jeudi 26 mars 2026
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Les visages dévisagés de Roger Edgar Gillet

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Roger Edgar Gillet, Ville brune 1975 © Bertrand Huet

Roger Edgar Gillet figure dans les collections du musée de Rennes, de Lyon ou du Centre Pompidou, du musée d’art moderne de Paris, ainsi que dans des collections privées américaines. Une belle présence qui ne fait pas de lui un peintre très reconnu de la scène française du XXe siècle. Belle idée pour le musée Estrine de Saint-Rémy-de-Provence que de le remettre en valeur jusqu’au 7 juin à travers l’exposition La grande dérision.

Formé à l’école Boulle puis à l’école nationale des Arts décoratifs et devenu professeur de dessin à l’académie Julian, il participe à l’abstraction lyrique dans les années 1950. Progressivement, il va jeter des ponts entre pure abstraction et émergence d’un figuratif où la présence humaine s’exprime comme un « corps-masse » colorée et surtout comme un visage caché, fantomatique, défait de toute représentativité individuelle.

Le regard perturbé

Le regard est le plus souvent privé de ses deux yeux, comme aveugle. C’est plutôt une humanité, (un « tas de gens », 1966) une présence humaine souffrante, déconsidérée qui surgit. Ainsi les deux versions des Fusillés de 1982, témoignent-elles justement de ce traitement en masse. Il en va de même avec le grand format de son Harem (1969) en dominante rouge où les femmes occupent l’espace de manière totalement chaotique et dont les corps sont traités en silhouettes disloquées essentiellement.

Il y a chez Gillet à la fois un point de vue de déconstruction sarcastique (le titre de l’exposition est la grande dérision) mais aussi d’une approche sensible. Celle d’un homme qui a vu les images de la Shoah, des faméliques du monde entier (Le Tiers Monde, 1966).

Ce qui frappe dans les œuvres présentées, c’est l’unité chromatique de beaucoup de toiles, figuratives ou abstraites : les tons de brun l’emportent, traitant tout aussi bien les cieux, les visages, les corps, les fonds du tableau. Il travaille une matière particulière, dans laquelle se mêle sable et colle de peau ; il crée au couteau de l’épaisseur et ne cesse d’expérimenter.

Mais par-delà l’émergence d’un langage pictural personnel, Roger Edgar Gillet se souvient des œuvres de grands peintres de l’histoire de l’art, comme Goya, Zurbaran, Rembrandt, Manet… Ce qui compte avant tout pour lui, c’est de perturber le regard, nos regards. L’exposition est à la fois monographique mais aussi dialogue avec des œuvres de la collection permanente.

MARIE DU CREST

La grande dérision
Jusqu’au 7 juin
Musée Estrine, Saint-Rémy-de-Provence

Retrouvez nos articles Arts visuels ici

« Le Roi et l’Oiseau est presque un anti-conte »

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Émilie Lalande © Sébastien Ynesta

Zébuline. Comment avez-vous eu l’idée de mettre en scène Le Roi et l’Oiseau ?
Émilie Lalande. J’avais déjà fait une carte blanche autour de cet univers, que j’avais appelée L’Histoire d’un roi, parce que je n’avais pas encore les droits. Ils sont très difficiles à obtenir … Puis, par hasard, j’ai rencontré Amaury de Crayencour, qui avait travaillé avec la petite-fille de Jacques Prévert. Il m’a donné son contact en me prévenant qu’elle était très exigeante : si elle aimait le projet, elle aiderait, sinon elle le dirait clairement. Je lui ai envoyé un mail avec une petite captation. Elle m’a d’abord expliqué que, même si elle pouvait donner les droits, Henri Grimault n’avait jamais laissé adapter l’œuvre. Elle me décourageait presque. Puis elle m’a rappelée cinq minutes plus tard avec une tout autre voix : « C’est incroyable, vous êtes la première à pouvoir adapter Le Roi et l’Oiseau. » À partir de là, j’ai contacté les ayants droit de la musique et nous avons travaillé pendant presque deux ans pour construire le projet et relever ce défi. Celle de Wojciech Kilar est incroyable, elle m’a rappelée celle de Pierre et le Loup dans sa manière d’adapter un même thème en berceuse, en polka… On manquait un peu de matériel musical pour le roi, et nous avons donc puisé dans d’autres de ses bandes originales : Dracula, notamment. On a également utilisé d’autres poèmes de Prévert lorsqu’ils nous semblaient entrer en résonance avec le reste.

Dans Pierre et le Loup, les interprètes se redistribuaient les rôles au fil des représentations. Qu’en est-il ici ?

Dans Pierre et le Loup, les danseurs pouvaient effectivement échanger les rôles, ce qui apportait un peu de piment [rires]et permettait de ne pas faire toujours la même chose. Ici, ce n’est pas le cas : les rôles sont fixés. Baptiste Martinet interprète le roi et Marius Delcourt l’oiseau. Ce qui m’intéresse, en revanche, c’est la manière dont un même mouvement peut être interprété différemment. On peut garder la même phrase chorégraphique et pourtant la transformer physiquement.

Par exemple, pour tout ce qui concerne la royauté, le mouvement est beaucoup plus rigide. Dans le duo de la bergère et du ramoneur, au contraire, il devient plus organique, plus libre. Parfois la chorégraphie est la même, mais l’intention dans le corps change complètement.

Le Roi et l’Oiseau est une œuvre très inclassable, moderne. Que nous raconte-t-elle aujourd’hui ?
Je me suis aperçue que ce dessin animé n’est pas vraiment un conte de fées : c’est presque un anti-conte. Il n’y a pas vraiment de princesse ni de héros. Et il reste très actuel : il parle de dictature, de fascisme, de résistance, et de cette liberté qu’il faut toujours chercher.

C’est aussi une œuvre pleine de références, et qui sera aussi source de références pour les artistes qui suivront – je pense à Miyazaki qui cite son travail explicitement, par exemple. Si on regarde attentivement, on trouve des clins d’œil à De Chirico ou à Rodin – cette pose du robot, à la toute fin du film, qui reprend celle du Penseur. Grimault et Prévert rendent hommage à l’art sous toutes ses formes. Pour moi, ce sont des passeurs : ils transmettent des images et des œuvres pour que l’on puisse encore s’en inspirer et créer autre chose aujourd’hui.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR SUZANNE CANESSA

Le Roi et l’Oiseau


14 mars


Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence

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© Anaïs Baseilhac

Une épopée marseillaise

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Catchy Péril © Pat

Depuis un premier concert au Léda Atomica (Marseile), à l’automne 2023, on connaît le talent de Catchy Péril pour le live : une bombe énergique, une machine à sueur et à riffs surpuissants. Benjamin Delair, leader du groupe, à la guitare et au chant, est accompagné de Louise Baudu, au clavier, de Kevin Plasse, à la batterie, et de Paul Blanes, à la basse. Ils proposent un voyage entre le post-punk et la new-wave, où l’on caresse ça et là les origines du rock des 60’s ou le garage.

Leur premier EP, Disco Sucks, paru en 2024, en posait déjà solidement les fondations.

L’album Catchy – fort bien nommé, est à l’écoute un régal d’émois rock. Si l’on parlait de voyage, plus haut, l’opus semble traverser la stratosphère et catapulter l’auditeur dans un bataille stellaire.

Dans les étoiles

Si l’album s’ouvre sur le très garage punk Lemon Haze, les lignes instrumentales sont claires : une batterie très précise et bien lourde, un clavier mélodieux et synthétique à souhait, semblant tout droit tombé d’un jeu vidéo, et un ensemble gratté offensif. Le sentiment d’épopée règne ainsi sur l’intégralité ou presque des compos, bien que le groupe maîtrise avec soin les ruptures, comme dans Épilepsie, pépite aux confins du post-rock et du psyché. Un ballotage constant et jouissif entre tachycardie et trêves psychotiques.

Maîtres dans l’hybridation des styles, les musiciens vont chatouiller le métal avec des bpm soutenus, dans Electricity ou dans Lovely. La voix de Benjamin, le chanteur, se balade sans contrainte entre codes et tessitures, passant d’octaves en trémolos sans effort apparent, jusqu’à la maîtrise de balades loufoques comme I Like It Hard, beau morceau rappelant par endroits la pop rock des Doors. Drugs, dernier morceau de la version digitale, est lui un véritable plongeon dans le post-punk new-wave des années 1980. (Petite surprise en français dans le texte parlé-chanté d’une balade en bonus, donc nous ne dévoilerons rien de plus ici).

Un superbe album, qui laisse transparaître recherche pointilleuse et maîtrise travaillée. Si ces quatre-là semblent savoir où ils vont, on leur souhaite que ce soit loin !

LUCIE PONTHIEUX BERTRAM

Catchy Péril
Sorti le 6 mars
Projet soutenu par B-Side Prod, et distribué par No Need Name.

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Du cirque, sans détours

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Fidji, Cie la Depliante © Mat Santa Cruz

Dans Fidji, il est question d’un chat que son maître Starsky n’arrive pas à retrouver. Seul sur son banc, cet anti-héro en profite pour partager avec le public ses réflexions sur la vie, de désillusion amoureuse, dans un spectacle aux accents de « comédie sociale anglaise », et « anti-héros de Marvel »… le tout parsemé d’acrobaties et d’humour. Ce n’est pas la première fois qu’Antoine Nicaud met en scène son personnage de Starsky. Déjà en 2017, il présentait Starksy Minute, où un livreur de colis se lançait dans des acrobaties hautes en « conneries ».

ZimZam c’est pas que du cirque

Outre ses Détours de Cirque, ZimZam accueille également des artistes en résidence, et est à l’initiative du festival Fadoli’s Circus – qui se tiendra cette année du 3 au 7 juin. ZimZam c’est aussi, en lien avec l’association La Bourguette, des ateliers à destination de personnes atteintes d’autisme, au sein du Pôle Cirque & Handicap de La Tour d’Aigues.

NICOLAS SANTUCCI

Fidji

14 mars
Pôle Cirque & Handicap, La Tour d’Aigues

Le Var : une expérience plastique

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© M.V

La nouvelle exposition de la Villa Théo, en proposant des tableaux de différentes époques parcourant la variété des paysages varois, invite le visiteur à considérer à la fois la singularité des œuvres et leur appartenance à une même histoire picturale localisée.

À l’entrée de l’exposition ont été placées une dizaine d’œuvres de la fin du XIXᵉ siècle et du début du XXe, signées de quelques représentants du néo-impressionnisme et du fauvisme : Henri-Edmond Cross, Maximilien Luce, Henri Manguin, Louis Valtat, Charles Camoin ou encore Théo Van Rysselberghe lui-même, dont la Villa, qui porte son prénom, célèbre cette année le centenaire de la disparition.

Des œuvres montrant notamment comment la lumière varoise a été traduite sur la toile par des touches de couleurs pointillistes, divisionnistes. Par exemple Cross avec Retour de baignade, Van Rysselberghe avec Les anthémis en fleurs ou Valtat avec Nocturne (Effet de lune) fragmentent la touche, cherchant à restituer la vibration lumineuse propre au littoral méditerranéen.

D’autres, comme Maximilien Luce avec ses rouges, ses violets et ses verts puissants dans Coup de vent à Saint-Clair, montrent une émotion chromatique plus directe, avec des aplats francs, des contours simplifiés et une palette saturée. L’affirmation d’une subjectivité picturale, que l’on retrouve dans la plupart des œuvres contemporaines exposées dans la grande salle.

Contrastes et voisinages

La nature varoise, dans les tableaux des artistes contemporains présentés, est explorée comme un champ formel, expressif, frôlant parfois l’abstraction. Notamment chez Caroline Vicquenault avec son monumental Dans le Verdon, Solange Triger avec Lys des sables, Presqu’île de Giens ou Jean-Pierre Maltèse, avec Harmonie jaune, orange et vert : des toiles où la couleur s’émancipe du strict motif paysager, explorant les rapports entre surface, matière et lumière.

D’autres, tels que Patrice Giorda avec La Chapelle Saint-Clair, Marie Astoin avec Retour de pêche ou Bertrand de Miollis avec Le premier bain, mettent plutôt l’accent sur la matérialité de la peinture : leurs œuvres se caractérisent par des empâtements, des superpositions et un travail du geste pouvant évoquer une certaine rugosité du territoire varois. La couleur y est parfois assombrie, parfois étouffée par la matière.

Une exposition en forme de jeux de contrastes et de voisinages entre l’historique et le contemporain, entre la mémoire locale et l’universel de la couleur.

MARC VOIRY

Couleurs du Var

Jusqu’au 30 mai

Villa Théo, Le Lavandou

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Les lâchés de l’Histoire

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Sophie Boutière-Damahi © A.-M.T.

Zébuline : Votre roman croise la destruction du quartier Saint-Jean à Marseille par les nazis en 1943 et la fermeture des chantiers navals de La Ciotat dans les années 1980. Comment vous êtes-vous emparée de ces deux histoires ?

Sophie Boutière-Damahi : Il y a quelques années, j’étais tombée sur un documentaire concernant l’opération Sultan, celle qui a entraîné la destruction du Panier par les nazis en 1943. J’ai été frappée par le fait que cet épisode n’ait jamais été traité de manière romanesque, et à peine journalistiquement. Sans doute parce que les victimes, -beaucoup d’immigrés italiens-, puis leurs descendants, n’avaient pas réussi à qualifier, à mettre des mots sur ce qui leur était arrivé. Socialement, ils se sentaient invisibles. Et puis, j’étais touchée par l’histoire des chantiers navals de La Ciotat, ce monde ouvrier et syndical des années 1980 qui s’effondre lui aussi. Deux violences d’État, deux destructions : un quartier, un bassin de vie entier. J’ai senti que ces deux histoires résonnaient profondément l’une avec l’autre.

Mais ce n’est pas là que le livre a commencé

Non. J’ai commencé à écrire trois mois après le décès de ma mère, qui était d’origine marocaine et avait connu l’exil, ce sentiment d’être une Française « à moitié ». Le deuil est une forme d’exil, et j’avais besoin d’écrire sur un monde confronté à la perte. J’ai voulu faire résonner ces deuils, ces déchirures, et c’est ainsi que l’histoire s’est déployée. L’Italie m’a toujours intéressée. J’ai ressenti le besoin que mes personnages en soient originaires.

C’est la jeune Tania, la narratrice, qui enquête sur sa propre famille. Que cherche-t-elle ?

Son frère Sacha a fui car il refuse de rejoindre le combat de leur père Marius, syndicaliste qui lutte pour sauver les chantiers. Cette fuite fait écho à celle du grand-oncle Arturo, disparu pendant la guerre, officiellement pour entrer en Résistance. L’idée centrale du livre, c’est la reproduction des silences familiaux et des fractures collectives : ces gens ont été lâchés une première fois en 1943, dans le Panier, une seconde fois à la fermeture des chantiers. Face à chaque violence, certains fuient, d’autres résistent. Marius n’est pas un héros, seulement un résistant ordinaire comme le fut, durant la guerre, son père Bartoloméo. Arturo, lui, demi-frère de ce dernier tourne le dos à ses origines italiennes pour s’intégrer. Il devient pétainiste, antisémite, prétend entrer en Résistance. Insaisissable, plein de zones d’ombre. Quant aux femmes du roman, elles subissent une vie de violence normalisée, acceptée. En revisitant cette histoire, Tania, d’abord simple observatrice, va trouver sa place et peut s’affranchir.

Votre langue est belle, classique, les lieux y sont de véritables personnages. Quelles sont vos influences ?

Jorge Semprun, que j’ai beaucoup lu pendant l’écriture. Mon premier choc littéraire fut Les Raisins de la colère de Steinbeck, pour ses dialogues au plus près du réel. Malaparte aussi, avec La Peau et cette façon de mettre Naples en mouvement, de faire d’un lieu un corps vivant. Et Elsa Morante. J’aime que les lieux soient de véritables personnages. Cela demande un grand travail d’écriture, mais c’est là que tout se joue.

Propos recueillis par ANNE-MARIE THOMAZEAU

La Part des vivants

Sophie Boutière-Damahi

Le Bruit du Monde, 21 €

Une histoire humaine acrobate

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Zébuline. Pour Ostinato, comment s’est organisé le travail entre les acrobates, les musiciens, le metteur en scène, la scénographie ?

Jean-François Pyka. Il y a 13 artistes sur la piste, neuf acrobates, trois musiciens et une acrobate-musicienne. Le point de départ du travail, c’est avant tout l’acrobatie, parce que c’est très chronophage d’arriver à un objectif acrobatique. Puis très rapidement les musiciens composent en même temps qu’on essaye des scènes. Et ensuite le metteur en scène Alexandre Markov, qu’on a sollicité pour ce spectacle, qui vient du théâtre et des arts de la rue, a commencé à former des tableaux, à intégrer les musiciens dans l’action, ce qui est très important pour nous. Tout ça a pris aussi beaucoup de temps. On a mis un an à créer Ostinato, dont 6 mois au plateau.

Ostinato renvoie à une idée musicale de répétition et d’insistance. Comment cette notion est-elle arrivée ?

On avait envie de raconter une histoire toute simple, universelle, pour embarquer le public : l’histoire de l’humanité, en une heure de temps, de la préhistoire jusqu’à la conquête de la Lune. Qu’est-ce que qu’est-ce que ça raconte de l’humanité de vouloir toujours aller plus loin, toujours aller plus haut ? Ostinato, c’est la traduction de l’italien, obstiné, obstinément. Et c’est aussi effectivement une forme musicale répétitive, qui varie très légèrement.

Cette notion de répétition s’applique aussi dans les acrobaties du spectacle ?

Il y a effectivement une histoire de répétition, une idée de boucle qui revient. C’est en gros la même histoire racontée à une époque différente. On revoit les mêmes personnages, mais dans une ère différente, et ça crée des décalages très drôles. C’est une espèce de traveling permanent, où on court après la montre, on court après le temps, dans une forme très acrobatique, très musicale, très cirque. On ne s’attarde pas à raconter un épisode en particulier, le public est embarqué dans une folle histoire, absurde, avec vraiment cette notion de temps qui déroule.

Qu’en est-il de la scénographie ?

Je ne vais pas tout dévoiler, mais il y a chez Akoréacro, pour chaque création, une envie d’aller encore plus loin dans le challenge acrobatique. Donc ça passe par des agrès, et sur Ostinato, l’agrès fait décor, fait scénographie, en évoluant tout au long du spectacle, avec des utilisations différentes, selon les époques. Un agrès qui va amener une acrobatie toujours plus haute, toujours plus spectaculaire. Ça commence au sol et ça finit dans les airs, dans un décor mouvant en permanence.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR MARC VOIRY

Ostinato

Du 13 au 15 mars

puis du 20 au 22 mars

Chapiteaux de la mer, La Seyne-sur-mer
Une proposition du Pôle - Arts en circulation

Ce qu’il reste de nous : Miroir d’un peuple

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Ce qu'il reste de nous (C) Nour films

Deux adolescents  jouent à se poursuivre  dans les rues dune ville et se retrouvent dans une manifestation. On est en Cisjordanie occupée, en 1988. Affrontements, tirs. L’un des deux, Noor (Muhammad Abed Elrahman)  est à terre. En gros plan, regard caméra, une femme, visage ravagé : « Vous devez vous demander ce qu’on fait là. Vous ne savez pas grand-chose de nous. Ce n’est pas grave ! Je ne vous fis pas de reproches. Je voudrais vous raconter qui est mon fils. Mais pour bien comprendre, vous devez savoir ce qui est arrivé à son grand –père. » C’est ainsi que commence Ce qu’il reste de nous,  le nouveau film de Cherien Dabis, inspiré par son histoire familiale qui est aussi celle du peuple palestinien

En 1948, Salim, une dizaine d’années, vit à Jaffa, Palestine, avec sa famille dans une maison cossue où il fait bon vivre. Salim adore jouer avec son père qui lui apprend des poèmes. Mais des bombardements se rapprochent et le nord de Jaffa est évacué. Rester ou partir ? La décision est prise : la mère, Munira, (Maria Zreik ) partira avec les enfants, comme des milliers d’autres Palestiniens. Un exode massif. L’état d’Israël est fondé et Jaffa est sous contrôle du nouvel état. L’orangeraie est confisquée, le père arrêté, frappé, envoyé dans un camp de travaux forcés.

1978 : la famille vit dans un camp de réfugiés, en Cisjordanie occupée. Salim est instituteur ; son père fait des crises de somnambulisme, a des problèmes cardiaques, et son fils Noor, lui reproche d’être lâche. Car lors d’un contrôle, braqué par des soldats israéliens qui l’ont mis à terre, insulté, il n’a pas réagi, craignant qu’ils ne s’en prennent  à son fils. Une  scène d’humiliation bouleversante où Noor se rend compte  que son père, son héros, ne peut pas le protéger.

1988, on se retrouve en pleine intifada : Noor est gravement blessé…et des choix vont s’imposer à Salim et sa femme, Hanan…

C’est à travers cette saga en trois époques auxquelles s’ajoute un épilogue en 2022, que Cherien Dabis nous raconte, au-delà de l’histoire de cette famille , le drame de tout un peuple. « Je voulais faire un film qui soit une lettre d’amour à mon peuple. Pour la première fois, on voit une famille palestinienne endurer ce qui nous est arrivé depuis 1948. ».

C’est Mohammad  Bakri, acteur et cinéaste palestinien, disparu fin 2025,  qui  incarne Sharif en 1978.  son fils Adam Bakri interprète Sharif en 1948. Un autre fils, Saleh Bakri joue le rôle de Salim : quant à Cherien Dabis, elle incarne Hanan,  la mère de Noor. Un casting familial qui renforce le côté personnel et intime de ce film qui interroge aussi la relation entre le grand-père, le père et le fils. 

Dans une mise en scène classique, ce film qui évoque 70 ans d’Histoire, à travers un regard palestinien est un film nécessaire, que beaucoup devraient voir.

Annie Gava

Ce qu’il reste de nous sort en salles le 11 mars

LITTLE TROUBLE GIRLS : De voix et de chair

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C’est d’abord, avant toute image, un écran noir et une respiration off qui connecte une voix à des corps. Ceux des jeunes filles de la chorale d’un lycée catholique. Puis la représentation stylisée en gros plan d’une blessure du Christ, tirée d’un livre de prières du XIVè siècle, semblable à une vulve géante, comme une origine du monde anticipée et involontaire. Avant de glisser sur des lèvres des choristes et une prière chuchotée. Le film annonce d’emblée ses thèmes et sa grammaire : le chant comme une élévation spirituelle venue du plus profond du corps, l’opposition et la continuité, la métaphore à filer, le resserrement du cadre qui dirige notre regard de spectateur et celui de la protagoniste.

Elle, c’est Lucia (Jara Sofija Ostan) aussi lumineuse que son prénom, visage de Madone qui ne laisse guère exulter les émotions Issue d’une famille religieuse dont deux scènes suffiront à faire comprendre l’étroitesse de vue. Réservée, introvertie, taciturne, 16 ans, pas encore réglée, Julia vient d’intégrer la chorale scolaire dirigée par un homme. Elle se lie avec Ana Maria (Mina Svager) extravertie, effrontée, facétieuse, populaire. Un double inversé de Julia. Un stage intensif de préparation à un concert isolera le groupe pour trois jours et trois nuits dans un couvent loin de la ville. Dans ce lieu circonscrit, en ce temps limité, peut s’opérer le basculement initiatique de Julia vers une prise de conscience de son corps et de ses désirs.

Depuis les fenêtres, dans l’entrebâillement d’une porte, du haut d’un pont, cachée derrière les arbres. Julia regarde. Le corps d’Ana Maria, le grain de beauté près de son nombril, le visage de pierre de la Vierge, un chat, un olivier, les maçons, le corps nu de l’un d’eux sortant de la rivière -un virgin gaze qui fleure le péché et génère la honte.

Un travail choral

Le cloître est en chantier, une échelle a cassé la main de la statue de la Vierge, il fait chaud et les instincts naturels de Julia contredisent la morale apprise. Les fleurs géantes envahissent les plans, tels des tableaux de Georgia O’Keeffe. Entre filles, on parle « librement » de sexe mais en riant et en chuchotant ? On fanfaronne un peu, on joue au jeu vérité/action et plus profondément au jeu trouble des désirs inconscients, inavoués. Julia est toujours un peu absente. Trouver sa voix-voie dans le groupe. Écrire sa propre partition intérieure. Contre les tabous et les injonctions. La jeune fille n’est pas une rebelle mais il ne faut pas se fier à sa douceur : elle ne mangera plus de raisins verts amers pour expier ses « péchés » : la dernière séquence nous la montrera dégustant des grains bien rouges qu’on devine bien doux.

Si la réalisatrice suit les règles du genre du film d’apprentissage, elle y apporte une touche originale et beaucoup de « tendresse » dira-t-elle. Son chef opérateur Lev Predan Kowarski excelle à enluminer les plans, et le travail choral est parfaitement restitué. Peu à peu, on partage le vertige de Lucia au bord des parapets de sa jeune vie. Les symboles peuvent paraître parfois un peu appuyés, mais ils sont l’occasion de scènes très belles à l’instar de celle où les Religieuses chantent une ancienne prière italienne dans une grotte et sous une cascade.

Après La Vie sexuelle de Mamie, un court-métrage très remarqué, Urška Djukićlivre avec Little Trouble Girl – dont le titre est celui d’un morceau de Sonic Youth, un premier film très prometteur.

ELISE PADOVANI

Little Trouble Girls de Urška Djukić

Prix FIPRESCI Berlin 2025

En salle le 11 mars

Salon en résistance

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Dites-lui-que-je-laime-de-Romane-Bohringer

Pour la 36eme année, Salon va vivre au rythme du cinéma En effet, Les Rencontres Cinématographiques reviennent du 13 au 22 mars 2026,  nous proposant une soixantaine de films, fictions et documentaires, dont 19 avant -premières, venus d’une quarantaine de pays. L’occasion aussi de dialoguer avec des cinéastes, d’assister à des conférences, de voyager au cœur du cinéma d’Art et d’Essai.

Cette année, s’ajoute à la thématique habituelle de la résistance et du soutien des peuples et des minorités en lutte, le thème très intime et universel de la filiation : les liens familiaux et affectifs, le désir d’émancipation de femmes et d’ hommes du bout du monde. Comme La Ola de Sébastián Lelio soutenu par le collectif Salon Féministe, Anna (https://journalzebuline.fr/anna-lindomptee-2/)  de Marco Amenta, le portrait  d’une femme, sauvage, viscéralement attachée à sa terre qui s’engage dans une lutte totale, projection accompagnée par le Festival Terre & Avenir.  Le documentaire Résister pour la Paix d’Hanna Assouline et Sonia Terrab, mettant en avant Palestiniens et Israéliens qui résistent à la colère et à la peur,  est soutenu par Les Guerrières de la Paix en présence de sa Fondatrice-Présidente Hanna Assouline.  Autres documentaires à ne pas rater Tout va bien (https://journalzebuline.fr/tout-va-bien/ ) de Thomas Ellis et Retour au collège d’Antoine Fromental qui parle de bienveillance et réhabilite l’institution scolaire. Sans oublier le bouleversant La Voix de Hind Rajab (https://journalzebuline.fr/comment-reconstituer-lindicible/ ) de Kaouther Ben Hania, soutenu par l’Association France Palestine Solidarité de Salon-de-Provence.

Coup de cœur pour le cinéma belge

En ouverture en présence de la réalisatrice, Cato Kusters,Julian ; l’histoire de deux femmes amoureuses qui décident de se marier dans les 22 pays où leur union peut être reconnue. On pourra voir aussi le beau film d’Alexe Poukine,Kika (https://journalzebuline.fr/kika-dominer-sa-vie-dominer-sa-peine/ ), La Danse des renards de Valéry Carnoy, L’Été de Jahia  d’Olivier Meys , l’histoire d’amitié de deux adolescentes dans un centre d’accueil pour demandeurs d’asile ou encore On vous croit (https://journalzebuline.fr/music-cinema-on-vous-croit- de Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys.

Zoom sur le cinéma tchèque

L’occasion de découvrir Caravane,  un film intime inspiré à Zuzana Kirchnerová-Spidlova par son expérience maternelle et Perla d’Alexandra Makarová, un portrait de femme hantée par un passé et un avenir impossible.

Il y aura aussi, en présence du réalisateur Lawrence Valin, Little Jaffna, (https://journalzebuline.fr/des-tigres-a-paris/,  entre polar et western urbain sur la double culture française et tamoul ainsi que le beau film du cinéaste turc, Ferzan Özpetek, Diamanti (https://journalzebuline.fr/diamanti-habilleuses-de-reves/

Sans oublier l’émouvant  Dites lui que je l’aime, adapté du récit de Clémentine Autain en présence se la réalisatrice Romane Bohringer ainsi que Calle Malaga (https://journalzebuline.fr/cinemed-rue-malaga/) de Maryam Touzani un film qui fait chaud au cœur.

 Pour clôturer cette riche programmation dont on aimerait citer tous les films, une comédie, C’est quoi l’amour ?que présentera son réalisateur Fabien Gorgeart,  accompagné d’un de ses acteurs, sympathique  Lyes Salem.

Pour avoir le programme complet (et ça vaut le coup !), https://www.rencontres-cinesalon.org/

Annie Gava