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Voix de femmes, griot et mélodies persanes

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Lei © A.-M.T.

Le festival De Vives voix sait créer de belles rencontres. Cette année encore, il n’a pas failli à sa réputation avec une programmation subtile concoctée par Maxime Vagner (Prodig’Art) et Odile Lecour (La Maison du Chant). Le festival a donné rendez-vous à son public dans la cour du Conservatoire Pierre Barbizet qui, en ce début de soirée, accueille un duo de chant polyphonique féminin. 

Lei est né de la rencontre entre deux jeunes artistes, Laurène Barnel et Carine Habauzit qui glanent leurs chants dans les traditions orales de la Méditerranée : tunisiennes, turques… Elles arrangent, composent et réécrivent une musique qui porte la parole des femmes et les cultures populaires. À Marseille, elles présentent le spectacle Amarre dans lequel elles enchaînent berceuses, histoires de mers et de marins qui partent et de femmes qui espèrent.

Tissage vocal

Leurs voix s’entrelacent. Chacune jongle avec mélodie et contrechant, oscille indifféremment dans les aigus où les graves si bien qu’il est presque impossible de différencier les voix, tant elles tissent, fil après fil, une matière musicale dense et ténue. C’est élégant, tout en retenue pudique, même dans les morceaux plus rythmés comme le chant portugais Rò da Graça dans lequel elles sont rejoints par le contrebassiste Baptiste Dumangin et le percussionniste Tom Couineau. 

Elles nous font voyager en compagnie de Morenika, héroïne d’un chant sépharade du Moyen-Âge ; d’une femme stérile des plaines d’Avshar qui rêve que la pierre qu’elle porte dans ses bras se transforme en enfant ; de Ninninà, enfant de Corse « qui navigue hardiment et ne peut craindre ni l’orage, ni le caprice de la mer. » Mention spéciale pour Ya Ra’i, chant tunisien envoûtant qui invite à l’amour et à la volupté. Facétieuses et généreuses, elles font chanter un public – conquis – qui ne demande que ça. Un seul bémol, pourquoi avoir choisi des vêtements à paillettes années 1980 pour porter un répertoire si fin et si profond ?  

Kora et setar

Ablaye Cissoko, Kıya Tabassian et Patrick Graham © A.-M.T

Pour la tenue, le Sénégalais Ablaye Cissoko fait lui un sans-faute. Il arrive sur scène, majestueux, dans son boubou en bazin amidonné bleu nuit… Il porte à la main, sa kora, ce drôle d’instrument composé d’une demi-calebasse et de cordes dont il est aujourd’hui l’un des plus grands ambassadeurs. Il est accompagné par deux musiciens de l’Ensemble Constantinople – ils se sont produit la veille sur la même scène : le percussionniste Patrick Graham et l’Iranien Kiya Tabassian, maître du setar, ce luth à long manche traditionnel de la musique persane « petit par la taille mais qui dit tellement de choses » s’enthousiasme Ablaye. 

Les deux musiciens – et magnifiques chanteurs – sont de vieilles connaissances. Cela fait plus de dix ans que leurs instruments sillonnent et dialoguent sur les scènes du monde. Ils nous reviennent avec le programme Traversées, le bien nommé, qui fait une large place à la poésie et à la profonde amitié qui les lie. Les regards, les sourires témoignent du respect qu’ils se portent et de l’écoute de l’autre. Ils partagent aussi un humour complice ironisant sur une kora, perturbée par son voyage en avion, qui se fait rebelle à tout accordage. 

Patrick, véritable bruiteur musical, nous transporte sur la route des caravanes chamelières.  Kya, lui, a la setar jazzy, rebelle. Elle voyage vers Ispahan et Chiraz, qui fut un centre de la poésie persane et du soufisme, sur les traces du mystique Saadi et du poète Hâfez, qu’il met en musique. Ablaye, à la posture hiératique, porte en lui toute sa dignité de griot et celle de sa lignée mandingue. Ovationnés, ce n’est pas un mais deux bis que vont offrir les trois musiciens à un public qui peine à les quitter.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Les concerts se sont déroulés le 6 septembre au Conservatoire Pierre Barbizet dans le cadre du festival De Vives Voix

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Le maître de kora
Ablaye Cissoko est griot et maître de la kora ; griot comme son père et cela depuis 47 générations. À l’invitation du festival De Vives Voix, il a partagé son art durant un atelier. « On ne devient pas griot, on nait griot » introduit-il.    
Ces poètes musicaux, passeurs de mémoire et pacificateurs des conflits, sont le trait d’union avec les forces de la nature, le divin, les anciens. Ils sont aussi les garants des généalogies familiales qui se transmettent par l’oralité.
Né dans le sud du Sénégal, il est très tôt initié par son père. Il se « connecte » intimement à cet instrument dès l’âge de 8 ans. « La kora est ma confidente. Quand je suis triste, je joue, quand je suis heureux je joue ». Installé à Saint-Louis-du-Sénégal, il enchaîne les tournées internationales mais y a créé une école de kora. Car le sage aime transmettre ; son art, mais aussi ses réflexions sur la vie, la manière d’être au monde, aux autres : « je parle beaucoup… » 
Aussi, il invite les participants « à passer ses mots au tamis et de n’en garder que ce qui peut être utile », puis à chanter… En Afrique, pas de partitions, de texte écrit, tout est travail de transmission et de mémoire. L’expérience est forte, prégnante, souvent comique, le rendu largement aléatoire. Mais pour Ablaye, l’important n’est pas là. Il est dans l’écoute, l’échange et le partage. En quittant la salle, tous sont bien conscients d’avoir partagé un moment unique, hors du temps et d’une richesse infinie. A.-M.T.

La musique est Émouvantes

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festival les emouvantes, robinson khoury trio mya © Christophe Charpenel

Au festival Les Émouvantes, le trio MYA, avec Robinson Khoury (trombone, voix, synthétiseur modulaire), Anissa Nehari (percussions digitales, voix), Léo Jassef (piano, synthétiseurs, voix), a proposé un set tissé de rêves cosmopolites. Des modes musicaux arabes (le maqââm), des éléments folkloriques européens (par les voix notamment) et du jazz quelque part « hancockien » (solos de piano réminiscents du jeu du grand jazzman).

La profonde musicalité de la percussionniste (avec un set composé de pads, bendir, calebasse, cajon et cymbales), creuse des voies aux atours de rituels uchroniques, parfois agrémentés de beats et octets chamaniques, avec évidemment un trombone démultiplié (tantôt la coulisse, tantôt un trombone de poche réduit à son pavillon, tantôt l’instrument entier). Le dernier thème, Arazu, sera dédié aux populations du Sud Liban massacrées par l’armée israélienne : après avoir lancé un « free Palestine », il conduira le trio dans un blues post-apocalyptique.

Musique résistante

Ensuite, place à Sly Dee, le projet groovyssime imaginé par le bassiste Sylvain Daniel, sideman, entre autres, de Laurent Bardainne et Jeanne Added. La présence d’une trompette (Aymeric Avice) dans un maelström funky décalé proposé rappelle Miles Davis – époque « Tutu » avec Marcus Miller. 

Les beats déployés par le batteur (Vincent Taeger), eux, tirent l’ensemble vers le hip-hop expérimental d’un J-Dilla. Le synthétiseur se fait symphonique (Arnaud Roulin), convoquant même le concerto d’Aranjuez, quand le piano et Fender Rhodes de Bruno Ruder creusent des contrastes entre impressionnisme et punk rock funk à la Gang of Four. 

Quant à la basse, elle semble possédée par l’esprit d’un Larry Graham (celui qui, dit-on, inventa le slap au sein de Sly & The Family Stone), jouée de mains de maître. Parmi les titres alignés : Résistance. Tout un programme ! D’ailleurs, la banderole du festival accrochée sur la grille du conservatoire était frappée d’un graffiti : « Culture courage, Macron dégage ».

LAURENT DUSSUTOUR

Le festival Les Émouvantes s’est tenu du 11 au 13 septembre à Marseille

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Gare Franche : Terminus pour les travaux 

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© Stephan Muntaner

C’est un lieu de rencontre, et d’accueil. Un espace atypique, planqué dans la quiétude des quartiers Nord de Marseille (oui oui). C’est aussi l’histoire d’une renaissance, pour ce lieu emblématique du 15e arrondissement qui retrouve toute sa place après deux ans et demi de rénovation. La Gare Franche, gérée par la Scène nationale du Zef depuis 2019, va ouvrir de nouveau ses portes à partir du 23 septembre, pour redevenir ce qu’elle était : une maison d’accueil pour les artistes, pour les publics, ouverte sur son quartier, dans l’esprit de son artiste fondateur Znorko, décédé en 2013.  

Ouverture festive

Rendez-vous est donné le 23 septembre pour la pendaison de crémaillère. Dès 16h30, à l’heure de la sortie des classes, pour un goûter « au milieu des poules et du jardin avec le four à pain allumé », histoire de patienter dans la convivialité avant le début des festivités. 

À 18 heures, un DJ set Pastasciutta Antifascista, une « performance joyeuse et engagée » de l’artiste italienne Floriane Facchini, où musique et pâtes fraiches mixeront ensemble. À 19 heures, de la musique encore avec le Club Orchestre, cet ensemble réunissant une trentaine d’habitants du Merlan (âgés de 9 à 65 ans), sous la direction de Sébastien Bouin et Sylvain Monier (C Barré), et qui s’attaqueront aux répertoires des compositeurs Amine Soufari et Mehdi Telhaoui. La suite, c’est un concert surprise – des jeunes talents dit-on – puis le spectacle R·ONDE·S du chorégraphe Pierre Rigal, un vieil ami de la maison. 

« Un lieu magique »

Au cours de l’année, la Gare Franche devrait accueillir plusieurs spectacles, devant des gradins d’une jauge de 150 personnes. « On y programmera des spectacles s’il y a un sens, soit par rapport au territoire soit par rapport à la scénographie », explique Francesca Poloniato, directrice du Zef. 

Le lieu entend aussi conserver son rôle social : il accueillera les habitants des quartiers autour de son jardin partagé, de son four à pain, ou de son poulailler, mais aussi des artistes. « C’est un lieu unique en France, où les artistes peuvent dormir, manger puis descendre trois marches et tout de suite être dans un lieu magique », conclut la directrice du Zef. 

MÉLYNE HOFFMANN–BRIENZA ET NICOLAS SANTUCCI

Ouverture Gare Franche
23 septembre
Marseille

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« Il avait compris Nino mieux que moi » 

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Pauline Locques (A.G.)

Comment vous est venue l’idée de votre premier long métrage dédié à Romain ?

C’est venu d’un deuil, en fait de la perte  d’un jeune homme de ma famille qui a eu un cancer très agressif, qui donnait peu d’espoir de chance en 2020. J’ai commencé à écrire pour retrouver de la joie, essayer de voir si je pouvais me réconcilier avec la maladie. C’était tellement injuste et dur ! Je me suis dit que j’aimerais faire un film sur la maladie, mais le plus lumineux possible.

Aviez-vous en tête le film d’Agnès Varda, Cleo de 5 à 7, l’errance de  90 minutes dans Paris d’une jeune femme qui attendait un diagnostic ?

Je ne l’ai pas eu en tête comme référence. Je ne me suis pas dit que j’allais faire un Cleo de 5 à 7 au masculin et contemporain. Quand j’ai regardé Cléo pour la 1e fois, j’ai eu l’impression de découvrir un personnage, de suivre cette femme, de m’accrocher très fort à elle. Pour moi, en écrivant, c’est ce qui s’est passé. Il y a une figure de jeune homme qui est arrivée dans ma tête, avec des contours un peu flous, des vêtements un peu larges. Il a dû avoir un diagnostic et je vais le suivre.. Je l’ai suivi à l’écriture et l’errance est venue de là. La forme est arrivée de mon errance à l’écriture.

Au générique, on voit écrit « avec la collaboration de Maud Ameline » Comment s’est passée cette collaboration ?

J’ai écrit plusieurs versions de scenario dialogué. On est arrivé au bout avec ma productrice et on s’est dit qu’il fallait un regard extérieur. On a fait une dizaine de séances de travail, de réflexion, de discussions avec Maud Ameline. Elle a beaucoup apporté à l’architecture de la structure du film. Elle a verrouillé l’errance en créant des rythmes. Très fondateur pour le film.

Le personnage de Nino est très intérieur, discret, secret « Tu voyais tout et tu ne regardais rien lui dit sa mère. » évoquant  sa naissance. Comment l’avez-vous construit ?

Je l’ai cherché autant que le spectateur, peut –être. Pour moi, c’était un jeune homme assez mystérieux sur qui tombe ce diagnostic et je l’ai découvert au fur et à mesure de l’écriture. Je je ne savais pas si Nino avait été traumatisé ou pas par la mort de son père. J’ai gardé son mystère ; je l’ai mis en contact avec d’autre gens. Je mets des gens ensemble, je les écoute discuter et j’écris. Les paroles viennent comme cela et ça crée une personnalité. Je suis mon personnage et je vois comment ça ses passe.

Pour l’incarner Théodore Pellerin ? Vous l’aviez vu dans le film de Xavier Dolan, Juste la fin du monde (2016) ? Ou ailleurs ?

Je ne l’avais pas repéré du tout. Je ne savais même pas qu’il existait (rires) ! C’est ma directrice de casting qui m’a proposé une liste de comédiens dans la trentaine. Je n’avais pas d’évidence. Elle est arrivée avec Theodore, avec l’intuition que ça allait bien a marcher entre nous.. .Dans la vie ,il a un accent québécois et dans le film pas du tout. Ca a été un vrai coup de cœur. Je lui ai donné les clés du Personnage. Quand il est arrivé, il m’a dit «  j’ai vraiment adoré le scenario. » J’avais le sentiment qu’il avait compris Nino mieux que moi qui suis une femme de quarante ans avec des enfants. Il y a des choses qui m’échappaient sur le fait d’être un jeune homme de trente ans, confronté à la maladie  aux questions de parentalité.. Il comprenait tellement bien le rôle ! C’est un grand acteur.

Un excellent choix ! Il incarne à merveille votre personnage, à fleur de peau, et vient d’obtenir Prix Fondation Louis Roederer de la Révélation à la Semaine de la Critique. Et les autres ? Mathieu Amalric pour cet inconnu que croise Nino ? Jeanne Balibar, cette mère assez étonnante

Jeanne Balibar était une grande évidence. Elle incarnait  vraiment cette mère agaçante comme toutes les mères avec un jeune homme de 26 ans, à côté de la plaque quoi qu’elle dise. Elle a su faire passer, dans les deux scènes du film  dont celle où elle arrive à se rapprocher de Nino, la relation mère /fils. Et pour Mathieu, je n’arrêtais pas de dire « pour la scène des bains douches, il me faudrait un Mathieu Amalric.  » Ma directrice de la photo, Lucie Baudinaud, qui avait travaillé avec lui dans Barbara, le lui a demandé. Il a lu les deux scènes du scenario qui le concernaient, pas le scenario entier.« Je ne eux pas savoir ce qui arrive à Nino, a-t-il dit, parce que si je joue ça, je suis un personnage qui n’est pas censé le savoir. » Il a été extraordinaire sur le tournage, un enfant qui aime jouer,  avec son sac rempli d’accessoire. Le plaisir du jeu. J’ai eu beaucoup de chance !

On a l’impression que tous vos personnages, même secondaires, sont traités avec un grand soin et même avec amour. Vous les aimez vos personnages ?

Énormément ! La clé pour moi, est d’aimer ses personnages avec leurs défauts aussi. Et quand j’ai trouvé les acteurs et que je les aime autant que les personnages, j’ai l’impression que le film est quasiment prêt.

Vous connaissez de longue date votre directrice de la photo Lucie Baudinaud. Comment avez-vous travaillé avec elle en particulier pour filmer Nino que la caméra ne lâche jamais.

La première chose que j’ai dite à Lucie, quand j’ai rencontré Théodore, c’est qu’il fallait que les gens le voient come je le vois, tellement sensible, vulnérable, avec son corps de jeune homme en pleine santé. Il va falloir que tu sois aussi fasciné que moi, pas une fascination amoureuse ou érotique. Elle a été très discrète dans sa manière de filmer alors qu’on est souvent en longue focale, près sans être près, se mettre à la bonne distance par rapport à ce qu’il ressent : seul parmi les autres Comment filmer le sentiment de solitude, parfois en étant très près, parfois en étant très loin. Il est de toutes les séquences. Comme l’a dit Théodore, « les personnages secondaires sont les stars du film parce qu’ils viennent l’emporter chacun dans une énergie différente. »

On voit Nino déambuler dans Paris, dans un Paris filmé en bleu, Où avez-vous tourné?

Oui, c’est vrai. Mais ça s’est dessiné un peu ainsi ; dans ces quartiers du nord –est de Paris , on a souvent cette impression bleutée. On a travaillé cela avec la lumière et l’étalonnage quand on s’en est rendu compte.

Avez-vous partagé avec  Lucie des pistes visuelles, photos, tableaux, films ?

Oui ! un film Blue Valentine avec Ryan Gosling et Michelle Williams, un film indépendant américain, où j’aimais beaucoup les valeurs de plans. Et aussi l cinéma de Joachim Trier, en particulier, Oslo, 31 Aout et Cléo.

Est-ce que la sélection à La Semaine de la Critique vous ouvre des portes pour la suite ? Et avez –vous un nouveau film en préparation?

La Semaine de la Critique est l’endroit dont je rêvais en tant que jeune femme réalisatrice. Un endroit qui a porté plein de réalisatrices, Justine Tiet, Hafsia Herzi, Julia Ducournau, elle sont toutes passées par là. Un lieu bienveillant qui sonne énergie et confiance. Faire un film demande beaucoup d’énergie, beaucoup de persévérance. On se pose beaucoup de questions. Pourquoi faire un film alors que le monde va si mal. Pourquoi un film de plus ? Oui cela ouvre des portes mais pour ce film – là,, c’était l’histoire qui comptait le plus. Il me faut trouver une histoire qui m’importe autant  pour faire un deuxième film. Sinon ça ne vaut pas le coup ! Car cela demande  beaucoup de travail et si on n’a pas quelque chose de très fort à raconter,on peut faire autre chose. Donc on verra….

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR ANNIE GAVA (JUIN 2025)

Lire ICI une critique du film

La fuite d’une mère

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Dans un petit appartement d’une cité HLM baptisée ironiquement La Caverne, Amani, 67 ans, femme discrète et aimante, décide un matin de partir sans prévenir personne. Elle laisse derrière elle un simple mot : « Je dois partir, vraiment. Mais je reviendrai. »

Ce départ, sans explication, agit comme un séisme. Hédi, son mari, ancien ouvrier, aimant mais bourru, se débat avec son chagrin et sa colère, remettant en question les repères d’une vie entière. Il retire son alliance, tente de réorganiser l’espace en démontant un à un les meubles de l’appartement, comme s’il pouvait combler l’absence par un nouvel ordre. Leur fils, Salmane, le narrateur, 36 ans, figé dans une adolescence prolongée occupe toujours sa chambre d’enfant dans l’appartement parental, travaille dans un fast-food et tue ses nuits avec ses amis dans les recoins de la cité. Pourtant, brillant au lycée, il aurait pu espérer une meilleure vie. 

Électrochoc

Mais la disparition de sa mère agit comme un déclic. Il s’improvise détective de l’intime, glanant des indices pour comprendre les raisons de cette fugue : une vieille clé, une lettre oubliée, un chat tigré qui semblait n’appartenir à personne.

Pour Salmane, ce roman est autant une quête de la mère qu’une quête de soi. Au fil des quatre jours, il plonge dans l’histoire familiale qu’il revisite sous un jour nouveau : celle des migrations (la Tunisie quittée jadis dans la douleur), des silences lourds et des souvenirs dont on ne parle pas.

Il découvre que derrière le départ de sa mère se cache peut-être un ultime acte d’amour, un électrochoc, un moyen de lui tendre la main pour qu’il grandisse enfin.

Comme son héros, Ramsès Kefi est né en France dans une famille d’origine tunisienne, il a longtemps interrogé dans ses reportages les questions de mémoire, d’identité et de banlieue avec un regard qui mêle engagement, humour et humanité. Avec Quatre jours sans ma mère, il transpose cette sensibilité dans la fiction. Ce roman s’inspire de son propre parcours, sans être autobiographique : c’est une tentative de dire l’indicible des liens familiaux, des ruptures silencieuses, avec une grande pudeur, beaucoup d’humour et de tendresse.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Quatre jours sans ma mère, de Ramsès Kefi 
Éditions Philippe Rey – 19 €
Paru le 21 août 

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Sous la vieille cagole

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Le roman commence de façon alerte et drôle, par une alternance de points de vue entre une mère, Véro, très marseillaise – version sud littoral, plage, verbe haut et copines chouettes – et sa fille unique, Clara, transfuge de classe partie à Paris faire sa thèse et enseigner à Sciences Po. La comédie, dès l’entrée, parle finement de l’amour paradoxal qui lie ces deux femmes apparemment très dissemblables, une relation complexe où cohabitent envie et tendresse, fierté et incompréhension, honte et honte d’avoir honte, le tout pimenté d’un agacement réciproque. 

La plume très vive, familière, orale, de Mathilda di Matteo, sent le vécu, l’expérience d’une Marseille populaire (celle des quartiers Sud), et d’un Paris grand bourgeois, celui des ultra catholiques PAM (Pas Avant le Mariage) qui prend ses congés dans un château familial breton et pratique le collectivisme genré des très riches.

Bref, l’opposition n’est pas tant entre Marseille et Paris qu’entre deux classes sociales, et on se demande vite pourquoi Clara veut partir si loin de sa mère, si attachante, qui pratique certes la nudité tonitruante et la réprobation tacite, mais semble comprendre sa fille comme on lit dans un livre aimé. Les hommes là-dedans, le fiancé poli au cou trop long, le père taciturne et napolitain (pléonasme ?), le tonton très raciste semblent effacés et sans volonté. Sans point de vue narratif, leurs pensées et motivations sont floues et sans teneur…

Points de vue partiels

Le talent de l’écrivaine tient, justement, dans sa maîtrise narrative de l’esbroufe et du sous-jacent. Sans jamais céder à la carte postale corniche et soleil brûlant, ou à la joliesse descriptive des phrases, elle fait tenir tout son roman dans l’action : les gestes, les phrases échangées, mais surtout ce qui se tait, s’exprime entre les lignes, et demeure inconscient des deux narratrices qui prennent successivement la parole, mais ne (se) disent pas tout. 

Ainsi La Bonne mère avance dans ses non-dits, le roman prend peu à peu une épaisseur, une force, qui laissera loin le folklore marseillais, pour parler de violences enfouies. D’abandons, de chocs, d’amour, de la tête d’une petite fille qui vient se lover contre un sein. De la maternité, de la sororité, et de cette féminité intangible qui nous fait dire que Marseille est belle, et que Paris est beau.

AGNÈS FRESCHEL

La Bonne mère, de Mathilda di Matteo
L’iconoclaste
Paru le 21 août

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Rencontre avec Mathilda Di Matteo le 8 janvier 2026 - 18h30 à la librairie mima

Errer, entre la vie et la mort

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Nino (C) Jour2Fete

Le ciel peut vous tomber sur la tête. C’est ce qui arrive à Nino Clavel (Théodore Pellerin) quand il vient chercher des résultats médicaux pour renouveler un arrêt de travail. « Vous avez un rendez-vous de PPS [parcours de prévention santé], on va vous détailler les soins dont vous avez besoin. » Nino a 28 ans, pas d’antécédent familial. On lui montre des images : il a une masse sur la paroi latérale de l’oropharynx… un cancer généré par un papillomavirus. Incrédulité, stupeur, Nino est comme foudroyé. « Quelles chances de mourir ? » demande-t-il. Pour avoir des chances de vivre, il lui faudra six mois de chimiothérapie et douze de radio. On est vendredi. Il commence ses soins le lundi.

On lui conseille de s’y faire accompagner par quelqu’un de solide. Trois jours. Temps mort ou à vivre. Trois jours d’errance dans Paris puisqu’au moment où il veut rentrer se terrer chez lui, il ne retrouve plus sa clé. Nino n’arrive pas à confier aux autres ce qui lui arrive, ni à son meilleur ami, Sofiane, (William Lebghil) ni à sa mère (Jeanne Balibar), une femme aux réactions inattendues, à qui il pose des questions sur la mort de son père à 44 ans. Dans une très belle séquence, filmée en gros plan, tête contre tête, elle évoque sa naissance, ses yeux grands ouverts : « Tu voyais tout mais tu ne regardais rien ! » Que regarde-t-il à présent ? Une ville qui continue à vivre. Dans une dérive flottante, il croise des gens dont un homme assez loufoque (Mathieu Amalric), une ancienne connaissance de collège (Salomé Dewaels), la sœur de Sofiane.

Malgré le sujet douloureux, Pauline Loquès chronique sans pathos ces trois jours en suspens, faisant confiance à celui qui joue ce jeune homme très déconnecté, extrêmement seul, qui semble au départ se diriger vers la mort et qui, paradoxalement, peu à peu, se met à vivre dans le présent.

Théodore Pellerin est extraordinaire.La directrice de la photo, Lucie Baudinaud, cadre son visage,au plus près, nous faisant ressentir et découvrir tout ce que Nino ne dit pas. Un film lumineux, émouvant, délicat, émaillé de séquences drôles et de situations cocasses. Sélectionné à la dernière Semaine de la Critique, il a reçu le Prix Fondation Louis Roederer de la Révélation. Au départ rédactrice pour des émissions culturelles, Pauline Loquès a fait  une formation de scénariste : son premier long métrage est un coup de maitre !

ANNIE GAVA

Nino, de Pauline Loquès
En salles le 17 septembre

Lire ICI une interview de Pauline Loquès

Jardin d’enfance

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Un retour dans le jardin de son enfance a suscité le jaillissement de souvenirs enfouis. Aussi, Valentine Goby a choisi de les ressusciter à travers l’histoire de Vive, une petite fille qui fréquente encore l’école primaire, vit dans une grande maison dans le Sud de la France avec ses parents, Marco et Annabelle, Dan, son frère de quinze ans, le bébé Aimé et la chienne Jujube, compagne fidèle. 

Le récit commence par une anecdote qui prend peu à peu l’importance d’un drame pour Vive : l’élagage du palmier de presque deux siècles, dévoré par les charançons. Reste au milieu du grand jardin le stipe noir, « écharde qui s’enfonce dans le ciel » et, au sol, des larves qui effraient la fillette. 

Le jardin est son domaine, elle connaît le nom des arbres dans lesquels elle cache ses trésors et son père l’initie aux parfums d’écorces et de fleurs qu’il lui offre dans de petits flacons car il parcourt le monde régulièrement à la recherche d’essences pour la parfumerie.

Des zones d’ombre

Peu à peu sourd une sorte d’inquiétude, puis de menace qui se manifeste par l’incapacité de Vive à trouver le sommeil dans le noir de sa chambre. Elle utilise toutes les ruses possibles pour squatter la chambre de ses frères, occuper la place de son père absent dans le lit de sa mère. En revanche, en vacances avec son oncle artificier ou chez sa copine, elle oublie ses angoisses et se consacre à noter des mots nouveaux dans son cahier. Car les mots l’enchantent, comme la poésie. Annabelle décide de confier sa fille à une psychologue. Vive lui racontera son amour des fleurs et livre sa peur des sécateurs rouges. Valentine Goby excelle par petites touches à nous faire ressentir le lent cheminement du malaise vers l’apaisement jusqu’à l’épilogue inattendu. Les quarante et un petits chapitres à la fois savants et sensibles distillent les émotions oubliées pour former un récit étonnant et sensible.

CHRIS BOURGUE

Le palmier de Valentine Goby
Actes Sud - 22 €
Paru le 20 août

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Le retour du swing, du blues et du jazz

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CAT AND THE MINT © X-DR

Du 10 au 14 septembre prochain, Gréoux-les-Bains va une nouvelle fois se réveiller au son du piano et du boogie-woogie. Pendant quatre jours, les mordues de jazz pourront profiter d’une programmation exaltante qui met en lumière la danse et le piano. « Cette année le festival se concentre sur le piano, sous toutes ses formes mais surtout avec des rythmes mythiques du jazz des années 1930 » se réjouit Patrick Bourcelot, président de l’associationorganisatrice Festi Gréoux. Au cœur du festival une recette qui fonctionne toujours : des artistes de talent et le rythme du jazz.

Le premier jour du festival mettra à l’honneur la danse, comme un clin d’œil à l’édition 2024. Sur la piste, deux couples de danseurs. Pour représenter le swing, William et Maéva, et pour le Boogie-woogie, ce sont les Champions de France 2024 du genre Ugo et Leia qui s’assureront d’enflammer la piste de danse. Pour les accompagner l’orchestre jazz Cat and the Mint, qui puisent dans les références jazz des années 1940-50. 

Un concert spécial

Le soir suivant le premier couple est de retour pour montrer leurs talents de danse mais ils seront cette fois-ci accompagnés du groupe Jérôme Gatius Hot Five, qui s’inspire du trad jazz de la Nouvelle-Orléans. Le vendredi fait honneur au jazz manouche avec sur scène Angelo Debarre. Guitariste reconnu, il propose, accompagné par le violoniste Marius Apostol, un bel aperçu de la virtuosité de la musique tzigane. Après trois jours bien remplis, Julien Brunetaud et Cili Marsall entreront en scène pour offrir au public leurs talents de pianiste. Sur scène les deux artistes mettent en avant le jazz, blues et boogie-woogie grâce à leur instrument et à une approche singulière du jazz. 

Pour le dernier jour du festival, la programmation promet un concert de pianos croisés original. Sur scène trois pianistes aux doigts d’or. Nirek MokarKatharina Alber et David Giorcelli, trois prodiges mais chacun avec leurs particularités musicales. Sur scène avec eux, la voix puissante de Ster WaxReginald Vilardell à la batterie, Stan Noubard Pacha à la guitare blues et Claude Braud au sax ténor. Une soirée qui promet d’être exceptionnelle pour clôturer le festival. 

MÉLYNE HOFFMANN-BRIENZA

Gréoux Jazz Festival
Du 10 au 14 septembre
Centre l’Étoile, Gréoux-les-Bains

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Premières classes : Ecoles et espoirs en temps de guerre

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Premières classe (C) Dulac distribution

Un film qui met en lumière le courage et la résilience d’une société que l’armée russe tente de détruire en filmant dans tout le pays des écoles qui fonctionnent malgré tout, des enseignants et des élèves qui entament leur vie d’écolier ou qui la terminent.

Et qu’est-ce que la vie ? Allez, lis-le ! demande-une enseignante à un petit garçon

Belle, jeune… lit-il.

Et quelle est la chose la plus précieuse pour chacun de nous ? demande le professeur à la classe.

La Vie! » répondent les élèves en chœur.

Le film construit comme un patchwork nous entraine de ville en ville, d’école en école, de cours de maths à cours d’anglais. Des cours ponctués de minutes de silence que les élèves font debout. Les visages que la caméra balaye lentement, reflètent parfois la peine ou l’inquiétude. Des cours interrompus par les sirènes qui avertissent d’un bombardement. Les écoles qui n’ont pas été détruites, ont des abris souterrains où tous se rendent, sans panique .A Kamianske sur le fleuve Dnipro, près de Zhaporizhzhia, la fête est interrompue et tout le monde s’installe dans un immense abri : les enfants assis, regroupés par classe, parlent, chantent…A Borodyanka, ville détruite dès le début de l’invasion, devant l’école en ruines , une professeure fait son cours de maths via son ordinateur. A Mykolaiv (46 km du front) c’est un cours de survie. A Tcherkassy (265 kms du front) pilotage de drones, leçons   de couture et de danse. Quand une école n’a pas d’abri souterrain, les cours se font dans le métro. A Kharkiv, il y a une école à 6 mètres sous terre. Partout enthousiasme et joie d’apprendre et d’ être en vie. Et puis, dans une classe, une petite fille en larmes devant la photo de son père affichée avec d’autres, morts au combat. Il y a  des moments de pure joie comme la remise des diplômes à Tcherkassy, avec le bal-ballet que les élèves, futurs étudiants, ont longuement préparé, peut-être oubliant un moment que la guerre est là.

Katarina Gornostai avait  ainsi parcouru l’Ukraine avec son équipe de mars 2023 à juin 2024 : elle a tenu à ce que la musique ajoute à ces images de courage et d’espoir : une musique écrite par le compositeur d’avant-garde de Kyev, Alexeï Chmourak. Réussi.

On sort de ce documentaire, Premières classes (Stichka chasu) bouleversé. D’autant plus que 6 mois plus tard, rien ne s’est réglé ! Quelle connerie la guerre !Un film qu’il faut vraiment aller voir. !

Annie Gava