lundi 9 février 2026
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Balkis Moutashar questionne la jeunesse

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ous n’arrivons pas les mains vides, Balkis Moutashar © Duy Laurent Tran

À quelques jours de sa première et forte de plusieurs mois de résidence et de répétitions, Balkis Moutashar présente Nous n’arrivons pas les mains vides, pièce pour douze jeunes interprètes qui sera jouée le 22 janvier au Pavillon Noir, et le 24 à Klap – Maison pour la danse. C’est d’ailleurs dans cette même salle marseillaise que le projet est né il y a six ans, quand la chorégraphe a été amenée à travailler avec des jeunes danseurs en fin de formation.

« À ce moment-là, j’avais imaginé un protocole qui tient à la fois de l’enquête et de la composition. Je leur ai posé des questions simples : la première fois qu’ils ont dansé, la première fois qu’ils sont montés sur scène… et je leur ai demandé d’y répondre par le mouvement », explique la chorégraphe.

Rencontres de prototypes

Plutôt que d’imposer un vocabulaire unique, Balkis Moutashar a rassemblé des danseurs aux parcours très divers : certains ont suivi des formations institutionnelles, d’autres ont appris en dehors de ces cadres, dans des pratiques variées comme le hip-hop ou la danse électro. « Je voulais un groupe presque sociologiquement représentatif des jeunes danseurs et danseuses d’aujourd’hui, avec leurs propres histoires corporelles, sociales et culturelles. »

Les douze interprètes, tous au début de leur parcours professionnel, viennent ainsi d’horizons variés : écoles supérieures, autodidaxie, danse contemporaine, classique, hip-hop ou électro. Certains ont commencé très jeunes au conservatoire, d’autres ailleurs, parfois « sur la plage ! ».

Son travail de composition s’appuie sur cette hétérogénéité : « Ce qui m’intéresse, c’est qu’ils fassent groupe et que tout le monde fasse tout. Que chacun soit, à certains endroits, extrêmement brillant, et à d’autres presque vulnérable. »

Pour la chorégraphe qui, depuis son parcours de danseuse, navigue entre les genres et les disciplines, cette création est aussi une manière d’interroger ce que signifie faire groupe sans effacer les singularités. Attachée de longue date aux questions de diversité sociale, culturelle et stylistique, Balkis Moutashar inscrit cette création dans une réflexion plus large sur la rencontre. « Ce spectacle parle de rencontre. Ce sont des rencontres d’histoires les unes avec les autres. »

SUZANNE CANESSA

ChoreograpHER au Pavillon Noir

Cette semaine, deux chorégraphes sont également invitées au Pavillon Noir, dans le cadre de son cycle ChoreograpHER. La chorégraphe chilienne Marcela Santander Corvalán propose le 23 janvier une plongée dans l’élément aquatique avec Agwuas. Inspirée par des rituels et instruments liés à l’eau, la pièce explore les notions de flux, de mémoire et de résonance, dans une relation étroite entre geste, voix et matière sonore.

Solène Wachter présente quant à elle le 26 janvier une soirée en deux volets, For you / not for you et Logbook, qui interrogent la place du regard et la fabrication du spectacle. Jeux de points de vue, écriture fragmentée, adresses directes au public : deux pièces qui brouillent les cadres habituels de la représentation et revendiquent une danse proche de la performance, consciente de ses propres dispositifs. S.CA.

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Week-end Bach : Joie et consolation

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Marie-Rosa Gunter © A.-M.T

La Société marseillaise des amis de Chopin et la Société de musique de chambre de Marseille ont offert aux mélomanes marseillais un week-end Bach magistral. C’est au temple Grignan – lieu idéal pour écouter les œuvres du compositeur– que les concerts se sont succédés. Samedi, David Lively s’est attaqué à L’Art de la Fugue, l’une des œuvres les plus énigmatiques de Bach, à laquelle le compositeur travaille dès 1740 et qu’il laisse inachevée. Érudit, le pianiste franco-américain, lauréat de nombreux prix internationaux, fait précéder son interprétation par une conférence, schéma à l’appui, bienvenue pour appréhender la construction de cette œuvre, aboutissement de l’art contrapuntique occidental. Elle est composée de quatorze fugues – doubles, triples ou en miroir – et de quatre canons ; soit dix-huit variations autour d’un seul thème en ré mineur. Certaines pièces, virtuoses et pleines d’allégresse, sont jubilatoires et permettent au pianiste, élégant, de révéler toute sa vélocité. D’autres, méditatives et animées d’une fausse simplicité, font toucher du cœur le sacré. C’est hypnotique. L’interprétation est rigoureuse, l’artiste s’effaçant entièrement au service de la partition. La pulsation est parfaite, la structure se déploie avec clarté, mais aucune signature personnelle ne vient filtrer Bach. Ce qui constitue à la fois la force et la faiblesse de ce concert : une justesse impeccable, une objectivité exemplaire, mais l’absence d’incarnation ; l’humilité face au maître.

L’elfe des Goldberg

Le lendemain, contraste saisissant. La jeune Marie-Rosa Gunter offre une interprétation des Variations Goldberg pleine d’émotions et de sensibilité. Face à cette autre somme prodigieuse – trente variations enchaînant danses, canons, fugues, choral, toccatas et gigues –, la pianiste déploie une fragilité touchante. On dirait un elfe.

Captivant, bouleversant, son jeu imprègne. Des notes élégamment retenues, une perfection dans la suspension du son. Cette œuvre de fin de vie de Bach, interprétée par la jeunesse de Gunter, fait pressentir par sa grâce cristalline ce qui s’épanouira chez Mozart. Comme si, à six ans de distance, la mort du cantor de Leipzig annonçait la naissance du prodige de Salzbourg. À chaque interruption entre deux variations, le silence dans le temple est total : instants suspendus pour ne pas rompre le charme.

Les Variations Goldberg forment une boucle parfaite : l’œuvre se termine par la reprise de l’Aria initiale créant une structure circulaire fermée. Après toutes les métamorphoses explorées, on retrouve la simplicité du thème, mais l’auditeur, lui, a changé, enrichi. On n’entend plus cette mélodie de la même façon. Deux concerts, deux visions de Bach. Deux manières également légitimes d’approcher le génie, qui continue, trois siècles plus tard d’offrir joie et consolation.

ANNE-MARIE THOMAZEAU
Les concerts se sont déroulés les 17 et 18 janvier au Temple Grignan à Marseille

Amour Apocalypse : Romance catastrophe

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Le protagoniste du sixième long métrage de la Canadienne Anne Émond, porte le prénom du premier homme : Adam. Selon la Genèse, Dieu lui a confié la planète Terre pour vivre et multiplier. Mais la Terre aujourd’hui n’en peut plus. Elle a atteint tous les « pics » au-delà desquels tout s’effondre comme le souligne le titre anglais Peak Everything.  Si le titre français Amour Apocalypse met un peu de rose dans le noir, l’éco anxiété nourrie par le chaos du monde et le sentiment d’impuissance sont au cœur du film.

Adam (Patrick Hivon) est un célibataire de 45 ans. Il tient un chenil dans la petite ville de Thetford Mines au Québec. Un no man’s land banlieusard, dans un paysage reconstitué où on aperçoit parfois pylones et cheminées d’usines. Son entourage se limite à un père ronchon, un peu lourdingue et maladroit (Gilles Renaud), un pote en surpoids, champion du gratin pâtes-saucisses (Eric K. Boulianne), et Romy, une jeune employée effrontée à laquelle il ne dit jamais non (Elizabeth Mageren). C’est un « gentil », Adam, un « bon bizarre » comme on le définira. Il est le double de la réalisatrice, atteinte en 2020 d’une forte dépression.

Dérèglement climatique oblige, c’est la canicule dans ce petit bout de Canada. Adam essaie de surmonter sa peur et son angoisse chronique par le sport, les séances de psy, les anxiolytiques, les conseils d’un coach de bien-être qu’il écoute au casque, et dont la voix suave le projette dans un monde enneigé et immaculé. Adam tente la luminothérapie et achète sur le web une lampe pyramidale chez Polar Lux. Prenant le numéro d’assistance technique qui accompagne le colis pour un numéro d’écoute psychologique, le voilà mis en relation avec une opératrice, Tina (Piper Perabo), acronyme malicieux de There Is No Alternative.

Une relation amoureuse se tisse entre eux sur fond d’incendies, d’orages et de tempêtes. L’amour est un bouleversement, un chaos doux-amer. Elle est anglophone, mariée, mère de deux fillettes. Il est suicidaire, vulnérable, inadapté. Il le sait, s’il fallait se battre pour survivre, il mourrait tout de suite. Adam ne songe pas à l’activisme. La fin du monde tel que nous l’avons connu n’est plus une hypothèse mais une certitude. Il ne lutte pas, englué dans ses traumatismes. Une entaille au couteau dans le pneu du SUV d’un voisin, sera son seul acte subversif. Accompli surtout pour séduire Tina, et bien vite verbalisé par une policière amicale du coin.

Dérapages contrôlés

Avec son chef op Olivier Gossot, Anne Émond donne à cette fable sur la dépression générationnelle, tournée en pellicule 35 mm, une teinte « un peu sale », « doucement pré-apocalyptique » dit-elle. Elle travaille en dérapages contrôlés. Amour Apocalypse est avant tout une comédie romantique -les amants de cinéma ne se rapprochent-ils pas sous des parapluies ou des porches par temps de pluie ? Mais s’y s’invitent aussi un mini road-movie, une course poursuite, des scènes burlesques, dramatiques, oniriques, brouillant un peu les pistes au risque de les perdre de vue.

« Si on m’apprenait que la fin du monde est pour demain, je voudrais quand même planter un pommier » dit-on à Adam. Les histoires de pommes finissent mal pour les Adam et l’amour n’évitera sans doute pas les malheurs annoncés par les Cassandre aux justes prophéties que personne n’écoute.

ELISE PADOVANI

Amour Apocalypse d’Anne Émond

Prix Iris (César québécois) pour l’acteur Patrick Hivon

En salle le 21 janvier

Un maître du Piccolo 

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Grand représentant pour la flûte piccolo dans le monde, Jean-Louis Beaumadier, s’est lancé ce 11 janvier au Temple Grignan dans un récital de piccolo à travers les siècles, accompagné au piano par Véronique Poltz. L’occasion de mettre en valeur cette « petite flûte » en bois au registre aigu, de la famille des flûtes traversières, souvent discrète, dans les orchestres ou ailleurs.  

Le concert rythmé par des morceaux tantôt rapides, tantôt plus lents, débute par le caractère espiègle – comme un oiseau chanteur – du Scottish opus 39 écrit par l’italien Vincenzo De Michelis. Le flutiste parcourt esnuite, avec grande agilité, les articulations et la légèreté mozartienne de la Sonate K.14. En contrepoint, le public goûte aux mélodies plus légato et lyriques du Souvenir du Para de Reichert ou la Scène des Champs Elysées – un passage de ballet dans Orfeo ed Euridice de Gluck. Beaumadier révèle ici un piccolo tendre et vulnérable, par le phrasé des mélodies et sa grande musicalité, embellie par la belle acoustique de la paroisse. 

Plus tard, il introduit trois œuvres de Carl Joachim Andersen, dont le Moto Perpetuo, une étude à la virtuosité savoureuse. La ligne mélodique composée entièrement de doubles croches s’interprète à tempo rapide, démontrant le souffle épatant du maître et une remarquable synchronicité entre lui et la pianiste, en chœur sur chaque respiration du piccolo. 

Pour finir, le duo interprète une composition écrite par la pianiste en 2024, intitulée Etincelles. L’œuvre joue sur des sonorités contemporaines : un piano liquide, des couleurs riches et des mélodies aux inspirations minimalistes, jouées en boucle. Mais aussi des techniques de jeu comme le flatt, qui font entrevoir une autre manière de jouer du piccolo, s’éloignant des techniques classiques et romantiques. Le piccolo n’est décidément pas avare de surprises. 

LAVINIA SCOTT

Concert donné le 11 janvier au Temple Grignan, Marseille.  
À venir :
Concert Bach
1er février
Musiques Françaises
22 mars
Temple Grignan, Marseille

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La chute de l’Archange

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Dans un univers mêlé de tendresse et de violence, vous serez empoigné·e·s par des personnages attachants auréolés du talent de l’autrice. Charlotte, comédienne de 42 ans, rejoint à Marseille Octave, metteur en scène, qui lui propose un rôle qu’il pense lui convenir parfaitement. Le texte anonyme, Coupable (?), laisse le choix à Charlotte. Elle choisit très vite : le personnage sera coupable. Dans son appartement haussmannien, elle attend son fils, Gabriel, en contemplant une copie de l’Annonciation de Simone Martini (1333). 

On découvrira vite que Gabriel peint des Annonciations qu’il offre à sa mère pour ses anniversaires. Mais aussi que sa compagne, Emmy, est très douée – à 18 ans, on lui propose déjà une exposition personnelle – tandis qu’il peine dans ses créations et que la violence jaillit parfois dans ses relations aux autres. Le ver est dans le fruit : envie et jalousie se sont glissés entre les deux jeunes gens mais Charlotte n’a d’yeux que pour son archange…

Cecile Ladjali © Bruno Nuttens/Actes Sud

Le récit fait alterner des rencontres avec d’autres personnages essentiels : Léon, l’ami d’enfance de Gabriel, aussi laid et brillant que Gabriel est beau et fanfaron ; Sarah, mère de Léon, amie clairvoyante et admirative de Charlotte, qui la domine, formant un autre duo révélateur. De conversations en silences et regards éloquents, l’action se développe en cercles concentriques, parfois dans une ambiance trouble jusqu’au malaise. Séduits par la maîtrise de l’autrice, sa culture et son attachement à la langue dont la justesse et la poésie enluminent les pages nous sommes entraînés à la suite des personnages, curieux des liens ténus qui les entrelacent et soulignent la particularité des rapports mère/fils ou de la domination dans le couple.

Un réseau de désirs, d’admiration, de jalousies

Une autre voix s’élève peu à peu, entre parenthèses, donnant son avis et son ressenti. C’est celle de Claire qui écrit, dans sa tête et sa prison noire, cette histoire. Narratrice voyante, elle regarde Charlotte s’enfoncer dans le déni, refouler les soupçons de déviance chez son fils alors qu’en travaillant son rôle elle a donné de l’ampleur au crime et à la faute. Mère aveugle, elle est piégée. Lorsque le drame survient, elle sera obligée d’accepter la vérité que les autres avaient devinée et de vivre une véritable apocalypse. L’archange s’est changé en Satan.

CHRIS BOURGUE

Repentir de Cécile Ladjali    
Actes Sud - 21,80 €

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Au Zef : Ulysse, l’épopée recommencée 

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Ulysse © Laurent Paillier

Au début des années 1980, la création de Jean-Claude Gallotta a bousculé les cadres esthétiques et narratifs de la danse contemporaine. Inspirée librement de L’Odyssée d’Homère, Ulysse ne cherche pas à illustrer le mythe mais à en capter l’essence : le voyage, l’errance, la métamorphose, le désir de retour. Une chorégraphie ludique et abstraite, fluide, tourbillonnante, une ode à la liberté du corps en mouvement et au voyage que Josette Baïz connaît de l’intérieur : elle fut l’une de ses interprètes à sa création. 

Une traversée collective

Traversé d’un bout à l’autre par les atmosphères méditerranéennes créées par la musique répétitive d’Henry Torgue et Serge Houppin, le spectacle s’ouvre sur une mise en mouvement progressive du groupe (17 interprètEs de 10 à 14 ans), vêtu de costumes blancs, simples, fonctionnels, neutres. L’absence de hiérarchie visible entre les interprètEs induit l’idée qu’Ulysse n’est pas seulement un individu, mais une figure collective, portée et mise à l’épreuve par les autres. 

Le plateau est parcouru par des successions de courses, d’arrêts brusques, de changements de directions, d’éclats de voix, de murmures, de respirations, avec des séquences où les danseurs se regroupent, se serrent, formant des masses mouvantes, et des moments plus suspendus, où le temps semble se dilater : un danseur isolé traverse lentement le plateau, pendant que les autres observent ou dessinent des gestes minimalistes en périphérie. 

Une scénographie épurée

Une chorégraphie qui associe légèreté de la danse et rigueur de l’écriture, et se déploie dans un espace ouvert, épuré, sculpté par la lumière : un plan horizontal (le plateau) et un plan vertical (grand écran en fond de scène) à la jointure desquels se trouve une sphère de la taille d’un ballon, qui va glisser discrètement de gauche à droite du début à la fin de la pièce. Une Odyssée qui ne se conclut pas sur un retour triomphal : les danseurs quittent progressivement le plateau ou continuent de bouger dans un flux ralenti, comme si le voyage ne pouvait jamais vraiment s’achever.

MARC VOIRY

Ulysse était présenté au Zef, Scène nationale de Marseille, les 8 et 9 janvier

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Aurore Fattier exhume Le Dindon 

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Zébuline. Quel est votre rapport au théâtre de Feydeau ? 

Aurore Fattier. C’est un auteur auquel je ne m’intéressais pas avant de faire du théâtre, et que j’ai découvert vraiment sur le plateau. Ça a été un grand choc théâtral et esthétique, en terme de déploiement de mise en scène, d’énergie… Pour moi, c’est avant tout un matériau théâtral très puissant qui donne beaucoup de plaisir tant aux acteurs qu’au public. 

Pourquoi Le Dindon en particulier ? 

Le Dindon n’est pas beaucoup monté parce que c’est une pièce difficile. Elle est très longue et traite de sujets qui peuvent paraître gênants, comme le harcèlement de rue. Des sujets qu’on relit d’une manière plus radicale après la révolution MeToo. On pardonne moins aux personnages qu’avant. 

Il est énormément question de sexualité, de sexualité frustrée, de ce que c’est le fantasme, etc. Pour moi, c’est une pièce très psychanalytique et très profonde, sous ses airs un peu inoffensifs. C’est un texte dont la modernité nous surgit à la figure à chaque instant. 

Comment avez-vous travaillé pour mettre en avant cette modernité ? Avez-vous dû altérer le texte ? 

Au contraire, on a recherché les anciennes versions qui ont été censurées, avec des personnages entiers, des scènes entières qui ne sont plus dans la pièce telle qu’elle est publiée aujourd’hui. On a pratiquement fait un travail d’archéologue par rapport au texte. Il y a un ajout d’un texte supplémentaire, mais à part cela la pièce est très fidèlement reconstituée. 

Pourquoi ces scènes avaient-elles été censurées ? 

Soit parce que c’était trop long, soit parce que c’était trop bizarre. Par exemple, on a retrouvé une scène très étrange, avec des personnages inutiles à l’action qui amène une forme d’absurdité totale à la pièce. 

Il y a aussi des passages assez théoriques sur le droit des femmes, le mariage etc., qui ont été coupées sans doute pour des raisons politiques. 

Vous faites le choix d’une distribution que vous qualifiez de « queer ». Pourquoi ce parti pris ? 

Je n’avais pas envie de monter la pièce avec des acteurs qui ont l’habitude de ce genre de matière et sont en maîtrise de la forme. On a donc été chercher dans le cabaret, dans le théâtre de rue, on a ouvert au maximum les possibilités de casting pour pouvoir rendre compte des différents mondes que traverse la protagoniste, et ouvrir un peu l’imaginaire du public par rapport au texte. L’idée était de ne pas remettre une couche de vernis mais au contraire de le faire craquer.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR CHLOÉ MACAIRE

Le Dindon 
Du 20 au 24 janvier 
Friche La Belle de Mai, Marseille 
Dans le cadre de la programmation hors-les-murs du Théâtre du Gymnase

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Théâtre Joliette : L’Enfer, c’est l’autonomie 

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Justices © Marin Driguez

Vincent est un artiste peintre d’une vingtaine d’années. Il souhaite devenir indépendant, faire ses propres expériences et erreurs. Cet argument de base est a priori classique pour un récit initiatique, à un point près : Vincent (Guillaume Paps) est porteur de trisomie 21 et vit sous tutelle de ses parents. Sa quête d’autonomie s’annonce dès lors comme une traversée des enfers – et c’est exactement la manière dont la représente le Clément Papachristou dans Justices, très libre réécriture de La Divine Comédie de Dante. 

Chaque cercle de l’enfer illustre ici un aspect liberticide de la tutelle, des limbes administratifs qui empêche Vincent d’accéder à un logement individuel, au cercle de la luxure où il ne peut avoir de rapport sexuel avec sa petite amie (également sous tutelle) sans autorisation préalable de leurs parents. 

Le sérieux du sujet contraste avec l’esthétique pop de la pièce, l’artificialité assumée des décors aux couleurs vives dont les changements se font à vue, et l’humour qui surgit toujours là où on ne l’attend pas.

Les capacités propre à chaque comédien·ne (porteur du syndrome de Down ou non) sont pensées comme autant d’opportunités narratives, esthétiques et surtout comiques, sans hiérarchie. Edouardo della Faille est particulièrement remarquable en ce sens. Après avoir endossé un rôle secondaire pendant la quasi-totalité de la pièce, il se révèle en incarnant un avocat dans la dernière scène. Il y délivre une plaidoirie pour l’inclusivité dans laquelle l’absence de nuance caractéristique de son expression est mobilisée à des fins humoristiques, sans que cela ne diminue la force de son propos politique. 

Faire un exemple

Justices ne se contente pas d’avancer un propos, mais l’applique à la fois dans la fiction et dans le dispositif. Papachristou, qui a co-écrit et co-construit la pièce avec ses comédiens, fait le choix ingénieux de représenter des situations dans lesquelles la violence n’est pas explicite, mais perpétrée par des personnes (Noémie Zurletti, seule comédienne non-trisomique) pensant bien faire parce qu’appliquant scrupuleusement la procédure. À l’opposé, Vincent se laisse aller à des élans de violences physiques, notamment à l’encontre d’une nutritionniste qui le déclare incapable de s’alimenter tout seul. Il ne s’agit pas simplement de représailles pour les humiliations subies de la part des institutions : au-delà de l’aspect cathartique, il revendique ces actes et veut pouvoir en être tenu responsable. Une pièce d’une grande cohérence, et un modèle d’inclusivité dans l’art.

CHLOÉ MACAIRE 

Justices a été donné les 8 et 9 janvier au Théâtre Joliette, Marseille

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Quelle est cette chose ?

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Cette autre chose... © Jean-Pierre Estournet

Un décor dépouillé, quelques objets au sol et de grands panneaux de cuivre patiné suspendus. Un homme entre, s’assoit sur une nappe, se relève, se dénude, dépose un os en plastique et s’allonge à côté. Deux personnes entrent et déplacent son corps apparemment inanimé. Il se relèvera quelques minutes après, pendant que Gaël Baron, qui est entré entre temps, joue un commissaire-priseur qui tente de vendre un portant à cartes postales dans une langue inventée. Absurde ? Oui, mais pas plus que ce qui va suivre. 

Tout au long de Cette autre chose… de Bruno Meyssat, les tableaux de ce genre se succèdent presque sans parole. Les comédien·nes, le visage impassible, interagissent avec des objets divers mais sans intention, comme s’ils jouaient en pilote automatique. 

Des corps s’effondrent, pour bientôt se relever. Deux comédiens s’affrontent avec des tondeuses à gazon. Stanislas Nordey est crucifié contre un poteau électrique… autant d’images qui s’accumulent, faisant apparaître des motifs (des références à la mort, d’autres à l’accouchement et à la petite enfance, notamment autour d’une bassinette de bébé ; une certaine révérence vis-à-vis des objets, notamment lors d’une scène de troc) sans que l’on en comprenne le sens.

Statu quo 

Apprécier le caractère surréaliste de la pièce nécessiterait de lâcher prise et de se laisser docilement porter d’image en image. Mais le dispositif complique tout : entre les bruits de claquements qui surgissent de toutes parts, et les coupures complètes des lumières qui interrompent régulièrement les scènes, le spectateur est maintenu dans un état d’alerte constant.

Un étrange statu quo est maintenu tout au long de la pièce. Rien n’a de conséquence, malgré la violence de certaines scènes – l’un déshabille l’autre avec sa tronçonneuse, un autre encore fait mine de fouetter un personnage enroulé dans un sac de couchage. Au début de chaque nouveau tableau, on revient à zéro, et si un comédien victimisé dans une scène devient agresseur dans une autre, cela n’est pas une vengeance mais simplement une autre action sans lien de causalité. Dans ce ballet millimétré, ils ne sont que des objets vivants, déshumanisés. 

La récurrence de certains motifs suggère que la pièce a un propos, sur la mort ou le rapport aux choses matérielles peut-être, mais refuse de le délivrer. Au final, on ne sait pas si Meyssat a trouvé Cette autre chose, mais nous, on est bien content d’avoir trouvée la sortie. 

CHLOÉ MACAIRE

Cette autre chose… a été donnée les 12 et 13 janvier 
au Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence 

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Versus

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Versus © Agnès Mellon

Versus de Michel Kelemenis se centre sur la structure même du  « duo à quatre »  et « duo d’aimants, au double sens de ce terme ». Deux femmes et deux hommes déroulent et coupent du scotch blanc, le fixant sur le sol noir, dessinant l’espace de jeu : un carré de cinq mètres de côté. Puis éclate un flash de danse à toute vitesse, drum and bass hardcore, qui s’arrête brutalement. Les interprètes forment des figures géométriques, carrés, losanges, cercles, puis s’observent, se défient, se détournent, s’accouplent, se repoussent. Des mises en miroir, jouent de substitutions d’interprètes fluides et bluffantes. Des face-à-face cherchent le point d’équilibre entre répulsion et attirance magnétiques. Puis le « duo à quatre corps » se joue entre un·e et trois : échanges de regards tendus, corps trépignants, accumulant une énergie qui explose subitement, traversant l’espace en un éclair, dans un mouvement d’ensemble de corps s’entremêlant. Le scotch blanc est arraché du sol, nouveau flash de drum and bass et de danse, c’est la fin. Donnant l’impression rétrospective d’avoir assisté à un moment suspendu d’une grande intimité.

MARC VOIRY

Le spectacle a été vu à sa création en 2024.
18 janvier
Salle Emilien Ventre, Rousset