jeudi 26 mars 2026
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Douze hommes en colère

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Douze hommes en colère © Laurencine Lot

Cette œuvre emblématique met en scène un huis-clos oppressant : 12 jurés doivent décider à l’unanimité du sort d’un jeune homme accusé de meurtre. 11 jurés sont convaincus de sa culpabilité, un seul doute et remet en question les certitudes du groupe. Ce basculement déclenche une série de confrontations verbales où les préjugés, les certitudes et les visions personnelles se heurtent dans un débat intense.

Adaptée en français par Francis Lombrail et mise en scène par Charles Tordjman, cette version s’attache à rendre la tension dramatique du texte original de Reginald Rose, et sa capacité à interroger des questions toujours actuelles : la fragilité de la justice, le rôle des préjugés et la responsabilité individuelle dans un système démocratique.

M.V.

Du 17 au 21 mars
Théâtre de l’Odéon, Marseille

Dans le cadre de la programmation du Gymnase hors-les-murs

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Le Petit Chaperon Rouge

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Le Petit Chaperon rouge © Victor Tonelli Hans Lucas

Cette relecture contemporaine du conte du Petit Chaperon rouge par Joël Pommerat n’a pas pour ambition de transformer l’histoire traditionnelle, mais d’en « incarner l’imaginaire » de façon immédiate et sensorielle. La traversée d’une petite fille qui, poussée par l’ennui et le désir de liberté, obtient la permission d’aller seule chez sa grand-mère à travers une forêt peuplée de bêtes étranges, devient le lieu d’une exploration intérieure du courage, de la peur, et du passage à l’âge adulte.

Les jeux de lumières et inventions sonores viennent soutenir l’évocation du bois et de son imaginaire, tandis que sur scène, trois interprètes incarnent les personnages et leurs interactions : le Petit Chaperon rouge, la mère, et le loup.

M.V.

Du 12 au 15 mars

La Criée, Théâtre national de Marseille

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Marseille césarisée

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© Margaux Fournier / Caviar / Les Films de Nout

Soleil rayonnant, ciel bleu, plage, graffiti : « Welcome to Marseille ? Nique Paris ». Le décor est planté dès le plan d’ouverture. Nul doute, nous sommes bien dans la Cité phocéenne, plus exactement au Bain des Dames, petit bout de plage proche de la Pointe Rouge. C’est dans cette ambiance de vacances qu’une bande de copines septuagénaires marseillaises se retrouve pour profiter de la chaleur de l’été et discuter. Leurs accents chantants plongent l’auditoire dans une série de chamailleries et de conversations qui traversent les âges. Pour sa première réalisation, Margaux Fournier livre une fresque, forcément non exhaustive, de Marseille, de ses habitantes et de leurs singularités. Si au départ, elle imaginait ce projet simplement pour internet, elle ne mesurait pas encore l’ampleur que prendrait Au bain des dames.

Une success story à la plage

En juin, alors en repérage sur les plages marseillaises, Margaux Fournier fait la rencontre de ce groupe et découvre chez elles des personnalités presque fictionnelles. Ni une ni deux, l’évidence est là. Si certain·es réalisateur·ices mettent des années à écrire, la réalisatrice marseillaise travaille quant à elle dans la spontanéité. Très vite, le projet naît au détour du hasard de cette rencontre.

À travers son visuel coloré, la plage s’impose comme un décor évident, évoquant à la fois des souvenirs d’enfance mais aussi symbole d’un espace réflexif où les corps sont de fait exposés. « La plage est un lieu où l’on est particulièrement vulnérable. On est presque nu, on dort, on se laisse aller. »

Vieillir sous le soleil

À coup de verve, la bande de copines parle de tout et de rien : de leurs corps, d’amour, de sexualité, du temps qui passe. « Je ne veux pas que ça dure, je n’ai pas envie de m’attacher », confie l’une d’entre elles en parlant d’un homme qu’elle a rencontré sur internet. Comme si, finalement, d’une tranche d’âge à l’autre, les conversations avaient peu changé.

Loin de livrer une vision faussement optimiste du vieillissement, la réalisatrice tisse une toile sensible et complexe autour de l’âge : la violence du regard social, les complexes, mais aussi la joie de vivre. « Vieillir n’est pas facile, et on ne peut pas demander aux femmes d’aimer chaque partie de leur corps. » Des corps parfois traversés par des violences et une génération marquée par le silence d’avoir été victime.

La caméra laisse une place importante à la parole. Au fil des séquences, le film prend une dimension politique autour du corps des femmes, du vieillissement et de leur place dans l’espace public. À l’heure où le cinéma manque encore de représentations de la vieillesse, Au bain des dames expose des portraits sensibles : des visages, des corps, des expressions qui n’ont rien à envier à d’autres. Un premier pas dans le monde du cinéma prometteur pour la réalisatrice marseillaise.

CARLA LORANG

Les paroles de la jeunesse

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Asfar Shamsi © Lea Esposito - Ultraviolence

Le public marseillais s’alignait devant l’Espace Julien ce 5 mars pour débuter les festivités d’Avec le Temps par deux nouveaux talents de la scène française. En première partie, c’était la Strasbourgeoise Asfar Shamsi qui sortait son troisième EP cuicui le mois dernier. Et pour clôturer la soirée, le public attendait Aupinard, artiste bordelais à la voix suave et lisse, aux rythmes bossa nova et aux riffs de guitare accrocheuses qui a connu une ascension fulgurante récemment. Les deux artistes convient alors le public marseillais dans leurs univers pop – l’une penchant sur le rap, l’autre le r’n’b.

Poésie de la Gen Z

Arrivée sur la scène en 2023 avec Au revoir Février, Asfar Shamsi se fait surtout connaître en 2025 avec son titre 2006 joué live dans l’émission Planète Rap, invitée par Youssef Swatts – vainqueur la troisième saison du Netflix-crochet Nouvelle Ecole (2024).

À l’Espace Julien ce 5 mars, c’est donc une artiste rap qui débarque sur scène, et les punchlines qui vont avec. Elle écrit d’une plume vulnérable, parfois teintée de mélancolie. Des textes bruts et poétiques, à l’authenticité remarquée. Et de même que ses textes sont délicats, sa voix l’est aussi, presque parlée, mais envoutante et d’un timbre qui fait penser à celle d’Angèle.

Ses textes touchent à sa vie, ses expériences, ses observations, la société. Un parti pris audible dans La Crise où elle décrit les sentiments d’une jeunes face aux crises géopolitiques : « depuis que je suis née, c’est la crise ». Elle porte ensuite sa veste en pics noir emblématique de son opus précédent Le dilemme du hérisson pour interpréter Escrocs qui évoque les tribulations de ses relations amoureuses. De ce même opus, elle chante Grands ensembles, un texte – qui rien que de son titre – critique l’aliénation urbaine avant de chanter la sincérité touchante de Nuage bleu.

Pour finir en beauté cette première soirée d’Avec le temps, c’est ainsi Aupinard, qui après avoir percé sur les réseaux sociaux, s’est trouvé une place dans la scène française avec des chansons comme Texto ou Parisienne high level. Le public marseillais était alors à l’affût chantant toutes les paroles de Un thé ? alors que le titre n’était pourtant sorti qu’une semaine plus tôt !

LAVINIA SCOTT

Concert donné à l’Espace Julien ce jeudi 5 mars dans le cadre du festival Avec le Temps, Marseille.

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Il faut ouvrir des ateliers !

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© N.T.

C’est un très bel échantillon de travaux en cours que les artistes résident•es et associé•es ont présenté lors de ces portes ouvertes. Notamment autour de points de vue situés, et d’errance de corps minorisés.

Jennifer Lauren Martin est cinéaste, écrivain•e et scénariste. Iel présentait trois pièces en cours de réalisation. La première est un collage d’une photographie d’un village afro-mexicain auquel sera intégré un motif d’abeille noire charpentière du Mexique. Iel projetait sur un mur son dernier court métrage Wide Open in the Shape of an Enormous Fan, tourné à Marseille, sous-titré d’un texte poétique sur la paranoïa. Le titre du film tiré du roman Romance in Marseille, évoque l’œuvre de McKay : le plaisir et la désirabilité des corps Noirs, le handicap et la transgression.

Malaz Usta, artiste et cinéaste syrien, déploie A Land Unfamiliar dans son atelier, une pièce en cours comprenant quantité de boites range-revue identiques qui invitent à parcourir des extraits de son journal intime. Une grande projection sur un mur passe un film en boucle, réalisé à partir d’images d’archives et de jeu vidéo.

Sarah Netter est artiste auteur, chercheur et traducteur, invité à présenter son travail en tant qu’artiste associé lors de ces ouvertures d’atelier. A l’occasion ses sculptures textiles se sont suspendues aux murs, ses accessoires de performance se sont éparpillés sur une table basse et sa large bibliothèque s’est déployée sur son bureau, invitant à parcourir ses références et recherches autour de la décolonisation des identités juives, et de l’art du textile.

Le travail de Marguerite Maréchal oscille entre la sculpture, le dessin et la performance. Lors de cette journée, l’artiste présentait une série de recherches autour du froissement de papier, qu’elle génère à partir de couture, de tiges de métal stockées, ou bien par l’application de fines couches de latex. Dans de larges boîtes de transport, ses tiges de faïence en morceaux interpellent les spectateurices : « Tous ces morceaux, je les récupère et je les utilise pour reformer de nouvelles tiges que je raccroche. Ça permet une sorte de prise de conscience de son propre corps et aussi de la fragilité de la matière. ». 

Les programmes d’accompagnement et de résidence de Triangle Astéride et de la Friche Belle de Mai, offrent à leurs artistes une opportunité exceptionnelle de consacrer à leur travail un temps d’exploration et de recherche. De telles conditions de visibilité ne devraient pas être considérées comme une chance offerte à une poignée d’artistes talentueux•es, mais comme un impératif, pour la prolifération d’esprits créatifs et d’idées en mouvements dont le monde et le monde de l’art ont durablement besoin. 

NEMO TURBANT

L’essence du théâtre et le cœur de la guerre

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Portrait de famille © Christophe Raynaud de Lage

Il est incontestablement, depuis plus de 30 ans, un de nos plus grands metteurs en scène. Et prolixe avec ça, montant plusieurs spectacles par an, des opéras flamboyants, des Brecht, des Molière, des Claudel et des Tchekhov qui prennent toujours un petit air Shakespearien, dans la démesure, l’éclat de rire sous la tragédie, les adresses au public, les envolées poétiques. Nicolas Bouchaud est son acteur fétiche, son complice, son Galilée son Don Juan son Ivanov, mais Sivadier sait aussi écrire, et travailler avec de jeunes comédiens tout neufs…

Ce Portrait de famille, dont le texte est publié aux Solitaires intempestifs,a été créé au Printemps des comédiens 2024 (Montpellier), joué au théâtre de la Commune (Aubervilliers), puis passé pour une date à Sainte-Maxime, avant de triompher au Théâtre du Rond-Point et dans une tournée nationale. Il est porté durant 3h30 par 14 jeunes comédien·nes sorti·es du Conservatoire national supérieur de Paris en 2013, toustes exceptionnel·les.

Cercle de violence

Au sol une terre battue qui mêle cendres et poudre d’or. Au lointain un palais dessiné, sur scène une famille dont on connaît tous quelques bribes d’histoire, mais pas tous les affres affreux. Les Atrides, rendus réels par Sophocle, Euripide et Eschyle, Homère aussi, puis Sénèque, puis Racine, puis Giraudoux et Anouilh, agissent comme des primitifs d’avant l’histoire, des barbares tout juste sortis de la glaise, par des dieux qui eux-mêmes s’entredévorent.

Cela commence par la rivalité de deux frères, Atrée qui tue les fils de Thyeste et les lui sert en pâté ; puis les fils d’Atrée, Ménélas et Agamemnon, qui épousent deux sœurs et déclenchent la guerre de Troie « pour une histoire de cul ». D’un père Agamemnon qui tue sa fille Iphigénie pour faire changer les vents. D’une mère Clytemnestre qui tue son mari infanticide, d’une fille, Electre, qui veut venger son père, d’un frère, Oreste, qui veut venger sa sœur. Et d’autres encore, Egisthe le faux frère né d’un inceste, vrai régicide, Chrysothémis qui croit en la nation et cherche la paix…

Le mythe des Atrides établit des relations constantes entre les violences familiales et politiques. Il explique les guerres par des crimes originels monstrueux : fratricide, cannibalisme, viol de sa propre fille. Il poursuit dans un inéluctable enchaînement de vengeances successives que personne ne parvient à briser. Il parle d’un Moyen-Orient que les flammes dévorent et que le sang rougit parce que des frères ne savent pas s’entendre, que des pères préfèrent tuer leurs enfants que de se soumettre au vent, que les femmes toujours sont violées, violentées, sacrifiées.

Le théâtre antique, récrit et porté par Sivadier, est d’une terrifiante actualité.

AGNES FRESCHEL

Portrait de famille

Une histoire des Atrides

Du 11 au 13 mars

Théâtre Liberté, Toulon

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Le baroque dans tous ses éclats

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© A.-M.T.

C’est devant un auditorium d’Archipel 49 comble que s’est produit le mandoliniste Vincent Beer-Demander. Il présentait son programme Come Bach dans le lieu même où sa compagnie, VBD and Co, a établi ses bureaux.

La soirée s’est ouverte avec une pièce à la mandole de sa composition. Vincent Beer-Demander joue avec expressivité, construisant une interprétation en crescendo jusqu’à l’apothéose. Cette « Prière à grand chat » est dédiée à son grand-père : « Il adorait Bach, et me demandait toujours de lui jouer la Chaconne. Je ne le faisais pas : c’était difficile, j’avais d’autres choses à faire. Et puis il est mort il n’y a pas longtemps. Alors je me rattrape. » Un témoignage pudique qui exprime combien Come Bach n’a jamais aussi bien porté son nom.

Vient ensuite la Fugue en sol mineur tirée de la Partita pour violon que Bach transcrivit lui-même pour luth. La mandole en étant la descendante directe, cette tradition permet à Vincent de jouer la partition originale de Bach, révélant combien l’écriture en fugue et contrepoints transcende les limites de l’instrument. La mandole, comme le violon, est un instrument mélodique, voué à une seule voix. Et pourtant, grâce au génie de Bach, il semble que plusieurs voix dialoguent et se superposent. L’illusion est totale. On croit entendre plusieurs musiciens.

En réponse à cette fugue, Jean-Claude Petit, compositeur avec lequel Beer-Demander collabore, a écrit un Clin d’œil musical à ce chef-d’œuvre. Celui que l’on connaît comme arrangeur des plus grands noms de la pop, compositeur de musiques de films mémorables (Jean de Florette, Cyrano de Bergerac) est aussi lauréat d’un prix de contrepoint, au CNSM. Un surdoué à qui Bach semble aller comme un gant.

La Fugue en La mineur suit et prépare l’oreille à sa réponse : Bached, du compositeur grec Alexandros Markeas, lui aussi connu pour ses musiques de film. Cette pièce exige de désaccorder les cordes de la mandoline. Ce qui s’ensuit est une explosion d’énergie : les notes fusent comme des feux d’artifice, puis peu à peu la musique s’apaise, s’endort, s’éteint.

Une œuvre qui compte

La compagnie VBD and Co est engagée dans la constitution d’un nouveau répertoire pour mandoline. La soirée en témoigne avec des créations mondiales : Véronique Canonici, compositrice d’Avignon, avec Bachground, une pièce bâtie sur la signature musicale de Jean-Sébastien Bach : B-A-C-H, soit en notation allemande si bémol – la – do – si naturel. La partition, douce, est portée par des arpèges comme une méditation sur l’identité du compositeur. Puis vient la Chaconne, sommet de la musique pour instrument seul. Beer-Demander en parle avec respect : « Cette pièce comptait énormément pour Bach. On dit qu’il l’a composée après la mort de sa femme qu’il adorait. Elle raconte la tristesse, la joie, la grande spiritualité. C’est une œuvre qui compte pour tous les musiciens. » Quand la dernière note s’éteint, la salle reste un instant immobile, puis explose en ovation.

La soirée se conclut sur une dernière création, celle de Pierre-Adrien Charpy, présent dans la salle, s’appuyant elle aussi sur la signature BACH, mais pour mandoline et voix. VBD est accompagné de la soprano Raphaële Kennedy dans un dialogue d’une belle théâtralité, à la fois ancré dans la musique ancienne et résolument contemporain.

De Rome à Vilnius

Le dimanche matin, c’est au foyer Reyer de l’Opéra de Marseille que le festival se poursuit avec De Rome à Vilnius, programme de l’ensemble Canto Fiorito. Au début du XVIIe, la cour des Vasa, dans la République des deux nations, est un centre culturel majeur où l’influence italienne rayonne. Le concert retrace ce voyage musical à travers Palestrina, Marenzio, Stabile, Pacelli et Anerio. Mention spéciale pour les deux pièces de Tarquinio Merula. Hor ch’è tempo di dormir, d’abord conduit au clavecin puis repris dans un duo à l’orgue avec la mezzo-soprano lituanienne Renata Dubinskaitė. Sa voix riche tranche avec les sopranos légères habituellement associées au répertoire baroque et apporte profondeur et intensité dramatique. À la flûte, Rodrigo Calveyra,musicien d’origine brésilienne, directeur artistique de l’ensemble impressionne par sa maîtrise et sa sensibilité.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Les concerts se sont déroulés les 5 et 8 mars à l’Archipel 49 et à l’Opéra, Marseille.

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Des clichés à pleines dents

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Anna Leonte Loron, La mangeuse de linguine vongole, 2025.

Au départ il y a un essai. Celui de la journaliste Lauren Malka, intitulé Mangeuses, dans lequel elle s’intéresse aux injonctions et aux diktats que subissent les femmes sur leurs conduites alimentaires. Depuis la mode et les années 1970 ? Certainement pas, la journaliste remonte plus loin, peut-être même jusqu’à Ève et sa fameuse pomme.

Avec Les Femmes ont faim, sur les murs du Centre photo Marseille, Anna Leonte Loron a donc choisi de montrer en grand des femmes qui mangent à pleines dents. Une succession de clichés argentiques grands formats souvent réalisés à Marseille, aux couleurs saturées, et à la gourmandise assumée. « Des femmes qui mangent pour leur propre plaisir » explique la photographe.

Il y a des fesses aussi, sur une planche-contact tirée en très grand (1,60m du 2m). 36 poses, 36 culs, ou plutôt des « miches », des « figues », des « prunes », autant de mots pour désigner le sexe ou les formes féminines qui deviendraient d’appétissantes gourmandises – surtout si les femmes se privent de ces dernières – explique dans son cartel la photographe.

Une histoire de degré

Dans une scénographie à la teinte rose poudrée, l’artiste convoque aussi la publicité des années 1970 dans un vieux tube cathodique, ou des photos d’archives, et des anecdotes personnelles, mordantes. Un accrochage généreux, vibrant, fouillé, souvent éclatant. Mais en souhaitant représenter des femmes « qui mangent pour leur propre plaisir », l’accointance assumée avec les codes de la mode – qui n’est certainement pas irresponsable de l’imaginaire que souhaite déconstruire l’artiste – peut jeter un trouble. En photographie argentique couleur, un seul degré de plus ou de moins lors du développement peut altérer les couleurs du négatif. Un seul degré de plus ou de moins peut aussi altérer la lecture d’une exposition. Au visiteur de choisir la bonne température.

NICOLAS SANTUCCI

Les femmes ont faim
Jusqu’au 21 mars
Centre photo Marseille

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La jouissance des femmes

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L’art de la joie © Christophe Raynaud de Lage

On ne pouvait souhaiter une plus belle illustration de la puissance féminine, en ce jour international de lutte pour les droits des femmes. Le manuscrit de Goliarda Sapienza, indubitablement un chef d’œuvre, achevé en1976, a pourtant été refusé par toutes les maisons d’édition pendant plus de 20 ans. Publié confidentiellement en 1998, après la mort de l’écrivaine, c’est sa traduction française par Nathalie Castagné, éditée par Viviane Hamy en 2005, qui a enfin déclenché un succès planétaire.

Une reconnaissance posthume due à la fois aux qualités indéniables du style de Sapienza et de sa construction narrative haletante, mais aussi à l’affirmation, toujours aussi révolutionnaire, de l’orgasme des femmes. Elle y décrit, comme peu avant elle, la violence de l’accouchement, l’instabilité de l’amour maternel, la bisexualité naturelle des femmes, leur oppression complice qui maintient le patriarcat, et se combat par la sororité, et l’éducation libre des filles.

Esthétique excessive

La mise en scène d’Ambre Kahan colle comme un gant aux qualités hors normes de ce roman énorme. Constamment épique, saturé de musiques en direct et de hurlements amplifiés, d’architectures et de symboles, d’étages, d’alcôves et de secrets. Parfois au long de ces 5h30 de représentation la tempête se calme et un moment poétique s’installe où l’amour des mots et des caresses instaure un répit. Mais le spectacle, comme le roman, est ouvert à tous les vents, et la joie si nécessaire y est aussi tapageuse que le fascisme qui monte, et l’accouchement aussi traumatique que le viol du père – qui ouvre le spectacle par une scène insoutenable.

Les scènes de sexe sont nombreuses, longues et impudiques, comme dans le roman, mais elles ne bénéficient pas de l’intimité de la lecture, et gagneraient sans doute à l’ellipse face à des spectateurs transformés en voyeurs involontaires. Mais Noémie Gantier habite la scène sans discontinuer avec une énergie exceptionnelle et une grâce à la fois éthérée et charnelle. Elle est Modesta, cette fille du peuple exceptionnelle née avec le XXe siècle, le premier janvier 1900, dans la campagne sicilienne. Cette orpheline qui deviendra Princesse en se débarrassant des obstacles, tuant parfois, manipulant toujours, cherchant la voie de sa liberté et de celles des femmes. Les douze comédiens qui l’accompagnent au plateau et jouent tous les autres rôles sont aussi phénoménaux, drôles et bavards, rauques et émouvants, en particulier le comédien trisomique qui danse le Prince avec une grâce infinie.

Le spectacle, qui commence en 1910 et s’achève en 1931, s’arrête au mitan du roman, quand l’Italie et la Sicile sombrent dans le fascisme. La seconde moitié du roman, plus intérieure, livrant une Modesta moins violente, reste à monter !

Agnès Freschel

Spectacle donné les 7 et 8 mars à La Criée, Théâtre national de Marseille.

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Trous de mémoires

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© Kheireddine Lardjam

Écrite par Métie Navajo, autrice compagnonne du Théâtre Joliette, et mise en scène par Kheireddine Lardjam, La Dernière – ma colère est née au fond d’un trou s’ouvre sur un espace scindé en deux. L’avant-scène et l’arrière scène sont entièrement séparées par un grillage de deux mètres de haut surmonté de barbelés. Un énorme tronc d’arbre coupé à ras, fossilisé, aux grosses racines repliées (certaines se déplieront), occupe le centre de l’avant-scène, espace surveillé par un gardien du temps et de la mémoire (Azedine Benamara). Un titre ronflant et un personnage à la raideur sentencieuse, rapidement désamorcés par quelques inserts humoristiques. Deux espaces séparés mais poreux, entre passé, présent, rêve et imaginaire, souvenirs d’enfance, camp de harkis, école et cérémonie officielle.

Saint-Laurent des Arabes

Pendant que Jeanne, la mère (Vanessa Bettane), sorte de mère-courage, prépare son discours pour une cérémonie au cours de laquelle elle va recevoir une médaille pour son engagement de professeure de judo dans les « quartiers difficiles », Lilia (Camille Bernon), la plus jeune de ses trois filles, au tempérament de ninja, vient de se faire exclure de sa classe de CM2. Elle a frappé un garçon, Abdelkader, qui lui a adressé une insulte, qui l’a mise en colère mais qu’elle ne comprend pas : « harki ».

Jeanne décide de zapper la cérémonie et les honneurs officiels pour emmener ses filles, qui se chamaillent, sur les lieux de cette mémoire. Elle y allait en vacances pour retrouver des membres de sa famille : le camp de Saint-Laurent-des-Arbres, dans les Cévennes, rebaptisé par certains « Saint-Laurent des Arabes ».

Médaille et doudous

À travers une écriture vive, poétique et documentée, un jeu des comédiennes et une mise en scène au diapason, on glisse, entre espaces réels et espaces rêvés, d’une époque à une autre, et d’une mémoire familiale fragmentée à une histoire collective planquée sous le tapis. Le grand-père, l’Algérie, la guerre, l’arrivée en France, les camps de harkis enfermés pendant les années yéyé et Johnny, l’idole des jeunes. Honte, colère, désir de reconnaissance. Une médaille de guerre, qui traverse les frontières et le temps, et une valise pleine de peluches, permettent d’incarner les fantômes du passé. Ils seront et resteront accrochés au grillage, entre les deux espaces.

MARC VOIRY

La Dernière – ma colère est née au fond d’un trou a été créée du 4 au 6 mars au Théâtre Joliette, Marseille.

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