jeudi 1 octobre 2026
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Retour aux origines

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Clyde Chabot © X-DR

Il suffit parfois d’un objet qui intrigue, d’un mot étrange ou d’une photo oubliée pour que surgissent des interrogations sur nos racines. S’y ajoute le problème de l’exil, des déchirures qu’il entraîne et de la reconstruction. Les arrière-grands-parents de Clyde ont quitté la Sicile à la fin du XIXe siècle pour la Tunisie avant d’en repartir pour Aix-en-Provence. Elle s’est engagée sur leurs traces, a écrit puis joué deux textes Sicilia (voir Zébuline n°115) et Tunisia.

La voici donc en visite à Tebourba en Tunisie où sa mère est née, a résidé jusqu’à ses dix-huit ans. La famille était partie pour la France quelques mois après l’indépendance de la Tunisie en 1956. Y rester était devenu dangereux.

Les objets témoins du passé

Clyde nous raconte son voyage en projetant des images de Tebourba, petite ville tranquille avec sa mosquée, ses palmiers. À côté de la gare, la maison de sa famille, reconstruite par son grand-père après le bombardement de la ville en 1942. Clyde rencontre le propriétaire qui les invite à partager un couscous dans la salle à manger, certainement celle de sa grand-mère, puis les accompagnera au cimetière chrétien protégé par des barbelés.

Les retrouvailles avec le passé passent par la cuisine et les objets que la famille avait réussi à ramener en France et qui font partie du spectacle. C’est avec une ferveur contenue que certains sont présentés comme la couverture tissée avec la laine des moutons du grand-père. Et les spectateurs partagent des dattes fourrées et du thé à la menthe. Simples objets du quotidien qui deviennent des phares éclairant le passé.

CHRIS BOURGUE

Tunisia a été donné le 6 décembre aux Archives municipales de Marseille.

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Kaléidoscope musical virtuose

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Sergej Krylov © X-DR

Le violoniste Sergej Krylov a saisi le public dans une interprétation volcanique du Concerto pour violon en ré mineur de Sibelius, l’une des œuvres les plus redoutables du répertoire. Dès l’introduction orchestrale de l’Allegro moderato, l’intensité s’installe. Puis le violon émerge, mélancolique et hanté, avant de déployer sa palette dans l’Adagio di molto au lyrisme bouleversant. Le finale, Allegro ma non-tanto, exige une technique impeccable : doubles cordes vertigineuses, sauts d’intervalles périlleux, passages fulgurants dans l’aigu. Krylov aborde l’épreuve avec un engagement corporel presque sauvage, habité par l’âme nordique de Sibelius. En bis, il interprète les Caprices de Paganini devant une salle médusée.

Il est dirigé par le chef italien Francesco Cilluffo, lui aussi invité pour la première fois à Marseille. La rencontre entre les deux hommes est d’abord surprenante. Krylov incarne l’énergie brute, le geste instinctif ; Cilluffo cultive l’élégance raffinée, la gestique ciselée. Le violoniste va constamment au contact du chef qui virevolte avec grâce face à l’orchestre. Et pourtant, miracle de la musique, cela fonctionne, divinement bien même, comme fonctionne aussi ce programme dont on peine d’abord à saisir la logique.

L‘Ouverture de Loreley d’Alfredo Catalani avait inauguré la soirée avec ses évocations aquatiques du Rhin et son lyrisme post-romantique italien. En seconde partie, les Variations Enigma d’Elgar révélaient leur profondeur sous la baguette de Cilluffo, semblant particulièrement heureux dans ce répertoire après la tempête du concerto. L’œuvre dévoile quatorze variations, chacune dédiée à un proche du compositeur. Le mystère de son titre, ce thème caché qu’Elgar n’a jamais révélé, alimente encore aujourd’hui les spéculations.

Chaque variation possède son caractère propre. La plus connue étant Nimrod, devenue au Royaume-Uni le symbole du Remembrance Day, journée de commémoration des soldats morts au combat. Le chef communique sa joie et l’orchestre répond avec emphase à cette démonstration de l’art de la variation orchestrale.

Ce concert porte finalement bien son titre, Les mystères de la vie : l’énigme d’Elgar, le secret nordique de Sibelius, la légende du Rhin de Catalani… Trois univers apparemment disparates qui, tel un kaléidoscope, révèlent en tournant une cohérence inattendue. Et au centre de ce prisme, la rencontre improbable mais fructueuse entre la fougue instinctive de Krylov et la préciosité de Cilluffo.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le concert a été donné le 7 décembre à l’auditorium du Pharo, Marseille.

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Des Rivages enchantés

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© A.-M.T

Les musiciens gagnent la scène parsemée de grands coquillages, de boules de chalut et de mobiles qui tintent comme les voiles d’un bateau. Cette atmosphère maritime plonge le public dans l’univers de Caroline Tolla, Pierre Fenichel et Wim Welker, le trio Maluca Beleza, venu présenter leur second album. Les musiciens se sont rencontrés en 2015 lors du festival Jazz sur la Ville à Marseille. Explorant les rythmes et couleurs musicales du Brésil, leur complicité sur scène a immédiatement suscité l’adhésion du public.

La mer comme horizon

« Des Rivages » est un projet personnel, né de l’histoire unique de Caroline Tolla. Venue au monde sur un bateau amarré au port de Marseille, « Le Cobalt », construit par son père, elle traverse l’Atlantique à l’âge d’un an lors d’un voyage mouvementé. À huit ans, son terrain de jeu est le phare de Planier, l’île du Frioul et elle explore les premières plongées en bouteille à bord du « Vaillant », bateau familial. Elle apprend les signes pour communiquer sous l’eau, les gestes de sécurité et s’émerveille de ce monde qu’elle apprend à respecter.

Au fil des ans, tantôt en Amérique du Sud, tantôt en Méditerranée, elle découvre l’apnée et s’intéresse au monde marin sous toutes ses formes. Naturellement, elle s’oriente vers des études en océanographie et part à bord de bateaux, dénombrer les espèces protégées. Elle étudie les baleines, les cachalots, continue à plonger et naviguer ; autant d’expériences et de souvenirs qu’elle partage aujourd’hui dans ce disque, qui traduit en musique cette relation intime à la mer.

Avec ses cheveux bouclés qui encadrent un visage mutin et enfantin, avec sa grâce naturelle, Caroline déroule le fil de l’album comme un récit qui commence au petit matin et s’achève à la nuit, « noite » en brésilien. Les textes bilingues français-portugais naviguent entre Méditerranée et Atlantique, évoquent aussi bien la puissance des tempêtes que la sérénité d’un lever de soleil. On y parle de quais, d’amarres et de marées, d’abysses, de rivages à la dérive et de salicorne.

Les compositions de Pierre et Wim font flirter avec bonheur jazz, bossa nova et baião, ce rythme du nord du Brésil. On apprécie spécialement la chanson Évasion, jazzy à souhait, ou Le chant salé qui évoque la douceur nonchalante et nostalgique d’un Laurent Voulzy.

Un spectacle participatif

L’album est aussi le récit musical d’un spectacle immersif, écologique et pédagogique destiné aux enfants. Il sollicite les jeunes spectateurs tout au long de la représentation, les invitant à utiliser leur voix, leur souffle et leur corps pour devenir acteurs du voyage sonore.

Ce soir-là, lors du showcase, il n’y a pas d’enfants dans la salle, mais des adultes, chanteurs amateurs ou professionnels, amis de la Maison du Chant, ce lieu de réunion pour la grande famille des chanteurs de Marseille. Qu’à cela ne tienne ! Tous retrouvent leur âme de gamins en incarnant la brise qui souffle, les clapotis de l’eau, la respiration des plongeurs avant une descente en apnée, sous la direction d’une Caroline réjouie de cette participation spontanée.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

La présentation du disque s’est déroulée le 4 décembre à La Maison du Chant, Marseille.

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Au bon souvenir de Lilith

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Lilith, la guerre des récits © Badaboum Théâtre
« Ceux qui racontent les histoires dirigent la société », disait Platon. Alors, comment aurait été le monde s’il avait été bâti par d’autres histoires ? Les récits sont de drôles de choses : ils façonnent notre univers, modifient nos perceptions. Certains sont figés, personne ne les interroge ; d’autres sont effacés, écartés volontairement pour arranger l’Histoire. Celui de Lilith fait partie de ces oubliés. Pourtant, de nombreuses légendes ont nourri cette figure à travers les siècles et les continents. Son parcours a connu une multitude de versions selon le regard que chacun·e a pu lui porter. Mais lesquelles croire ? Souvent décrite comme trop rebelle, Lilith est devenue au fil du temps un mythe aux contours mouvants… c’est ce propose d’explorer le Badaboum Théâtre, dans sa création 2025 : Lilith, la guerre des récits.

Dieu créa Adam et Lilith« Comment tout a commencé ? » À travers ses lunettes, une mystérieuse narratrice remonte le fil de la création du monde. Avec son installation vidéo fait maison, elle manipule objets et personnages : sons, décors et paysages prennent vie entre ses mains. Dans cette version, Dieu a créé l’univers, Lilith et Adam. À peine apparus, les deux personnages s’animent en direct sur la scène du Badaboum à travers les corps de Laëtitia Langlet et Geoffroy Rondeau.

Les voilà explorant le monde, heureux·ses de découvrir la magie de la vie : les tableaux se succèdent. Puis, peu à peu, tout dégénère. Adam se met à délimiter des espaces, à vouloir posséder les choses et même Lilith, qui refuse : « Moins je possède, moins je serai possédée » et quitte le jardin d’Éden. En chemin, elle croise un garde-frontière puis une cigogne à deux têtes qui lui glisse à l’oreille : « On ne naît pas femme, on le devient. » Rapidement effacée, Lilith est remplacée par Ève, un hologramme obsédé par son image et ses likes sur les réseaux sociaux.

Une création décalé

Dans cette création, humour, technologie et philosophie s’entremêlent. Le spectacle joue des contrastes et des décalages : l’arbre de la connaissance est un ordinateur, le fruit défendu une pomme d’une célèbre marque, Dieu se nomme IA et évolue aux côtés de son fidèle compagnon, le Chat GPT. Ludique et drôle, le spectacle interroge le pouvoir des histoires sur nos imaginaires. Il devient une hymne féministe concu pour les enfants mais aussi une invitation à repenser et à questionner nos récits fondateurs. Et au fait, si l’on n’avait jamais oublié Lilith, à quoi ressemblerait notre monde aujourd’hui ?

CARLA LORANG

Spectacle vu le 6 décembre au Badaboum Théâtre, Marseille.

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Lacrima : ne pas baisser les larmes

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Lacrima, Caroline Guiela Nguyen © Jean-Louis Fernandez

Mettre en lumière les aspects méconnus et parfois peu reluisants de la haute-couture, voilà le parti pris par Caroline Guiela Nguyen avec Lacrima. Marion Nicolas, première d’atelier de la maison de haute couture Beliana, est sélectionnée pour confectionner la robe de mariée de la princesse d’Angleterre. Revers de la médaille : elle et ses modélistes n’auront que huit mois pour achever la robe. Le spectateur est alors emporté dans une valse qui le convie tantôt auprès des modélistes parisiennes, tantôt dans les ateliers des dentelières d’Alençon, tantôt aux côtés des brodeurs de Mumbaï au gré d’une scénographie qui s’appuie sur des procédés technologiques issus du cinéma pour orchestrer la superposition de ces différents lieux.

Loin d’être seulement technique, ce dispositif souligne le lien inextricable qui unit ces travailleurs du textile tout en soulignant les contrastes saisissants qui les opposent. À l’aune des trajectoires de vie de Thérèse à Alençon, d’Abdu Gani à Mumbaï et de Marion Nicolas à Paris, il nous est alors donné d’appréhender la dureté de ce secteur d’activité dont les maux sont somme toute bien ordinaires : surmenage, pénibilité, sujétion aliénante aux lubies arbitraires de commanditaires indifférents aux difficultés rencontrées par les petites mains qui les exaucent. Le titre de la pièce, « les larmes » en latin, prend alors tout son sens et résonne comme un écho de toutes ces peines. Présentée au Festival d’Avignon en 2024, la pièce sera jouée à La Criée, sur invitation du Théâtre du Gymnase du 10 au 12 décembre 2025.

Lacrima
Du 10 au 12 décembre
La Criée, Théâtre national de Marseille
Une proposition du Théâtre du Gymnase hors les murs

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Quand la maison devient mémoire

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Et le cœur ne s’est pas arrêté © Christophe Raynaud de Lage

Impulsée par François Cervantes, la nouvelle création du Collectif Kahraba se construit depuis plusieurs années, avec des allers-retours entre la France et le Liban pour nourrir le processus.  Elle est née suite à la collaboration initiée en 2021 lors de la reprise du spectacle Arletti à l’étranger au Liban : Et le cœur ne s’est pas arrêté est une création théâtrale portée par un désir partagé, celui de raconter les mondes d’aujourd’hui, entre les fissures d’une maison, les mémoires blessées, les absences et les fantômes d’un pays en crise en questionnant l’exil et la transmission des histoire familiales et collectives. Bâtie comme œuvre hybride, Et le cœur ne s’est pas arrêté s’érige comme un pont fragile entre deux rives où se mêlent mémoire, exil, héritage et utopie. 

Sur scène, trois interprètes –Éric Deniaud, Aurélien Zouki et Tamara Badreddine-  incarnent une maison ancienne, vaste, labyrinthique. Leurs corps, leurs gestes, leurs silences dessinent une géographie intime, faite de récits d’absence, de visages disparus, de vies fragmentées, où chaque mouvement devient un écho des histoires invisibles qui nous habitent.

Entre absence, mémoire et fragilité

Le style singulier du Collectif Kahraba, héritier d’un théâtre de la marionnette, du masque, du burlesque et de la fable, s’est rarement confronté à d’autres mondes théâtraux depuis la naissance du collectif en 2007. Leur travail promet cependant de trouver un bel écho dans se l’approche volontiers pluridisciplinaire de François Cervantes, qui signe ici à la fois le texte et la mise en scène. Son univers littéraire est toujours travaillé par un sens aigu de l’image et du rythme, oscillant entre poésie et intensité dramatique. 

La scénographie, volontairement dépouillée, installe une maisonnée imprécise, sensible, discrète ; le décor, un simple mas de terre, devient le cœur même de l’œuvre, un corps fragile, fissurable, mais capable de résister. La direction d’acteurs, assurée par son interprète fétiche depuis près de 40 ans, la formidable Catherine Germain, promet de guider le spectacle vers son art singulier de la pantomime et du clown. Vers un équilibre passager, entre abstraction et matérialité, entre drôlerie et tragique, entre fable et brûlure du monde. Et le cœur ne s’est pas arrêté invite à habiter l’incertain, à ressentir ce que signifient la perte, l’absence, la blessure. Mais aussi, et surtout, l’entêtement au rêve. 

SUZANNE CANESSA

Collectif  Kahraba
Et le cœur ne s’est pas arrêté
9 décembre

Atelier Petite migration
Fabrication de maisons de papier
10 au 12 décembre

Atelier de chant avec Donna Khalifé
du 11 au 13 décembre
Théâtre de la Joliette, Marseille

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Double cuisson

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Des légumes colorés, orange, verts, qu’une main découpe en lamelles, un homard décortiqué avec soin, on en a l’eau à la bouche !  On est dans le restaurant où Mehdi (Younès Boucif ) est chef cuisinier et où tous s’affairent. La salle est remplie de monde.  C’est ainsi que démarre le premier long métrage d’Amine Adjina.

 La mère de Mehdi, Fatima (Malika Zerrouki) ne lui a jamais appris à cuisiner des plats algériens et lui ne l’a jamais invitée dans ce restaurant où il concocte des plats français. Ce n’est pas la seule chose qu’il lui cache : il est amoureux et vit avec Léa (Clara Bretheau) : il tient à conserver son image de « fils parfait ». Fatima persuadée que la France lui a volé son mari par l’exploitation de son corps au travail craint qu’elle ne lui prenne aussi ses enfants.

Drôles de mères

Elle ne perd pas une occasion pour essayer de marier son fils chéri avec une femme qu’elle a choisie. Alors que Mehdi s’apprête à racheter un bistrot avec Léa, celle-ci lui demande à rencontrer toute la famille qui va se réunir pour une fête où bien sûr, elle n’est pas invitée. Un vrai dilemme pour lui, qu’il confie à Souhila (Hiam Abbass) la tenancière d’un bar, populaire et chaleureux : « Soit, je présente ma copine à ma mère et je la tue, soit je ne la présente pas et ma copine me quitte. » Souhila trouve alors une solution « Je fais ta mère ! »

 Et à partir de là, elle s’applique à sa manière à jouer ce rôle. Une mère haut de gamme, précise-elle et je vais créer du suspense dans ta vie : tenues excentriques, perruque blonde, elle ne ressemble pas du tout au portrait qu’en faisait Mehdi. Léa est sous le charme ce cette mère-là !

 A partir de là, des scènes cocasses s’enchainent, créant surprise après surprise. Une séquence dans un train, endiablée, restera dans les mémoires. Souhila  commence à apprendre des gestes de la danse du ventre à Léa, suivie par deux  passagères proches puis par tout le compartiment sur la musique d’Acid Arab et  le chanteur Sofiane Saïdi « Cette scène du train est comme une métaphore pour moi : Souhila fait danser la France. Dans le contexte actuel, elle me paraît essentielle. » a précisé le cinéaste.

 Younès Boucif est parfait dans le rôle de cet homme partagé dans sa double identité, dans sa double culture. Quant à Hiam Abbass, elle fait ici une prestation extraordinaire dans le rôle de cette femme libre, qui va peu à peu aider Mehdi à aller de l’avant et sortir de la prison qu’il s’est construite.

La petite cuisine de Mehdi, un film concocté avec soin, parsemé de couleurs, d’odeurs, de rires et de musiques, qu’on partage comme un délicieux repas. Un conseil : n’y allez pas le ventre vide !

Annie GAVA

Le Film sort en salles le 10 Décembre

Lire ICI l’interview d’Amine Adjina

C’est Le Grand Bazar au Dock des Suds

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© X-DR

Se revendiquant comme une célébration des talents issus des cultures urbaines marseillaises, toutes formes, tous domaines et tous styles mélangés, Le Grand Bazar s’installe du 12 au 14 décembre dans l’ancien Dock des Suds, désormais occupé par l’école d’informatique La Plateforme. Un rendez-vous pluridisciplinaire conçu par le collectif Twerkistan autour de valeurs partagées avec La Plateforme : « mise en lumière des émergences, transmission et innovation, célébration de l’inclusivité et de la diversité ».

Sport, danse, mode, ateliers

Au cœur du festival, le marché de créateurs va réunir plus de 50 stands dédiés à la création sous toutes ses formes : vêtements, bijoux et accessoires, tatouage, nail art et strass dentaires, jeux de société, épicerie, art, associations sociales, humanitaires et solidaires…

Un marché ponctué de temps forts : sportifs, avec des tournois de foot et de basket, ouvert à tous·tes (le 13 de 14h à 19h, le 14 de 16h à 19h). Danse, avec la battle all styles : hip-hop, waacking, afro, dancehall, break, house, electro, heels, contemporain…(le 12 de 19h à 22h). Et mode, avec le Fashion Show du Studio Lausié, école de mode marseillaise engagée et durable (le 12 de 19h à 22h).

Quant aux ateliers numériques (gratuits) organisés par La Plateforme, destinés aux jeunes de 10 à 18 ans, il s’agira, parmi d’autres propositions, de créer son instrument cyborg, son mini-jeu Scratch, ou encore de trouver le hacker dans un Escape Game Code Rouge (le 13 de 14h à 18h, le 14 de 12h30 à 17h30, inscriptions directement sur place).

Esprit Club

Le Grand Bazar va se transformer en club pour deux soirées : celle de vendredi aura une ambiance Street Flow, en étant dédiée aux « musiques urbaines dans leur hybridité contemporaine », mais fidèles aux racines hip-hop avec Neptune, FourbyFour, Habba Babba, DJ Lina, Pakcjeen. Celle de samedi sera une soirée Ritmo Perreo : une plongée dans les sonorités latines des plus festives avec latino-reggaeton, baile funk, reggaeton, global beats… Aux manettes : Orfigyal, Kermittta, Klarita, Shefox, Wandawitt.

MARC VOIRY

Le Grand Bazar

Du 12 au 14 décembre

La Plateforme (Dock des Suds), Marseille

Esprit de Kant, es-tu là ?

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© Ville de Marseille

La 5e édition des Rencontres de l’éducation populaire, organisées par la Ville de Marseille, ont eu lieu du 3 au 6 décembre aux Archives municipales, Espace Bargemont, et surtout à la Friche Belle de Mai. C’est sur ce dernier site qu’un atelier, animé par Sam Khebizi, directeur des Têtes de l’art, rassemblait professionnels et curieux au chevet de l’esprit critique. Un vieux concept, qui tour à tour s’efface ou ressurgit, depuis Aristote jusqu’aux Lumières, sans jamais proprement disparaître, et se retrouve de nos jours à nouveau singulièrement affaibli. Noyé par des vagues de désinformation, des flots d’inepties numériques et une anxiété diffuse qui elle, au contraire, ne cesse de se répandre.

D’où l’objectif de cet atelier Renforcement de l’esprit critique – stratégies et synergies : rassembler des praticiens de l’Éducation aux médias et à l’information, des intervenants du champ social, associatif, des bibliothécaires, des chercheurs, ayant la volonté de le stimuler dans leurs actions au quotidien.

Coopérer par gros temps

« Nous avons en commun cette question de l’esprit critique, outil central du fait démocratique, déclarait en préambule Sam Khebizi. Comment faire ensemble un peu mieux que ce que l’on fait seuls, même si ce qu’on fait seuls, cela compte déjà ? » En dialoguant, pardi. En créant des synergies. Pas facile, tant converger est complexe, prend du temps, de l’énergie, des heures de réunion, dans des agendas déjà chargés. Alors que les services publics, comme les acteurs de l’éducation populaire et de l’économie sociale et solidaire, font face à une précarisation croissante, et que la « tension entre notre volonté de coopérer et le contexte ultra-compétitif s’aggrave ».

Répartis en groupes, une cinquantaine de participants ont planché sur les perspectives de mobilisation collective, impliquant un maximum la population marseillaise. En ressortait la nécessité de partir du quotidien des habitants, et de multiplier les espaces de proximité, de rencontre, d’initiative citoyenne. Bibliothèques, musées, fermes pédagogiques, espaces verts, places publiques… Les élections municipales approchant, l’appel était clair à une feuille de route politique priorisant la mise à disposition de moyens techniques et d’espaces mutualisables, où l’esprit critique ait une chance de reprendre vigueur.

GAËLLE CLOAREC

L'atelier Renforcement de l'esprit critique a eu lieu le 5 décembre au LaboFriche de la Friche la Belle de Mai, Marseille.

Amine Adjina parle de La Cuisine de Mehdi, son premier film

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Amine Adjina (C) Annie Gava

La genèse du film

L’idée de porter un projet artistique ne m’était pas étrangère et c’est par le cinéma que je suis arrivé au théâtre, par le jeu puisque je voulais être acteur. Cette idée m’a toujours habité. Je voulais évoquer ma double culture, mon rapport avec l’Algérie, avec ma famille. Le fait, comme le personnage principal, de compartimenter le monde, la vie professionnelle et la famille. Je voulais travailler cet aspect-là et le rapport à la cuisine, un univers qui m’est proche. J’ai travaillé dans des restaurants, mon père a tenu des cafés et le père de mon meilleur ami qui a inspiré le personnage de Bernard, joué par Gustave Kervern a tenu des bistrots pendant longtemps. La culture des cafés m’habite. Il y a les ingrédients intimes proches. La fiction est arrivée avec le personnage de la fausse mère qui permet de s’interroger sur nos vies. C’est un film à petit budget qui a été facile à produire. J’ai eu de la chance !

Un film très écrit

L’écriture est une partition ; Le film est très écrit ; j’écris pour des acteurs, des personnages qui doivent prendre vie. C’est le cœur de mon travail y compris au théâtre. Après les répétitions, avant le tournage, on a réajusté parfois mais les acteurs jouent la partition. Les dialogues sont importants. J’ai l’impression que parfois on oppose théâtre et cinéma ; pour moi, il y a quelque chose de commun. Les cinéastes qui m’inspirent, comme Pasolini qui m’a chamboulé à 17 ans, Fassbinder, sur la question sociale et l’esthétique, Bergman, ont toujours eu la volonté de faire un cinéma d’auteur. J’ai le souci de la conduite du récit, du rythme. Ici, un personnage qui est coincé : la mécanique se referme sur lui. Le cinéma iranien me plait aussi car c’est un cinéma qui parle de dilemmes qui amènent la conduite du récit. Dans le film, il y a des dilemmes auxquels on n’apporte pas toujours de réponse définitive.

La scène du train

Les mains dansent, puis on découvre qu’on est dans un train. A-t-on les moyens de tourner cette scène ? me suis-je demandé. C’est une scène importante car cette femme qui agit sur tous ces gens est une métaphore : elle fait danser la France, comme un pied de nez dans cette époque bien coincée. On a peu d’espace dans cet intercité Lyon -Nantes et on avait trois heures pour tout boucler. On a donc fait plein de répétitions avant. Je voulais des choses très colorées. On a répété avec une chorégraphe qui pratique la danse du ventre. Je voulais vraiment qu’il y ait l’idée que Souhila leur apprend la danse. Elle montre à Léa avec un gros plan, suit un autre gros plan sur deux autres femmes, encore un gros plan puis le plan large sur tous les passagers  où l’on découvre que tout le monde est en train de danser avant de rentrer dans un truc plus organique comme si on était embarqué avec elle. C’est toujours elle qui guide. C’est important en termes de mise en scène ; c’est Souhila qui guide le mouvement de la caméra, qui impose son rythme.

Les acteurs et les actrices

Quand j’ai écrit, je n’ai pas écrit pour eux. C’est à l’atelier de la FEMIS que j’ai développé la première version du scenario. On y va pas à pas pour un premier film, étape par étape !  Younès Boucif, je l’ai trouvé par un casting. Je cherchais quelqu’un pour qui on éprouve une empathie immédiate. Hiam Abbass, je n’y ai pas pensé tout de suite. C’est quand j’ai vu le documentaire de sa fille, Bye bye Tiberiade, un très beau film que je me suis dit que c’était elle; je lui ai proposé le rôle de Souhila, elle a tout de suite accepté et elle a adoré…C’est une très belle rencontre ; on a présenté le film ensemble à Rome. C’est une véritable leçon d’artiste ; il y a une profondeur dans le rôle, de l’exubérance et du baroque. Il n’y avait qu’elle pour jouer cela. Quant à Malika Zerrouki, qui incarne la mère de Mehdi, c’est une actrice non-professionnelle qu’on avait déjà vue dans quelques films dont Sages femmes de Léa Fehner (https://journalzebuline.fr/le-coeur-battant-de-la-maternite/) ; elle peut facilement passer du rire aux larmes. Clara Bretheau qui incarne Léa, je l’avais trouvée formidable dans Les Amandiers de Valérie Bruni-Tedeschi. Je voulais qu’elle apporte sa fougue, son plaisir. C’est elle qui confronte Mehdi à son énième mensonge ; elle commence à douter. Elle va rencontrer cette « fausse » mère; elle est un peu comme nous ; elle découvre un monde et réalise que quelque chose ne va pas.

Les choix de mise en scène

Je voulais un film chaud. Avec mon directeur de la photo, Sébastien Goepfert, on a regardé des films d’Almodovar, des comédies italiennes. Pour moi, les lieux sont des personnages. Ils ont une identité très forte. On a beaucoup dialogué sur les couleurs. Il fallait une cohérence pour la palette graphique. Dans tous les détails. Quand on travaillait un cadre, on se disait par exemple : on a les cheveux rouges de la comédienne qui  plie des serviettes marron comme dans un tableau et on est pris dans une sorte d’émotion. Pour les plats, les gens doivent avoir faim ! Avoir envie de goûter. Comment filmer la nourriture ? On a fait un vrai travail, faisant appel à un chef cuisinier à Lyon où on a tourné, pour avoir de vrais plats. Il fallait que ça sonne vrai. Il faut que ce qu’on filme ait une vraie valeur. Et on a bien mangé pendant tout le tournage !!!

La musique

Il y a la musique composée par le grand Amine Bouhafa qui traverse tout le film. On ne voulait pas une musique de comédie. Tout ce que le personnage de Mehdi n’arrivait pas à dire devait s’exprimer par cette musique. Une musique qui n’illustre pas. Une musique narrative. Il y a aussi de la musique populaire algérienne. Dans le bar de Souhila, on entend Cheb Hasni, qui était oranais et a été assassiné en 1994, à vingt-six ans, pendant la décennie noire en Algérie. On a aussi des morceaux de la nouvelle génération du raï, comme Cheb Bello et Chebba Chinou ainsi que le rappeur algérien Tif. Toutes les musiques dialoguent avec la question algérienne jusqu’au morceau final qu’on a fait pour le film et qui réunit dans ce duo l’arabe et le français.

Propos recueillis lors du 47e Cinemed à Montpellier par Annie Gava

Lire ICI la critique du film