mercredi 11 février 2026
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Accès à la recherche

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explore
© Thibault Carceller

Du 10 au 15 juin, le Festival Explore a donné aux Marseillais l’occasion de rencontrer des dizaines de chercheurs à travers la ville. Le format d’événements gratuits, souvent ludiques et toujours instructifs, donne l’occasion à chacun de muscler sa culture générale scientifique. À l’Alcazar, le « speed searching » a fait le plein, le public très varié et curieux de la bibliothèque appréciant ce dispositif d’échange en dix minutes chrono, pour découvrir le sujet de recherche d’un chimiste, avant de passer à un neurologue puis un spécialiste du langage, et ainsi de suite.

Expériences en direct

La Fabulerie accueillait quant à elle des « conférences démonstrations » nourries d’échanges avec l’assistance, facilités par la petite jauge. L’occasion, par exemple, pour la biologiste Laurence Mouchnino (CNRS/Amu), de faire connaître ses travaux sur la relation entre le cerveau et la motricité. « La plupart du temps, expliquait-elle, nous voyons notre main là où nous la ressentons. Il y a une cohérence entre la vision et la proprioception*. » Mais dans certains cas, on observe des discordances. Et de le démontrer en sollicitant un spectateur pour jouer le cobaye : avec un simple miroir, difficile de suivre un tracé pourtant relativement simple, les mouvements deviennent imprécis. 

Dans la vie quotidienne, les humains sont en conflit sensoriel, très fatiguant pour le cerveau, lorsqu’ils manipulent une souris à l’horizontale pour un effet vertical à l’écran, quand ils regardent à travers une loupe… ou lorsqu’ils changent la correction de leurs lunettes de vue. Ces exercices nécessitent un temps d’adaptation. Conclusion de la chercheuse : il vaut mieux que les chirurgiens en télé-opération s’entraînent ! Tout comme le font les pianistes : au début, ils ont besoin de conjuguer la vision à la proprioception, avant de pouvoir jouer sans regarder les touches, en anticipant l’effet du mouvement sur le son. « Nous sommes inégaux devant ces difficultés, certains y arrivent mieux que d’autres. » Y aurait-il une différence entre les gauchers et les droitiers ?, demande-t-on dans le public ? Réponse : la science y travaille, mais peine à recruter suffisamment de gauchers pour ses études.

GAËLLE CLOAREC

Perception, consciente ou non, de la position des différentes parties du corps, sans recours à la vision

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Le Théâtre Durance monte le son 

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escapades
Kolinga © Drone Pixels

Ce vendredi 13 était sinon porté par la chance, du moins par la joie, au Théâtre Durance. La Scène nationale, qui imagine depuis 2011 Les Escapades en ajout à sa belle programmation théâtrale (entre autres), accueillait pour ce premier soir de festival un public nombreux et enjoué. 

S’il n’en est pas à son coup d’essai, le théâtre, qui compte d’ailleurs plusieurs dates musicales en saison, semble gonfler à chaque édition sa programmation, outre les atours populaire et rassembleur offerts par la gratuité de l’événement. 

Maîtres en scène

Transformée en auditorium, la petite colline d’herbe attenante au bâtiment anguleux et moderne du théâtre accueillait les fessiers de tous âges du public, qui profitait en premier lieu du projet psyché-turc marseillais Biensüre. Le trio, sélectionné aux Inouïs du Printemps de Bourges 2024, offre une musique hybride électro-disco nourrie aux influences anatoliennes, des riffs au textes en turc. On notera que le live semble se nourrir de chacune de ses nombreuses dates d’un peu plus d’assurance. 

Après l’interlude tropico-joyeuse des non moins marseillais Mobylette Sound-System, prenait place à la tombée de la nuit le sextet Kolinga, qui précipitait rapidement les plus énergiques dans la fosse dansante. Très beau moment d’écoute, le live de Kolinga est une expérience délicieuse, portée par sa chanteuse et compositrice Rebecca MBoungou – dont on ne peut que saluer l’expertise vocale – et des sections rythmique et cuivre affûtées. Une heure de brassage d’émotions et de déhanchés, de soul comme de la rumba congolaise, de français, d’anglais et de lingala. Rebecca raconte les tourments de son âme et de notre époque, avec une sensibilité subtile et dans une joie musicale collective. Tous sommes charmés ! 

Alors que certains filaient coucher leur progéniture, Chassol installait clavier, batterie et écran géant sur scène (ou plutôt l’armée d’indispensables techniciens) avant que d’offrir un medley de ses projets « mélodifiés » et imagés. Connu, outre un net talent pianistique, pour mettre en musique les mélodies captées ça et là (une phrase prononcée, un jeu d’enfants, un chant d’oiseau…), Christophe Chassol propose un habillage live de vidéos touchantes. Concert-projet, l’expérience est toujours très agréable, et offrait ici une montée en puissance alimentée par le jeu de haute volée du batteur Mathieu Edward

LUCIE PONTHIEUX BERTRAM 

Les Escapades en Durance se tenaient les 13 et 14 juin au Théâtre Durance, Scène nationale de Château-Arnoux-Saint-Auban.

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Un phare au Vallon

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Groupe phare - La Belle fête au vallon des Auffes © Olivier Quéro

La Compagnie Vol Plané (Alexis Moati et Carole Costantini) les a auditionnés, suivis, accompagnés durant trois ans à l’Échappée Belle, une école du Vallon des Auffes transformée en laboratoire de théâtre marseillais. Venus de tous les quartiers, ils ont une passion commune : jouer, écrire, mettre en scène a changé leur vie. Ils ont choisi, pour se dire au revoir, de jouer La Mouette. Ou plutôt, leur Mouette

La pièce de Tchekhov met en scène les aspirations de Nina à devenir comédienne, et celles de Treplev à devenir dramaturge d’avant-garde. Elle parle aussi de l’insatisfaction de l’écrivain et de la comédienne accomplis, à succès, que sont Arkadina et Trigorine. Dans la version du Groupe Phare ces scènes sont entrecoupées, interrompues parfois, par des textes des comédiens qui parlent de leurs propres aspirations. Ou s’imaginent dans 30 ans, parlant à leur double cinquantenaire, comme une scène où Nina parlerait à Arkadina.

La force du collectif

Étrangement, ce n’est pas à la jeune génération de La Mouettque le groupe Phare ressemble le plus. Singulièrement matures, ils n’en ont pas la naïveté, même s’ils savent l’incarner. Chantant L’Estaca, chant révolutionnaire, pour commencer le spectacle, la liberté qu’ils revendiquent est de celles qui se gagnent collectivement, et non dans un rapport de séduction ou de détestation avec des mentors ou des pères. Ainsi, leurs doutes ressemblent davantage à ceux de Trigorine, insatisfait de son œuvre, conscient de ses limites, nostalgique d’un chemin radical qu’il n’a pas pris. 

La mise en scène repose sur ces qualités collectives, les rôles qui s’échangent, la rapidité. Sur une visible solidarité et attention à l’autre, à ses solos, soutenus par tous les regards. Ensemble, ils fabriquent une polyphonie, un théâtre choral où les voix individuelles se croisent sans s’effacer. Un beau Phare pour l’avenir.

AGNÈS FRESCHEL

La Mouette a été jouée à l’Échappée Belle dans le cadre de la fête du Vallon des Auffes, Marseille 7e, les 13 et 14 juin. 

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Amandine Habib : le jeu des Dominos

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amandine habib
© A-M.T

Les spectateurs réunis à la galerie Zemma sont conscients de leur chance : assister à un concert de la pianiste Amandine Habib dans un petit écrin intimiste dédié aux arts contemporains. 

Marc Ragouilliaux, fondateur du lieu, aime mélanger les genres. Il a demandé à Alexandra Pitz, qu’il accueille jusqu’au 19 juin dans son exposition Ligne de Crête, ce qu’elle aimerait entendre. « Du baroque », répond-elle car elle crée en écoutant les grands noms du genre. Le concert devient un écho vivant aux œuvres exposées. 

Les pièces choisies par la pianiste dialoguent avec les celles d’Alexandra : des têtes sans yeux ni bouches mais ô combien humaines, des ciels éperdus. « J’ai toujours cherché à créer deponts entre les arts. Je travaille avec des danseurs des comédiens. Mais j’ai moins l’occasion de partager avec des plasticiens. Pourtant nos regards se répondent », explique la pianiste.

Au centre de son programme, la musique raffinée de François Couperin, maître du clavecin français du XVIIIe siècle. Sa suite, Les Dominos (costume emblématique des bals masqués à Versailles) est une métaphore des passions humaines. Elle associe à une couleur, un caractère : la Langueur en violet, la Frénésie en noir, la Coquetterie sous différents dominos.À travers ces pièces courtes expressives, Couperin peint les visages de l’âme comme ceux des têtes cabossées d’Alexandra. D’autres pièces, telles que Les Lis naissantsLes rozeaux ou le très rythmique Tic-toc-choc, prolongent cette découverte des miniatures poétiques.

Exhumer les oubliés

Couperin vient dialoguer avec des compositeurs et compositrices du XIXe et XXe siècles peu connus, un « programme de grand écart » comme elle les aime. On découvre le Britannique Samuel Coleridge-Taylor, d’origine africaine et antillaise, il était surnommé le « Mahler noir » et était engagé dans la lutte pour les droits civiques. Injustement oublié depuis, Amandine Habib interprète ses Sometimes I Feel Like a Motherless Child et Papillon. Passent aussi l’Américaine Amy Beach, Margaret Bonds, un des premiers grands noms féminins afro-américains de la musique classique et Meredith Monk, pionnière de la performance musicaleexpérimentale.

Amandine touche par sa simplicité et son goût du partage. Elle joue, échange comme lors d’un dîner entre amis. D’ailleurs, elle s’est mise pieds-nus pour mieux sentir le contact avec les pédales. Si on devait choisir pour elle un Domino, ce serait le vert, la couleur chez Couperin de l’Espérance.  

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le concert s’est déroulé le 12 juin à la galerie Zemma, Marseille. 

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1km de Danse, ça Uzès, ça Uzès… 

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Cheb in situ © Sandy Korzekwa

Une chasse au trésor des danses. Durant toute l’après-midi ce 7 juin, le public se déplace de scène en scène pour découvrir des spectacles et se laisser suprendre en plein cœur de la ville. Trois scènes ont été installées pour accueillir 1km de Danse, cet événement national conçu par le CND de Pantin, et désormais présent dans dix villes françaises, dont Uzès. Un événement qui met en avant sans hiérarchie la diversité de la danse – classique, contemporaine, hip-hop, tango – et les artistes, qu’ils soient professionnels ou amateurs. 

Parmi les vingt spectacles proposés, le groupe de breakdance All Style, était bien déterminé à prouver qu’ils avaient leur place. Composé de jeunes entre 8 et 13 ans, certains étaient pour la première fois sur une scène de spectacle. « On a une demande, notre devoir c’était de l’assumer jusqu’au bout », explique Lucas Perrin, le professeur de ces danseurs. Malgré le manque d’expérience et leur jeune âge, ils présentent un show en deux temps. Une première chorégraphie exclusivement avec des danseuses et un « cypher » (formation en cercle dans la culture hip-hop), avec tous les danseurs qui improvisent tour à tour, et offrant des mouvements acrobatiques qui ont impressionné le public. « Être considéré comme des danseurs qui ont la légitimité d’être sur scène, c’est assez plaisant », souligne le professeur de All Style. Une expérience réussie, qu’ils vont renouveler prochainement à Avignon. 

Abolir les frontières

Créer le trouble entre amateur et professionnel chez le public. Avec cette volonté, La Maison Danse ramène simplement à l’essence même de ce qu’est la danse : un geste, un mouvement. Une idée présente dans certains spectacles comme Ma Boîte à Mouvement de François Lamargot

Danseur depuis 30 ans, il présente pour la première fois une conférence autobiographique hybride. Théâtre, danse classique, hip-hop ou encore contemporaine, il réunit tous ses talents pour présenter son parcours. Dans ce spectacle, il invite le public dans sa chambre d’enfant et amène un questionnement de beaucoup d’artistes : Quel art me correspond ? Pour lui, pas d’étiquette. Il adresse un message de mouvement sans frontières. « Professionnel, amateur, on est tous reliés par la même intention. L’homme trace des lignes. C’est quelque chose qu’il faudrait abolir le plus possible », explique-t-il. 

Une question est alors mise au centre : Qu’est-ce qu’un danseur ? Derrière ce mot est attribuée une étiquette que beaucoup ne se sentent pas légitimes d’endosser… mais qui n’a jamais hoché la tête dans sa voiture ? Le fils de François Lamargot, lui, ne se pose pas la question. À la fin du spectacle, à peine âgé de 4 ans, il prend possession de la scène au côté de son père. Mouvement naïf mais déjà coordonné pour un enfant de son âge, il s’invite comme pour dire « oui, tout le monde peut danser ». Une parenthèse improvisée qui célèbre la beauté du mouvement.

MANON BRUNEL

1km de Danse a eu lieu le 7 juin à Uzès

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Le théâtre se Déplace

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Déplace, Lenaïg Le Touze et Julie Kretzschmar © François du Conseille

Entre enquête et récit de soi, c’est en 2023 à Mayotte qu’avait lieu la première de Déplace, un seul en scène qui interroge les identités, porté par les artistes Lenaïg Le Touze et Julie Kretzschmar.

Guadeloupe, Mayotte, Bretagne, Lenaïg Le Touze se balade pendant une heure de lieu en lieu et de culture en culture. La mise en scène simple laisse le public s’interroger : un tas de noix de cocos, un masque et un tuba, des robes traditionnelles, de l’anti-moustique. Le spectacle ne veut pas être une réponse mais un point d’interrogation. Qui est l’autre, qui est-on et comment affirmer son identité ? 

De l’une à l’autre

C’est aussi un déplacement dans le temps, entre souvenirs de voyage et mémoire familiale. D’abord touriste en vacances refusant de mettre un habit traditionnel comme un déguisement, puis tante bretonne qui roule les « r » et porte des sabots, Lenaïg Le Touze veut nous embarquer dans ses voyages. Elle s’interroge aussi sur le sens du mot ultra-marin. Ce mot unique qui décrit pourtant une multitude de cultures. Avec ses déplacements, des questions émergent, des rires aussi quand elle mime une plongée sous-marine. 

Déplace s’applique non seulement à briser, mais aussi à faire franchir le quatrième mur : le public est invité à danser sur scène, les spectateurs deviennent des villageois bretons luttant contre l’installation d’une centrale nucléaire, des politiques ou des CRS. Déplace ramène finalement tout le monde à Marseille lorsque Lenaïg Le Touze raconte l’histoire d’un mineur non accompagné attaqué de nuit à la gare Saint-Charles. La représentation, qui utilise aussi des vidéos souvenirs de l’actrice pour appuyer son propos sur l’exotisme, se déplace entre conte pour enfants et pamphlet politique, pour un rendu surprenant !

LOLA FAORO 

Déplace, création 2023, a été repris à La Friche dans le cadre des Rencontres à l’Échelle

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Lost in translation 

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Everybody-Knows-What-Tomorrow-Brings-And-We-All-Know-What-Happened-Yesterday, Mohamed Toukabri © Stef Stessel
Everybody-Knows-What-Tomorrow-Brings-And-We-All-Know-What-Happened-Yesterday, Mohamed Toukabri © Stef Stessel

Fumée et lumière tamisée accueillent le public du Grand plateau de la Friche Belle de Mai. Dans Everybody-Knows-What-Tomorrow-Brings-And-We-All-Know-What-Happened-YesterdayMohamed Toukabri questionne ironiquement le spectateur sur ce qu’il comprend. Plus encore, il lui propose d’expérimenter sans comprendre. De l’anglais, du français et de l’arabe sont projetés derrière le danseur, des phrases qui se présentent elles-mêmes comme inutiles pour comprendre ce corps qui danse devant nous. La traduction est vue comme une perte de sens. Le mouvement devient une solution pour tout montrer, « pour raconter une histoire » qui semble intraduisible. 

Pourtant, la danse est accusée d’avoir colonisée les corps. Mohamed Toukabri montre comment il va contre. Contre les mots et les choses. Contre les règles. Pris dans une chorégraphie torturée et répétitive, l’artiste tunisien et belge se transforme. Entre musique électronique dissonante et voix parlée, entre hip hop, classique et contemporain, il ne faut pas tenter de démêler les fils. Tout est lié dans une sorte de ronde infernale.

L’artiste prend plusieurs formes : d’homme rigidifié, sa danse va vers la douceur entre classique, break et voguing. Une douceur étrange lorsque l’artiste danse le visage emprisonné dans son tee-shirt. Il se transforme ensuite en créature féline. Nouvelle métamorphose. Mohamed Toukabri revient sur scène cagoule à paillettes et capuche sur la tête. Une veste aux épaules larges et il est comme une allégorie du hip-hop sur scène, appuyé par les voix de Krs One ou Disiz en arrière-fond. Et quand la fin arrive, on hésite avant d’applaudir, sans savoir si le spectacle est terminé. La voix en arrière fond avait prévenu : la performance est « un jeu » où le spectateur ne connaît pas les règles.

LOLA FAORO

Spectacle donné les 11 et 12 juin à la Friche la Belle de Mai, dans le cadre du Festival de Marseille
À venir 
Du 10 au 20 juillet
Les Hivernales, Avignon

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Brecht en commun

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brecht
© Pierre Gondard

D’abord, il y a les enfants. Petits, de 7 à 12 ans. Dans un cabaret hyper brechtien – face public, en chœur parlé-chanté dont se détachent tour à tour quelques voix – ils jouent comme il se doit un prologue. Celui-ci résume La Mère, celle du roman de Gorki (1907), adapté pour la scène par Brecht en 1931. Qui a étiré le trajet du personnage jusqu’à la révolution bolchévique de 1917 (avec Hans Eisler à la musique). Pièce adaptée ensuite collectivement par la compagnie Organon et quelques auteurs en 2025 (Vincent Beer Demander et son orchestre à plectre à la musique). Un projet qui se démultiplie vers un infini de parenthèses, de prolongements, de collectif(s) et de rencontres. 

Les petits du prologue sont incroyables. Le public, sur la scène, les entoure, les applaudit, avant de rejoindre ses sièges et de changer de point de vue. Place aux autres, aux adultes, aux mères, aux ados, qui vont retracer l’histoire en remontant le temps, de 1917 et l’aboutissement révolutionnaire, à 1905 et son « Dimanche rouge ». 

Distanciation réinventée

Place aussi à la musique, si essentielle à la dramaturgie brechtienne, porteuse de son concept de distanciation : comme à l’opéra, il s’agit de s’adresser directement au public, pas pour dérouler ses états d’âme, mais pour remettre en cause la violence capitaliste. Vincent Beer Demander invente des Songs magnifiquement orchestrées pour son ensemble de 38 musiciens de toutes générations qui sonne mambo, guinguette ou impressionniste selon les couleurs de l’intrigue.

Dans cette version 2025, Pélagie Vlassova est incarnée par des habitantes (et un habitant) de la Belle de Mai, partageant avec elle les problématiques de la pauvreté extrême et du manque d’instruction. Mais surtout : révoltée de ne pouvoir nourrir correctement son enfant, et de craindre pour lui la violence institutionnelle.  

Une révolte qui est à proprement parler collectiviste : la vitalité et l’extrême implication physique, énergique, de l’ensemble des générations permet de danser ensemble (Aurélien Desclozeaux à la chorégraphie), chanter et jouer ensemble. Ou seul·e, remarquablement, porté par les autres.

Thérapeutique sociale

Un théâtre qui permet aussi de parler, comme à travers un miroir, du miracle de cet art qui soigne celleux qui le pratiquent autant que celleux qui le reçoivent. Comme la politique sauve les mères du repli identitaire, les fait sortir de leur « cuisine » et prendre part au combat commun, qui commence par celui pour leur enfant, mais ne s’y arrête pas.

Brecht, dans son Petit organon pour le théâtre (1948), expliquera que le théâtre, « à la frontière de la politique et de l’esthétique », doit distordre le réel pour le représenter, non par l’imitation, la mimésis, mais par un décalage inattendu entre le personnage et le corps qui le représente. Organon met en œuvre ce principe, sur une scène partagée, avec des corps décalés par leur histoire, mais proche de l’intrigue par leur vécu.  

AGNÈS FRESCHEL

Mère(s) a été créé au Festival de Marseille du 13 au 17 juin.

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L’art du jardinier

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jardinier

Républicaine, Mercè Rodoreda (1908-1983) avait fui l’Espagne à la prise de pouvoir par Franco. Son exil dura jusqu’à la mort du dictateur. Depuis son refuge suisse, son pays lui manquait et ses souvenirs ont donné le thème de son roman, paru en 1967. Le cadre : en Catalogne dans une superbe villa sur la mer dans son immense jardin, proche de Barcelone. Le narrateur : un vieux jardinier. L’autrice semble avoir voulu évoquer à travers lui son grand-père qui l’avait initiée à l’amour des fleurs et de la nature dans son enfance.

Ce jardinier est témoin de la vie privée de ses nouveaux employeurs, un jeune couple, et de leurs invités qui se retrouvent en été pour nager, jouer aux cartes, organiser des soirées festives dans le luxe et l’oisiveté. Pendant leur service, les employés observent, saisissent des bribes de conversation des gestes, et les interprètent. Le jardinier, discret, devient parfois confident ; on le visite volontiers, on lui demande son avis – qu’il ne donne pas. Seul dans sa petite maison, il vit avec le souvenir de sa très jeune femme décédée trop tôt et se consacre aux graines, aux fleurs et aux arbres du jardin.

Ça se craquelle

La propriété voisine est rachetée par un homme très riche pour y installer sa fille nouvellement mariée à un homme très grand, très maigre, parfois ténébreux, qui part très souvent en barque, très loin, seul. Il rend aussi souvent visite au narrateur qui l’accueille avec bienveillance. Certains indices, quelques recoupements suggèrent que cet homme et la voisinese sont connus autrefois. Tout reste dans le secret, les non-dits. Avec beaucoup de délicatesse, Mercè Rodoreda avance dans son récit comme on se promène dans les allées du jardin. Les personnages prennent de l’épaisseur au fur et à mesure des rencontres estivales et nous émeuvent.

CHRIS BOURGUE

Le jardin sur la mer de Mercè Rodoreda
Traduit du catalan par Edmond Raillard
Zulma - 21,50 €

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Carnet d’un paysan grassois

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paysan

Wildproject est une maison d’édition indépendante basée à Marseille qui se consacre depuis 2008 à l’écologie sous des angles philosophiques, politiques et pratiques. Journal d’un paysan fait partie de sa collection Littératures, dans laquelle « la terre se raconte ». 

Jean-Noël Falcou y expose la réalité du métier de paysan aujourd’hui : entre travail sur les parcelles, tâches administratives devant l’ordinateur, gestion des relations avec les collaborateurs, partenaires et voisins, participation à des salons et moments de rencontres entre acteurs de la filière. Le but de l’auteur est de « parler d’agriculture et d’écologie » à partir de l’exemple de son quotidien « afin que l’on connaisse le métier de paysan. »

Une reconversion audacieuse

Jean-Noël Falcou © Priscilla Heyser

Auparavant instituteur, Jean-Noël Falcou décide de se reconvertir dans l’agriculture en 2004, à une époque où les informations et les fournisseurs bio restent rares. Son implantation en bio relevait pour lui à la fois d’un acte militant et d’une évidence. Il choisit de s’investir dans la plantation du bigaradier (ou oranger amer), culture traditionnelle du pays grassois utilisée aussi bien dans la parfumerie pour son huile essentielle que dans la pâtisserie pour son eau de fleur d’oranger. 

L’auteur trace un portrait honnête et poétique de sa vie quotidienne, entre tracas et déboires, petites joies et grande fatigue. À travers ces pages se dégage l’image d’un homme passionné, travailleur à l’excès, assistant souvent impuissant aux conséquences du bouleversement climatique. Ce récit souligne également l’importance de la solidarité paysanne et de l’entraide en milieu rural, que ce soit au travers du troc, des coups de main donnés en urgence ou du soutien moral lorsque certains n’y arrivent plus. L’auteur en fait part avec pudeur et dignité, dans une langue précise et sensible. 

GABRIELLE BONNET

Journal d’un paysan de Jean-Noël Falcou
Éditions Wildproject - 20 €

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