lundi 18 mai 2026
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Le Ramadan, un phénomène social total

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Akram Belkaïd © X-DR

Akram Belkaïd présentait son nouveau livre le 6 mars à la librairie marseillaise L’Île aux mots, autour d’un apéro iftar, au coucher du soleil. A Marseille, habituellement, on ne fait pas de ramdam autour du ramadan, dont le début était concomitant cette année avec le carême chrétien. À Noailles, il donne à voir ses étals sucrés et révèle les odeurs de menthe et de coriandre dans les rues. À l’heure de l’iftar, les rues se vident progressivement ,pour se réanimer quelques temps après…

Journaliste à l’Orient XXI et rédacteur en chef du Monde diplomatique, Akram Belkaïd est l’un des observateurs les plus fins du monde arabe et de ses diasporas : ces Chroniques du ramadan rassemblent des textes courts écrits au fil des années, fragments de mémoire, réflexions sociales, récits d’iftar et scènes du quotidien. Et leur lecture prenait une saveur particulière à cette heure, en ce lieu, en ce mois….

Au carrefour des vécus

Pour l’auteur, le ramadan est un phénomène social total, qui mobilise simultanément tous les aspects d’une société, sans qu’on puisse les disséquer isolément. Un moment où se croisent foi, consommation, solidarités et paradoxes. 

Car derrière l’apparente uniformité du rite, il y a la diversité des vécus, ceux du chibani isolé, de la mère en surcharge mentale, du cadre pressé ou de l’étudiant précaire….

On jeûne à Alger comme à Paris, à Casablanca comme à Marseille, sous des lumières différentes mais dans une même quête spirituelle. Évidemment, de l’extérieur, on voit surtout les tables bien garnies et pantagruéliques, et les restrictions diurnes. Mais la réalité culturelle, partagée est bien plus complexe, et se révèle dans les récits.

La meilleure Zlabia, celle de Boufarik !

Ainsi, Akram Belkaïd décrit avec tendresse les récits ordinaires  d’une cocotte-minute récalcitrante, des débats autour de la meilleure zlabia, non la tunisienne mais celle de Boufarik, à côté d’Alger, sa ville natale. Il raconte aussi, avec humour et précision, la préparation de l’iftar ou des prières surérogatoires, recommandées mais non obligatoires, du Tarawih (prières du soir après le Salat, prière rituelle).

Ses chroniques tissent une géographie du ramadan contemporain, faite d’ajustements nécessaires, de solidarité ancestrale et de pratiques culturelles contemporaines. L’auteur ne se contente pas d’observer : il interroge le sens d’un mois à la fois spirituel et profondément social, questionnant les usages jusqu’à ceux des dé-jeûneurs dans une société cosmopolite où la liberté de conscience est fondamentale. 

Un ramadan embourgeoisé

Plus concrètement, à ceux qui prédisaient un affaiblissement des rites et de la pratique religieuse, Akram Belkaïd apporte un démenti documenté. « Il gagne du terrain, affirme-t-il, en même temps qu’il évolue, qu’il change, qu’il s’adapte». On pourrait dire qu’il « s’embourgeoise », écrivaient, en 2000, l’historien François Georgeon, ou Fariba Adelkhah dans Ramadan et Politique.

Un paradoxe qui n’est qu’apparent « on jeûne pour ressentir la faim, partager l’épreuve…Mais chaque soir, l’abondance guette, au risque de déjouer tous les messages de prévention des médecins comme des appels à modération des théologiens. » 

Car derrière la convivialité des tables se cache aussi la logique d’un capitalisme mondialisé qui a su transformer l’épreuve spirituelle en marketing. Guirlandes rococo, rayons débordants de sirop de glucose et autres sodas, folklore illustré par les chameaux et palmiers…. le ramadan s’est mondialisé jusque dans nos supermarchés et nos assiettes. 

Irrationalité et gravité

Autre paradoxe, les Chroniques du Ramadan interrogent le lien entre spiritualité et rationalité. Ainsi, la fluctuation du calendrier religieux génère un espace de débat : pourquoi persister à guetter la lune à l’œil nu à l’heure des calculs astronomiques ? Pour Belkaïd, cette persistance de la tradition dans la modernité reste une part essentielle de la poésie du rite. 

À travers sa plume, le ramadan devient ainsi le miroir des mutations d’un islam diasporique, qui reflète les tensions sociales et des élans de générosité qui se réinventent chaque soir au moment de rompre le jeûne. 

Mais les anecdotes sur l’origine d’une recette, les débats sur les dates ou le choix d’une série n’effacent pas la gravité de la situation internationale. En préambule de son essai, Belkaïd revient sur les peuples qui meurent de faim, et rappelle que le ramadan à Gaza était dans tous les esprits cette année.Une réalité qui a bouleversé la dimension spirituelle de l’épreuve. 

De fait, entre pratique individuelle et consumérisme collectif, les communautés diasporiques peinent à faire entendre leurs voix, à constituer un contrepoids politique face au risque omniprésent d’alimenter l’islamophobie rampante. 

L’écriture d’Akram Belkaïd, à la fois pudique et incisive, redonne à ce mois de jeune une profondeur politique : celle d’un temps suspendu où la solidarité devient acte de résistance. Un livre tout en nuances, à l’image de son auteur : discret, érudit et profondément humain. 

SAMIA CHABANI

Chroniques du Ramadan

Voyage intimiste au coeur du jeûne

Akram Belkaïd

éditions Tallandier, 2026

Le polar s’invite dans les Calanques

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© X-DR

Lecture et détente ne sont pas incompatibles, loin de là. Avec Polar en Calanques, le Comité des Fêtes de La Couronne fait le pari de réunir lecteurices et auteurices de la région dans le cadre estival et atypique de la plage de la Saulce, à Martigues. Installé en bord de mer, l’événement propose de mêler littérature et rencontres, tout en faisant (re)découvrir le polar. Fort du succès de sa première édition, qui avait séduit à la fois les passionné·es et les curieux·ses, le rendez-vous réunit cette année encore une dizaine d’auteur·ices de la région. Parmi eux : Patrick Barbuscia, Florence Bremier, Cécile Carello, Cécilia Castelli, Marianne Chabadi, Gilles Del Pappas, Pierre Dharréville, Jean-Claude Di Ruocco, Peggy François, Maurice Gouiran, Gabriel Katz, Anouk Langanay, Audrey Sabardeil ou encore Pascal Thiriet. L’occasion de découvrir des univers singuliers et d’explorer la diversité de ce genre au contour mystérieux.

Le polar : un genre à part

Parfois confondu avec le roman policier, le polar se distingue par un regard davantage social et profondément politique. De Ken Follett et sa fresque Les Piliers de la Terre jusqu’à La Calanque de Gilles Del Pappas – figure emblématique du polar marseillais -, le polar couvre un large spectre et constitue un véritable outil de critique sociale. Là où le roman policier se concentre sur la résolution d’un crime, le roman noir, interroge les failles de la société. Ses dimensions socio-politiques en font un genre vivant, en mouvement constant, puisant autant dans le réel que dans l’intime. Par chance la région ne manque pas de talents dans ce genre, comme en témoignent les auteur·ices invité·es au festival.

Des auteur·ices de la région et des surprises

Cette nouvelle édition met la lumière sur plusieurs auteur·ices de la région, sélectionnés pour le prix littéraire de Polar en Calanques. La marseillaise Audrey Sabardeil viendra présenter son dernier livre Cargo Blues, un polar à l’univers à la fois sombre et méditerranéen, qui suit l’histoire d’un navigateur entre la Cité Phocéenne et la Corse. Florence Bremier proposera quant à elle, avec Les héros sont fatigants, un polar antique teinté d’humour. Pascal Thiriet viendra présenter son dernier roman Micca. Enfin, Patrick Barbuscia poursuit ses explorations de l’univers sicilien avec Le Tocar, une création remplie d’ironie.

Si certains sont en lice pour le prix littéraire, d’autres seront simplement présents pour dévoiler leurs œuvres. Des auteurices, comme Maurice Gouiran, figure du polar engagé, ou encore Cécilia Castelli, dont les romans explorent les failles familiales, seront au rendez-vous. Mais au-delà des prix, et des rencontres, le public pourra aussi assister à des tables rondes, participer à des ateliers d’écriture, à un escape game, un rallye BD et même profiter de jolis intermèdes musicaux animés par le Studio 14. Une journée qui promet d’être littéraire, conviviale et festive avec un supplément : baignade et pied dans le sable.

Carla Lorang

10 mai

Plage de la Saulce, La Couronne, Martigues

10 ans, et toujours à la page

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Oh Les Beaux Jours ! 2025 © BDVA-26

Fondé par la libraire Nadia Champesme et l’éditrice Fabienne Pavia, Oh les beaux jours ! fête ses dix ans. Et pour cet anniversaire, le festival littéraire ne se contente pas de souffler les bougies, il nous emmène au cœur de ce qui fissure, résiste, disparaît et renaît autour de six thématiques : de la « Désintégration »à la « Terra incognita », en passant « Par le corps » les « Contes et légendes modernes », « l’Histoire en nous » et les « Vies secrètes ».

Que se passe-t-il quand les cadres cèdent, les systèmes sociaux et politiques se désintègrent ? François Bégaudeau, Guillaume Poix, Cédric Gerbehaye, Arno Bertina ou encore Clément Camar-Mercier et Loïc Hecht explorent les glissements – carcéraux, guerriers, numériques – d’un réel de plus en plus instable.

Mais la désintégration n’est jamais séparable de ce qui lui résiste et en particulier le corps : Chowra Makaremi et Laurine Roux montrent comment les émotions et les liens affectifs deviennent des formes de résistance tandis que Nathacha Appanah et Negar Haeri offrent des mots à des corps révoltés, exposés à la violence extrême. Marwan Mohammed et François Beaune rappellent que par l’éducation populaire – avec laquelle il est urgent de renouer –, d’autres chemins d’intégration sont possibles.

La littérature exhume

Cette tension entre brisure, transmission et re-création traverse aussi la façon dont circule l’Histoire en nous. De la déportation de Jorge Semprún au destin brisé de Kid Francis – jeune champion de boxe marseillais pris dans la tourmente des rafles du Vieux-Port –, des résonances contemporaines de la peste noire dont nous parle Patrick Boucheron à la révolte iranienne portée par Chowra Makaremi, c’est cette mémoire blessée qui se raconte y compris par les voix de Pierre Singaravélou, Maylis de Kerangal, Neige Sinno ou Philippe Sands. À travers Marin Fouqué et Samira Negrouche, les héritages entre la France et l’Algérie trouvent une voix. Et c’est avec ses amis musiciens que Joann Sfar donne, par le dessin, forme et visage, à un passé en tension.

La littérature a ce pouvoir singulier de faire surgir les non-dits, d’exhumer. Véronique Le Normand réhabilite Hilma af Klint, peintre pionnière de l’abstraction longtemps invisibilisée. Jakuta Alikavazovic et Christophe Boltanski sondent les parts d’ombre dans les destins familiaux. Marie Richeux interroge la persistance des absents, en écho aux voix qu’Amaury da Cunha fait surgir comme des fantômes, tandis que Mathieu Simonet tente de continuer à vivre après la disparition de son mari. Pour la soirée anniversaire, les auteurs·ices sont invité·e·s à dévoiler leurs lectures inavouables, ce moment où la littérature cesse d’être une posture pour redevenir un plaisir honteux et vivifiant.

Apprendre à se perdre

Intemporel, le mythe, lui, irrigue toujours le présent même s’il prend de nouveaux visages. Marwan Chahine, Amira Ghenim, Abdellah Taïa et Nassera Tamer composent ensemble sur scène la performance Omar Sharif, ma grand-mère et moi, récit mêlant souvenirs et figures des deux rives. Atiq Rahimi transforme l’exil en écriture qui sauve, Louise Rose, Kinga Wyrzykowska et Camille Potte déplacent les codes du conte vers des territoires féministes, Théo Casciani accède à son île intérieure guidé par la voix d’Aurore Clément, et Anthony Martine transmute le conte en expérience scénique afro-queer.

Lire, c’est aussi apprendre à se perdre : de la préhistoire arpentée par Marc Graciano et Pierre Schoentjes à la Malaisie de Tash Aw, de l’Albanie de Marie Charrel aux labyrinthes intérieurs de Benoît Coquil, la Terra incognita est un graal pour les désirs qui cherchent une terre où se dire.

Côté scène, Vincent Delerm clôturera le festival entrelaçant chansons et livres de chevet. Le cabaret queer La Bouche, Maissiat et JP Nataf promettent des soirées mémorables. Les siestes acoustiques – très appréciées –, la bande dessinée, la littérature jeunesse la poésie, les lectures musicales et le prix du barreau de Marseille, complètent ce panorama déjà totalement enthousiasmant au sein duquel dans lequel – et c’est un scoop –, Albert Camus devrait venir faire une apparition. De bien beaux-jours en perspective.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Oh les beaux jours !
Du 26 au 31 mai
Divers lieux, Marseille

LES FLEURS DU MANGUIER : deux petits Poucets dans la jungle

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Le titre pourrait être celui d’un poème parnassien, un rêve exotique. Il fait référence en réalité, à un paradis perdu à retrouver. Un manguier poussait devant la maison familiale. Quand le village rohingya a été incendié par l’armée birmane, il a survécu. Un arbre devenu mythique pour Somira, 9 ans et Shafi, 4 ans qui vivent dans un camp de réfugiés au Bangladesh. La grande sœur et le petit frère (dans le film et dans la vie) jouent à cache-cache, à 123 Soleil, rieurs malgré la précarité de leur existence. Somira protège son cadet. Ils n’ont plus ni père ni mère. Leur tante les entraîne dans un périlleux voyage pour rejoindre à quelque 3000 km de là, une Malaisie réputée plus douce avec les Rohingyas musulmans, et où les attend leur oncle. Fuite nocturne du camp en petit groupe, embarquement dans un chalut -d’abord cachés dans les cales puis entassés sur le pont, exposés au soleil, à la pluie, méprisés, maltraités, affamés, assoiffés. A l’écran, les jours s’affichent : 14,16… Un voyage interminable, un débarquement précipité sur les rives thaïlandaises, les garde-côtes, les tirs, la fuite, la capture par des passeurs qui mettent les migrants dans des cages de bambous pour les rançonner, la fuite encore et encore, et toujours la peur, la faim.

Le Tombeau des Rohingyas

A chaque étape, la perte de ceux qui sont arrêtés par la police, emprisonnés ou tués. A chaque étape, les espoirs d’une vie meilleure qui s’écroulent. Au jour 28, il ne restera que Shafi, perdu dans une grande ville, sous un manguier qui s’échappe du bitume pour frôler les étoiles, et notre gorge qui se serre bien vainement.

D’autres films récents comme Moi Capitaine de Matteo Garrone ont suivi l’odyssée des Migrants africains. Le nettoyage ethnique des Rohingyas par les Birmans, leur exil semé de tous les dangers, leur condition de réfugiés apatrides parqués au Bangladesh, en Thaïlande, pourchassés, et arrêtés même en Malaisie, restent bien peu connus en Europe. Le cinéma-vérité du réalisateur japonais de facture presque documentaire, premier film tourné entièrement en langue rohingya et réalisé avec plus de 200 personnes issues de cette communauté, répare cette omission. Sa caméra mobile se place à hauteur d’enfants. Sans pathos, avec la force d’un lyrisme profond. Le chef op Yoshio Kitagawa creuse la noirceur des extérieurs nuits et on pense parfois pour la relation frère-sœur, merveilleusement mise en scène ici, au déchirant Tombeau des Lucioles d’Isao Takahata.

Le film est dédié à tous ceux qui vivent par l’avenir et tous ceux qui ont perdu la vie durant leur périple.

ELISE PADOVANI

Les Fleurs du Manguier de Akio Fujimoto

En salle le 22 avril

@Arizona Films

Lilia en six chapitres

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a-voix-basse-c°-memento-films.

Un aéroport, une voiture et deux jeunes femmes, la brune Lilia (Eya Bouteraa) et la blonde Alice (Marion Barbeau). Lilia, ingénieure qui vit à Paris, revient à Sousse, en Tunisie, pour les funérailles de son oncle, Daly. Mais dans son pays natal et dans sa famille, impossible de présenter sa compagne qui va séjourner à l’hôtel. 6 chapitres pour 6 jours. Dans la maison de famille- celle de la maison originelle de la grand-mère de la cinéaste- on prépare l’enterrement de Daly, retrouvé mort dans la rue, à moitie dénudé.  Au fil des étapes des rite funéraires, véritables tableaux vivants, des questions se posent et Lilia veut connaitre la vérité d’autant plus que des officiers de police viennent poser des questions. Commence alors pour Lilia une enquête familiale : que s’est-il passé ? Qui était Daly ? Mais aussi une quête intime ; ressurgissent souvenirs, non –dits, mensonges.  Et quand Alice s’invite à un repas, Lilia doit faire face à ce qu’elle cache. Et ce n’est pas facile. Néfissa (Salma Baccar) la grand-mère dicte sa loi et Wahida (Hiam Abbass) qui aurait pu avoir le Prix d’interprétation), sa mère, médecin, chef de service, ne peut accepter l’homosexualité de sa fille. La scène d’explication entre elles est un des moments les plus forts du film : « Alice me rend heureuse ! C’est juste l’amour ! -Cela aurait été plus simple que tu ne le sois pas ! »lui répond sa mère, la chassant de la chambre.

Caméra de l’intime

 La caméra du chef opérateur, Sébastien Goepfert cadre au plus près les visages, saisissant leur souffrance. Une caméra toujours dans la retenue qui saisit les gestes ; une main qui frôle, une caresse échangée. Une caméra qui capte les ombres de la maison, puis peu à peu sa lumière. Une caméra qui filme les photos du mariage imposé à Daly comme le film culte de la cinéaste, la Jetée de Chris Marker. Une mise en scène tout en retenue.C

Leyla Bouzid dont on avait apprécié les films précédents, À peine j’ouvre les yeux (2015) et Une histoire d’amour et de désir (2021) confirme son talent pour les récits d’émancipation, de combat pour la liberté et pour le choix de ses actrices, toutes excellentes.

Un film à voir pour se souvenir que dans bon nombre de pays, il n’est pas permis de désirer et d’aimer qui on veut.

Annie Gava

A voix basse sort en salles le 22 avril 2026

En route…

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Notes sur un retour en Syrie,

Un an après la chute de Bachar al-Assad, le 8 décembre 2024, plus d’un million de Syriens qui avaient fui à l’étranger sont rentrés dans leur pays. C’est dès février 2025 que  Mohamad Al Rashi, comédien et musicien  et sa compagne, Mariam Rehayel, libanaise, tous deux réfugiés à Marseille depuis 2014 , décident de retourner en Syrie en compagnie de leurs amis Catherine  Estrade  et Vincent Commaret – qui  forment depuis longtemps le duo Catherine Vincent . C’est en effet à Damas qu’ils ont commencé à faire de la musique ensemble et qu’ils ont connu Mohamad. Très vite le voyage s’est organisé « Quand nous avons pris la décision d’y aller très vite, je me suis dit que j’allais filmer. J’aime filmer même si cette pratique est irrégulière, précise Vincent qui est aussi monteur et a collaboré avec Ghassan Salhab, Robert Guédiguian et Paul Vecchiali.

Tourné entre le 21 février et le 5 mars, le documentaire, Notes sur un retour en Syrie, nous donne à voir les premières sensations et impressions dans ce pays fatigué. En route ! On déguste le premier petit déjeuner à la maison, on s’attarde sur le balcon d’où l’on découvre les traces des  roquettes, et l’on évoque les crimes du régime de Bachar al-Assad. Tout à la joie des retrouvailles avec les proches et les amis, on fête l’anniversaire de Mariam qui affirme vouloir revenir. Et surtout on parcourt la ville : longs travellings en voiture qui nous font voir, avec leurs yeux, une ville qui a souffert et en garde de profondes blessures. Immeubles éventrés, chaussées qui n’en sont plus. Quand on arrive au camp de réfugiés de Yarmouk, le premier qu’ils visitent,  les paroles de la chanson« mon cœur s’est serré, j’ai cessé de respirer » traduisent le poids du chagrin. Soudain, comme un espoir de renaissance, du vert entre les amas de pierre, des plants de menthe, de poireaux. « C’est difficile de filmer les destructions, avoue Vincent. Pas de couleurs. Tout est gris, sans vie. » Et quand ils arrivent dans les quartiers de Gaboun et de Jobar qui avaient  subi une attaque chimique,  on est comme Mariam sous le choc. Quartiers fantômes qu’on parcourt dans le silence et la blancheur de la mort.

Pourtant à Damas, on est tellement soulagé d’avoir réussi à chasser Bachar, de pouvoir parler, manifester. « Les premiers jours en Syrie nous étions ahuris, c’était surréaliste. Être rentrés, être bien accueillis, ne pas avoir peur, confie Vincent. Une chorale de jeunes femmes, la chorale Gardenia, qui a répété clandestinement durant des années, chante pour la première fois à l’Opéra de Damas  sa soif de liberté. Mohamad pense qu’i faut un dialogue sincère, croit à une réconciliation nationale.. On aurait envie de le croire aussi et on pense en parcourant ces Notes sur un retour en Syrie, dédiées  «  à toutes celles et ceux qui ont cru à la Révolution syrienne » à tous ceux et celles qui fuient leurs pays bombardés et qui ne pourront peut être pas y retourner.

Annie Gava

Notes sur un retour en Syrie sera projeté le 30 avril à la Librairie  Zoème à 19h et sera suivi d’un échange avec les cinéastes

Caravane, la liberté en Italie

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Caravane (C)Les Alchimistes

La mer, reflets de la lumière du soleil, des vagues. Une voix qui murmure : « Ne t’inquiète pas ! Ça va être très bien, David. Tu vas voir la mer, le sable, des mouettes ! »  Des mains entrelacées. Ce sont celles d’une mère et de  son fils,  Ester et David, un adolescent trisomique et autiste. Ils sont en Italie, invités par une amie dans la grande maison où elle vit avec son mari et leurs deux enfants.  . Mais quand David a saccagé leur salon, effrayant les deux fillettes, Ester et son fils doivent aller dormir dans le camping car du couple. Ayant surpris une conversation lui révélant que ses amis ont pitié d’elle et ne savent comment l’aider, elle décide de partir avec le camping car vers le Sud. Moments de complicité heureuse, dans la caravane, douche céleste dos à dos, courses au super marché, rythmées par la chanson de Dusty Springfield, I only be with you. La rencontre avec une jeune femme aux cheveux roses va tout changer. En panne  de voiture, laissant ses deux copains elle demande à Ester de l’embarquer. C’est Zuza, tchèque comme elle, libre et pleine de vie. .

Être au monde

Commence alors pour ce trio, un road movie, sur les routes italiennes du nord au sud, vers la Calabre. Road movie intime aussi pour Ester qui semble s’alléger un peu de son poids de mère ; Zuza lui offre une sorte de respiration, par ce qu’elle est, une nomade, qui ne porte aucun jugement, qui accepte David comme il est. Voglio l’estate chante Daniele Benati.  Ensemble, ils dansent, se baignent s’installent sur une plage privée, cueille des raisins qu’ils dégustent allongés sur la plage. C’est cette liberté que filme Zuzana Kirchnerova. Peu de mots, des gestes, des regards. David ne parle pas, il touche, frôle. Ses mains sont souvent filmées en gros plan, caressant la peau de sa mère, les cheveux de Zuza. La cinéaste nous offre un  film très sensuel, tactile, à l’image de ce  jeune adolescent, pas comme les autres, qui découvre  son corps, celui des autres,  l’amour. Elle nous fait partager les moments où Ester retrouve le désir, oubliant un instant son fils, ses crises de colère ou d’angoisse.  C’est à travers les sons, la lumière, les mouvements que David perçoit le monde ; les directrices de la photo, Simona Weisslechner et Denisa Buranová ont réussi à nous le rendre perceptible par les reflets, les lens flare, les images floues, les gros plans sur les yeux, sur la peau, sur les mains qui caressent, qui consolent, qui tiennent un outil, qui découvrent le monde.

Aňa Geislerovà incarne avec subtilité cette mère courage et Juliana Brutovská avec énergie et conviction cette femme qui vit dans l’instant. Pour jouer David,  David Vodstrcil, que  Zuzana Kirchnerova a choisi après avoir vu 150 garçons, venant de République Tchèque et de Slovaquie. «  Dès le début, nous savions que nous voulions trouver un garçon qui soit mentalement handicapé. Je ne voulais absolument pas que quelqu’un fasse semblant d’avoir un handicap mental, car pour moi ce serait un tout autre film. »

Dédié à David et Vaclav, Caravane est un film qui laisse des traces.  Un film inspiré à la cinéaste par sa propre histoire « J’ai un enfant handicapé, et c’est à partir de cette expérience que tout s’est forgé. Je voulais montrer ce que signifie  être au monde différemment »

C’est réussi ! « Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers, Picoté par les blés, fouler l’herbe menue   Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds. Je laisserai le vent baigner ma tête nue » écrivait Rimbaud

Annie Gava

Caravane en salles le 22 avril

Numéro Zéro #9 : le festival aux semelles de vent

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Du 28 avril au 3 mai, Numéro zéro revient à Forcalquier et Pierrerue. Pour la neuvième fois depuis 2018. En toute logique, ce devrait donc être, un Numéro 9. Mais le premier nom provisoire du festival avec sa rime en O, est resté. Comme pour signifier un élan originel toujours renouvelé. Dans la salle du Bourguet, dans l’Espace Bonne Fontaine, à la Citadelle, au restaurant Cocotte, à la ferme Les Charentais, dehors et dedans, l’édition proposera des expériences partagées d’écoutes radiophoniques, d’ateliers artistiques, et de cinéma.

Un programme conçu comme un itinéraire qui invite le chaland sur les chemins de transhumance avec Etienne Rouzis (La Montée, lecture électroacoustique). En pays forcalquiéren avec Mélanie Métier pour écouter le vent dans une création radiophonique : Les Trembles. Ou encore, après avoir participé à son atelier de fabrication d’un orgue éolien, toujours à sa suite, sur la montagne de Lure.

Pas de compétition, pas de thématique, pas de course à l’exclusivité mais une sélection de longs et moyens métrages récents, accompagnés par leurs réalisateurs-trices.

Ainsi La Vie après Siham de Namir Abdel Messeeh, récit d’amour et de transmission à ne pas rater https://journalzebuline.fr/acidla-vie-apres-siham-une-histoire-damour/.

Mater Insula de Fatima Bianchi qui donne voix, dans une prison à ciel ouvert, à cinq mères pour lesquelles la maternité n’a pas été synonyme d’épanouissement. Queer me d’Irene Bailo Carraminana qui nous entraîne dans un squat toulousain occupé par des queers radicaux. On pourra rencontrer la cheffe opératrice son Christine Dancausse qui a travaillé sur ces deux derniers films.

Pour un peu de chaleur humaine, on pourra vivre les matins montréalais dans des restaurants aux allures de refuge grâce à La journée qui s’en vient est flambant neuve de Jean-Baptiste Mees https://journalzebuline.fr/jean-baptiste-mees-oeufs-bacon-et-tout-le-reste/

A noter, deux œuvres de répertoire : Harlan County USA, le documentaire Barbara Kopple sorti en 1976 sur la longue grève des Mineurs de charbon du comté d’Harlan (Kentucky), projeté le 1er mai. Et Les Paumés de la mendicité (1994) d’Artur Aristakisian, ode aux exclus, « allégorie mystique et visionnaire… à l’usage du monde »

ELISE PADOVANI

Programme complet sur le site du Festival : https://festivalnumerozero.com/a-propos/le-festival/

Affection, affection : au-delà des apparences

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Affection, affection (C) Ufo distribution

Si vous aimez le jeu de l’oie, le dernier film du duo Maxime Matray et Alexia  Walther est fait pour vous. ! Dès le titre, double, Affection, affection, on peut se poser la question ; sentiment et/ou maladie ? Et bien d’autres questions dans ce film espiègle où des gens disparaissent et réapparaissent, où des événements se répètent…

 C’est la morte saison dans une petite ville de la Côte d’Azur. Géraldine, qui doit son prénom à Fitzgerald, travaille pour la mairie au service des parcs et jardins Son compagnon, Jérôme (Christophe Paou),  le maire, est angoissé : il subit des pressions par rapport à un projet de marina. Sur le mur en face de sa villa,  l’inscription : « This is the way the world ends » l’inquiète beaucoup.  Il prépare l’anniversaire de sa fille  Kenza, qui… disparait. Alors que réapparait Rita  (Nathalie Richard) , la mère de Géraldine qu’elle n’a pas vue depuis…17 ans. Partie en Thaïlande, elle débarque sans prévenir avec en cadeau, une écharpe, bleue  thai   et un ami retrouvé (Marc Susini) Un petit chien blanc a lui aussi disparu ! Géraldine, décontenancée, déambule dans la cille, de la maison au port, dans la campagne environnante. Elle questionne des gens qu’elle connait comme son ami policier, Sammy,  encore amoureux de  Nadia, amie d’enfance de Géraldine, qui préfère faire la fête avec un des deux démineurs venus accomplir leur mission : car il y a des mines datant de la Seconde Guerre mondiale qui explosent parfois.. Quand Jérôme disparait à son tour, Géraldine intensifie ses recherches. Rencontrant tour à tour, de jeunes lycéennes, copines de Kenza. Les propos qu’elles tiennent ne l’éclairent pas vraiment : elles parlent de spiritisme,  de serment de feu, de cold cases : la mort par noyade de la mère de Kenza, Kali , il y a quelques années ;n’est peut être pas un accident. Et que signifie l’inscription trouvée sur une feuille de figuier de barbarie. « Kenza et Elliott ». Ce serait une allusion au recueil de poèmes de  T.S. Eliot, Les Hommes creux, suggère la prof de français de Kenza, qu’un marin offre à des jeunes filles pour les séduire. C’est Agathe Bonitzer qui incarne avec  nuances et justesse Géraldine, une enquêtrice pas comme les autres, qui essaie de démêler cette singulière et ténébreuse affaire de famille, où dit –on, il y a des signes qui ne trompent pas, où il faut accepter le monde au-delà des apparences car « c’est ainsi que finit le monde ! »

Affection, affection en salles le 15 avril

Annie Gava

© Ufo distribution

Vous reprendrez bien une Bourbon ? 

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Il était une fois une princesse blonde de 22 ans qui rêvait de se marier en la basilique Saint-Denis avec un futur chef d’État français. Juste au-dessus des tombes de ses ancêtres au sang bleu, les rois morts de Saint-Denis. 

Las, le futur époux et chef d’État n’est qu’un manant anabaptiste au nom italien et au prénom à consonance hébraïque qui s’embourbe un peu dans le Jourdain. Mais sa naissance roturière en Seine-Saint-Denis ne disqualifie pas ce chevalier si blanc et bien photoshopé, pas comme cet édile noir qui a ravi la sépulture des Bourbons aux Dionysiens de souche.

D’ailleurs, cette mésalliance avec un jeune homme sans sang bleu ni baptême n’est pas, pour la princesse, un inutile sacrifice : seul ce chef du parti national peut ramener les Bourbon sur le trône de France, pour humilier enfin ces mécréants révolutionnaires qui ont décapité le bon Louis, mettant fin à la si mirifique histoire du Royaume François. 

Heureusement pour la gloire du Royaume et sa possible résurgence, princes charmants et princesses blondes aux longs cheveux lissés persistent dans les contes de nos enfances, les dessins animées et produits dérivés Disney, la presse people et Bolloré, et la frénésie de la communication TikTok.

Monarchisme et extrême-droite

Est-elle vraiment décapitée, d’ailleurs, cette France des rois ? À force de financer des parcs à thèmes contre-révolutionnaires, de confondre restauration du patrimoine avec opération Stéphane Bern pour touristifier églises et châteaux décatis, à force de chanter les louanges des familles royales du Rocher ou d’Albion, pourtant peu admirables, la République française cultive en douce la nostalgie de la France aristocratique. Celle-là même qui savait si bien trafiquer les esclaves, exploiter les serfs et cuisser les servantes, mépriser le travail et affamer le peuple. Celle-là même qui est historiquement liée à l’ultra-droite nationaliste et collaborationniste. Celle-là même qui nie une valeur fondamentale de notre constitution républicaine, l’égalité de droit des citoyens.

Mais fi, que d’inutiles réserves ! Puisque la République française rend sans hésiter un hommage national à un facho patenté, pourquoi ne pas remonter sur le trône grâce à cette extrême droite certes roturière, mais si galamment prête à servir l’importance du sang, de la fortune et des valeurs héritées ? Allons-y, plus personne ne conteste les conséquences économiques du luxe dispendieux des familles royales et de leurs affidés. L’enclave monégasque et la monarchie anglaise sont glorifiées à longueur de séries populaires, de magazines people et de post consternants d’influenceuses, qui placent des produits de luxe auprès de jeunes consommatrices prisonnières de la mode et soumises aux it-girls. Pourquoi se gêner ? 

Luxe nauséabond

Car la prétendue Princesse Maria Carolina de Bourbon des Deux-Siciles, dont la légitimité d’héritière du trône français est contestée par la famille royale d’Espagne, est en revanche, incontestablement, une influenceuse TikTok qui place des produits de luxe auprès de ses fans roturières. Ses parents reçoivent la « jet set » (dont Jeffrey Epstein, Woody Allen et Caroline Lang) dans leur appartement de la rue Montaigne. Ils lui ont attribué le titre « de courtoisie » de comtesse de Calabre et de Palerme (palabres et balivernes ?). Et ont même « aboli » la loi salique en 2016 pour elle ! Elle milite d’ailleurs sur ses réseaux pour la mémoire des Reines, « ces oubliées de l’histoire » auxquelles elle veut enfin « rendre justice ». 

Quant à sa fortune, elle vient de l’héritage de Camilio Crociani, son grand-père maternel vendeur d’armes, officier de Mussolini, collaborateur amnistié après la guerre, qui a fui au Mexique en 1976 après que la justice italienne a émis un mandat d’arrêt contre lui, suite aux pots-de-vin versés au gouvernement pour remporter des marchés militaires (affaire Lockheed). 

Mais l’argent de l’aristocratie semble avoir moins d’odeur que celui de la bourbe, et la princesse peut sans complexe se pavaner en jet ski à Dubaï et étudier le luxe à Monaco sans que personne ne trouve cela scandaleux et indécent.

Les crapauds de l’histoire

Heureusement, si dans les contes les crapauds se changent en princes charmants, les vieux autocrates de ce monde commencent à accumuler quelques revers. Pas sûr que les selfies de Marie Caroline avec Trump soient aujourd’hui une bonne publicité pour le petit prince brun du Rassemblement national. Le revers d’Orbán en Hongrie, le non au référendum de Meloni, les revers électoraux de Trump qui s’accumulent, semblent amorcer un recul possible de l’internationale d’extrême droite. Les masques tombent, et Princes et Princesses montrent enfin leurs vrais visages de batraciens.

AGNÈS FRESCHEL


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