mardi 13 octobre 2026
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Évangile de la nature : Remélanger les atomes

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Evangile de la nature © Christophe Perton

Christophe Perton met en scène une nouvelle traduction de De rerum natura de Lucrèce, ode à la nature et à la vie, qu’il a retraduite avec Marie NDiaye. Il confie que c’est le bouleversement du confinement qui l’a conduit à cette relecture. 

Cette traduction-adaptation du philosophe-poète Lucrèce (98-55 av.J.C) s’adresse à un disciple et lui donne des règles de vie, évoquant la misère et les souffrances du monde pendant une pandémie dont les survivants sont morts de chagrin. Selon Lucrèce, Épicure a compris que c’est le ciel et la terre qui ont construit l’univers : il n’y a pas de dieu créateur et immortel, la nature est constituée d’atomes, tout retourne à la terre ; et le cycle recommence. La mort inévitable rentre dans le mouvement universel. « Nous n’avons que l’usufruit de la vie ».

L’immense acteur, Stanislas Nordey est totalement habité par cette parole poétique. Vêtu d’un costume noir et transparent, pieds nus, il arpente le plateau comme habité du feu intérieur d’une révélation matérialiste, et cosmique. 

Au centre du plateau, le ciel, avec nuages ou étoiles. Sur les trois murs, des panneaux où circulent incessamment des images en mouvement : minéraux, espaces déserts, mer et ruisseaux, ciels encore. L’espace scénique prend une dimension cosmique soulignée continûment par la musique organique d’Emmanuel Jessua. On est emporté par ce mélange de mots, de notes et de motifs, dans ce flot d’une modernité étonnante. Qui ne s’interdit pas l’humour, et invite à regarder au-delà de soi et de la possession, vers les étoiles

CHRIS BOURGUE

Évangile de la nature de Christophe Perron se joue au Théâtre des Halles jusqu’au 25 juillet à 16h40 

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Home Stories : quelque chose de très spécial

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@Meteore Film distribution

On est à Greiz, en Thuringe. La ville du grand père de la réalisatrice. En ancienne RDA. Léa (Frida Hornemann) a seize ans. Elle a un petit frère adorable. Se rebelle contre sa mère Reike (Gina Henkel), récemment divorcée de son père Matze (Max Riemelt), et qui attend un enfant de son nouveau compagnon Arthur (Florian Lukas), le directeur du lycée où la jeune fille étudie. Ses grands-parents paternels, Friedrich et Christel (Peter René Lüdicke et Rahel Ohm) peu adaptés au nouveau régime capitaliste, ont bien du mal à tenir à flot leur hôtel restaurant. Ce domaine, au cœur de la forêt, qui accueille conférences, colloques et chevaux, périclite. Sa tante Kati (Eva Löbau) qu’elle admire, travaille à la création d’un musée d’histoire locale dans le château de la région, fleuron de la monarchie passée, divisé en logements populaires et flanqué d’une usine sous le régime communiste. Projet patrimonial financé par les capitaux de l’Ouest au grand dam de la grand-mère qui trouve cette dépense scandaleuse au vu des difficultés économiques des entreprises locales. Léa fait du théâtre avec ses camarades de classe, de la musique avec Bonnie, sa meilleure amie et la fête avec son cousin Edgar en pétard contre la société et la montée des idées nazies.

Matze a inscrit Léa en cachette de son ex-femme à une émission de télécrochet, The Voice of Germany. Elle vient d’être retenue. C’est ce concours, de la sélection initiale aux auditions et étapes éliminatoires à Cologne, qui réunira la famille et servira de trame narrative. Une trame ténue brodée de fils de traverse, qui se croisent, se nouent, remontent le temps ou dessinent délicatement des motifs inachevés. Les traces des fractures est-ouest, le sentiment de dévalorisation des Allemands de l’Est après la réunification, l’individualisme face au collectif, la société du spectacle triomphante, la place de chacun parmi les siens. Et la quête d’identité. Le titre allemand Quelque chose de très spécial reprend la question d’un journaliste à Léa : Qui es-tu ? qu’est-ce qui fait de toi quelqu’un de spécial ? L’adolescente ne saura quoi répondre.

Home, c’est la maison mais aussi la patrie. Stories est au pluriel : ce sont les histoires bidonnées pour les shows télévisés, celles toujours un peu opaque des romans familiaux, celles plus secrète d’une intimité qu’on ne partage pas, celles du récit national qui se modèle au gré des politiques, et enfin celle parcellaire, sans narrateur principal que nous propose ici la réalisatrice.

Le film, tout à la fois, fragmente et tisse des liens. Un bestiaire le jalonne : le paon, le cheval malade, le chat, les oiseaux tués, les massacres aux murs de la salle à manger, les rats morts dans les assiettes d’hôtes indésirables. « Ce n’est pas dans mes habitudes de prendre les spectateurs par la main de manière paternaliste, et de faire comme si j’avais une réponse à leurs questions. » dit Eva Trobisch.

Servi par un casting impeccable, Home story n’est pas un film confortable. Il travaille sur les tensions, le malaise, le mal être mais n’exclut jamais ni la tendresse, ni l’espoir. Un enfant naît et le chant bouleversant de la lumineuse Léa fait presque l’unanimité du jury.

ELISE PADOVANI

Home Stories d’Eva Trobisch

Sortie le 29 juillet 2026

Météore Film Distribution

Les Matins merveilleux : les fantômes qui dansent en nous

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@Arizona Distribution

Charlie (India Hair) emmitouflée dans son manteau, une boîte de gâteaux à la main sur le balcon d’un appartement parisien, enjambe maladroitement la rambarde pour atteindre le balcon voisin et entrer chez sa grand-mère qui ne répond plus. La vieille dame, qui l’a élevée après le décès de sa mère, est morte dans son lit -ou presque. Gesticulation burlesque et ironie d’un Printemps de Vivaldi en boucle sur le répondeur des Pompes funèbres. La scène initiale donne le ton : on gardera cet équilibre fragile entre le sourire et les larmes.

Quelques ellipses plus tard, voilà notre héroïne trentenaire au cimetière : « pas de thune, pas de mec, pas d’enfant, mais une tombe » et une mission : exécuter les dernières volontés de la défunte pour distribuer ses icônes religieuses et ses vinyles disco. Les disques sont destinés à un certain Titou résidant à Cavalaire. S’en suit un road trip en Twingo vers le sud.

Dans la petite ville de la Côte d’Azur, Charlie rencontre Marina (Raya Martigny), une barmaid trans, un peu cabossée par la vie, qui l’héberge et la prend sous son aile. Un copain d’école de Marina. Une ado rebelle et amoureuse. Un vieil homme mourant et le fameux Titou (Eric Cantona, toujours improbablement juste, en professeur de danse dans une cave ou sur la piste d’une boîte de nuit, vêtu d’une veste rose à paillettes). Titou, fan de disco, a connu autrefois Florence la mère de Charlie sur le dance floor. L’orpheline Charlie entre dans cette famille « élective », dénoue la raideur de son corps. Pour elle, c’est un voyage libérateur et intime. Elle retrouve via d’anciennes cassettes vidéo, les chorés de sa mère, belle et jeune, en robe à sequins. Les générations se télescopent. La mort, la vie, l’amour aussi. En contrepoint, les chansons populaires -qui disent toujours la vérité, comme écrivait Truffaut.

Feel good music

« Les matins merveilleux » du titre en référence à « Notre histoire » de Dalida, « Ah que la vie est belle » de Brigitte Fontaine en épilogue et comme une moralité à ce conte. Et puis « Piensa en mi » de Luz Casal pour un clin d’œil peut-être au mélo almodovarien. Sans oublier le bouleversant karaoké de Charlie interprétant « Mon amie la Rose ».

India Hair confirme ici son incroyable talent pour incarner toutes les facettes d’un personnage : candide ou audacieuse, forte ou fragile, engoncée ou libérée, enfantine ou sensuelle, désarmante de sincérité, ouverte à la vie qui vient, et attentive aux blessures des autres.  

Le film d’Avril Besson, dédié « à tous les fantômes qui dansent en nous », est un feel good movie. Il n’y a pas de méchants. Les gens y sont bienveillants pour peu qu’on s’ouvre à eux. Les relations se tissent fil à fil, sans grand discours à travers des petits riens. On accepte la maladresse ou la réserve de l’autre. Et si à la fin de cette comédie romantique tendre et attachante, les amant.e.s ne se marient pas et n’ont pas d’enfants, ils-elles essaieront de vivre ensemble pour le meilleur !

ELISE PADOVANI

Les Matins merveilleux d’Avril Besson

En salle le 29 juillet 2026

Avignon Off : « Badjens», le souffle de la liberté

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Badjens © Marie Tihon

Badjens, le très remarqué roman de Delphine Menoui sorti en 2024, a été adapté pour le théâtre par son autrice. Récit d’une émancipation, il met en scène Zahra qui manifeste avec d’autres femmes après la mort de Mahsa Amini en 2022, arrêtée pour tenue vestimentaire non conforme à la loi islamiste, et décédée peu après. Les manifestantes enlèvent leur hidjab ou se coupent les cheveux. C’est ainsi qu’est né le slogan « Femmes, Vie, Liberté. » 

Le spectacle commence avec Zahrah, interprétée par Alice Rahimi ; elle veut brûler son foulard. En fond de scène, un écran fait défiler des images de Ralph Moussa sur les manifestations bruyantes de klaxons et de slogans. Avec ce geste de révolte, elle revit des événements marquants, souvent douloureux : à sa naissance les hommes s’en sont désintéressés puisqu’elle était fille, à 4 ans son père l’oublie dans la maison lors d’un incendie, plus tard un garçon l’oblige à une fellation… Sa mère l’a surnommée Badjens, qui veut dire effrontée ou mauvais genre et la soutient secrètement dans sa résistance à la soumission. Elle s’est construite sur ces blessures et à 12 ans s’habille en garçon pour contourner les interdits. La peur l’habite constamment, mais quand elle est à cette première manifestation, elle se sent « au bon endroit. »

Projet multidisciplinaire

Delphine Menoui a choisi un plateau dépouillé, uniquement occupé de trois cubes rouges, un grand tissu, rouge également, sert de drapeau ou de costume. La musique en live de Renaud Sastre accompagne les textes d’archives et les images, tandis que les chants (en alternance Hura Mirshekari et Fiona Sanjabi) évoquent la voix intérieure de la jeune fille. On s’émeut à cette évocation des femmes sacrifiées qui entonnent le chant de la colère pour libérer enfin la parole et le corps.

CHRIS BOURGUE

Badjens mis en scène par Delphine Menoui s’est donné au *11 Avignon durant tout le festival 2026

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Avignon off : « L’étrangère », Camus revisité

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© X-DR

C’est une idée originale qu’a eue Jean-Baptiste Barbuscia : revoir l’histoire de Meursault à travers le regard de son amoureuse, Marie Cardona. Une contre-enquête commence : une étudiante, Marie, va voir son professeur pour lui exposer sa vision du roman. Au début, celui-ci y est totalement opposé mais, s’identifiant à l’amoureuse, elle le convaint peu à peu en reconstituant l’enchainement des événements. Marion Bajot joue son personnage avec passion, sincérité ; on la suit et on adhère peu à peu à son regard.

Le metteur en scène cherche à valoriser le rôle de l’enseignant campé par Fabrice Lebert dans un parcours scolaire : à travers lui il rend hommage à un de ses professeurs comme Camus lui-même l’avait fait pour son instituteur. Ainsi le rôle de la lecture dans l’ouverture sur le monde et la construction de la personnalité, est valorisé, inventant un nouveau rapport enseignant/enseigné.

Peu à peu, Marie endosse le rôle de Marie Cardona et lui donne un relief qu’il n’a pas dans le roman. Elle réinvente des moments du procès, accompagne Meursault sur la plage, s’affronte à Raymond Sintès, celui dont le comportement violent a déclenché le drame. Nous assistons au déroulement d’une enquête, dont les résultats sont notés sur un grand tableau comme ceux que l’on voit dans les bureaux de la police. Face à elle Fabrice Lebert joue tous les rôles masculins avec précision. Le spectacle, convaincant et maîtrisé, amène à réfléchir sur l’évolution des mentalités et la place de la femme. Gageons qu’il déclenchera encore des discussions autour de ce grand roman de Camus.

CHRIS BOURGUE

L’étrangère de Jean-Baptiste Barbuscia, primé en 2025, s’est joué au Théâtre du Balcon durant le Festival d’Avignon Off

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Avignon off : « Rumba », la fête des pauvres

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RUMBA © Théâtre National Wallonie-Bruxelles

Imaginez un plateau nu et sombre. Le comédien David Murgia, qui appartient au Raoul collectif, célèbre compagnie belge fondée en 2009, plante oralement le décor : un parking vide, un supermarché fermé, un bistro de quartier. Il paraît que des pèlerins vont y venir pour fêter Noël sous les étoiles. Le narrateur veut leur proposer un spectacle pour se faire quelques sous. Il est en compagnie d’un accordéoniste, Philippe Orivel, qui ponctue le récit écrit et mis en scène par l’auteur italien Ascanio Celestini.Ce spectacle est la troisième partie d’un triptyque qui évoque les pauvres d’aujourd’hui : les immigrés sans papiers et sans boulot, les sans famille, les invisibles. David Murgia prend à peine le temps de respirer et c’est dans un débit époustouflant qu’il évoque Joseph, le fossoyeur, Job qui fait le café pour son patron et qui ne sait pas lire, la vieille femme à la tête embrouillée. Puis apparaît le personnage de François d’Assise (1182-1226), fils de bourgeois. Pas le saint, le pauvre, celui qui a choisi la pauvreté.

Social et politique

Avec une mise en scène sobre et statique, le propos avance par ricochets. Un personnage fait naître une image, puis un autre personnage… À travers des anecdotes amusantes, émouvantes ou tendres se pose la question de la précarité et de l’exclusion sociale. Ascanio Celestini se demande ce que serait François s’il vivait à notre époque et en profite pour égratigner notre société et ses dirigeants, le désintérêt pour les nécessiteux, la poursuite du profit… Un spectacle percutant et poétique, un comédien excellent.

CHRIS BOURGUE

Rumba de la Cie Kukaracha s’est joué au Théâtre des Doms, Festival Off Avignon

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The Last Hamlet : Être ou ne pas être sur scène 

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The Last Hamlet, Ben Duke, 2026 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

D’un petit poste de radio posé à même le sol, s’élève la voix de la metteuse en scène Katie Mitchells. Elle appelle à ce que Hamlet cesse d’être autant monté sur scène. « J’en ai marre de voir des pièces à propos d’hommes dépressifs, violents et misogynes », dit-elle. Ben Duke, harnaché à un mur de cartons, se contorsionne pour éteindre le poste. Il est Hamlet, monument de la culture britannique, ce qu’il prouve en récitant à froid le fameux « Être ou ne pas être »… « comme ça c’est fait », dit-il. 

Il est, explique-t-il, dans une situation compliquée, car les institutions ont décidé de ne plus financer de mise en scène d’Hamlet, à l’exception de celle-ci, qui devra se monter avec un budget restreint. C’est donc sa dernière chance de prouver sa supposée « pertinence actuelle ». 

Petit budget oblige, il ne partage pas la scène avec d’autres comédiens, mais avec des peluches qu’il sort une à une des cartons empilés derrière lui : une grosse oie pour Gertrude, un serpent pour Claudius, une loutre pour Ophélie. Il sera demandé à certain·es spectateurices de lire le texte à la place de ce casting peu loquace…

Il y a quelque chose

Duke se balade de version en adaptation, vêtu d’une grenouillère du Roi Lion (sans doute une des œuvres les plus célèbres inspirées d’Hamlet) auquel il fait de nombreuses références sous le rire du public. Plusieurs cadres spatio-temporels cohabitent ; la famille du Danemark est à la fois royauté et famille moderne qui dansent sur Only you et font des retraites spirituelles. Tout cela sans jamais briser la mise en abime initiale. La crédibilité de l’univers ainsi créé est plus que ténue, mais tient  grâce à une écriture à l’humour pince-sans-rire qui embrasse l’absurde, et à la possible folie d’Hamlet. 

The Last Hamlet est autant une lettre d’amour à Hamlet et à la beauté de la langue shakespearienne, qu’une concession aux critiques contemporaines faites à la pièce, un hommage à son caractère universel et une satire de celui-ci. Sans que cela ne soit réellement contradictoire… jusqu’à la fin alternative.

CHLOÉ MACAIRE 

The Last Hamlet 
Jusqu’au 24 juillet
Cloître des Célestins, Avignon

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Oiseau : Ce que la neige recouvre

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Oiseau, Julie Deliquet, Han Kang, Isabelle Huppert, Hyeyoung Lee, 2026 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

Deux femmes en blanc, deux pupitres et le mur presque nu du Palais des papes. Oiseau réunit deux mythes du cinéma et du théâtre : Isabelle Huppert, familière de la Cour, et Hyeyoung Lee, immense figure de la scène et de l’écran coréens. La première avance avec cette netteté inquiète qui lui appartient ; la seconde lui répond dans une langue dont la musicalité fait déjà surgir un autre paysage.

Adapté du début d’Impossibles adieux, le texte suit Gyeongha, envoyée par son amie Inseon sur l’île de Jeju pour sauver un oiseau laissé seul. Mais le voyage, pris dans une tempête, remonte peu à peu vers un autre hiver : celui du massacre de 1948 et de ses dizaines de milliers de victimes. 

La neige est partout chez Han Kang. Elle recouvre les chemins, les arbres, les tombes absentes ; elle efface les contours tout en révélant ce qui demeure dessous. Les silhouettes noires qui émergent du paysage deviennent celles des morts que l’Histoire a voulu ensevelir, et dont la douleur traverse encore les générations.

Cette écriture narrative, poétique, faite de rêves, de déplacements et de strates temporelles, n’est pas la plus simple à porter à la scène. Julie Deliquet choisit justement de ne pas en forcer la théâtralité.

Contre l’oubli

La mise en scène assume la forme d’une lecture, jusque dans ce qu’elle peut avoir de frontal et de presque rétif au spectacle. Le parti pris ne fonctionne pas toujours – comme si le texte résistait encore à devenir action. Mais cette retenue trouve aussi sa nécessité : rien n’est reconstitué, rien n’est illustré avec insistance. Quelques lumières dans la pierre, un sol progressivement gagné par le blanc, la neige qui tombe enfin suffisent à faire apparaître le paysage mental du récit.

L’émotion passe surtout par les voix. Le passage du français au coréen rend particulièrement justice à la langue invitée du Festival : il permet à l’événement enfoui de revenir dans les mots mêmes de celles et ceux qui l’ont vécu. Isabelle Huppert et Hyeyoung Lee, remarquables de précision et de pudeur, rendent sensible cette remontée vers l’origine de la blessure. Leur naturel apparent ne masque jamais leur maîtrise du plateau : un recul devant le micro, un silence prolongé, un regard porté jusqu’au fond de la Cour suffisent à faire basculer le récit.

Lorsque Han Kang les rejoint pour saluer un public visiblement ému, elle ne prononce aucun mot. Après cette traversée de ce que la neige recouvre sans parvenir à l’effacer, sa présence prolonge simplement celle du texte.

SUZANNE CANESSA

Oiseau, d’après Impossibles adieux a été joué les 15 et 16 juillet à la Cour d’honneur du Palais des papes

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Les Suds, à Arles : Girls, girls, girls 

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Illustration par Mona Lobert

En début de cette chaude soirée d’été, le festival Les Suds, à Arles accueillait au Théâtre antique la chanteuse malienne Fatoumata Diawara, avec en première partie la jeune chanteuse brésilienne Mari Froes, aux compos bossa et salsa pour faire se déhancher la foule. 

L’artiste de 23 ans, popularisée sur les réseaux sociaux au printemps avec son titre Vaitimbora, n’a laissé personne indifférent. Sur scène, le groupe, porté par la voix profonde et élégante de Mariana, dans la lignée de la Música Popular Brasileira, et l’énergie communicative du trompettiste Diogo Duque, ont réchauffé un peu plus l’atmosphère. Puis, place à la tête d’affiche de la soirée, Fatoumata Diawara. La chanteuse fait une arrivée sur scène magistrale, enfilant sa guitare électrique vêtue d’une impressionnante jupe en tulle blanche et un haut rouge aux larges épaulettes. La chanteuse entame un de ses titres phares. Sa voix puissante et son grain rauque caractéristique résonnent sur les remparts de pierres taillées, sur des rythmes maliens rock. Elle prend ensuite la parole et explique comment la musique l’a aidée à s’exprimer. « Parfois, il faut croire au destin pour avancer dans ce monde ». Le concert s’enchaîne avec des titres principalement issus de son dernier album, Massa, sorti en juin dernier, qui parle de sujets engagés contre les violences faites aux femmes, notamment sur la question du viol et de l’excision, ou encore en l’honneur des enfants atteints de handicap. Pour clôturer le concert, une reprise du titre Imagine de John Lennon, dans une version anglais-malien scandée par la foule, pour terminer sur une note émouvante d’espoir.  

Pile électrique 

En deuxième partie de soirée, place à l’énergie débordante d’Uzi Freyja, dans la cour de l’Archevêché. Une personnalité aussi indomptable que sensible, qui tient son nom du flow rapide d’une arme, Uzi, et de la déesse nordique de l’amour et de la guerre, Freyja. La chanteuse franco-camerounaise joue avec son public pour des moments d’interaction souvent très drôles, mais toujours porteurs de messages. Un véritable show en compagnie d’une des boss ladies de sa génération. 

Ses titres originaux abordent l’amour, la séparation, le racisme, le féminisme, dans un mélange cohérent et débordant de vérité. Uzi Freyja, c’est une authenticité sur scène, une envie de flirter avec les limites, de secouer les conventions. Et ça fait du bien. Pour finir en beauté, la DJ franco-mexicaine Sabor A Mi, passionnée par l’histoire des musiques latines et afro-descendantes, a mixé des sons incandescents pour faire se déhancher la foule. Quatre talents féminins aux styles variés, qui touchent à l’universel.

MONA LOBERT 

Découvrir les Suds 

À côté des têtes d’affiche, Les Suds, à Arles, c’est aussi une programmation gratuite qui met en lumière des groupes internationaux peu connus du grand public 

Au cœur de l’après-midi, sous la chaleur arlésienne, il est bon de s’installer sous un grand arbre pour écouter des live planant. La cour du cloître Saint-Césaire, c’est l’endroit choisi par le festival pour ces écoutes en accès libre, toutes en douceur. Des chaises longues sont installées en arc de cercle, mais les visiteurs, plus nombreux, s’installent à même le sol pour profiter de la programmation. À l’instar de cette belle découverte venue de Colombie : la chanteuse Tattiana Angel (en illustration), accompagnée par France Duclairoir à la contrebasse. Sur la petite scène à l’ombre du platane, avec en toile de fond d’anciennes fondations en pierre et des arbres fleuris, les deux artistes interprètent des morceaux originaux en espagnol. Des textes qui parlent de sororité, de féminité et de paix, entrecoupés de moments d’échanges, et d’anecdotes personnelles. C’est calme, trop calme ? Au loin, des bruits commencent à se faire entendre, allons y jeter un œil. 

Caliente ! 

De curieux personnages vêtus de bonnets à tentacules et maquillés de faux yeux entament un morceau endiablé en japonais, sur la scène de la place Voltaire. Les voix mélodieuses des deux chanteuses se mêlent aux cris stridents du contrebassiste, qui rappelle parfois une transe collective. Cet ovni musical, c’est le groupe Mitsune, basé à Berlin mais dont les membres sont originaires du Japon, de Grèce et d’Australie. Un joyeux mélange, qui donne un son inspiré de la folk-song japonaise, revisité sur des sons psychédéliques et électro. 

Les passants s’agglutinent autour de la scène, l’air aussi intrigué qu’interloqué. Sur l’estrade, deux instruments à cordes que l’on n’entend peu : des tsugaru, instrument traditionnel japonais à trois cordes qui ressemble à un luth et se joue avec une corne taillée pour faire office de mediator. 

Du Japon au Vénézuela, à Arles, il n’y a qu’un pas. Le lendemain, sur la même place Voltaire, une centaine de personne étaient réunies devant le concert de Raúl Monsalve y Los Forajidos, aux sonorités afro-vénézuéliennes, pour danser ensemble sur des chansons traditionnelles et des morceaux plus jazz, avec toujours le rythme des percussions pour garder le tempo. Une semaine aussi chaude que cette programmation électrisante. 

MONA LOBERT


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L’Intraitable beauté du monde : « Rien n’est vrai, tout est vivant »

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L'Intraitable Beauté du monde, Étienne Minoungou, 2026© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

Le dispositif est minimal, le comédien burkinabé dit un montage de textes, d’abord de Sony Labou Tansi, puis d’Édouard Glissant. La performance tient autant du stand-up que du conte africain, de la palabre que de la conférence, du théâtre que du concert. Car l’apparente simplicité du dispositif construit un cheminement dans des pensées complexes qui se rejoignent et qui, au bout de 2h30, ouvrent une voie jusqu’alors cachée, un moyen de sortir de la caverne platonicienne pour découvrir le vrai soleil. 

Sur la tombe de Glissant, la célèbre épitaphe « Rien n’est vrai, tout est vivant », rappelle, ironie pour la pierre tombale d’un philosophe, que le monde se comprend dans la relation, l’évolution, et l’émerveillement. En commençant son spectacle par un montage des textes de Sony Labou Tansi, Étienne Minoungou part de la critique politique, celle du capitalisme, du colonialisme, de l’impérialisme. Un constat d’échec civilisationnel, et de nécessité d’emprunter d’autres voies, de construire d’autres relations. Empreint de la pensée de Glissant, Labou Tansi décrit les douleurs de l’Afrique, de la Palestine, de la pauvreté, dans un discours marxiste qui fustige les relations néocoloniales, mais n’oublie pas L’Intraitable beauté du monde.

C’est après être descendu dans le public, après avoir partagé de l’eau, des mots, des sourires avec des spectateurices accablé·es par la canicule, après avoir chanté avec ses musicien·nes, que le comédien reprend le spectacle, quittant son micro sur pied pour occuper davantage la scène, s’assoir sur une chaise, laisser place aux belles mélodies du saxophone de Katrine Suwalski et des flûtes, au rythme de la kora et des percussions de Simon Winsé. 

Le monde est pluriversel

Malgré la nuit et le silence des cigales les problèmes de son, de visibilité de la scène, s’accentuent : le dispositif scénique du jardin du Musée Calvet est prévu pour des lectures et débats, pas pour des spectacles. Mais le public, avec qui une relation de proximité s’est installée, reste et écoute. La cale négrière, l’intraitable traite, les plantations, l’origine traumatique de la société capitaliste, fondée sur l’innommable, le crime, l’esclavage. 250 années de traite humaine. 

Mais un lien s’est tissé. Entre le public, le conteur et les musiciens, entre l’Afrique et la Caraïbe, entre les luttes et les traumatismes. Et surgit, intacte, la beauté du monde et du vivant. La possibilité de créoliser, de s’emparer des langues disparues, des langues de l’exil, des langues du colon et de l’esclavagiste, pour modeler des relations nouvelles, hospitalières, réparatrices, évolutives, vivantes. 

La possibilité d’un avenir apparait comme une évidence. Comme l’expliquent Glissant, Chamoiseau, Minoungou, c’est l’Afrique qui le porte. Non le continent, mais l’histoire vivante de peuples déportés, exploités, abandonnés (Labou Taznsi est mort du Sida en 1995 faute d’accès aux soins), qui savent que le capitalisme doit finir, pour qu’advienne une mondialité de la relation.

 AGNÈS FRESCHEL

 L’Intraitable beauté du monde a été créé au Jardin du Musée Calvet du 16 au 19 juillet dans le délicieux jardin du musée Calvet

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