Le bon air

Outre les concerts, le Petit Cab entend devenir un espace qui va au-delà d’une salle de diffusion classique. Elle sera par exemple ouverte « de jour comme de nuit et du lundi au dimanche » précise Marie Picard, directrice de Radio Grenouille. À noter aussi son autonomie énergétique. Toute l’électricité du Petit Cab sera produite par des panneaux photovoltaïques. Exit aussi la climatisation, une nouvelle ventilation écologique viendra renouveler l’air du Petit comme du Grand Cab. 

NICOLAS SANTUCCI


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Kontinental’25 : le terrible constat de Radu Jude

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Ours d’or en 2021 pour Bad Luck Banging Loony Porn, Prix du Jury à Locarno en 2023 pour N’attendez pas trop de la fin du monde. Sélectionné à nouveau en 2025, à Locarno avec Dracula et à Berlin avec Kontinental 25, c’est peu dire que Radu Jude est un artiste hyper actif, et un cinéaste qui compte. Pourtant, le réalisateur roumain ne brasse pas de gros budgets. Il pratique ce qu’on pourrait appeler un « arte povera » cinématographique. Kontinental’25 est tourné simultanément avec Dracula en Transylvanie, en moins de deux semaines. Iphone, décors naturels. Pas de lumière, pas de machinerie. Un retour aux sources des Frères Lumière pour le côté documentaire et minimaliste. La reprise d’une certaine idée rossellinienne de l’économie de moyens. Kontinental 25 fait  écho à Europe 51 du cinéaste italien : il en reprend le thème d’une femme rongée par la culpabilité et se transforme en caricature de son modèle et de la société roumaine contemporaine à la sauce piquante Radu.

Comme dans Psychose d’Hitchcock, le film commence par s’intéresser à la victime.

On suit l’itinéraire de Ion (Gabriel Spahiu), un vieil homme dépenaillé, maugréant et jurant,  grapillant des bouteilles en plastique, mendiant du travail ou des lei aux terrasses des cafés, grignotant et pissant dans les jardins, parcourant un parc où, vision surréaliste, s’animent, mécaniques, des dinosaures géants. C’est un ancien champion de Roumanie déchu -on l’apprendra plus tard, aussi has been que les grands sauriens. Il vit dans la chaufferie d’un immeuble qui doit être rasé et remplacé par un hôtel de luxe. Orsolya (Eszter Tompa), huissière de justice, flanquée de gendarmes, vient l’exproprier. Ion se pend à son radiateur.

Dès lors s’ouvre un nouvel itinéraire. Celui d’Orsolya qui se sent responsable du drame. La jeune femme, bouleversée, renonce à ses vacances en Grèce avec sa petite famille. On la suit dans la ville. Elle emprunte parfois les mêmes chemins que Ion. A chaque rencontre, elle refait le récit de l’expulsion et de la découverte du corps. Ses interlocuteurs la dédouanent sans la consoler. Occasion pour le réalisateur de brosser une série de portraits vitriolés de l’homo sapiens. Tel ce prêtre qui refuse le statut d’homme à un suicidé. Ou sa mère, hongroise nationaliste émigrée, détestant ces paysans roumains qui ont volé la Transylvanie aux Hongrois. Ou l’amie qui œuvre pour des Roms déplacés sur les déchetteries mais fait expulser un SDF de son quartier, réfugié dans un garage désaffecté parce qu’il pue. Et toute  honte bue, lui en veut de lui faire éprouver le désagréable sentiment d’être abjecte.

Dacie, de-là

Nous voilà au milieu de discours, de citations, d’anecdotes. Submergés bientôt comme la protagoniste par la loghorrée d’un de ses anciens étudiants, devenu livreur de repas, son master en poche. On parle et on boit beaucoup dans cette partie du film mais un autre discours se superpose à ces conversations par les détails. Ironiques ou informatifs. El Bruto de Buñuel sur une affiche de ciné, le café Che Guevara dans un quartier gentrifié, un engin de chantier dans une ville livrée aux promoteurs, que les dernières séquences en plans fixes, documentera. Dans les plans apparaissent les statues du roi hongrois Matthias, celle de Mihai Viteazul, prince de Valachie, le bronze d’un ex-président. Vestiges daces et monument en hommage aux victimes du totalitarisme communiste. Tout un passé à digérer et un présent pas très digeste.

Orsolya n’est pas une mauvaise personne. Elle a un sens moral, de l’empathie mais comment être humain dans un système inhumain ? Chacun détourne les yeux, s’achète une conscience et cherche à se divertir. Terrible constat.

ELISE PADOVANI

Kontinental’25 de Radu Jude, en salles le 24 septembre

La jeunesse est profonde

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Il n’est plus un enfant prodige. Ryan Wang a commencé sa carrière à 5 ans, et ses interprétations virtuoses des opus les plus acrobatiques sont applaudies depuis dans tous les festivals. Sa vélocité est proprement prodigieuse, et son toucher fait fureur. Mais si la valeur n’attend pas le nombre des années, les enfants prodiges ne font pas toujours les plus grands interprètes, et on attendait de voir si la prodigieuse mécanique allait laisser surgir, au-dessus, la musicalité qui distingue les interprètes d’exception.

Avec le pianiste canadien, on avait confiance : dès 11 ans il préférait les passages lents, les douleurs harmoniques, les changements d’humeur, aux cavalcades des doigts et aux triomphes. Et à 17 ans, ce qu’il laisse entendre est d’une maturité remarquable : c’est une interprétation, la sienne, de Chopin, qu’il déroule dans un concert savamment composé. 

Jeune Chopin

L’enfance de Chopin est polonaise, et quand il compose La ci darem la mano, variations sur le thème du duo de Don Giovanni, il n’a que 17 ans, lui aussi. Conçues pour mettre en valeur ses capacités prodigieuses de pianiste, elles sont un feu d’artifice qui enchaîne sans pause climax et bouquet final. Ryan Wang, comme Chopin sans doute, y est stupéfiant. Mais, au fond, la pièce  manque d’âme, ou du moins, n’a pas tout à fait dépassé celle de Mozart pour laisser place au nostalgique décousu de Chopin.

Ce qui a précédé durant les deux heures de concert, en revanche, a fait le tour d’un génie du piano qui est passé de l’épate à la profondeur, du pyrotechnique à la nostalgie, d’un amour idéalisé aux bras complexes de George Sand. Mais si les 17 ans de Chopin sont encore jeunes et démonstratifs, ceux de Ryan Wang savent déjà faire ressentir les tourments, les souvenirs qui s’attardent, la mort des proches, les orages qui roulent.

La tendresse aussi, surtout, car son toucher effleure avec une infinie délicatesse le clavier dans le soir qui tombe, et on retiendra de la célèbre 2e sonate davantage la douce mélodie du souvenir que la scansion de la marche funèbre. Quant aux préludes enchaînés dans leurs tonalités et caractères différents, aux Mazurkas dansants, à la Polonaise opus 53 (la plus difficile !), tout brillait, brûlait, s’alanguissait, avec juste ces petits retards qui fondent le désir, ces petits appuis qui frappent l’âme.

Jeune, Ryan Wang l’est aussi dans sa simplicité : la nuit tombant sur la baie assombrissait aussi sur le piano : ne distinguant plus ses mains, le clavier, le pianiste continua de jouer à l’aveugle, puis on lui ajouta une petite lampe artisanale. Sans broncher, il continua d’enchaîner les difficultés dans ces conditions difficiles, et offrit au public des bis époustouflants après plus de deux heures de concert. Dont une improvisation jazz sur la Lettre à Elise prouvant, s’il le fallait, sa maîtrise flamboyante de l’architecture musicale.

Agnès Freschel

Ce concert a été donné le 6 septembre à Six-Fours-les-Plages dans le cadre de La Vague classique.
À venir
Récital Chopin
Ryan Wang
28 septembre 10 h
Opéra de Marseille
Dans le cadre de la saison de Marseille Concerts

Panopticon :  « Dieu te voit, il est partout »

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Panopticon (C) Les Alchimistes

Un jeune homme est assis dans un bus, mal dans sa peau, plein de tics, les mains baladeuses Il s’appelle Sandro (Data Chachua, dont c’est le 1er rôle). Il a 18 ans et vit avec son père (Malkhaz Abuladze) qui s’apprête à entrer dans la vie  monastique et sa grand-mère, dans une maison remplie d’icônes. Sa mère, une chanteuse, est partie vivre à New York. Sandro joue dans un club de football où il fait la connaissance de Lasha (Vakhtang Kedeladze)  puis de sa mère Natalia (Ia Sukhitashvili), coiffeuse qui aurait aimé devenir danseuse. La relation qu’entame Sandro avec la mère de son ami, ambiguë, entre amour et relation maternelle donne lieu à des shampoings et lavages de tête, érotisés, peu vus au cinéma qui nous rappellent ceux du Mari de la Coiffeuse de Patrice Leconte.  On découvre que Sandro a une petite amie, Tina (Salome Gelenidze), une jeune femme d’aujourd’hui, libre qui voudrait bien faire l’amour avec lui. Mais ce jeune homme, sous le regard constant de Dieu qui voit tout, veut rester pur jusqu’au mariage. Pour lui, Tina ferait des propositions perverses. …

Un garçon étrange

C’est le trajet de ce garçon étrange, tiraillé entre ses pulsions et son désir de pureté que nous fait suivre George Sikharulidze. Un jeune homme fragile qui se sent lâché par sa mère, puis par son père qui quitte la maison pour le monastère. Un jeune homme à qui son père a dit « Dieu te voit, il est partout », obligé donc de vivre honteusement ses pulsions et ses désirs. Regardant une vidéo qui l’excite, il retourne l’icône de Jésus ornant le mur de l’autel de l’appartement pour se masturber. Un jeune homme suivi de près par la caméra du chef opérateur roumain Oleg Mutu qui ne le lâche pas, nous donnant à voir le monde par ses yeux. Data Chachua dont c’est le premier rôle au cinéma a su rendre avec talent l’évolution de ce garçon dont on va découvrir peu à peu les failles et la force.

Panopticon interroge, à travers ses personnages, la Géorgie d’aujourd’hui : les stéréotypes masculins et féminins -la Vierge, la Mère et la Putain-les pères défaillants. Il pointe  la mainmise de la religion, la tentation pour certains jeunes de rejoindre les nationalistes d’extrême- droite qui voudraient chasser tous les immigrés en particulier les Arabes.

Un premier film, inspiré en partie à George Sikharulidze par sa propre adolescence, un moment où il se cherchait, un moment décisif pour chacun. Tout comme Les 400 coups pour François Truffaut dont on voit le générique, un clin d’œil du cinéaste géorgien à un film français qu’il a vu à 20 ans et qui l’a beaucoup marqué.

Panopticon est un film âpre, fort, dont les images, en particulier le visage de ce jeune homme particulier, reste longtemps en mémoire.

 Annie Gava

© Les Alchimistes

Le point de bascule décolonial  d’Anna Safiatou Touré 

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Anna Safiatou Touré – The Faces Collection, 2025. Terre cuite. Courtesy of Uhoda Collection – Exposition Tipping Point à la la Friche la Belle de Mai, Marseille

Ses productions cherchent à combler le vide laissé par les objets et les archives manquantes d’un récit historique biaisé. Sa pratique s’articule autour de ce manque, celui de ne pas connaître son pays d’origine et de la découverte du biais présent dans la muséographie européenne. Dans l’entretien mené par Nancy Casielles, historienne de l’art, pour le catalogue de l’exposition Tipping Point à la Friche, Anna Safiatou Touré revient sur son histoire personnelle et sur la signification des espaces que l’on occupe au quotidien dans ces pays, les sculptures qui y sont déployées. Très vite, elle prend la mesure du biais lié à l’histoire coloniale. Elle réalise des sculptures et invente une nouvelle langue qui propose de réécrire des pans d’histoire invisibilisés. 

Cette langue, elle est au croisement de l’intime et du soin. Créant son propre dictionnaire, à partir du dgéba, une des langues mandées du Mali, elle participe à mettre à distance les langues dominantes et de développer un langage propre. Son dictionnaire est en perpétuelle évolution, enrichi par ses créations. Et lorsque ses œuvres nécessitent un texte à dire, elle puise directement dans cette langue.

Masques aux histoires perdues 

Elle utilise les codes muséaux pour interroger la place du masque africain dans les institutions occidentales. Dans ce musée fictif, les masques deviennent des entités à part entière, dotées d’une parole. Le Gamanké Museum, ce jeu vidéo, permet de nombreuses interactions avec les spectateur·trices et prend la forme d’une collection de masques gamanké du pays Kanéma, que l’on découvre à travers la visite virtuelle d’un musée. 

The Faces Collection, pièce constituée de 819 masques miniatures réalisés à partir de l’empreinte de masques authentiques récupéré chez un collectionneur de Louvain-la-Neuve, illustre combien les sites de ventes aux enchères regorgent d’artefacts, dont la recherche des origines s’efface avec les histoires familiales. Ici, des objets de l’époque coloniale au Congo, revendus à bas prix, vidés de leur contexte, et dont les informations essentielles qui leur étaient attachées sont perdues. Anna Safiatou Touré leur redonne une voix et une place dans l’histoire. 

SAMIA CHABANI

Tipping Point
Jusqu’au 28 septembre
Friche la Belle de Mai, Marseille
Une artiste entre deux continents
Après une classe préparatoire en banlieue parisienne, à Issy-les-Moulineaux, Anna Safiatou Touré intègre les Beaux-Arts de Nantes, puis arrive à Bruxelles pour étudier la photographie. Aujourd’hui, sa pratique artistique est tournée presque entièrement vers des questions liées à la décolonisation. Née à Bamako, elle conserve peu de souvenir de son pays natal, car elle arrive très jeune, en France et n’est pas encore retournée au Mali. S.C.
Tipping Point, une exposition de ruptures
Tipping Point est le fruit d’une collaboration et d’une mutualisation entre Fræme, à Marseille et deux structures curatoriales belges Le Botanique et l’Iselp. Ce partenariat né autour de l’exposition présentée à la Friche la Belle de Mai, réunit dix artistes dont Anna Safiatou Touré, qui revendique une approche de déconstruction des discours coloniaux. Dans l’exposition, des masques ou des objets africains vendus aux touristes jouent sur le vrai et le faux, un musée fictif aux allures de jeu vidéo propose une interaction avec le public.
Une démarche en résonance avec le point de bascule évoqué dans le titre, Tipping point, en référence au sentiment de rupture omniprésent des sociétés contemporaines traversées par les bouleversements climatiques, l’accélération numérique, la polarisation politique… Une copodruction Marseille-Bruxelles, nées dans deux métropoles européennes, anciennes capitales coloniales, connectées à d’autres espaces géographiques et riches de leur cosmopolitisme. S.C.

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De quoi le « décolonial » est-il le nom ?

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Le terme « décolonial » fait irruption dans les musées, la recherche et l’espace public, mais demeure souvent perçu comme une abstraction clivante. Réduit à des polémiques sur des statues déboulonnées ou des rues rebaptisées, il est caricaturé en posture idéologique, soupçonné de repentance. Pourtant, il renvoie à une aspiration profonde : nommer et penser l’héritage colonial, longtemps laissé dans l’angle mort de la mémoire nationale.

En France, certains découvrent brutalement la réalité de la colonisation, faute d’enseignement structuré.  Le colonial n’a pas seulement été une domination militaire et politique : il était un système global, mêlant exploitation économique, extractivisme, capitalisme de prédation et racisme structurel. N’est-il pas légitime d’en reconnaître les fondements et les héritages ?

Des savoirs situés

Issu des travaux du collectif latino-américain Modernité/Colonialité, le « décolonial » met en évidence la capacité des mouvements sociaux à produire des savoirs sur la société en dehors des cadres issus des héritages coloniaux, patriarcaux ou raciaux. Mais en France, cette perspective peine à s’imposer dans les sciences sociales, en raison d’un universalisme républicain censé neutraliser les discriminations.

Or la mémoire nationale, comme l’a montré l’historien Pierre Nora, est conçue comme ciment collectif, et tend donc à effacer ou subordonner les mémoires minoritaires : coloniales, ouvrières, régionales. Le décolonial se situe précisément à la croisée de ces fractures mémorielles.

La persistance de la colonialité

La colonialité perdure de manière diffuse, dans nos institutions comme dans nos représentations. Elle s’incarne dans le racisme systémique, dans la violence matérielle et symbolique, parfois policière, qui frappe les populations racisées. 

Frantz Fanon, dans Les Damnés de la Terre, décrivait la colonisation comme une structure intrinsèquement violente, inscrite dans l’espace, le droit et les corps. Achille Mbembe a prolongé cette lecture en montrant combien cette violence persiste sous des formes sécuritaires, économiques et raciales. Autrement dit, la colonialité n’est pas un vestige : elle s’exprime aujourd’hui dans les relations sociales, la gestion des territoires et les récits médiatiques.

Les sociologues Abdelmalek Sayad et Pierre Bourdieu ont mis en lumière une logique durable : les immigrés des anciennes colonies ont été pensés comme une main-d’œuvre provisoire, non comme des citoyens. Cette assignation a traversé les générations et marque encore les quartiers populaires : la relégation territoriale, les contrôles sécuritaires « au faciès », la stigmatisation raciale et culturelle, les discriminations à l’embauche et au logement sont réels et documentés.

L’espace urbain est devenu un instrument de discrimination où les inégalités sociales se sont naturalisées. Entre invisibilisation  et politiques d’« intégration », la gestion de l’altérité reste prisonnière de l’héritage colonial.

Décoloniser les imaginaires

Depuis la création, en 2015, du collectif Décoloniser les arts autour de Françoise Vergès, il n’est plus seulment question de « diversité », de la place des artistes racisés dans les institutions. Il s’agit d’interroger aussi les programmations culturelles, la restitution des œuvres et des restes humains spoliés, et la représentation des identités minoritaires.

L’ethnographie de spectacle ou les « villages Bamboula » appartiennent désormais à un passé dénoncé. L’objectivation raciste qui les sous-tendait n’est plus tolérée dans des sociétés traversées par des identités multiples.

Le débat décolonial s’incarne aussi dans les médias, dans des portails académiques comme Marsimperium.org, mais aussi des chaînes YouTube ou des comptes Instagram, qui jouent un rôle central dans la circulation mondiale des récits. Des collectifs tels qu’Histoires Crépues, Décolonisons-nous ou Diaspolemic  (voir p 18) proposent des contre-récits face aux infox et aux tentatives de museler l’histoire coloniale. Soutenus par des médias transnationaux comme AJ+ ou Blast, ces passeurs contribuent à sortir du prisme national dans lequel les médias traditionnels se sont longtemps enfermés.

Une bataille culturelle et politique

Dans un contexte national où la vie associative se fragilise et où les politiques antidiscriminations reculent, le décolonial apparaît comme une démarche essentielle pour déconstruire les stéréotypes hérités de l’imaginaire colonial.  

Les consciences diasporiques, faites de pratiques sociales, culturelles et militantes transnationales, créent des ponts entre « ici » et « là-bas » et les diasporas ont un poids croissant dans les mobilisations citoyennes. Ainsi, les solidarités face aux guerres actuelles s’inscrivent dans une mémoire politique de l’anticolonial. L’occupation israélienne, héritière de logiques coloniales modernes, nourrit des mobilisations transnationales où s’expriment aussi bien des solidarités européennes que des engagements juifs en faveur de la libération palestinienne.

Le décolonial n’est pas une idéologie close, mais un processus : il interroge les mémoires, les rapports sociaux, les pratiques culturelles, pour proposer un socle émancipateur au vivre-ensemble. Dans la région artistes, chercheurs et militants en font un terrain d’expérimentation culturelle et politique. Face à la montée de l’extrême droite, il constitue plus que jamais une bataille culturelle décisive.

Samia Chabani


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De l’art ou du colon ?

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Françoise Vergès © La Fabrique Anthony

Diasporik. Vous avez souvent dénoncé la persistance des hiérarchies coloniales dans les institutions culturelles. Comment définiriez-vous aujourd’hui ce que signifie « décoloniser les arts » ?

Françoise Vergès. C’est l’une des sept femmes qui ont fondé l’association Décoloniser les arts qui avait trouvé cette appellation, et je dois dire qu’elle était très parlante à l’époque [en 2015 ndlr]. Aujourd’hui, je parlerais plutôt de décolonisation des institutions : écoles, galeries, biennales, musées. Ces institutions font partie prenante d’une économie symbolique et matérielle loin d’être neutre. Elles appartiennent au monde européen colonial, impérialiste et capitaliste. 

En quoi ce rapport à l’art est-il spécifiquement européen ? 

Il y avait évidemment des collections d’art dans le monde non-européen. Rois et reines, empereurs et impératrices, aristocrates, marchands, ont constitué des collections, des créations artistiques étaient échangées, données, ou pillées. Mais l’impérialisme et le capitalisme ont changé le monde de l’art : pillages massifs, transformation de créations en « art », appropriation de pratiques, d’esthétiques, création d’une histoire de l’art où l’Europe tient la place centrale, invention du musée, organisation des créations selon des régions et des époques… tout cela a été inventé par l’Occident. Edward Saïd a très bien montré cela dans son ouvrage L’Orientalisme. L’invention de l’Orient par l’Occident.

Qu’en est-il aujourd’hui ? 

L’analyse rigoureuse de l’économie du monde de l’art révèle sa fausse neutralité. D’où vient l’argent des fondations privées : armes ? pétrole ? plantations ? Comment s’organise l’art-washing ? Comment l’art permet-il à des corporations et à des milliardaires de s’innocenter de leurs crimes ? Comment les musées contribuent à la gentrification d’une ville ? À quoi servent les politiques d’inclusion et de diversité quand les migrant·es sont harcelé·es, enfermé·es dans des camps ? 

Pourquoi la destruction totale des musées, des sites archéologiques et historiques à Gaza n’a-t-elle pas entraîné de réactions fermes des artistes ni des institutions artistiques en Occident ? Ni le pillage du musée national de Khartoum ? 

Il n’y a pas d’égalité entre les musées, la majorité d’entre eux est en Occident, leurs prestigieuses collections ont été fondées sur le pillage et un capital accumulé sur l’extraction. Il n’y a pas d’un côté le monde de l’art et de l’autre le reste du monde. La décolonisation de ces institutions s’inscrit dans le large mouvement de décolonisation, elles ne peuvent pas être décolonisées seules, elles ne sont pas indépendantes des idéologies et des économies dominantes. 

Dans vos écrits, vous insistez sur la manière dont la violence coloniale continue d’habiter les musées, les pratiques curatoriales, et les imaginaires artistiques. Pouvez-vous nous parler de ces formes de colonialité résiduelle dans l’art contemporain ?

Elles ne sont pas résiduelles, elles sont constitutives des institutions. 

Il n’y a pas de prise de conscience, selon vous ? 

J’observe bien sûr les efforts des musées et des biennales pour mieux donner les contextes, pour inclure des artistes du Sud global, pour initier des conversations, pour organiser des expositions sur des sujets jusqu’ici ignorés. Il était temps, et c’est justice. 

Maintenant, il faut aussi imposer une justice sociale : salaires et conditions de travail des personnes qui nettoient, qui gardent, des technicien·nes… et une justice raciale dans le recrutement. Mais devons-nous continuer à demander la construction de musées sur le modèle hégémonique occidental ? Suffit-il de diversifier ce qu’il y a sur les murs et dans les collections sans remettre en cause l’économie spéculative ?

Je dois dire qu’aujourd’hui je suis surtout intéressée par le travail d’imagination autour de ce que seraient des pratiques curatoriales et des institutions post-racistes, post-capitalistes et post-impérialistes. Travailler à l’abolition d’un monde cruel et brutal, de dépossession et d’extraction, et de racismes, un monde dont l’économie fabrique un monde inhabitable et irrespirable pour la majorité de l’humanité et d’espèces non-humaines, c’est cet effort qui m’intéresse. 

En quoi les logiques néolibérales de l’industrie culturelle entravent-elles, selon vous, toute véritable entreprise de décolonisation artistique ?

La décolonisation, ce n’est pas s’arranger avec le néolibéralisme, c’est travailler à son abolition. On vit dans ce système, donc avec les contradictions qu’il crée, mais il n’y a rien à attendre de lui.  

Quels modèles alternatifs – historiques ou actuels – vous semblent inspirants pour penser une écologie des arts réellement décoloniale ?

Il y en a plusieurs et je ne peux pas les citer tous. Mais je peux dire que chaque mouvement social, chaque mouvement révolutionnaire ou de libération nationale, a mis en place des pratiques innovantes questionnant des pédagogies autoritaires, la place de l’artiste comme individu et comme génie, contestant l’art bourgeois et colonial. C’est une très riche histoire.

Comment repenser les rapports entre artistes, publics et territoires à la lumière d’une critique décoloniale ?

Peut-être en se demandant déjà comment ces rapports ont été constitués hiérarchiquement. Devenir musicien, peintre, sculptrice, performeuse, cinéaste, etc. demande de pratiquer, d’apprendre, de comprendre qu’il faut du temps, que créer est un travail à la fois mental, manuel, spirituel. L’atelier de l’artisan·e (en français, artisan·e est dévalué par rapport à artiste, c’est une division de classe) donne l’image de la transmission par l’œil, le toucher, le son, la répétition et l’autonomie.

Le mot « réparation » revient souvent dans vos écrits. En quoi les arts peuvent-ils contribuer à des formes de réparation – symboliques, psychiques, politiques ?

En rejoignant les luttes pour l’abolition du capitalisme racial, de l’impérialisme.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR SAMIA CHABANI


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KinoVisions: Quelques jours outre-Rhin

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Une enfance allemande - Île d'Amrum, 1945 © Dulac distribution

En ouverture le 24 septembre à 20 h, aux Variétés, le nouveau film de Fatih Akin, Une enfance allemande – Île d’Amrum. L’histoire d’un jeune garçon qui, par ses efforts quotidiens, participe à la survie de sa famille, sur l’île d’Amrun, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Projection suivie d’une rencontre avec l’actrice Laura Tonke.

Le 26 à 14 h aux Variétés, Grüsse vom Mars (Bonjour de Mars) de Sarah Winkenstette, un film qui explore avec sensibilité le monde d’un garçon particulier, aimant l’espace, les angles droits, la couleur bleue et rêvant de devenir astronaute. Le même jour à 20h30, mais au Vidéodrome, ce sera le film suisse de Fredi Murer, en version restaurée, l’Ame sœur (Höhenfeuer), Léopard d’Or au Festival de Locarno de 1985 : une famille de taiseux vit au rythme des saisons dans une ferme isolée des montagnes de la Suisse centrale quand un jour un drame éclate…

Retour en RDA

Le samedi à L’Artplexe, est présenté le deuxième long métrage de Mascha Schilinski,Prix du Jury au Festival de Cannes : In die Sonne schauen (Sound of Falling) : Quatre jeunes filles à quatre époques différentes qui passent leur adolescence dans la même ferme, au nord de l’Allemagne. Une exploration poétique de la transmission d’une douleur fantomatique à travers les âges. À 20 h aux Variétés, un coup de projecteur sur le cinéma suisse avec le Moineau dans la cheminée (Der Spatz im Kamin) de Ramon Zürcher, un huis clos familial : à l’occasion d’un anniversaire des tensions familiales éclatent… La projection sera suivie d’une rencontre avec un membre de l’équipe du film et d’un verre de l’amitié.

Le dimanche, la dixième édition de KinoVisions se termine avec un documentaire présenté à la dernière Berlinale, Stolz & Eigensinn (Fierté et Attitude) de Gerd Kroske, qui pose la question « que conquiert-on ? Que perd-on ? » à travers les biographies d’anciennes ouvrières industrielles de RDA.

ANNIE GAVA

KinoVisions
Du 24 au 28 septembre
Divers lieux, Marseille

Qui sème l’art dans la ville…

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Depuis 6 ans, Le Sémaphore creuse le sillon de ses lignes de force : investir la ville, poser une présence artistique au long cours sur le territoire, engager des actions culturelles de qualité, avec une attention particulière portée au jeune public. Le festival Sem’art rue coche toutes ces cases, en proposant année après année une programmation fédératrice autour de créations en plein air.

Cette sixième édition s’articule autour d’agrès originaux, à découvrir au fil des rues – un banc public, un tapis roulant, une roue géante… Dès 15 h, Place assise détourne le mobilier urbain : les cinq interprètes du Collectif BIM en font leur poste d’observation pour scruter le quotidien, initier les rencontres, accueillir leurs jeux. Sur leur tapis roulant, les deux acrobates des Hommes de mains défient le temps. Le bien nommé spectacle Immobiles se présente comme une avancée sans fin, quand le sur place permet d’explorer les facettes d’une relation duale, entre temps qui passe et regards dans le rétro.

Dans les cieux

Et tandis que le fil de fériste Arthur Sidoroff propose une suspension de proximité, tout en délicatesse et sans artifice (Robert n’a pas de paillettes), dans les airs, on retrouve avec bonheur Les filles du renard pâle. Habituées à tutoyer les cieux – on se souvient de leur vertigineuse traversée funambulesque au-dessus de la cour de la Vieille Charité, en ouverture de la BIAC en 2022 –, elles osent cette fois une performance hypnotique dans une démesurée Roue giratoire, questionnant à la fois le mouvement perpétuel, l’absurdité de la vie et l’ivresse des cîmes, entre peur du vide et soif de liberté.

Avec une proposition toutes les heures, du parc de la Presqu’île au parvis du Sémaphore en passant par l’avenue du Général de Gaulle, l’avenue Lazzarino ou le Port de la Renaissance, il est possible d’assister à chacune des représentations du festival, jusqu’à son final en beauté à 19h autour des reprises des Rustines de l’ange : Led Zeppelin, Perrone, Madness ou Bourvil, les six accordéonistes de la troupe revisitent un répertoire transgénérationnel pour un final ébouriffant !

JULIE BORDENAVE

Sem’art rue
13 septembre
Dans les rues de Port-de-Bouc
Une proposition du théâtre Le Sémaphore

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Une rentrée qui Virevolte

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Les équipes des quatre lieux réunis au sein de l'association La Responsabilité des Rêves © A.-M.T.

Réunis depuis 2023 au sein de l’association La Responsabilité des Rêves, quatre lieux marseillais : le Makeda, la Mesòn, le Théâtre de l’Œuvre et l’Espace Julien rouvrent simultanément leurs portes du 10 au 13 septembre pour un nouveau projet commun : Virevolte ; quatre jours d’hybridations musicales et de transhumance joyeuse pour fêter dignement la rentrée.

Début des festivités le 10 septembre au Café Julien avec la soirée l’EJ c’est le S qui invite, le collectif Sororo Club – association crée par la DJ Mila Nechella pour promouvoir la scène émergeante féminine et queer et lutter contre le manque de représentativité des minorités- pour une soirée 100 % électronique.

Dialogues musicaux

Le lendemain, c’est le Makeda qui régale avec le quintet franco-syrien Sarab, mêlant fureur du jazz contemporain et richesse des musiques et textes traditionnels du Moyen Orient, puis Bakir, trio de musique électronique, en voyage également du Maghreb au Machrek.

Le vendredi 12 on se dirige vers la Mesòn, rue Consolat. Ce petit lieu à la grande programmation reçoit Article 15, duo à l’afro-électro foudroyant qui trace une ligne musicale de Kinshasa à la France. Le même soir, l’Espace Julien, ouvre ses portes au clubbing festif de Turfu, à l’électro politique de Dombrance et à Mystique la dj marseillaise qui officie sur des rythmes latinos. C’est au Théâtre de l’Oeuvre le 13 septembre que s’achèveront ces quatre jours de folie avec Ammar 808 et Rumble et Youthstar (label Chinese man Record) qui vont investir la rue Mission de France, pour une block party en plein air.

Nouvelle saison

Lors de leur conférence commune de rentrée, les équipes – joyeuses – des quatre lieux ont présenté quelques moments phares de la saison qui débute… L’Espace Julien proposera cette année 150 dates avec des invités de marque comme Fémi Kuti, qui viendra partager son afrobeat politique et brûlant, le rappeur Médine, la chanteuse pop belge Iliona, Lloyd Cole, icône de la scène pop des années 1980 et Déportivo, groupe de rock français qui signe son grand retour.

Kēpa et son folk blues moderne, Claire Days et sa pop-rock indé et le live cinéma de Vincent Moon’s sont eux attendus au Théâtre de l’Œuvre.

De son côté, la Mesòn accueillera en début de saison Nicolas Michaux, poète qui compose entre les brumes de Bruxelles et celles de l’île de Samsø au Danemark et Fantasio, contrebassiste, chanteur, fidèle du lieu. La Mesòn est cette année encore aux manettes de Kiosque and co, manifestation proposée avec la mairie du 1/7 – et qui revient dès le 27 septembre au kiosque Réformés et au Jardin Labadié – et du Au Large festival du 25 au 27 juin.

Enfin, le Makeda, qui se vit comme « un lieu culturel et citoyen où la musique est levier de vivre ensemble et de dialogues entre les cultures », accueillera cette année encore plus de 150 concerts, DJ sets, résidences, ateliers, expositions. À noter, un hommage au burkinabé Victor Démé (1962-2015), considéré comme l’une des grandes voix de la musique mandingue moderne et la venue d’Elida Almedia en provenance du Cap vert.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Virevolte
Du 10 au 13 septembre
Makeda, Mesòn, Théâtre de l’Œuvre
et l’Espace Julien
Marseille

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