mardi 13 octobre 2026
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Le graff s’empare d’une ancienne savonnerie

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© Twone

À l’angle du boulevard Romieu et de la rue Simiane, deux immenses platanes s’érigent devant l’entrée d’un mystérieux bâtiment. Dans un quartier historiquement ouvrier, marqué depuis près d’une décennie par d’importantes transformations urbaines, cette ancienne savonnerie du XIXe siècle, longtemps restée inoccupée, s’apprête à être métamorphosée. Derrière ce relooking se dessine un futur lieu de référence consacré au graffiti, au street art et plus largement, aux cultures urbaines. Baptisé L’Aérosol, le site ouvrira ses portes le 12 septembre avec sa première exposition, Ça déborde à la Tulipe. Au total, plus d’une soixantaine d’artistes y seront réunis pour l’occasion, avec une forte représentation de la scène marseillaise, des pionniers du mouvement aux jeunes talents. Exposition, gastronomie, DJ sets rythmeront ces deux mois d’ouverture. À terme, le site devrait accueillir d’autres expositions, des performances artistiques, des friperies et même des concerts. Mais chaque chose en son temps. Pour l’instant, l’heure est aux derniers coups de bombe.

Derniers coups de bombe

Une dalle de béton, des « blazes » d’artistes tagués sur des murs blancs, quelques graffs colorés : les bases sont là. Mais, pour le moment, il reste encore difficile d’imaginer le public déambuler dans cet immense espace… Les grands volumes du bâtiment, long d’une soixantaine de mètres et haut de dix, offrent un terrain de jeu idéal pour les fresques gigantesque et les installations. Depuis quelques jours, des dizaines d’artistes investissent les lieux et s’activent avant l’ouverture. « Ça fait une semaine et demie qu’on est là, bientôt deux. Le passage des graffeurs a commencé il y a trois jours », confie Cédric, alias Mister Freeze, principal curateur de l’exposition. Les murs encore bruts se couvrent peu à peu de couleurs, de visages et de formes. Mais, le chantier est avant tout un espace collectif, une partie des créations est pensée à plusieurs, avec notamment une grande fresque qui prendra place dans l’allée centrale. « C’est un rassemblement aussi, finalement, ce sont des retrouvailles », témoigne un grapheur sur place.

Un lieu pour la culture urbaine

L’idée d’un lieu dédié aux arts urbains n’est pas tout à fait nouvelle. À Paris, un premier projet d’Aérosol avait vu le jour dans le cadre d’une occupation temporaire. Une expérience qui avait toutefois laissé une certaine frustration, liée au caractère provisoire du lieu. À Marseille, l’ambition est différente : construire un espace plus pérenne, investir durablement le bâtiment et laisser au projet le temps de se développer sous les yeux des visiteur·euses. 

L’ouverture, elle aussi, se fera progressivement. La première phase concerne environ 1 500 m², tandis que d’autres espaces seront aménagés au fil des travaux, jusqu’à atteindre à terme près de 5 500 m². « C’est vraiment les prémices », résume l’équipe. L’extérieur sera lui aussi investi, de manière plus libre. Une cour permettra notamment aux publics de s’essayer à la peinture et de participer à la vie du lieu. Car l’objectif affiché est avant tout de faire de L’Aérosol un espace vivant : « L’objectif, c’est qu’il y ait des choses qui se passent, qu’il y ait des rencontres, des connexions et que d’autres projets naissent ici. » Un projet ambitieux, qui entend s’inscrire dans la transformation du quartier tout en devenant un espace de référence pour la scène urbaine marseillaise. Reste désormais à savoir à qui il profitera.

CARLA LORANG

Ça déborde à la Tulipe
12 septembre au 1 novembre
L’Aérosol, Marseille

À Aix, l’Italie en grand écran

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Marcello Mastroiani dans La Dolce Vita de Federico Felini

Elle a déjà largement traversé le printemps aixois. Invitée d’honneur de la troisième Biennale, l’Italie s’est glissée dans les rues et les lieux patrimoniaux, dans les grands textes de non-fiction réunis par le festival Effets Réels, ou encore dans la photographie de mode de Marino Parisotto. Elle sera encore au cœur du deuxième volet de la manifestation ; avant même son ouverture officielle, le cinéma prend les devants.

Avec Voyages en Italie, l’Institut de l’Image en parcourt les contradictions et les métamorphoses à travers douze films et 45 projections, du néoréalisme des années 1950 au cinéma contemporain. Une histoire du cinéma, donc, mais aussi celle d’un pays : ses fractures sociales, son rapport à la modernité, ses combats politiques, ses enthousiasmes et ses désillusions. Pâques sanglantes de Giuseppe De Santis, projeté dès le 3 septembre, ouvre cette traversée. Fellini lui succède avec La Dolce Vita, Palme d’or 1960, les 3, 11 et 20 septembre ; Antonioni avec L’Éclipse, les 4, 10, 18 et 26, rencontre entre Alain Delon et Monica Vitti ; Vittorio De Sica avec La Ciociara, porté par Sophia Loren et Jean-Paul Belmondo, à partir du 5 septembre. Dino Risi, Marco Ferreri, Damiano Damiani et Ermanno Olmi complètent ce panorama où la comédie côtoie le cinéma politique et l’inquiétude existentielle.

Nous nous sommes tant aimés d’Ettore Scola condense à lui seul une bonne part de cette histoire : celle d’une génération passée des espoirs de la Résistance aux compromis de l’Italie d’après-guerre. Le film sera projeté une seule fois, le 6 septembre à 18h15, lors d’une séance présentée par Sabine Putortì, qui introduira également la rétrospective.

D’une génération à l’autre

Le week-end des 12 et 13 septembre fait dialoguer trois générations de cinéastes. Le critique Eugenio Renzi, qui a participé à l’élaboration du cycle, présentera Des oiseaux petits et gros de Pasolini le samedi 12 à 14h30, puis Sogni d’oro de Nanni Moretti à 17h30 ; les deux projections seront suivies d’une discussion. Le dimanche 13 à 14h, il accompagnera Les Merveilles d’Alice Rohrwacher, Grand Prix à Cannes en 2014. Trois manières très différentes de regarder un même pays, de l’Italie des bouleversements politiques et idéologiques à celle, contemporaine, des territoires ruraux et des mondes menacés de disparition.

À ces 45 projections s’ajoute, le 19 septembre à 18h30, une séance unique de Journal intime de Nanni Moretti, qui ouvrira la soirée de départ de Sabine Putortì, après vingt-trois ans à la tête de l’Institut de l’Image – elle va prendre la tête de l’antenne marseillaise de la Cinémathèque française. La projection sera suivie d’une initiation à la pizzica menée par Federica Melcore, d’une restauration italienne et d’un karaoké. Une dernière fête avant de tourner la page.

SUZANNE CANESSA

Voyages en Italie
Du 3 au 27 septembre
École supérieure d’art d’Aix-en-Provence

Paréidolie 2026 :  Spectres et flous à l’ouvrage

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© N.T.

Le Salon International du dessin contemporain, Paréidolie, est un immanquable rendez-vous de la scène artistique marseillaise. L’édition 2026 étonne, une nouvelle fois, par sa justesse de curation et la variété de galeries représentées. Chaque année, chacune met à l’honneur les artistes de son choix pour leur offrir l’opportunité d’une visibilité exceptionnelle propice à la vente, à l’échange de contact, et à l’exposition de leur travail et de leur sensibilité. 

Pour l’occasion, collectionneureuses, artistes et représentant·es culturel·les se sont pressé·es dans le dédale des stands, impatient·es de découvrir la diversité des œuvres sélectionnées par les galerie invitées : Backlash, Binôme, la galerie Heimat qui représentait Steffen Kern, la galerie Eric Dupont, celle de Katarzyna Wiesiolek, La galerie Papillon avec Void, parmi d’autres. 

Visite

On entre au château en traversant le rideau en PVC Les Gros Mots de Juliette Duval puis directement dans le carré des artistes conviées hors galeries. Marguerite Maréchal, l’artiste invitée de cette édition, propose aux visiteureuses une attention au détail, son dessin minimaliste au fil de fer ou au latex déforme le papier et insinue dans la page même des ombres et plissures, conséquences de tensions, dans la continuité de son travail plastique. L’espace d’art interactif qui lui succède était cette année animé par Strokevitch, qui utilise une banque d’animation pour figer des motifs sinusoïdaux altérés par les visiteureuses au moyen de petites bornes d’arcade. 

En s’enfonçant dans l’accrochage labyrinthique, on découvre des œuvres qui se démarquent par des sentiments fantomatiques similaires, pourtant issus de regards différents, des réverbérations plastiques, formées par des pratiques de flous, aux crayons de couleur, au fusain ou à l’encre. 

Parmi la sélection de la galerie Papillon, Void et ses grands formats au noir de fumée, ou encore la très belle série contemplative de Steffen Kern, des paysages d’intérieurs désertés, d’objets délaissés dont la mélancolie est exprimée aux crayons de couleur imitant l’impression risographique. Les Tornades de Katarzyna Wiesiolek aux pigments secs évoquent la photographie argentique. Corinne Mercadier, représentée par la galerie Binôme déploie elle aussi un travail au croisement de la photographie et du dessin, ou des corps volants apparaissent dans des paysages imaginaires superposés à une réalité tangible. 

Au-delà de la visite

Le Prix The Drawer a été décerné cette année à Beraguer&Péjus, représentés par la galerie Papillon, leurs sculptures murales détournent des objets reconnaissables, un couteau suisse, un caillou, pour les transformer en créatures emportés par un mouvement inquiétant, en suspension.

Parmi les diplômés, étudiants et jeunes artistes des Écoles du Sud, les grands formats au fusain de Zakaria El Ouaqoudi se démarquent. 

Les visiteureuses de l’événement ont pu comme chaque année, découvrir les très belles éditions de la rentrée présentée chaque jour : le vendredi, la monographie de Nicolas Rubinstein, Paroles d’artistes aux Éditions Gilles Fage puis Réparer le monde, avec les textes de Nathalie Amae.

Le samedi, Une saine distance de Leïla Grâce Voight, publié aux éditions Naïma, présentée par l’artiste en présence de Gilles Barbier et de Michèle Sylvander. Le dimanche, How to work together de Tomek Jarolim & Isabella Kohlhuber, par l’Atelier Vis-à-Vis. Et pour finir, Jérémie Setton, artiste invité de la 12e édition du salon, présentait sa monographie publiée par Manuella Éditions.

Parmi ses nombreux lieux et événements partenaires, le Frac Sud proposait une programmation de films par un commissariat de Muriel Enjalran. Le [mac] de Marseille invite quant à lui, à une découverte de l’exposition : La vie climatique à travers une sélection d’œuvres graphiques, spécialement pensées pour la Saison du Dessin 2026 et visible jusqu’au 4 septembre.

Pour finir, les ouvertures d’ateliers de la ville étaient également à l’honneur, les ateliers Boisson, Boulle et Lorette : l’occasion de découvrir les artistes dans leurs étapes de création et de rencontrer leur travail par de multiples moyens, en suivant le parcours tracé cette année par le salon du dessin.

NEMO TURBANT

Paréidolie s’est tenu du 28 au 30 août, au Château de Servières, Marseille 

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Survivances, mémoire et transmission 

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© C.L.

Habitué aux assemblées, aux débats et aux fonctionnaires en cravate, l’Hôtel de Région accueille un tout autre univers du 27 août au 20 septembre avec l’exposition d’art contemporain Survivances organiséepar Le Cube hors les murs. Après un premier projet, Ce qu’il reste du monde, présenté à la Maison arménienne de la jeunesse et de la culture en mai dernier, le trio de commissaires marseillais – Rebecca Brodskis, Silvio Mildonian et Jean-Philippe Vigneron – poursuit son travail en réunissant une vingtaine de jeunes artistes autour de Survivances. Une exposition qui explore, à travers une diversité de médiums – peintures, sculptures, performances… – ce qui subsiste après les bouleversements, ce qui continue d’exister malgré les ruptures…

Ce qui reste

À l’entrée de l’exposition, l’immense toile au crayon de Julie Darmon, aux allures du Dormeur du val, interpelle. Inspirée par Touching Reality (2012) de Thomas Hirschhorn, Julie Darmon puise dans des images de corps mutilés issues de différents conflits trouvées en accès libre sur Internet. Sur une immense toile, sont représentées trois victimes de morts violentes dépourvues de couleurs et recomposées en une figure anonyme. Avec Survivances, leur mémoire continue de résonner, tandis que d’autres artistes prolongent cette même réflexion sur les traces laissées par les conflits. Avec My Dear Gaza… I Love You, Shareef Sarhan rassemble des photographies prises à Gaza entre 2005 et 2023. Après la destruction de son studio et d’une partie de ses archives, ces images deviennent des témoins directs d’un quotidien ordinaire bouleversé, dont il retranscrit des fragments sur des pierres cubiques couleur ocre. 

Place à la couleur

À quelques pas de là, Silvio Mildonian, artiste d’origine arménienne, présente des toiles colorées inspirées de l’expressionnisme abstrait. Des peintures faites de couches successives, faisant écho aux manuscrits arméniens enterrés pendant les invasions pour être préservés. « Les textes pouvaient disparaître, tandis que les couleurs, elles, subsistent. La couleur devient une trace, capable de traverser le temps », explique-t-il. Survivances interroge les formes contemporaines de la mémoire, de la transmission et de permanence, un troisième chapitre intitulé Hypothèse d’un paradis prévoit de prolonger cette démarche.

CARLA LORANG

Survivances
28 août au 9 septembre
Hôtel de Région, Marseille

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C’est l’heure du Break à Marseille

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© M.E.H

En 2024, le breaking s’inscrit à Paris dans la liste des petits nouveaux des Jeux olympiques, de quoi ravir les amateur·ices de cette danse issue des cultures urbaines. Si les prochains Jeux de Los Angeles écartent la discipline, le journal La Marseillaise l’accueille à bras ouverts et fait, cette année encore de la cité phocéenne la capitale du breaking le temps d’une semaine. 

Du 7 au 13 septembre, la cinquième Marseillaise Breaking Cup investit les quartiers de la ville et ses alentours. Une semaine rythmée par des ateliers de danse, d’écriture, de graffiti, mais aussi par une exposition photo signée Lamine Jammeh. Avant de culminer, le 13 septembre, avec le grand battle international (gratuit) à l’Opéra de Marseille. Un événement résolument social et hip-hop, qui fait écho aux valeurs du journal.

Place au hip-hop

L’ouverture des festivités, prévue le 7 septembre, place du Refuge, dans le quartier du Panier, prévoit des ateliers découverte, suivis d’une soirée de lancement aux Rotatives de La Marseillaise, qui marquera le coup d’envoi de cette nouvelle édition. « Au-delà du breaking lui-même, l’expression artistique, la photographie, le graffiti et la question sociale seront au cœur de cette cinquième saison », expliquent les organisateurs. Construite avec les acteurs locaux – associations et centres sociaux… – La Marseillaise Breaking Cup promet de faire vivre le breaking au plus près des habitant·es. 

Mais le point culminant de la Marseillaise Breaking Cup est sans aucun doute la grande Battle à l’Opéra de Marseille. Après avoir été accueillie au Palais du Pharo, à la Bourse ou encore à l’espace Bargemon, cette cinquième saison voit les choses en grand. Le 13 septembre, le parvis de l’Opéra de Marseille s’apprête à accueillir les présélections des danseur·euses dès 10 heures, avant l’ouverture du grand show à 14h30. Une après-midi qui promet de voir s’affronter les meilleurs breakers face à un jury de neuf experts internationaux. « C’est vraiment un moment historique pour la culture hip-hop de Marseille et française », se réjouit Mofak, danseur et directeur artistique de l’événement. D’une danse née dans la rue à un lieu institutionnel, le symbole est fort. 

CARLA LORANG

La Marseillaise Breaking Cup
7 au 13 septembre           
Marseille

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Rentrée rédhibitoire

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Le mot rédhibitoire avec son h en plein milieu, est assez particulier en français. Sa finale invariable en « oire » signale une création lexicale relativement ancienne, puisque ce suffixe adjectival n’est plus productif en français depuis le XVIIe siècle. Mais le fait qu’il ait conservé son h, sa longueur conséquente (5 syllabes écrites, la moyenne en français est de 2,5) signale aussi que la langue s’en est peu emparée et ne l’a pas déformé, qu’il est resté fidèle à son ancêtre latin redhibitorius, à peine adapté. 

C’est qu’il est exceptionnel, de fait, qu’un objet soit rédhibitoire. C’est-à-dire accablé d’un défaut qui le rend complètement et sans appel impropre à la vente, à l’usage, en raison d’une malfaçon intrinsèque qui ne peut être corrigée. 

C’est pourtant sous le signe d’un rédhibitoire accepté que cette rentrée se déroule. Ce qui est une absurdité, un contresens, une antinomie. Le rédhibitoire ne PEUT pas être accepté. Nous tolérons pourtant un Gouvernement dont le Premier ministre a été démissionnaire et qui ne représente pas la force politique majoritaire à l’Assemblée. Qui se révèle, puisqu’il découle d’une décision qui n’a pas respecté les frontières du rédhibitoire, impropre à gouverner, c’est-à-dire à prévoir. Les méga-feux, la canicule, l’accroissement vertigineux de la pauvreté, de la mortalité infantile… tout était prédit, rien n’était prévu : jusqu’aux conséquences de l’engorgement des tribunaux sur la prévention des crimes et la protection des enfants.

Alerte sur la paye

La rentrée des enseignants se fait aussi dans un contexte de malfaçon rédhibitoire. Il n’est pas certain qu’ils seront payés. Entendez : ces infatigables protecteurs de la démocratie, qui prennent la peine chaque jour de se confronter aux violences de jeunes gens maltraités par une société qui les abandonne aux écrans et à l’emprise algorithmique ; ces enseignants qu’on insulte quotidiennement, qu’on assassine parfois, qui se suicident trop souvent, qui sont parmi plus diplômés et les plus mal payés d’Europe, face à des classes nettement plus nombreuses qu’ailleurs, de la maternelle à l’Université ; ces perles de la Nation au dévouement souvent exemplaire, après avoir subi des réformes absurdes et successives qui ont dénaturé leurs pratiques, devraient se passer de paye comme dans un pays en cessation de paiement ? 

La France n’a jamais été aussi riche, les Français·es, sauf quelques un·es, jamais aussi pauvres. Dans cette crise économique qui n’en est pas une, un nouveau budget inacceptable, rédhibitoire, se profile. Il va achever de massacrer la France, les collectivités, les établissements scolaires, la vie associative, les hôpitaux, les services publics, l’intense vie culturelle décentralisée que nous avons construite et perpétuée de nos mains, et qui est essentielle autant à nos esprits qu’au dynamisme économique de nos territoires. 

Changer de cap est impératif

Les restrictions budgétaires, étant donné l’été apocalyptique que nous avons vécu, devraient être jetées aux oubliettes. Reconstruire, protéger, penser une économie fortement redistributive : l’égalité devrait être un horizon, pour ne plus renoncer à la devise si oubliée de notre nation aveuglée par l’emprise capitaliste. 

Si aveuglée que l’IA, refusée par 82% des Français qui savent ce qu’ils vont y perdre, a désormais infiltré nos vies, nos téléphones, nos administrations. 

Nous faisons notre première rentrée avec un moteur de recherche alimenté par une intelligence artificielle qui a aspiré nos données. Contre notre volonté. Ce qui, en démocratie, devrait être rédhibitoire. 

AGNÈS FRESCHEL


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Corps blessés

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La frappe (C) Ad Vitam

En ouverture de La Frappe, un  très gros plan sur un corps dont on ne sait pas bien dans quelle position il se trouve, ni à qui il appartient. Un travelling lent sur la peau  « Comme une cartographie de la peau. C’est le sujet du film. Je voulais raconter cette histoire non pas sur la peau mais sous la peau. Montrer qu’une peau peut être un désert, une page blanche, le corps de l’un ou de l’autre – puisqu’il y a un frère et une sœur dans cette image, représentés comme un couple » précise le réalisateur, Julien Gaspar-Oliveri. Ce sont Enzo (Diego Murgia) et Carla (Romane Fringeli) qui vivent seuls depuis plusieurs années et ont une relation très fusionnelle. Le retour de leur père, Anthony, (Bastien Bouillon, incroyable dans ce rôle))  officiellement parti en Argentine, en réalité en prison durant cinq ans pour fraude, va tout bouleverser, remettant en mouvement une mémoire enfouie, faite de blessures, de culpabilité et d’un désir presque impossible de reconstruire. Enzo veut à tout prix reformer une famille. Il a une relation depuis quatre mois avec Roxane (Héloïse Volle) et c’est lors de l’anniversaire de sa copine que Carla va montrer à quel point elle ne veut pas, elle, faire famille à tout prix… Enzo qui a briqué la maison pour l’accueillir se soumet au bon vouloir d’un père dont l’emprise ne tarde pas à reprendre ses droits dans la dynamique familiale. La camera du directeur de la photo, Martin Rit, capte les moindres émotions de ses personnages, dans des cadres très resserrés, utilisant des zooms, souvent en plans séquences, révélant ainsi leurs fragilités et leurs traumatismes. Non dits, regards évités,  peu à peu le spectateur reconstitue un puzzle tragique, celui d’une enfance blessée.  Spectateur qui ne sort pas indemne de ce premier long métrage de Julien Gaspar-Oliveri qui en a écrit le scenario, avec Claudia Bottino et Dorothée Lachaud. « Le sujet est très autobiographique. En revanche, le récit ne l’est pas. Je n’ai pas eu envie de de raconter les scènes que j’avais vécues, de rester collé à ma propre souffrance » La musique  de Delphine Malaussena accompagne le récit avec discrétion. Jamais envahissante, elle se glisse dans les interstices du silence, soulignant les émotions des personnages remarquablement interprétés par les jeunes acteurs en particulier Diego Murgia dont le visage reflète les émotions contradictoires qui l’envahissent tout au long du film. « Je ne me suis toujours pas remis de Rosetta des frères Dardenne. J’avais16 ans et je me suis dit : ok, c’est ça. Je veux faire ça, c’est tout. En tant qu’acteur je veux faire ce que fait Emilie Dequenne, mais je veux aussi fabriquer cette image brutale-là, comme réalisateur » confie le réalisateur.

La Frappe a cette force-là !Le film qui sort en salle le 2 septembre vient d’obtenir le Prix de la mise en scène et le Valois du Meilleur Acteur pour Diego Murgia au Festival du Film Francophone d’Angoulême

Annie Gava

© Ad Vitam

Pères et lettres

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Gouffres er merveilles(C) Les Alchimistes

Deux ami.e.s, Christine et Jean. Quand Christine accepte de devenir le Personnage du film de Jean, débute un road movie à bord d’une vieille voiture prêtée.  Pour aller chercher chez la mère de la jeune femme la lettre d’un père disparu quand elle avait quatre ans, même si « l’enfance volée ne se lit pas. » Elle qui s’est enfuie de chez elle à 18 ans. Son visage, filmé de près par Jean Boiron Lajous, montre successivement le chagrin, la colère mais aussi la joie de revivre en se réconciliant avec son passé. Quand son amie de toujours, Lola, l’appelle à l’aide, on fait un détour et on écoute sa parole : une jeune femme qui voulait travailler dans la culture mais que son père a mis dans une autre culture : agricultrice à 18 ans ; une autre enfance volée.  Christine qui n’a vraiment pas envie de revoir sa mère « incapable d’aimer et sadique » ne veut plus d’un film sur elle. Elle souhaite changer le projet et veut « un film à deux » : avec Jean, son ami, dont le père s’est suicidé quatre ans auparavant, laissant une lettre de quatre pages que Jean n’a jamais voulu ou pu lire. E la nave va…Sur la route où on embarque un auto-stoppeur qui se confie sur la mort de son père ; jusqu’à ce qu’une panne de voiture les oblige à poursuivre à pied, à camper, Ils plongent dans une piscine et dans les confidences sur les violences familiales…Deux amis qui vont aller peut-être jusqu’au bout… « L’amitié a été l’un des moteurs du récit, et c’est devenu la figure centrale du film. C’est finalement ce qui se joue. Comment l’un aide l’autre à se raconter. Comment l’un aide l’autre à avancer, au sens propre et figuré.  Comment l’un aide l’autre à se protéger de la violence. » précise le réalisateur

Certains peuvent penser que le documentaire de Jean Boiron Lajous tourne un peu en rond, mais n’est-ce pas le propre de la recherche de sa vérité que de reculer pour mieux avancer ? Et quelle bonne idée que d’avoir inclus des scènes oniriques comme celles où Christine enterrerait sa mère, ou court derrière une lettre géante. La musique d’Antoine Pesle accompagne ce film très attachant, qui ne promet pas monts et merveilles mais nous entraine dans les gouffres de vies cassées en train de se reconstruire.

Annie Gava

Gouffres et Merveilles sort en salles le 2 septembre

© Les Alchimistes

Rentrée littéraire : « Spectres », la matière littéraire de Thomas Gunzig

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Thierry Gunzig ©BELGA

L’auteur bruxellois, star de la maison d’édition gardoise, s’y connait en physique quantique, mais il n’avait jamais autant fondé un roman sur ce savoir scientifique. Il est pourtant le fils du cosmologue Edgar Gunzig qui a théorisé l’inflation cosmique, le vide quantique et le Bootstrap – soit l’idée que des « plurivers », semblables à notre univers, existent, à divers stades de développement. Ce savoir permet à l’écrivain d’entrainer le lecteur dans une aventure d’exploration cosmique haletante, en rendant compréhensibles, et poétiques, les fractales, la relativité temporelle et les changements de dimension. On entre ainsi, aisément, dans la pensée d’une scientifique, héroïne d’un roman, amoureuse des équations et avide de comprendre le fonctionnement physique du monde. 

Spectres réussit brillamment l’alliage de cet imaginaire scientifique pointu, et d’une critique politique, anticapitaliste, qui fonde le développement fictionnel. La narration est structurée autour d’un suspense : la disparition d’une enfant, Lou, née dans une dimension secondaire, fille miraculeuse de la physicienne, Léa, qui a ouvert les portes de cet univers parallèle, avec son époux Tom, papa poule qui répare. La narration est fluide, haletante, très construite, avec des retours en arrière, des points de vue narratifs qui se complètent, de courtes incursions dans des temps et des espaces – ce qui est la même chose – parallèles à notre univers. Cet univers de départ est quant à lui légèrement dystopique : notre cauchemar, avec la disparition du vivant et les catastrophes climatiques, s’y est généralisé, et installé. 

Spectres – Thierry Gunzig

Découvrir pour exploiter

L’idée d’exploiter les ressources du l’univers parallèle surgit dès que les portes dimensionnelles sont ouvertes par Léa. Un richissime entrepreneur épris d’interstellaire, pourtant moins caricatural qu’Elon Musk, prend la main sur l’expédition, et pratique un extractivisme qui déclenche assez rapidement des attitudes de résistance, joliment mêlées de questionnements à la fois prosaïques et poétiques sur la parentalité, l’héritage, la mémoire, la mort. Et ce qui reste après, dans un plurivers ou cet « après » n’a plus grand sens.

C’est sans doute à cet endroit que la fable est un peu discutable : depuis Frankenstein les personnages de scientifiques qui manipulent la matière et la vie sont associés au Mal, à des apprentis sorciers irresponsables qui mettent l’humanité en danger en la soustrayant à l’ordre naturel, ou divin. La question de l’éternité des âmes qui dépasse, ou outrepasse, la matière, est un bel objet romanesque, poétique. Mais c’est le capitalisme extractiviste et colonialiste qui détruit notre planète et nos vies, et non le progrès scientifique et technique, pour peu qu’il respecte le vivant.

AGNÈS FRESCHEL

Spectres, de Thomas Gunzig
Aux éditions Au diable vauvert
Paru le 20 août

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Retour aux sources

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Un corps indocile - Oswalde Lewat

Dans Les Aquatiques, son précédent roman, l’autrice franco-camerounaise s’intéressait déjà à la virilité africaine, dans un Zambuena fictif où l’homosexualité est interdite, et réprimée. Un corps indocile, coédité par la maison parisienne Philippe Rey et la sénégalaise Jimsaan, s’attache à la soudaine douleur qui terrasse Dieunemort Deffo Deffo, et l’empêche d’avoir des relations sexuelles avec Merveille, qu’il adore, malgré, ou en raison, de sa peau assez claire, et de son statut social de grande bourgeoise enrichie par Mobutu.

Lui est un créateur qui assemble, découpe, habille, avec talent, les corps de femmes et d’enfants, surtout africains. Sa réussite professionnelle, relative, se heurte à son « indocilité », qui le pousse à créer des modèles uniques et à s’extraire de l’industrie de la mode pour demeurer un artisan. Mais sans cette douleur à l’aine qui l’empêche de bander, Deffo continuerait son parcours d’immigré africain célibataire, qui aime sa tante banlieusarde chauffeuse de taxi et ses riches clientes dont l’africanité est surtout une question de style. Sans sa douleur à l’aine Deffo – personne, sauf ses parents, ne l’appelle Dieunemort – ne partirait pas vers son pays natal en quête de remèdes, de racines, et d’explications. 

On sait dès la première page que tout cela va mal finir : les chapitres sont précédés de courts passages en italiques qui apprennent au lecteur que Deffo a tué un homme, et ne sait pas quoi faire de son cadavre. Aucune illusion donc, sur la réussite de son retour aux sources. Pourtant…

Une impuissance multiple

L’impuissance de Deffo ne se heurte pas qu’aux corps des femmes. À Paris, les diasporas africaines comprennent mal son art, les anciens complices de Mobutu le trouvent trop noir, trop peuple, pour Merveille (prénommée en fait Anne-Gabrielle). Au Zambuena il se heurtera à une bourgeoisie parvenue et profiteuse et aux nouveaux exploiteurs néocoloniaux chinois. De régression en régression, il retournera aussi chez ses parents endettés, escrocs plus ordinaires… Il cherchera surtout un remède à ses souffrances dans la transe, la croyance bwiti et l’hallucination rituelle. Il s’alliera aussi, mais incomplètement, avec des syndicalistes qui luttent contre l’esclavage chinois dans les usines textiles… 

Impuissant partout, cherchant à disparaître, puis retrouvant pourtant sa force, il finira « condamné à vivre ». Dieunemort n’a-t-il pas été renommé Ruñandi, « celui qui ouvre le chemin », un « être de sable, de sang et de pluie », comme il l’a entrevu lors de sa transe bwiti ?

Le roman ne dit pas comment s’écrira la suite, mais affirme la nécessité d’un autre avenir africain. Sans force néocoloniale française ou chinoise, sans catholicisme importé, sans dictateur ni néo-bourgeoisie françafricaine. Peut-être un couturier qui sait assembler des tissus colorés et inventer des vêtements uniques, sans manches et sans modèle, pourra-t-il, entre Paris et l’Afrique, avec sa Merveille, parvenir à ouvrir une voie ?

 AGNÈS FRESCHEL

Un corps indocile, de Osvalde Lewat 
Éditions Philippe Rey / Jimsaan
Paru le 20 août

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