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Effacées, célébrées

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Après Regards [1882], disque salué par la critique, Camille Belin (piano) et Natacha Colmez-Collard (violoncelle) explorent, avec Impressions romantiques, les partitions de compositrices du XIXᵉ siècle. 

Formé en 2017, le Duo Neria s’est vite distingué par son exigence et son choix de répertoiresaudacieux. Son nom est inspiré d’une divinité sabine représentant la bravoure et le courage. Elle incarne leur approche : affirmer des choix forts, défendre les voix tues, et jouer avec une intense liberté. Cet enregistrement présente un programme exclusivement féminin et français, d’une rare cohérence artistique.  

Trois compositrices, trois univers 

Il offre une belle traversée dans l’univers de trois compositrices actives dans une époque où créer en tant que femme relevait souvent de l’acte de résistance.

Autrice d’une œuvre abondante mais méconnue, Hedwige Chrétien (1859-1944) a enseigné au Conservatoire de Paris et publié près de 150 œuvres. Le Lied (Soir d’Automne), pièce courte et suggestive, ouvre le programme, suivi par les Trois Pièces pour violoncelle et pianoSérénitéChant du Soir et Chant Mystique, où les textures harmoniques raffinées rappellent parfois le lyrisme de Fauré ou de Massenet.

Disciple de Liszt et pédagogue visionnaire, Marie Jaëll (1846-1925) allie sensibilité et puissance. Sa Sonate en La mineur s’impose comme l’une des grandes œuvres pour piano et violoncelle du répertoire romantique français. La sonate traduit un parcours intérieur de l’ombre vers la lumière. Dès l’Allegro appassionato, le Duo Neria en restitue la tension dramatique avec une belle énergie, le Presto fuse, l’Adagio suspend le temps dans une méditation intense, et le Vivace molto final emporte l’auditeur dans une belle luminosité.

Louise Héritte-Viardot (1841-1918), enfin, fille de Pauline Viardot, reste encore peu jouée. Sa Sonate en sol mineur op. 40 s’inscrit dans une tradition classique tout en s’en détachant librement sur le plan formel.

Cet album, a pu être enregistré grâce à Présences Compositrices. Depuis sa fondation en 2001, l’association se consacre à la redécouverte, la diffusion et la valorisation du répertoire composé par des femmes, en apportant un soutien concret aux artistes, aux éditeurs et aux institutions. En collaborant avec le Duo Neria, elle affirme une nouvelle fois la nécessité de repenser les programmations et les récits musicaux à travers une perspective plus équitable et inclusive.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Impressions romantiquesDuo Neria

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Errance project : de l’ambition au mètre carré 

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© Thibaut Carceller

C’est presque trop gros pour être vrai. Un espace de plusieurs milliers de mètres carré dans le quartier de la Joliette (rue Duverger) pour accueillir des artistes en résidence ; un autre rue Saint-Ferréol pour exposer, quelques milliers de mètres carré boulevard National pour produire des oeuvres ; et un domaine dans la périphérie de Marseille pour exposer des pièces monumentales – “un Château Lacoste un peu plus punk” explique-t-on. 

Ce pari fou, et déjà engagé – la première exposition s’est ouverte le 28 août dans leur espace de la rue Saint-Ferreol -, c’est celui d’Errance, porté par l’artiste plasticien Liam Sy Paquemar et son collectif baptisé Unrevealed Artist. Lors de la conférence de présentation du projet, il a aussi dévoilé une nouvelle manière de consommer l’art contemporain : le public, qui paye pour accéder au vernissage, devient co-propriétaire de l’œuvre. Si elle est achetée, il recevra une rétribution. 

Pour financer cette ambition, le projet s’appuie aujourd’hui sur le soutien “d’un gestionnaire immobilier” qui lui laisse les lieux à disposition, mais espère lever de nouveaux fonds rapidement, et pourquoi pas, avoir le soutien des collectivités. Prochain rendez-vous pour Errance, l’accueil de cinq artistes en octobre 2026 dans son QG rénové de la rue Duverger. 

NICOLAS SANTUCCI

Deux mondes se frôlent

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Ce premier roman de Kévin Thievon nous entraîne sur la Côte d’Azur, dans les pas de Marwan, petit-fils d’un ancien seigneur irakien impliqué dans les massacres de Halabja sous le régime de Saddam Hussein. Commis le 16 mars 1988, pendant la guerre Iran-Irak, cette exaction a eu lieu dans cette ville du Kurdistan irakien, faisant 5 000 morts, en majorité des civils : femmes, enfants, vieillards. Le roman s’ouvre sur un épisode du drame.

À la chute du régime, la famille de Marwan s’exile, et trouve refuge dans une belle maison à Juan-les-Pins. C’est ici qu’ils tentent de reconstruire leur existence, loin des ruines de Bagdad. Mais l’exil ne suffit pas à effacer les fantômes : Marwan grandit, écartelé entre la mémoire de la violence, le désir de se fondre dans un ailleurs plus doux, et la crainte de trahir son héritage qui pèse comme un fardeau. Sa rencontre avec Zelda dans un parc d’attractions – personnage à part entière du roman – ouvre une brèche. 

Depuis toute petite, Zelda (Elsa, de son vrai prénom) est attirée par l’aventure, le goût du risque et les horizons inconnus. La retransmission à la télévision des images sur la guerre en Irak, « cet Orient qui brille et qui brûle », l’ont fascinée. Devenue adolescente, elle incarne à merveille le surnom que lui a donné sa grand-mère romantique et fantasque ; Zelda, comme l’épouse tumultueuse de Francis Scott Fitzgerald et qui « porte en elle cette chose qu’on appelle feu ».

Récit d’une manipulation

Entre les deux adolescents se tisse un lien nourri d’attirance et de défiance. Zelda est fascinée par le passé et le monde que Marwan incarne. À son contact, elle se sent vivre pleinement, pas tout à fait par procuration mais par capillarité. Petit à petit, elle va coloniser le passé du jeune homme, le faire sien et l’utiliser pour tracer son propre avenir. Alors que le jeune exilé rêve d’intégration, d’émancipation, elle le ramène sans cesse à ce qu’il a fui, le figeant dans sa condition de réfugié et le poussant à revivre ce dont il voulait se défaire.

Roman d’initiation, récit d’un amour de jeunesse, ce roman fluide et enlevé peut, à la première lecture, sembler léger et plein de poésie, mais il se révèle bien plus sombre et inquiétant qu’il n’y paraît. Derrière l’histoire de ce frôlement entre deux mondes qui s’aimantent, se ravissent, apparaît le récit d’une manipulation, d’une emprise, qui se noue peu à peu. L’envie, l’appropriation, la prédation, s’infiltre au fil des mots, peut-être pour le pire ;peut-être pour le meilleur.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

La bouche dans le sable, de Kévin Thiévon
Le Bruit du monde - 19 €
Paru le 21 août

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La clé des chants

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L’histoire relatée dans le roman, dont la matière de référence est l’Histoire, prend pour point de départ le naufrage d’Énée et de ses compagnons survivants, après la chute de Troie, sur les rives de Carthage. La ville, sous l’autorité de la reine Elyssa (Didon), leur accorde l’asile. L’amour, sous les auspices du dieu Éros, attache Elyssa à Énée, dont on sait, sans révéler la fin du roman, qu’elle sera abandonnée par le prince troyen parti fonder avec ses troupes la ville des loups : Rome.

Des siècles après, l’empereur Auguste, descendant de la lignée d’Énée, commande à Virgile un récit sur la fondation glorieuse de Rome, afin d’y adosser sa légitimité. Virgile, à qui le roman d’Irene Vallejo donne voix, entrecroisée à celles des principaux personnages, ne trouve pas l’inspiration, jusqu’à ce qu’une rencontre mystérieuse lui en donne la clé, « le point de départ d’une grande histoire ». En cela le geste d’écriture du mythe se tient sur une ligne de crête, entre victoire et défaite, guerre et paix, péril et gloire. L’autrice ajoute au mythe, dont la fonction est de construire un récit collectif, sa propre construction narrative. 

Temps et récit

Un texte choral juxtapose les points de vue intimes des différents personnages, leur manière d’être en prise avec leur destin. Le récit superpose le temps du mythe tel qu’il s’écoule avec celui de son écriture à venir. L’écriture se trouve au cœur des enjeux sociaux et politiques du présent, éclairés par ceux du passé : guerre, exil, condition des vaincus. Ces différents anglesmêlent éléments factuels, soigneusement documentés par l’autrice, et ressentis, ordonnés selon le fil conducteur des grandes aspirations humaines, quêtes d’amour, de pouvoir et desens.

Le style d’écriture, restitué par la traduction, à la fois concret et poétique, lumineux et ombrageux, compose la trame serrée de cette polyphonie. Chaque mot, comme une note de musique, devient porteur de sens et de sensibilité. L’entreprise d’appropriation du mythe par Vallejo a du souffle et de l’érudition. Elle redéfinit l’omniscience de l’écrivain·e, capable d’entrer dans la tête de tous ses personnages. Ce décentrement, qui révèle l’unité et l’altérité fondamentales des êtres humains, peut expliquer la présence d’Éros, au sein de la trame polyphonique, ce dieu fasciné par leur liberté et leur inventivité.

FLORENCE LETHURGEZ

Carthage, d’Irene Vallejo 

Albin Michel - 21,90 €
Traduction de l’espagnol de Bernadette Engel-Roux
Paru le 20 août

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Itinéraires insulaires

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Thierry Froger nous entraîne à la suite de deux personnages, la cinquantaine, célibataires, un peu paumés, chacun à la recherche de films oubliés ou perdus, « conjonction hasardeuse de deux solitudes ». Février 2022, Florent Talva fête son arrivée sur Belle-Île par une belle cuite en compagnie des matelots du coin. Le lendemain, il rencontre Rose au restaurant de l’hôtel. C’est le début d’« une relation menée en pointillé » pour le plus grand bonheur des lectrices et lecteurs tant le récit se déroule avec humour et surprises dans une langue inventive. 

Talva confie à Rose qu’il avait mis de côté ses ambitions cinématographiques pour se lancer dans le métier de détective privé spécialisé dans les enquêtes liées au cinéma. Il est chargé de retrouver les bobines disparues d’un film dont Carné avait abandonné le tournage, sur un scénario de Prévert avec Arletty. Il entraîne Rose dans sa recherche et ils vont visiter l’ancienne maison d’Arletty, à la recherche d’indices.

Des images fantômes

De piste en piste, d’île en île, une relation complice se dessine et les deux solitaires se retrouvent sur l’île d’Hoedic en avril, sur les traces de Jean Epstein venu y tourner des films dans les années 1930, sujet sur lequel travaille Rose qui voudrait en projeter les images sur de la fumée de goémons, mais le ramassage de goémons ne se pratique plus…

La rencontre d’une brocanteuse, ancienne star de porno, met Rose sur la piste de deux bobines du film de Carné. Autour de ces images perdues se crée une valse-hésitation sur fond d’enquête hasardeuse et de rencontres de personnages loufoques. Le talent de Thierry Froger réside dans le mélange qu’il peaufine entre des faits réels de l’histoire du cinéma et de ses personnages qui semblent sortis d’un film des années 1950 ou d’un roman d’Agatha Christie. On s’étonne, on s’amuse. 

CHRIS BOURGUE

Rose à la mer de Thierry Froger
Actes Sud - 21 €
Paru en avril

63 ans après 62

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Ils prennent tous les risques que peuvent prendre les mots, l’écriture. Celui de la poésie qui raconte un peu, éblouit beaucoup, suggère, laisse dans l’ombre le récit, les références. Celui, aussi, de ne pas dire qui parle, elle ou lui, la poète algérienne ou le romancier français, parsemant leurs chapitres non numérotés de quelques indices qui orientent le lecteur, mais laissent flotter une indécision volontaire : ils parlent la même langue, sur le même rythme, avec des mots et des styles dissemblables, mais qui s’imitent et se répondent. 

Samir Negrouche

Ils mêlent aussi leur récit commun de citations et de commentaires. En particulier de Jean Sénac, militant anticolonialiste qui a signé ses œuvres Yahia El Ouahrani à partir de l’Indépendance algérienne et est mort assassiné en 1973. Un meurtre jamais élucidé, au couteau, qui évoque celui de l’Arabe – sans nom – de L’Etranger

Camus, Sénac, Kateb Yacine, mais aussi les moudjahidates (Zohra, Louisette, Djamila) traversent le texte tissé à deux comme fil de trame et fil de chaine se croisent sans se confondre, formant un assemblage solide, en français, langue commune, conquise et travailléepour toucher juste.

« La guerre est ce qui arrive quand la langue échoue »

Citant Margaret Atwood, les deux écrivains tentent ainsi non de dialoguer, mais d’éradiquer les non dits. Lui parle du racisme, celui de son plat pays d’enfance, la Seine-et-Marne, où l’Arabe était un voisin méconnu et rejeté. De la guerre, du 8 mai 1945, en France et à Sétif. 

Elle évoque la décennie noire, l’échec démocratique, la langue amputée, les langues amputées de l’Algérie. 

Tous deux descendent la Pente raide l’un vers l’autre, vers le rivage et la plage, les mouettes,un couteau à la main, la colère rentrée qui sourd encore, le silence tendu à se rompre, l’éblouissement de Meursault comme une excuse au meurtre. 

Marin Fouqué

Chacun reconnaît sa méconnaissance partielle de l’histoire commune de l’Algérie et de la France après l’Indépendance, sur l’autre rive. Le brouillard s’éclaircit peu à peu, au fil de la pente raide qui les mène l’un vers l’autre. Lui évoque son grand père qui a « fait l’Algérie » et n’est jamais sorti du silence. Elle contemple Cézanne, ses pommes et sa Sainte Victoire, les pentes d’Aix-en-Provence et son Centre de documentation historique sur l’Algérie (CDHA)qui expose une Algérie disparue. Celle des rapatriés, que les petits arabes du Jas de Bouffanne reconnaîtront pas. 

Vivre ensemble nécessite d’affronter les mensonges, d’avancer pied à pied. D’écrire, de parler, d’écouter l’autre, et de refuser l’échec de la langue.  

AGNÈS FRESCHEL

Pente raide, de Marin Fouqué et Samira Negrouche 
Actes Sud – 16 €
Parution le 3 septembre

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Ceci n’est pas un western

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Au Diable Vauvert est une de ces rares maisons d’édition dont on sait que chaque livre est choisi avec un soin militant. Non pas avec la préoccupation prospective des ventes, mais avec celle de la littérature. Aussi est-on curieux quand Marion Mazauric, directrice de cette « maison d’édition malpolie, indépendante et décentralisée en Camargue » choisit un roman de Justine Niogret, qui a fait son style âpre et puissant en poésie, roman noir et fantasy celtique.

Calamity Jane, un homme comme les autres, accroche dès la première page. D’entrée l’écriture prend au corps, fait naitre des odeurs, des sensations, des images. La boue chaude, les larmes, la brûlure, le linge « autrefois blanc ». Calamity est là. Et restera présente jusqu’au bout, comme si on habitait sa tête et son corps, à la recherche d’elle-même, sous l’épaisseur bravache et pitoyable de son mythe et de ses mensonges. 

Retrouver l’enfant

Dans un espace temps qui n’est plus celui de la vie, accompagnée par un ange aux doigts fins, au corps désirable et au nom arabo-indien, elle traverse des jours répétés qui l’amène à franchir les étapes à rebours, vers elle-même ; vers la tendresse, le désir, les paillettes d’or au creux du sable, l’eau qui étanche les soifs profondes, le calme, la paix ; des éclats de beauté qui s’inscrivent dans les pages tissées de douleur, de crasse, de mort, de faim, d’abandon, de renoncements, d’enfants délaissés, de larmes qui coulent, de misère. 

© X-DR

Le sacrifice d’Abraham, infanticide demandé par Dieu de son fils Yitzhak (Isaac), ouvre le récit et le construit comme une arche discrète suspendue au-dessus du temps : traversant la quête de Jane en étapes, et sa vie à rebours. Quelle enfant Mary Jane Canary, dite Calamity Jane, a-t-elle sacrifié, pour devenir un homme comme les autres dans cet Ouest américain où les mythes – whisky, cavalcade, désert, guerre et révolver – se racontaient déjà sur des scènes de fortune, juste avant l’invention du western et du cinéma ?  

AGNÈS FRESCHEL

Calamity Jane, un homme comme les autres, de Justine Niogret
Au Diable Vauvert – 19 €
Parution le 4 septembre

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Noire Angleterre

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Un événement

On connaît peu Anders Lustgarten en France, dramaturge multiprimé en Angleterre, auteur de LampedusaTrois enterrements est son premier roman. Il se lit comme un polar, très noir, mais semble ne rien inventer. Ses péripéties, atroces et tragiques, prennent naissance dans les tourments de nos sociétés capitalistes malades, dans le réel de ceux qui tentent la traversée de Calais vers Londres, de ceux qui vivent clandestinement en Angleterre, et des Noirs anglais qui subissent un racisme installé et violent, jusqu’au crime, au suicide. 

En France, depuis le Brexit, on a un peu oublié l’Angleterre, notre sœur ennemie. Notre alliée, si proche, que son histoire était un peu la nôtre, jusqu’à ce qu’elle se détache de l’Europe. La violence de Trois enterrements nous projette dans une société anglaise (dystopique ?) qui n’est pas (encore ?) tout à fait la nôtre, et dans laquelle des officiers de police néonazis organisent des meurtres de migrants en mer, et des tabassages en règles de demandeurs d’asile. 

Road movie vers l’émeute

Andres Lustgarten n’épargne au lecteur ni les dangers de la traversée de la Manche, ni les violences subies durant le parcours, ni l’horreur des camps de rétention anglais, ni le racisme insupportablement ordinaire des profs, des flics, des surveillants, des infirmiers. Mais il écrit aussi un road movie féministe en référence explicite à Thelma et Louise ; très drôle par moments, avec ses accumulations macabres et sa férocité, et d’une liberté revigorante. 

Percutant dans ses analyses sociales anticapitalistes, postcovid et décoloniales, mais aussi dans sa description, fulgurante, des difficultés relationnelles entre parents et ados, et du rapport ambigu des adultes à leur propre jeunesse. 

Chaque partie est construite comme un acte, et chaque chapitre comme une scène où se succèdent les points de vue des divers personnages qui traversent l’histoire : Omar et Abdi Bile les migrants, Barrat et Jakubiak les policiers, Michaël le légiste et Cherry l’infirmière, Robert et Danielle, Asha et Marwa, d’autres protagonistes de passage. De Cherry l’héroïne à Radka quittée trop vite, chacun d’entre eux est passionnant, épais comme un personnage de théâtre, rendu de l’intérieur de sa conscience ou de l’extérieur de ses actes, rencontré et quittéau long d’une route qui se finira par une émeute, révolte générale des racisés et des opprimés. Et une fuite ouverte des femmes vers un avenir possible ? 

AGNÈS FRESCHEL

Trois enterrements, de Anders Lustgarten 
Traduit de l’anglais par Claro
Actes Sud
Parution le 3 septembre

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Un duo surprenant 

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© L.S

Mercredi soir, rendez-vous était donné dans la Cour Sainte Catherine. Manque de chance, la météo menaçante a laissé un doute sur la bonne tenue de ce concert en plein air. Mais c’est finalement un duo singulier qui se présente avec au piano, Patrick Zygmanowsky, qui remplace Florence Belraouti à la dernière minute, et au tuba, Juan Da Silva, musicien d’orchestre et d’ensembles comme Musicatreize. Tous deux, ils vont s’attaquer au répertoire d’Astor Piazzolla, entre musiques de films, jazz et tango. 

En prélude au concert, les organisateurs font un appel aux dons pour la rénovation des façades de ce magnifique cloître, puis la musique commence… Quelques notes légères au piano lancent l’Ave Maria, composé pour le film Enrico IV de Bellocchio. Entre ensuite le tuba, avec souplesse et nuance. 

Quel souffle dans le tuba ? 

Les deux musiciens jouent de manière retenue et touchante, avec de légers crescendos lors des accelerandos. La mélodie est à la fois solennelle et pleine d’espoir, et d’un même élan les musiciens lèvent les yeux au ciel comme optimiste que la pluie allait les attendre. On écoute Milonga Del Angel, avec des articulations legato-staccato – on aperçoit les débuts du rythme en syncope du tango.

Passe ensuite Invierno Porteñodes Quatre Saisons de Buenos Aires où le tuba tente de trouver sa place sur les passages rapides et le rythme effréné du pianiste. Car l’instrument, malgré la maîtrise du musicien, reste peu disposé à la même clarté et virtuosité que le piano.Les musiciens joueront ensuite le Café 1930, initialement composé pour flûte et guitare, et qui fera sonner le tuba avec une légèreté et une mélancholie que l’on ne lui connaissait pas. Pour finir, et à la joie du public, le fameux Libertango, entraînant, enjoué, le ciel se dégage. 

LAVINIA SCOTT

Concert donné le 27 août dans le cadre du festival Musique dans la rue, Aix-en-Provence. 

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Batailles de la modernité

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© Elias Gorsane

Elles avaient déjà fait sensation l’an dernier sur un programme romantiquissime. Et elles sont revenues cette année au Festival de Quatuors du Lubéron, fortes d’une belle promesse. Le Quatuor Hernani s’est cette fois attelé à trois pièces peu connues du répertoire. Fidèle à l’idée maîtresse d’un festival célébrant cette année sa cinquantième édition, les musiciennes issues de l’Orchestre de l’Opéra de Paris sont remontées dans le temps par blocs de cinquante ans. Du quatorzième quatuor de Chostakovitch, composé peu avant sa mort en 1975, ausingulier et fin-de-siècle Concert d’Ernest Chausson, en passant par Benjamin Britten et ses Trois Divertimenti. Un beau voyage sur lequel les instrumentistes révèlent une complicité étonnante pour un quatuor fondé il y a à peine quatre ans. On a rarement entendu une telle vigueur et une telle finesse de son, doublée d’une entente irréprochable sur des pièces pourtant complexes et mouvantes. Presque aucun regard n’est échangé, et pourtant un sens commun de l’attaque et de la respiration s’impose, comme si quatre voix se fondaient dans un seul corps.

Sublime et grotesque 

Le quatuor de Chostakovitch est d’emblée porté avec intensité : œuvre testamentaire où le violoncelle mène la danse, il trouve en l’impressionnante Tatjana Uhde une colonne vertébrale. Dans les Trois Divertimenti de Britten, pièce encore trop rarement jouée, les musiciennes montrent une étonnante maîtrise des contrastes : ironie mordante, moments de légèreté presque grotesques, mais aussi lyrisme tendre. Lise Martel déploie un premier violon souple, ample, qui respire large et donne les impulsions nécessaires. Elle dialogue sans cesse avec le second violon Louise Salmon, d’une précision redoutable. Marion Duchesne, à l’alto, apporte un chant lyrique, une chaleur presque vocale qui enveloppe l’ensemble.

Le Concert pour piano, violon et quatuor à cordes d’Ernest Chausson conclut la soirée. Les Hernani y sont rejoints par le violoniste Julien Dieudegard, – d’une intensité saisissante, son jeu se fondant avec naturel dans la texture – et par Jonas Vitaud, pianiste d’une écoute et d’une sensibilité exemplaires. Ensemble, ils livrent une interprétation incandescente de cette œuvre monumentale, tour à tour fougueuse, méditative, lyrique.

Le public, rassemblé dans l’abbatiale de Silvacane, reste suspendu à ces batailles de la modernité, où réalisme et grotesque côtoyaient le chant le plus pur. Comme un écho au nom choisi par les musiciennes : Hernani, drame de la jeunesse et de l’audace, qui proclame que l’art ne vit que de la tension entre tradition et rupture.

SUZANNE CANESSA 

Le concert a été joué le 30 août à l’abbaye de Silvacane, dans le cadre du Festival de Quatuors de Luberon.

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