lundi 18 mai 2026
No menu items!
cliquez sur l'image pour faire un donspot_img
Accueil Blog Page 14

Dessine moi l’Italie

0
Guido Crepax. Valentina – Pietro Giacomo Rogeri, 1972, Inchiostro di china su cartoncino Schoeller, 36,5 x 51 cm; © Archivio Crepax

Le dessin n’est pas seulement réservé aux artistes plasticiens. Qui connaissait ceux du réalisateur Federico Fellini ? Ou de Pier Paolo Pasolini ? Cette année, le Festival du Dessin d’Arles met à l’honneur des dessinateurs italiens méconnus du grand public, ou dont les talents graphiques restent inexplorés. La sélection, réalisée par Frédéric Pajak, dessinateur et cofondateur de l’événement avec Vera Michalksi en 2023, offre du 18 avril au 17 mai quarante expositions à travers les lieux emblatiques d’Arles. Et prouve, une fois encore, que le dessin est une langue universelle, qui sait traverser le temps et les pratiques. 

L’exposition VIVA L’ITALIA, visible au Museon Arlaten, est née grâce à la collection Ramo. Une collection caractérisée par son intérêt pour le dessin, sous toutes ses formes. Des œuvres de maîtres du XVIIe siècle aux bandes-dessinées de Guido Crepax, en passant par le futurisme avec Umberto Boccioni, cette exposition retrace l’héritage de l’Italie. Un héritage lexical également, puisque dessiner vient de l’italien designo, la représentation graphique. 

On retrouvera aussi une sélection d’artistes contemporains italiens, comme Chiara Gaggiotti et ses gravures toute en finesse, ou internationaux, comme Rosa Maria Unda Souki et ses intérieurs colorés. 

La jeunesse crayonne

La « jeune garde » sera mise à l’honneur dans la chapelle du Méjan. Une exposition qui accueille chaque année les futurs talents du dessin. Pour cette édition, des étudiants de l’académie des Beaux Arts de Florence et d’Athènes y seront exposés, aux côtés des talents de l’école des Arts-décoratifs de Paris. Une sélection qui se démarque tant par le choix des sujets que par les styles graphiques. 

À Croisière, on pourra admirer plusieurs expositions collectives : des œuvres naïves et colorées, une sélection plus politique, voire philosophique, avec en tête d’affiche des originaux du chanteur-fantasque Philippe Katerine. Il donnera d’ailleurs une lecture accompagné de son acolyte Philippe Eveno au Théâtre d’Arles, suivi d’un concert, le 15 mai. Pas moins fantastique, la chanteuse Catherine Ringer (des Rita Mitsouko) sera également présente sur la scène du Théâtre d’Arles, et parlera de son père, le dessinateur Sam Ringer. 

Nouveauté cette année, un plan permettra de se repérer dans la ville parmi les nombreuses expositions. Notons aussi que des cours de dessin pour tous les âges seront donnés par des artistes locaux, sur inscription, à l’espace Van Gogh. De quoi se mettre en pratique après tant d’inspirations ! 

MONA LOBERT

Festival du Dessin
Du 18 avril au 17 mai 

Divers lieux, Arles

Retrouvez nos articles Arts visuels ici

Une enfance marseillaise

0

Dans l’intimité de la salle, Ariane Ascaride ne joue pas : elle offre. Ce récit est celui d’une métamorphose, d’un corps blessé qui, par la grâce des planches, a su se réinventer une liberté. Sa silhouette évoque d’emblée le génie de la pantomime. Entre Chaplin et Pinocchio, dirigée par le chorégraphe Thierry Thieû Niang, elle déploie une gestuelle précise, presque dansée par la mémoire. Elle le confie avec une lucidité poignante : « Je suis née le pantin de mon père et, d’où qu’il soit, il tente encore de me faire danser. » Ce père lui a légué une identité chevillée au cœur : « chez nous, on est rouge ». Un rouge de fraternité ouvrière qui irrigue sa carrière et ses combats aux côtés de son mari Robert Guédiguian.

La brûlure des « jeudis »

Puis arrive l’autre ! Au milieu de ce monde « violent, morbide et enchanté », une brisure survient. Le drame des attouchements, ces « jeudis » volés, éclate dans la pudeur du texte écrit pour elle par Marie Desplechin. Elle dresse un constat glaçant : « Nous sommes deux sur dix à nous arranger avec cette histoire ». Puis, ces mots qui hantent : « Quand j’ai neuf ans, l’autre se lasse, j’ai pris perpète ». Une condamnation portée par l’enfant, alors que le coupable s’efface.

« La vie sans le théâtre, ce n’est pas la vie, c’est l’ombre de la vie. » Comment survivre ? Par la fuite vers l’imaginaire. « Sur scène je n’ai pas peur, je suis une elfe ». L’elfe, c’est l’être immatériel qui échappe à la souillure, le Peter Pan qui survole l’abîme.

Le spectacle s’achève dans une apothéose napolitaine. Au son de Volare, chanté par une femme, Ariane Ascaride ne subit plus. Elle fait chanter la salle, transformant sa « perpétuité » en un hymne à la joie. Elle prouve que même les pantins peuvent un jour toucher l’azur. Une leçon de dignité, d’amour et de talent !

DANIELLE DUFOUR VERNA

Spectacle donné du 31 mars au 11 avril au Théâtre des Bernardines, Marseille.

Retrouvez nos articles Scènes ici

Le temps des compositrices

0

Il y a seize ans, la claveciniste Claire Bodin faisait un pari audacieux : consacrer intégralement un festival aux œuvres de compositrices, toutes nationalités et époques confondues. Il s’agissait de démontrer, programme après programme, que ce répertoire existe, qu’il est vaste, et mérite une place durable dans les salles de concert. Depuis, le festival Présence Compositrices a tenu ce cap sans en dévier.

Cette édition 2026 s’ouvre le 17 avril avec un programme baroque réunissant la violoniste Sophie de Bardonnèche, le claveciniste Justin Taylor et la gambiste Salomé Gasselin autour d’Élisabeth Jacquet de La Guerre et de compositrices françaises des XVIIe et XVIIIe siècles. Le lendemain, un duo voix-piano explore le romantisme allemand, de Fanny Hensel à Alma Mahler, avant que l’opéra instrumental Ève noire, la genèse, ne mette en dialogue le violon d’Elsa Grether et les percussions d’Oumarou Bambara dans une création autour de la musique de Virginie Aster.

La musique de chambre est aussi représentée. Le trio Marie VermeulinAnne CartelDavid Louwerse trace un arc du XIXe au XXe siècle, reliant Louise Farrenc à Germaine Tailleferre en passant par Clémence de Grandval et Mel Bonis. La pianiste Nour Ayadi, construit, elle, un récital autour de Varvara Gaigerova, dont les Sketches colorés et sa Sonate répondent aux pièces de Mel Bonis et de Tatiana Nikolayeva.

Du baroque à la French Touch

Le festival ménage aussi une place aux formes hybrides : Clémence Niclas seule en scène avec sa voix et une myriade de flûtes à bec, livre le récit qu’elle a tissé autour de ses thèmes de prédilection : l’histoire des femmes, le Moyen Âge et le conte. La gambiste Lucile Boulanger associe viole baroque et électronique de Calling Marian. Les ensembles structurent l’édition : le Duo Néria défend les Françaises Marie Jaëll, Cécile Chaminade, Louise-Héritte Viardot et Hedwige Chrétien ; l’Ensemble vocal Anarrès confronte l’italienne Barbara Strozzi de l’époque baroque à l’écriture contemporaine de Laure-Alice Poulain. 

Le Trio Nóta accompagné de cordes jouera en création mondiale une commande du Centre Présence Compositrices, Le cahier de Gersende de Sabran – Fin’amor, signée Sophie Leleu, avec les élèves des chorales du Conservatoire Intercommunal de la Provence Verte

L’Ensemble Obsidienne referme la boucle en remontant aux origines médiévales : saintes, trouveresses, et ménestrelles reviennent à la vie grâce à un arsenal d’instruments issus de l’iconographie ancienne. De Sainte Cécile à Hildegard von Bingen, le programme déploie un monde sonore savant et festif. 

Des rencontres et actions de médiation accompagnent l’ensemble de la programmation, fidèles à l’idée que rendre audibles ces œuvres est un travail de long cours et non un geste ponctuel.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Présence Compositrices
Du 17 avril au 3 mai
Abbaye de La Celle (83)

Retrouvez nos articles Musiques ici

Géographies du commun

0

Née d’une rencontre entre les danseurs de Via Katlehong et ceux de la Cia Gente sur le parvis du Théâtre de Tremblay-en-France, tamUjUntU conserve de son origine une qualité d’élan précieuse. Le chorégraphe brésilien Paulo Azevedo, fondateur de la Cia Gente, prolonge cette impulsion initiale en élaborant une pièce qui fait de la complicité et de l’entente un principe d’écriture autant qu’un horizon.

Réunissant des interprètes venus d’Afrique du Sud et du Brésil, la pièce ne repose pas sur une juxtaposition de styles mais sur une mise en relation de gestes situés. Le pantsula, ancré dans l’histoire des townships sud-africains, dialogue avec des pratiques urbaines brésiliennes, sans que l’un ne prenne le pas sur l’autre. Le hip-hop cher à Paulo Azevedo affleure, bien sûr, mais sans saturer l’espace ni réduire la diversité des langages.

Récits en partage

Ce qui se joue alors tient moins d’une démonstration que d’une circulation. L’ensemble privilégie l’élan, le rythme, mais aussi une précision du geste qui inscrit la pièce dans une écriture rigoureuse, presque contenue. Quelques motifs et échanges esquissent des formes de narration : une main retournée à la Beyoncé, un micro mimé « à l’américaine », une station debout bras en l’air évoquant davantage un trajet en bus qu’une manifestation collective. Ces fragments n’organisent pas un récit linéaire mais ouvrent des pistes, des situations, des manières d’habiter l’espace ensemble. On pourrait souhaiter une appropriation plus marquée du plateau ou un travail de lumière accentuant les ruptures ; la pièce trouve cependant sa cohérence dans ce choix d’une géographie à ciel ouvert.

SUZANNE CANESSA

tamUjUntU aété dansé le 28 mars au Théâtre de l’Olivier (Istres), les 31 mars et 1er avril au Théâtre Durance (Château-Arnoux-Saint-Auban), le 4 avril au Théâtre de l’Esplanade (Draguignan) et les 7 et 8 avril au Pavillon Noir (Aix-en-Provence).

Retrouvez nos articles Scènes ici

Yeko enflamme le Makeda

0
© Lawrence Damalric

Chanter, danser, partager. De la Gambie au Niger, en passant par le Cameroun et le Mali, La Nuit des Griots revenait pour une nouvelle édition afin de célébrer les griots, « ces femmes et ces hommes de mots et de musique, porteurs du patrimoine immatériel de leur peuple ». Entre concerts, histoire et rencontres, le festival, porté par une diversité d’artistes – Ellé, Sona Jobarteh, Joys Sa’a…– mettait à l’honneur la musique africaine dans toutes ses sonorités. Dans une véritable étreinte collective, le groupe Yeko, composé par le breton Yoann Le Guerrand,la chanteuse malienne Socha et trois musiciens, offraient une invitation à se laisser aller, danser et faire corps tous·tes ensemble dans l’ambiance intimiste du Makeda.

Un voyage musical

En bambara Yeko signifie « la façon de voir », un nom pas trouvé au hasard puisque sur scène les musicien·nes laissent entrevoir une panoplie de couleurs et de langages musicaux allant de l’afro-rock aux sonorités bretonnes. Difficile, dès lors, d’enfermer Yeko dans une case. Ensemble, les membres du groupe puisent dans une large éventail d’instruments – n’goni, balafon, kora, basse, synthé, guitare et percussions – pour offrir des titres chantants et très entraînants faisant notamment écho à de grandes cantatrices maliennes comme Fatoumata Diawara et Mamani Keïta. Aux couleurs de la scène, teintée tantôt de bleu, de rose, les propositions musicales affluent, emmenant chaleureusement au fil des chansons les corps dans un voyage dansé.

Entre chant, rap et improvisation, le répertoire déploie de multiples facettes – reggae, afro-rock, funk, soul – laissant les influences s’entrecroiser et faire apparaître une palette colorée aux sonorités envoûtantes. Porté par les percussions de Basile Guéguin et les rythmiques de Drissa Dembélé – qui alterne entre balafon, tama, kora et djembé –, Socha, la chanteuse, mène avec son timbre chaud ce voyage musical. Sa voix chaleureuse, parfois proche de celle de Fatoumata Diawara, chante le Mali avec une grande générosité. Entre deux morceaux, elle confie : « Au Mali, il n’y a pas que la guerre, il y a l’amour, la musique, le partage, les gens s’aiment. » 

CARLA LORANG     

Concert donné le 9 avril auMakeda (Marseille), dans le cadre de La Nuit des Griots.

Retrouvez nos articles Musiques ici

Mémoires des déportations nazies

0

Mettre un « s » à ces mémoires, affirmer que les persécutions nazies ont été plurielles, est essentiel aujourd’hui. Car une conviction s’impose : ces mémoires, trop longtemps portées séparément, gagnent à se rencontrer. C’est dans leur croisement que se révèle toute la logique du système nazi – et toute l’urgence de la transmettre, à l’heure où les idéologies d’exclusion retrouvent une inquiétante actualité. 

Les intervenants ont donc croisé leurs regards pour faire émerger des récits rarement réunis. La Maison du Combattant de Marseille, autrefois circonscrite à la mémoire militaire, faisait ainsi place, enfin, aux victimes et à la résistance civile.

La Shoah, meurtre de masse

La persécution des juifs d’Europe ne commença pas en 1942 avec la conférence de Wannsee, rappelle Raphaël Besson, professeur d’histoire-géographie et membre de l’association pour la Recherche et l’Enseignement de la Shoah (ARES). Dès 1933 la stigmatisation et les persécutions ont été systématiques. Sur les 9,5 millions de juifs présents en Europe à cette date, plus de 6 millions périrent. Dans les « centres de mise à mort » – terme désormais officialisé par les historiens – que furent Auschwitz, Treblinka, Sobibor ou Chełmno, 90 % des arrivants furent envoyés directement à la chambre à gaz. Auschwitz compta environ un million de victimes juives, Treblinka 900 000 et Sobibor 265 000. Les marches de la mort de l’hiver 1944-1945, qui firent des dizaines de milliers de victimes, marquèrent les derniers spasmes de cette destruction planifiée.

Résistance et solidarité

Porteurs du triangle rouge à Mauthausen ou Buchenwald, les résistants communistes et les républicains espagnols tentèrent de puiser dans leur engagement idéologique une force collective. Sylvie Orsoni, historienne et présidente du comité de Marseille de l’ANACR, a retracé leurs parcours : organisés clandestinement dès leur internement, ils montèrent des réseaux d’entraide,  omme Arthur London à Mauthausen ou Marcel Paul à Buchenwald. La solidarité, les références politiques communes et les valeurs partagées furent, selon elle, des armes contre la déshumanisation.

Les oublié·es du triangle noir

Sans-abri, alcooliques, prostituées, lesbiennes, transgenres : tous ceux que le IIIe Reich catégorisait comme « asociaux », et surtout « asociales », porteurs du triangle noir, furent interné·es, violées, stérilisées de force, déporté·es. Cette histoire longtemps tue n’a été officiellement reconnue par l’Allemagne qu’en 2020. On estime à 70 000 le nombre de ces victimes, dont les persécutions se construisirent sur l’hygiénisme social et l’idée de « pureté » raciale. 

Co-fondatrice de l’association Queer Code – relais français du projet européen participatif Constellations brisées –, Isabelle Sentis s’emploie à retracer ces parcours oubliés, notamment ceux des lesbiennes, par le biais de cartographie numérique. Elle cite le cas de Mary Punjer, juive et lesbienne, arrêtée à Hambourg en juillet 1940 sur dénonciation et assassinée en 1942 à Ravensbrück, camp où des milliers de femmes furent déportées comme asociales. « Il a fallu attendre des décennies pour qu’un travail mémoriel et scientifique soit mené. Rendre leur humanité à ces personnes reste un travail immense. »

Roms: un génocide encore méconnu

Ilsen About, chercheur au CNRS, a exposé la dimension européenne du génocide tsigane entre 1933 et 1946. Sur une population estimée à 900 000 personnes, entre 25 et 50% perdirent la vie. Leur persécution se distingua par une obsession classificatoire : des experts raciaux cherchaient à séparer les « purs » – héritiers de la race aryenne – des « métis », retardant parfois les déportations, même si tous finirent par être envoyés à Chełmno, Belzec ou Auschwitz-Birkenau. La reconnaissance mémorielle fut extrêmement lente : le mémorial de Berlin n’a été inauguré qu’en 2012.

Gays : isolement et abus

Condamnés en vertu du paragraphe 175 en vigueur en Prusse depuis 1871, 50 000 gays furent emprisonnés entre 1936 et 1945, (le terme « homosexuel » ne concernait que les « relations entre hommes »). Entre 5 000 et 15 000 d’entre eux furent déportés, porteurs du triangle rose, victimes d’expériences médicales, d’abus sexuels et d’un isolement quasi total dans les camps. Certains autres furent internés et exterminés comme « malades mentaux ».

Fondateur de l’association Mémoire des sexualités, Christian de Leusse souligne que les recherches historiques sur ce sujet ne débutèrent en France que dans les années 1980, et que le mémorial berlinois dédié aux homosexuels ne fut inauguré qu’en mai 2008.

L’euthanasie des malades mentaux

Dès 1922, le psychiatre Alfred Hoche théorisait des « vies sans valeur ». Hitler en formalisa le programme dans une lettre datée du 1er septembre 1939 : 75 000 patients furent exterminés dans les institutions allemandes, 350 000 stérilisés de force avant 1939. Le docteur Bernard François Michel, de l’ANDMRF (Association Nationale des descendants des médaillés de la Résistance Française) a conclu la rencontre avec une intervention glaçante sur ce programme d’euthanasie ciblant handicapés et malades mentaux. Il a rappelé aussi que des figures comme Konrad Lorenz – eugéniste convaincu mais prix Nobel de médecine en 1973 – participèrent à cette idéologie meurtrière, et que la plupart des médecins impliqués survécurent à la guerre et poursuivirent leurs carrières, sans être jugés.

Cumuler les triangles

Ces déportations, différentes dans leurs visées et leur ampleur, ont été abordées successivement lors de cette rencontre. Mais Isabelle Sentis a aussi fait remarquer qu’on pouvait être déporté·e car juive, lesbienne et résistante… Le cumul des triangles, leur panachage, était d’ailleurs prévu par l’administration des camps [voir illustration].

Une rencontre qui a permis de ne pas opposer les discriminations et de visibiliser, dans leurs nuances, toutes les déportations. Pour que chacun prenne conscience que la barbarie exterminatrice, lorsqu’elle est un projet de purification raciale ou nationale ne s’arrête jamais à une communauté.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Fille de Marcel Thomazeau, Résistant communiste déporté à Mauthausen, ex-directeur de La Marseillaise

AGNÈS FRESCHEL

Petite-fille d’Abraham Freschel, Juif déporté à Auschwitz, survivant de la marche forcée, assassiné à Dora. 

La rencontre s’est déroulée le 8 avril à la Maison du Combattant, Marseille

Les Cris de Paris chantent l’Italie à Marseille

0

Fondés et dirigés par Geoffroy Jourdain, Les Cris de Paris sont une compagnie dédiée à l’art vocal, rassemblant chanteurs et instrumentistes au double profil de soliste et de musicien d’ensemble. Leur projet s’appuie sur des collaborations avec des compositeurs vivants. En cela, ils sont bien cousins de l’ensemble Musicatreize de Roland Hayrabédian. Musicologue autant qu’interprète baroque, Jourdain est un érudit du répertoire vocal et sait faire dialoguer les siècles et les résonances.

Le point de départ est le disque Strana armonia d’amore, consacré aux madrigaux de la Renaissance italienne : Sigismondo d’India, Michelangelo Rossi, Scipione Lacorcia, Carlo Gesualdo… Tous ces compositeurs à l’élégance fine dont les thèmes de prédilection sont l’amour courtois, les unions impossibles, la beauté des larmes et de l’affliction. C’est poignant.

Au centre du programme, Niccolò Vicentino. Ce théoricien visionnaire du XVIe siècle a imaginé en 1555 l’archicembalo, un clavecin dont l’octave se divise en 31 intervalles microtonaux, là où le tempérament ordinaire se satisfait de douze demi-tons. Vicentino a imaginé une palette infiniment plus subtile, capable de restituer les genres de la musique grecque antique – diatonique, chromatique et enharmonique – et de mouvoir les émotions par des nuances que l’oreille perçoit autant qu’elle les ressent. 

Jourdain y intercale une création qu’il a commandée à Francesca Verunelli, VicentinoOo, réponse contemporaine directe à Vicentino. Cette compositrice italienne née en 1979 au CV impressionnant – elle a été résidente au GMEM de Marseille et à la Villa Médicis – s’intéresse à la perception de l’écoute et travaille le temps comme matériau sonore. Dans VicentinoOo, elle s’empare du système microtonal de Vicentino. Il en émerge un univers minéral et organique peuplé de lamentations, âmes du fond des âges venus interpeller les artistes d’aujourd’hui.

Les douze chanteurs – équipés de casques lorsque la partie contemporaine prend le pas – font évoluer les formations au fil du concert, hommes seuls, voix mixtes. Les deux harpistes jouent parfois avec des plectres insolites ou d’un harmonica à une note glissée entre les lèvres. Renaissance et création contemporaine se répondent et s’illuminent mutuellement. Intelligent, exigeant, poétique… Sublime.

ANNE-MARIE THOMAZEAU 

Le concert s'est déroulé le 12 avril au Foyer Reyer de l'Opéra de Marseille.

Retrouvez nos articles Musiques ici

LaMAM est à tous

0

L’histoire du Théâtre Toursky, flamboyante, conflictuelle et belle, puis problématique [lire encadré], est close. Une conclusion peu glorieuse qui ne doit pas faire oublier le rôle essentiel qu’a tenu ce théâtre rebelle qui a programmé sur son plateau des spectacles mémorables. Cette mémoire numérisée est désormais conservée par les archives municipales : plus de 11 000 documents pourront ainsi nourrir la mémoire du théâtre à Marseille. 

Travailler ensemble

Quant à son avenir, c’est l’association Scènes Méditerranée qui va en écrire le récit. Le Tribunal administratif de Marseille a attribué la gestion du théâtre au projet mené par trois directeurs artistiques : Bouziane Bouteldja, directeur artistique de Danse6T et chorégraphe tendance hip-hop militant, Nathalie Huerta, directrice du Théâtre Joliette qui aime le cosmopolitisme local et donne de la voix aux oppressions internationales, Julie Kretzschmar, fondatrice des Rencontres à l’échelle, metteuse en scène et directrice actuelle de la Saison Méditerranée de l’Institut Français.

Une co-direction artistique, complétée par la direction déléguée attribuée à Géraldine Garnier : elle coordonne et dirige le projet et les actions culturelles dans un quartier jeune, populaire et riche d’histoires diverses. Une équipe de choc, pour construire ensemble une Maison qui se veut avant tout un lieu convivial de création, d’accueil des compagnies et de partage des pratiques. 

Pléthore d’espaces, manque de budget

Car LaMAM bénéficie d’espaces dont toutes les équipes artistiques rêvent : la salle de 732 places, un des plus beaux plateaux de la ville, avec une fosse d’orchestre, une bonne acoustique et un confort visuel exceptionnel ; la salle Léo Ferré, parfaite pour le cabaret, le stand-up, les petites formes et les lectures ; le toit terrasse avec sa scène sous le pin, véritable « poumon du théâtre », le bar, un nouveau restaurant d’insertion… et une flopée de petites salles qui peuvent accueillir des cours de danse, des ateliers, des répétitions… et des bureaux pour les compagnies sans lieu. 

Le problème reste évidemment qu’un tel équipement, pour mener une politique publique dans chacun de ces espaces, nécessite un budget conséquent, que l’ex-Toursky n’a plus. Si la Ville de Marseille reconduit le financement annuel de 950 000 euros, LaMAM n’a pas recouvré pour l’heure le budget du Toursky : la Région Sud a voté un faible engagement symbolique, mais ni l’État, ni le Département 13, ni la Métropole ne se sont pour l’heure engagés. Julie Kretzschmar l’annonce : « Avec les baisses de budgets de l’État qui se répercutent sur les budgets des collectivités, il va falloir travailler autrement ».

Faire des économies tout en menant une politique publique, est-ce possible ? Nathalie Huerta voit aussi cela comme une opportunité : «  nous avons la chance de ne pas avoir de label ni de cahier des charges, nous pouvons donc inventer, hors des circuits de diffusion où tout est bouclé deux ans à l’avance. »

Si Julie Kretzschmar promet aussi d’accueillir aussi les spectacles de théâtre qui tournent dans la région et ne viennent pas à Marseille, la programmation au trimestre permettra une souplesse qui laissera place aux coups de cœur inattendus. 

Ça commence !

Cette invention est déjà à l’œuvre : les 11 ateliers de pratique, depuis le hip-hop jusqu’à l’afro-fusion en passant par les clubs sportifs pour femmes et les open trainings hebdomadaires pour tous, ont depuis septembre 2025 entrainé 110 adhésions. Les récrées surprises, les gouters dansés, font venir des centaines d’enfants du quartier. La maison commune a aussi accueilli sur son plateau la programmation du Gymnase (Le Prix avec Pierre Arditi du 8 au 11 avril) et lancera bientôt ses premières « coréalisations », c’est à dire des productions proposées par des festivals que LaMAM financera à 50% : la soirée de clôture de la Biennale des Ecritures du réel le 3 mai, Danser ma ville de Taoufiq Izeddiou dans le cadre de la Saison Méditerranée (du 12 au 14 mai) l’ouverture des Rencontres à l’Echelle le 2 juin… 

Et  d’autres dates en juin : l’accueil d’un spectacle d’humour de Gabrielle Giraudinaugurera une politique de location du théâtre à des productions privées, mais choisies en accord avec la ligne artistique LaMAM; et les dix galas des écoles de danse, ainsi que l’accueil des spectacle scolaires, renoueront avec la tradition du Toursky. 

Mais c’est en novembre 2026 qu’aura lieu le premier temps fort produit par LaMAM, autour de la thématique de l’hospitalité, avec des formes artistiques qui navigueront dans tous les espaces du 12 au 25 novembre. Place y sera faite aux récits diasporiques, aux cuisines et théâtres du monde, et de Marseille. Puisque le Monde est ici !

AGNÈS FRESCHEL

LaMAM, Maison des Arts Marseille

Spectacle vivant, Pratiques, Récits
Une fin pas digne de son histoire 

Fondé en 1971 par Richard Martin et Tania Sourseva, sa première femme, revendiqué par Françoise Delvalée, sa deuxième femme, qui voulait succéder comme directrice à son mari, le Théâtre Toursky, placé en redressement judiciaire en 2024, a eu une fin qui n’est pas digne de son histoire. Un dernier épisode qui s’est égaré entre soutiens politiques à Bruno Gilles, invectives sur scène et sur les réseaux sociaux, procès perdu en diffamation – contre Zébuline –, et refus de se mettre en conformité avec la loi : la compagnie Richard Martin exploitait le Toursky sans convention d’occupation, dans un lieu qui, légalement, nécessitait des travaux pour continuer d’être ouvert au public. A.F.

Une Sirène à Aix-en-Provence

0

Régis Campo a reçu, parmi ses nombreux prix, la Victoire de la musique pour la composition, saluant la carrière de ce compositeur formé au Conservatoire de Marseille dont la musique sait être contemporaine sans abandonner le fil mélodique ou l’épaisseur harmonique. Elle sait aussi susciter l’émotion, essentielle pour les bambins, se faire drôle, triste ou onirique, ou figurative, mimant le son des profondeurs marines. 

Sa Petite Sirène, produite par la Région Sud et les opéras régionaux – qui pratiquent enfin la coproduction qui permet de baisser les coûts, et la commande contemporaine qui est dans leur cahier des charges – a vu le jour à l’Opéra de Nice, dans une scénographie qui a la couleur des profondeurs marines.

Elle a tourné dans les opéras de Toulon et Avignon, puis de Marseille, et s’est déclinée en une forme instrumentale légère jouée par l’ensemble Télémaque (piano, clarinette, flute, percussions, violon violoncelle) à Martigues, à Carros ou Mougins… C’est cette version, précise et plus visuelle encore parce qu’elle donne à voir les musiciens en action et les gestes du chef, qui sera sur la grande scène du Grand Théâtre de Provence. 

La leçon du conte

Quelle que soit la version, cette petite sirène reçoit un accueil enthousiaste des enfants : des réactions de joie quand le Prince déploie sa voix, de frayeur quand la sorcière sortie d’une armoire allonge ses tentacules et coupe la langue de la Sirène… les percussions s’amusent, les voix se déploient, accompagnées tendrement par les bois, les cordes, le piano véloce.

Le livret, que Régis Campo a écrit lui-même, reprend la fin cruelle du conte d’Andersen, et la sirène privée de sa queue et de sa voix par amour pour son Prince se fond en écume… Les spectateurs, habitués aux fins heureuses que les réécritures des contes leur réservent, encaissent le coup.

On se souvient alors qu’Andersen, homosexuel et genderfluid, avait imaginé une fille dotée d’un appendice dont elle devait se défaire pour être aimée… Régis Campo habile, a enrobé le conte trans  d’un récit cadre qui l’actualise, où une très  jeune fille se défait d’une dangereuse domination exercée par textos, échappant ainsi à la castration.

Agnès Freschel

La Petite Sirène

24 et 25 avril
Grand Théâtre de Provence
Aix-en-Provence

Retrouvez nos articles Scènes ici

Étoiles du jazz

0

Le quartet Nowhere OutJean-Michel Pilc au piano ; Gaël Horellou au saxophone alto ; Thomas Bramerie à la contrebasse ; et Thomas Galliano à la batterie – tient plus que ses promesses. Alignant compositions de membres du groupe et standards allègrement déconstruits puis reconstruits, tel un All The Things You Are joué à sept temps, ou un All Blues transcendantal, le groupe sonde les abysses du jazz avec une délectation qui frise l’insolence. 

Le pianiste conjugue son esprit scientifique avec une poétique de l’instinct à même de combiner moult éléments de langages jazz avec des inclinations classiques. Autodidacte autoproclamé, ce polytechnicien fut un temps ingénieur en études spatiales avant de se lancer dans une carrière musicale internationale, avec notamment Martial Solal comme mentor.

Horizon improvisé

L’une de ses compositions exhale des effluves de Louis Armstrong sur laquelle le sax d’Horellou prend des accents gospel, alors même que le morceau d’ouverture, au tempo d’enfer, convoquait les esprits du be-bop le plus exigeant. Le contrebassiste, fin mélodiste tant dans son accompagnement que dans ses chorus, tient les murs d’un édifice mouvant avec l’improvisation collective pour horizon. 

Les échanges se font funambulesques, convoquant mises en abymes et jubilations subversives. Quoi de mieux qu’une éruption solaire avec un Solar (un blues de Miles Davis) en guise de rappel ? Le groupe sort de deux jours en studio : vivement l’album, annoncé pour l’hiver prochain !

LAURENT DUSSUTOUR

Concert donné le 7 avril au Salon de Musique, Salon-de-Provence.
Une première partie à saluer

Avant Nowhere Out, c’est d’abord un sextet d’étudiant·e·s de l’Institut musical de formation professionnelle (IMFP) qui s’est présenté sur scène. Ensemble, ils ont livré un set de haute teneur artistique, avec une mise en place originale des thèmes par un duo chant – Romane Martin et David Cassini – se frottant à des standards peu joués comme The Peacocks. Subtilité des mises en place et des échanges, improvisations au service du collectif : le public en redemande. L.D.

Retrouvez nos articles Musiques ici