jeudi 26 mars 2026
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Le grand rêve américaine

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ICE, politique anti-immigration… Si, pendant des décennies, les États-Unis d’Amérique incarnaient un eldorado, la grande puissance occidentale apparaît désormais comme le berceau de la haine et d’une profonde désillusion. Une image qui ferait presque oublier que, quelques siècles auparavant cette terre, pourtant volée aux natives, offrait encore l’illusion d’un espace de liberté.

Plongée dans le destin d’Eliza, la bande dessinée de Paula Lombas, adaptée de Fille du destin d’Isabel Allende, retrace le parcours initiatique et aventureux d’une adolescente chilienne en quête de liberté. Au cœur du 19e siècle, à l’époque de la ruée vers l’or aux États-Unis, l’ouvrage dépeint une période de pleine mutation…

Refuser le destin

Valparaíso, 1832. Un enfant est laissé à l’abandon aux abords d’une riche maison de famille anglaise. Recueillie par Rose Sommers et son frère Jeremy, la jeune fille grandit dans une éducation bourgeoise. À l’âge adulte, la famille tente de lui trouver un prétendant de bonne famille. Elle devra alors obéir à des préceptes genrés, allant de « s’arranger pour qu’il se sente toujours supérieur jusqu’au devoir marital ».

Mais, ce destin-là, Eliza n’en veut pas, elle l’a toujours refusé. De plus, son cœur bat pour un autre: Joachim, un jeune Chilien en quête d’aventure, parti créer son futur en Amérique, « le pays où tout le monde pourrait devenir riche à la sueur de son front ». Décidée, elle s’enfuit à sa recherche, renonçant à son faux destin bourgeois pour devenir chercheuse d’or.

Mais les chercheuses d’or se font rares à cette époque. Contrainte de dissimuler sa féminité, Eliza se fait passer pour un jeune garçon une fois arrivée en Californie. Si les hommes ont le droit de rêver, pourquoi n’y aurait-elle pas droit elle aussi?

Loin de l’eldorado

Avec en filigrane, la quête romantique, la bande dessinée explore aussi, ans des coloris ocres et ambrés, les pans obscurs de l’histoire. Elle fait ressentir, au fil des planches,par ses silhouettes aux contours flous mais aux regards acerbes, le climat hostile envers les étrangers. «Dehors les Latinos » résonne tristement avec l’actualité récente des politiques migratoires de Donald Trump…

Car les Etats-Unis ont été, dès leur création confrontés à des divisions complexes et profondes. Tandis que les États du Nord, portés principalement par l’immigration européenne, s’industrialisent, les États du Sud restent dépendants du travail des Afro-Américains réduits au statut d’esclave. En Californie, terre de la ruée vers l’or, se cristallisent des tensions multiples autour de l’arrivée des aventuriers venus d’ailleurs.

Le ton romanesque combiné à l’histoire d’amour, aux planches ordonnées aux traits fins, rendent la lecture légère malgré les multiples violences qui imprègnent l’histoire… Si l’époque paraît lointaine, le récit révèle une Amérique déjà fracturée propice aux violences à venir.

CARLA LORANG

Fille du destin

Isabelle Allende, Paula Lomas

Editions Le Lombard

Paru le 13 février

Lætitia Bianchi, une autrice au MAAOA

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Laetitia Bianchi © Francesca Mantovani/Editions Gallimard

Franco-mexicaine, écrivaine, éditrice et traductrice, Lætitia Bianchi tisse depuis plusieurs années un dialogue fécond entre littérature, arts populaires et mémoire visuelle. Son œuvre, nourrie par un séjour prolongé au Mexique entre 2013 et 2017, explore avec sensibilité les zones d’interpénétration entre imaginaire collectif, croyances populaires et héritages coloniaux.

À l’occasion de cette rencontre, l’autrice proposera une conversation entre son écriture et la collection d’arts populaires mexicains du musée, un ensemble rare de sculptures, ex-voto, masques et objets votifs qui témoignent de la vitalité des traditions populaires et des continuités entre art et rituel.

Son dernier roman, Bonampak (Verticales, 2025), revisite la découverte d’un site maya en donnant voix aux explorateurs mais aussi aux paysages et aux silences des peuples oubliés. Par une écriture à la fois documentée et poétique, elle interroge les naïvetés néocoloniales de l’archéologie et les imaginaires hérités des explorations scientifiques.

Mémoires des collections

Fondatrice des éditions Mexico (2022), Lætitia Bianchi s’attache à redonner visibilité à l’imagerie populaire, du graveur mexicain José Guadalupe Posada aux louboks russes, tout en traduisant des textes fondateurs, comme Les Oiseaux d’Aristophane (Arléa, 2024).

Cette rencontre s’articule avec le processus de refondation du projet scientifique et culturel du MAAOA, mené par son directeur Benoît Martin et les équipes de conservation, de recherche et de médiation. Elle participe à une réflexion sur la manière dont les musées racontent aujourd’hui les objets hérités des collections coloniales notamment les artefacts amérindiens : parures de plumes, crânes rituels ou objets cérémoniels issus de dons historiques (Heckenroth, Gastaut). Plus que des curiosités, ces œuvres incarnent des usages spirituels et des liens vitaux avec les cultures d’origine, auxquels la littérature peut offrir une voie sensible de résonance.

Entre écriture et ethnographie, fiction et mémoire, Lætitia Bianchi invite ici à repenser la relation entre récit, regard et restitution, un cheminement poétique au cœur des débats actuels sur la représentation des mondes autochtones et les communautés sources dans les musées.

SAMIA CHABANI

28 février,
Centre de la Vieille Charité, Marseille

Après l’effondrement, réinventer le langage

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Emmanuelle Heidsieck © T. Rateau

Nous sommes en 2078 en Provence, sur les rives du lac de Sainte-Croix. Le monde d’avant n’existe plus. Après le coup d’État d’extrême droite de 2032, la France et l’Europe ont sombré dans une guerre civile de vingt ans. Des villes entières ont disparu. Le réseau informatique s’est effondré, emportant avec lui archives et mémoire collective. Seuls quelques centenaires témoignent encore de ce qui fut.

Dans une petite bourgade, une communauté intergénérationnelle tente de refaire société. Mais comment, après la dictature, recréer sur les ruines du monde capitaliste ? En se réappropriant le langage, pour commencer. Fini les acronymes qui masquent la violence sociale, ces PSE (Plans de sauvegarde de l’emploi) qui ne sauvegardent rien mais laminent, ce contrôle-sanction permanent des chômeurs, ces fonds de pension travestis en épargne retraite. Place à un vocabulaire simplifié à l’extrême, banni d’abstraction, le plus transparent possible, garant d’une démocratie réinventée.

Des habitants-chercheurs mènent l’enquête sur le monde d’avant, tentant de comprendre comment une société a pu se perdre dans les euphémismes et le jargon technocratique, dépossédant le peuple de la pensée politique, jusqu’à la catastrophe. Cette dystopie prolonge l’engagement d’Emmanuelle Heidsieck pour la protection sociale, elle qui fut longtemps journaliste spécialisée sur ces questions et demeure une militante de la Sécurité sociale.

Une œuvre qui ausculte

Le qualificatif de « roman social » s’applique plus qu’à aucun autre à Emmanuelle Heidsieck. Depuis son premier texte, Bonne année ! Manifeste pour un revenu d’existence (Éditions du Toit, 1999), qui associait nouvelles sur le chômage et entretien avec l’économiste Yoland Bresson, elle construit une œuvre qui ausculte méthodiquement les zones aveugles de notre système social.

Chacun de ses livres éclaire un pan différent du démantèlement néolibéral. Notre aimable clientèle (Denoël, 2005) plongeait dans la souffrance au travail d’un employé des Assédic, contraint à une mutation forcée dans le contexte de privatisation rampante des services publics. Il risque de pleuvoir (Seuil, 2008) démontait les manœuvres des assureurs privés pour grignoter la Sécurité sociale. Avec À l’aide ou le rapport W (éditions du Faubourg, 2020), l’autrice franchit un cap dans la dystopie. Deux hauts fonctionnaires, A et B, doivent rédiger un rapport pénalisant tous les actes gratuits – garder les enfants d’un voisin, dépanner un ami… Le don, échappant au système marchand, devient délit, la solidarité passible de prison. L’autrice démonte la logique néolibérale poussée jusqu’au grotesque absurde.

Puis, en 2023, Il faut y aller, maintenant (Éditions du Faubourg) bascule dans l’anticipation politique : Inès, menacée d’arrestation lors d’un coup d’État militaire d’extrême droite en France -déjà-, doit prendre le chemin de l’exil, aidée par Aida, sa femme de ménage devenue sauveuse inespérée.

Plus qu’une succession de romans, Heidsieck bâtit une œuvre dans laquelle ses personnages circulent de livre en livre, dans une fresque éclairant un aspect différent d’une même décomposition. La progression est significative : partant de situations réalistes ancrées dans le présent (souffrance au travail, conflits de classe, privatisation) Heidsieck glisse progressivement vers la dystopie pure. Comme si le présent contenait déjà, en germe, le futur autoritaire. Après avoir documenté minutieusement la catastrophe en cours, elle imagine ce qui pourrait naître après l’effondrement. La question n’est plus seulement : comment en sommes-nous arrivés là ? » mais « comment reconstruire autrement ?

Heidsieck ne se contente pas d’écrire : elle agit. Contributrice aux ouvrages collectifs Et nous vivrons des jours heureux (Actes Sud, 2016) et Les jours heureux (Éditions de la Découverte), elle travaille à actualiser et défendre l’héritage du programme du Conseil national de la Résistance.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Depuis la nuit des temps, d’Emmanuelle Heidsieck
Éditions de L’Attente - 14,50 €

Bibliodiversité

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Abigaël London, autrice de Marcher vers soi © A.-M.T.

Pour Baptiste Lanaspèze, fondateur et gérant de la maison d’édition Wildproject, « la pensée écologique est le grand enjeu de notre temps ». Raison pour laquelle, depuis dix-huit ans, il s’est attaché avec son équipe à l’aborder sous tous les angles dans un catalogue impressionnant. Le 2 février dernier, ils présentaient aux médias et aux acteurs du livre leur programme de publications pour le premier semestre 2026. Du manuel de réemploi très pratique, 20 petites leçons d’économie de matière, pour les constructeurs professionnels ou amateurs (Victor Meesters Vincent Laureau, sorti en janvier), aux grands noms de la discipline, comme Vandana Shiva (Régénérer ou dégénérer, dénonciation implacable de l’agriculture high tech, à paraître en mars) ou Murray Bookchin (La liberté dans la nature, en mai).

Des essais à la littérature

Wildproject fait figure de pionnière dans un paysage éditorial qui déborde désormais de titres sur l’écologie. Comme le formulait Georgia Froman, éditrice chargée des relations avec les librairies, la maison a, durant sa première décennie, plus axé ses publications sur la recherche, « pour gagner en crédibilité », avec des auteurs comme le philosophe Baptiste Morizot, ou des classiques, Rachel Carson, Henry David Thoreau…

Forte à présent de plus de 130 ouvrages, elle entend « mettre en œuvre les sociétés écologiques de demain » et pour cela cherche à accompagner la transformation sociale et culturelle sans laquelle l’humanité va droit dans le mur des limites planétaires. Un changement d’orientation qui passe par l’ouverture du catalogue à des titres moins cérébraux, plus sensoriels. On se souvient de l’excellent Pastorales de Violaine Bérot, Florence Debove et Jean-Christophe Cavallin, qui inaugurait en 2024 la collection Littératures. En 2026, place au roman graphique avec le premier livre d’Abigaël Lordon, une autrice retraçant son périple sur le GR2013, parcours de randonnée périurbain né au moment où Marseille était capitale européenne de la culture.

Faire école

Wildproject se lance prochainement dans l’accueil de résidences de création, avec l’ouverture d’un « cabanon en ville ». Mais cherche aussi, progressivement, à constituer une école de l’écologie, qui se décline pour le moment dans différents formats de formation. Des interventions en collège et lycée, par exemple. Un module sur un ou deux jours, créé avec l’Association pour l’écologie du livre et destiné aux professionnels de la lecture (« qui s’y perdent un peu dans la déferlante des publications », dixit Baptiste Lanaspèze), pour apprendre comment, dans une librairie ou une bibliothèque, bâtir un bon rayon Écologie, et contribuer à renforcer l’écoresponsabilité d’une filière à l’impact lourd. Ou encore un parcours d’enseignement sur un an, conçu avec l’Agence française de développement, Vers les sociétés écologiques de demain, qui sera cette année proposé gratuitement en ligne, sous forme de Mooc.

GAËLLE CLOAREC

Une bibliothèque de l'écologie

Lors de la conférence de presse de présentation des publications à venir, l'équipe de Wildproject a glissé dans son propre dossier un communiqué de soutien à un projet de bibliothèque de l'écologie porté par Roland de Miller. L'écrivain a rassemblé durant des décennies 50 000 ouvrages sur la question, et cherche un lieu à Marseille pour accueillir ce fonds exceptionnel, ouvert au public et aux chercheurs.
Baptiste Lanaspeze, le fondateur de WP. À droite Georgia Froman, éditrice chez Wildproject © A.-M.T.

Réparer le désir

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Deux femmes et quelques hommes de Chloé Robichaud © Les Alchimistes

La France a eu, en 1974, son Emmanuelle ; le Québec a lui longtemps célébré ses Deux Femmes en or, plaidoyer érotique pour une libération des mœurs féminines, resté pendant trente ans son plus grand triomphe au box-office. L’époque étant aux réactivations et aux relectures, Emmanuelle a, entre autres, fait l’objet d’un remake mal-aimé confié à Audrey Diwan – tentative de déplacement du regard coincée dans sa propre théorie ; Chloé Robichaud reprend Deux femmes en or pour interroger la conjugalité contemporaine et ses carcans.

Deux voisines de palier. Violette, en congé maternité, corps débordé, sexualité remisée. Laurence Leboeuf, actrice majeure des écrans québécois, lui prête une nervosité à vif, entre épuisement physique et désir d’échappée. Et Florence, en arrêt maladie, sous antidépresseurs, anesthésiée au monde. Karine Gonthier-Hyndman, comédienne de théâtre aux faux airs de Valérie Lemercier, installe chez elle une sécheresse et un abattement que le film fissure peu à peu. Voisines de palier, elles s’observent avant de se rencontrer, et de faire dérailler leurs existences engourdies. Autour d’elles se succéderont des inconnus sollicités pour divers prétextes et services. Mais du cliché porno de l’homme à tout faire venu réparer la tuyauterie émerge bientôt un autre film : un film de l’intériorité, du manque, du contact perdu.

Déplacer l’archétype

Deux femmes et quelques hommes s’inscrit dans une chaîne de réécritures : de l’original des années 1970 à la pièce de Catherine Léger, puis à cette adaptation, la trajectoire est nette : féminisation progressive du regard. Là où le film source relevait d’un érotisme burlesque volontiers voyeuriste, Chloé Robichaud installe une politique de l’intime.

Le contexte québécois, tout en empruntant à l’imagerie seventies – pellicule 35 mm, couleurs mélodramatiques – s’y révèle très incarné, ni tragique, ni franchement réjouissant. Hiver impitoyable, coopératives d’habitation, balcons alignés comme des cases. La lumière froide découpe les corps ; la pellicule réchauffe les teintes. Tout se joue dans l’enceinte domestique, entre cuisine, chambres, buanderie.

Le film original s’achevait au tribunal. Pied-de-nez à une société moralisatrice s’étant depuis déplacée ailleurs. La punition, même ironique, n’est ici plus de mise. La maîtresse – Juliette Gariépy – n’est ni vamp ni ingénue : une présence frontale, peu aimable mais d’une honnêteté rafraîchissante. Les maris – Mani Soleymanlou, Félix Moati, très bien – restent largués, parfois pathétiques, jamais honnis. L’humour suit le même déplacement. Moins de farce, plus de tendresse. Moins piquant que son modèle, peut-être – mais plus utile, aujourd’hui, dans ce qu’il capte d’un désir qui se cherche encore.

SUZANNE CANESSA

Deux femmes et quelques hommes

Chloé Robichaud

sortie le 4 mars

Redonner une histoire aux femmes exécutées

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Christelle Taraud © X_DR

« Placer l’existence des femmes, la biographie des femmes, la parole des femmes exécutées au centre du récit, c’est faire un choix, c’est interpréter l’histoire d’une certaine manière. » Le projet est clair et l’objectif annoncé sans détour : avec Les Filles-au-diable, Christelle Taraud pose un acte résolument politique qui se déploie dans ce livre unique, tant dans la forme que dans le fond.

Historienne de formation, l’autrice est spécialiste des questions de genre et de sexualité, notamment des violences sexistes et sexuelles en contexte colonial. Elle a notamment dirigé la publication de cette mine d’or qu’est l’ouvrage Féminicides. Une histoire mondiale (Éditions La Découverte, 2022). C’est de ce savoir situé qu’elle part pour aborder ce texte qui a pour point de départ l’histoire de Anne Lauritsdatter, femme norvégienne exécutée en tant que « sorcière » aux côtés de douze autres femmes, à Steilneset, à l’extrême nord de l’Europe, sur l’île de Vardø, en Norvège.

Au XVIIème siècle, de nombreuses femmes sont brûlées vives, accusées d’actes de sorcellerie. L’absence de fondement de ces accusations, pour ne pas dire leur absurdité, n’empêche pas les inquisiteurs d’appliquer leur « politique de terreur ». Quatre siècles plus tard, l’autrice choisit d’explorer ce territoire, alors que La Norvège fait ériger un mémorial dédié à toutes celles qui ont été assassinées dans cette région du Finnmark. Un monument impressionnant, « ventre de métal » balayé par des vents glacés, construit sur la base d’un conséquent travail de documentation.

Retrouver le sensible de l’Histoire

Christelle Taraud découvre le site, parcourt l’environnement neigeux, et se laisse traverser par les émotions provoquées par ce « cimetière sans tombes » chargé de larmes. Elle revient sur les fondements de ce massacre, sur la manière dont il a été rendu possible : accusations infondées, intentionnalité politique, méthodes inqualifiables (transport en cage, muselière, tonte, aiguille qui cherche la marque du diable), mise à mort par le bûcher… Pas de faux semblant ici, il s’agit, pour elle de mettre au jour « un crime de masse à tendance génocidaire », « conséquence directe du patriarcat ».

Au fil des pages, l’histoire se transmet à travers les voix, et tout particulièrement de deux femmes : l’une, Norvégienne, venue du passé, l’autre, Française, historienne sensible, notre contemporaine, devenant l’interprète de nos ancêtres féminines silenciées. L’autrice nous rend leurs récits, leurs émotions empreintes de peur, de violences et d’incompréhension.

Les matériaux se mélangent : poèmes, listes, faits historiques, analyses linguistiques… faisant écho à des situations très contemporaines de haine contre les femmes un peu partout dans le monde – au Canada, en Irak, au Cambodge ou au Rwanda. Notre corps reçoit et digère les faits, rendus plus lisibles et précis grâce à l’historienne. Ça cogne et ça aide à comprendre.

Merci à Christelle Taraud de tisser, par-delà les siècles, ce fil sensible entre elle(s) et nous. Et si dans son texte, comme dans cette chronique, le mot « femme » apparaît de (trop) nombreuses fois, ce n’est pas un hasard.

ÉLODIE MOLLÉ

Christelle Taraud, Les Filles-au-Diable , Éditions La Découverte, 176 pages, 18,50 €

Un certain goût de la fête

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Festa major (C) La traverse

« Je pense à ce village qui m’apporte ma part d’éternité ». Ce village, c’est Fillols, en pays Catalan, au pied du Canigou. Jean-Baptiste Alazard y vit toute l’année, y écrivant ses films qu’il tourne en 16mm.

Fillols vit au rythme d’une fête, la Festa major, que les Fillolois préparent durant six mois et dont ils se souviennent tout l’hiver. Une fête plus que centenaire, où durant trois jours et trois nuits tout le village respire au rythme de la musique et de la danse. Et ceux qui n’habitent  plus dans le village, « en exil pour le travail »,y reviennent vivre des moments de convivialité et de vie différente.

Et la cuisson des escargots

Jean-Baptiste Alazard a voulu partager cette célébration de la vie et plonge le spectateur en immersion totale dans la fête : des séquences tournées en 2022 et 2023, habilement montées. Il est à la caméra, accompagné de Vincent Le Port et ils ont su rendre palpable la liesse, la ferveur de tous ceux, hommes et femmes, vieux et jeunes qui dansent, chantent, boivent, mangent, oubliant tout ce qui n’est pas dans l’instant, une invitation au lâcher prise.

Une célébration de la vie par la couleur, la lumière, et les sons. On assiste aux préparatifs : le transport de troncs, le collage d’affiches, les discussions sur la cuisson des escargots, la finition des costumes et des coiffes, la mise en place des chaudrons, la répétition des orchestres.

Puis vient la fête. Danses modernes ou anciennes, rondes autour de l’arbre au centre du village. On regarde une photo ancienne et on évoque des souvenirs, on espère voir le rayon vert… Un feu d’artifice de couleurs et une explosion de musique. Rendez-vous à Fillols l’été prochain ?

ANNIE GAVA

Documentaires sur grands écrans

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A-fidai-film

Il y a 7 ans Documentaire sur grand écran a créé  Best of Doc : l’occasion de re (découvrir) dix des meilleurs films documentaires de l’année écoulée, ainsi que des films en avant-première, des inédits des courts métrages et un classique. Où ? Dans toute la France. Quand ? Du 4 au 17 mars 2026.

Les sélectionnés

Des documentaires qui nous parlent de l’état du monde comme  L’Invasion de Sergei Loznitsa, une chronique des  conséquences de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Ou le revisitent comme Soundtrack to a Coup d’État de Johan Grimonprez qui évoque un incroyable épisode de la guerre froide où s’entremêlent Jazz, politique et décolonisation. Ou encore Je n’avais que le néant : « Shoah » par LanzmannGuillaume Ribot nous plonge au cœur de la production d’une œuvre majeure du cinéma.  Put Your Soul On Your Hand And Walk est une immersion dans la vie de Fatem, une photographe palestinienne à Gaza, à travers ses échanges vidéo avec la réalisatrice Sepideh Farsi. Dans Queendom, Agniia Galdanova montre l’univers étrange de l’artiste queer russe Gena Marvin, qui s’est opposée avec un courage inouï à la croisade anti-LGBTQIA+ menée par Vladimir Poutine et clame le droit à la différence. Peaches Goes Bananas (https://journalzebuline.fr/17-ans-avec-peaches/ ) de Marie Losier donne l’occasion de découvrir la « queen déjantée du punk-électro, véritable icône féministe et queer » Dans  Imago (https://journalzebuline.fr/imago-retour-au-pere/) Deni Oumar Pitsaev, exilé tchétchène en France,  aborde des sujets comme la filiation, le sens de la vie, la transmission, la liberté face à la responsabilité de l’individu dans le groupe ainsi que  l’exil d’un peuple malmené par le « grand frère russe » (https://journalzebuline.fr/imago-retour-au-pere/). Dans My Stolen Planet,( https://journalzebuline.fr/my-stolen-planet-liran-cote-faces/) Farahnaz Sharifi construit à partir d’images d’archives personnelles et d’inconnu•e•s, une histoire de l’Iran depuis la révolution islamique jusqu’à nos jours. Dans Tardes De Soledad, Albert Serra suit le jeune torero, Andrés Roca Rey, star incontournable de la corrida contemporaine, et filme la corrida comme un rite. Le Cinquième plan de La Jetée, (https://journalzebuline.fr/ressemblance-et-coincidences/  de Dominique Cabrera nous fait voyager dans le temps, l’espace et le cinéma. ; ce 5éme plan  du film de Chris Marker qui fait surgir des souvenirs, des images, des questions

Le Classique

Le Joli Mai de Chris Marker et Pierre Lhomme dresse un portrait pris sur le vif de  la France à l’aube des années 60. Pendant tout le mois de mai 1962, Chris Marker et ses équipes sillonnent Paris, caméra et micro aux poings,  documentant en toute liberté ce « premier printemps de la paix »,  quelques semaines après la ratification des accords d’Evian par le référendum du 8 avril 1962..

Les avant-premières

Nuestra tierra  de Lucrecia Martel propose une réflexion sur la relation entre territoire, identité et justice filmant la vie de la communauté des Chuschagasta à Tucuman, et le procès de ceux qui ont tué leur leader, Javier Chocobar

D’une rencontre fortuite ,dans une laverie en Californie, avec un vétéran amérindien, Isabelle Ingold etVivianne Perelmuter .ont fait  un film hors normes, entre mémoire, écologie et quête de réconciliation, Les Recommencements.

120 heures d’images d’archives : voilà ce qu’il reste de 35 années de dictature de Stroessner au Paraguay. A partir de ce corpus d’images rares retrouvées partout dans le monde, Juanjo Pereira , dans Derrière les drapeaux, le soleil reconstruit l’histoire d’une des dictatures les plus longues du XXe siècle, dont les effets perdurent encore aujourd’hui..

Les Inédits

Dans A Fidai Film, le cinéaste palestinien Kamal Aljafari raccomode la mémoire en se réappropriant des archives confisquées en 1982 par l’armée israélienne.

Back Home, un film « artisanal » de Tsai Ming-Liang  où il filme Anong Houngheuangsy et la vie quotidienne de son village natal au Laos.

Annie Gava

Best of doc Du 4 au 17 mars

Le Gyptis, La Baleine, Les Variétés Marseille

 L’Odéon, Barjols, Le Royal,Toulon Six n’étoiles, Six fours

Ciné bleu, Lorgues

La Cascade, Martigues  Ciné 89, Berre L’Étang

Ciné Palace, Saint Rémy-de-Provence

Le Cigalon, Cucuron

Le Club, Gap

La Première Fois, le baptême du feu

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Le festival La Première Fois déroule son programme sur quatre lieux : le Vidéodrome 2, Les Variétés, La Baleine et la salle de projection de la Prison des Baumettes.

Au programme, accompagnés par leurs réalisateurs-trices ou par un technicien de l’équipe, seize films, comme un kaléidoscope du monde. On vivra ainsi le quotidien d’une station uvale vouée à disparaître (La Station de Lisa Chapuisat), les rencontres, organisées par la justice belge, entre enfants et parents destitués de leur garde (Pour se revoir de Thomas Damas). On rencontrera Hedi et Faouzia restés seuls à Sousse après le départ de leurs quatre enfants pour l’Europe (Où s’en vont les horizons ? de Wafa Mahmoud). On connaîtra les craintes de Hawa l’Afghane et de ses filles au temps du retour des talibans (La vie de Hawa de Najiba Noori). On ira dans les mines désaffectées de l’est marocain où des hommes cherchent encore un minerai épuisé et des espoirs perdus (De plomb et de charbon de Thomas Uzan). Ou encore, entre lacs et forêts, on entendra l’incertitude de jeunes adultes fragiles qui n’arrivent pas à trouver une place dans la société (Les eaux troubles d’Amandine Bailly).

Chaque séance sera précédée par deux courts réalisés par des ados marseillais du Centre Ville. Et l’Alcazar et La Baleine, accueilleront deux sessions scolaires gratuites à destination des lycéens et des structures sociales.

Invité d’honneur du festival : le Pyrénéen Jean-Baptiste Alazard qui, loin du folklore, regarde la ruralité « comme un vivier de résistances et de rêveries ». Il ouvrira le festival le 3 mars aux Variétés avec Festa Major (2024) projeté aux Baumettes le lendemain. Ce film ( https://journalzebuline.fr/un-certain-gout-de-la-fete/) nous embarque dans les festivités catalanes populaires de fin d’été, célébrant le rapport au monde d’une communauté : le réalisateur y filme son village, ses proches nous invitant à la danse, l’ivresse et la réflexion.  Une démarche artistique qu’il présentera le lendemain dans une masterclass animée par Bastien Michel. Dans la sélection, on pourra découvrir deux autres de ses films : L’Age d’or et St Jean-Baptiste

C’est sous le signe du feu que se place cette édition. Sur l’affiche, un jeune homme franchit dans un bond, un brasier. Référence au jeu lancé en amont du festival : « Parlez-moi d’un feu », collecte d’enregistrements pour une création chorale diffusée en clôture du festival. Mais surtout, image symbolique de l’énergie, de la joie et de la confiance qu’il faut, pour sauter le pas et réaliser un premier film, un baptême du feu.

ELISE PADOVANI

Programme complet sur www.festival-lapremierefois.org

Un Été à la ferme – l’âge d’or

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« Deux mois sans école ! Ça va être cool » dit Paul dans le préambule du film qui réunit la famille Halle : le père, Gregory, la mère, Dorothée, Paul, l’aîné et son petit frère Germain.

On est dans une ferme isolée de l’Avesnois, au Nord de la France. Gregory a repris non sans mal l’exploitation familiale. Une exploitation à taille humaine où les vaches pâturent au grand air. C’est l’été, les vacances. La nature est belle, originelle. Un paradis pour les enfants. Pourtant le travail ne s’arrête jamais. La traite des vaches matin et soir qu’on soit malade ou pas, les soins vétérinaires, l’entretien des clôtures, les bricolages divers, la moisson, le stockage des ballots de fourrage, la mise à l’abri de la paille des bêtes tandis que l’orage menace, sans compter le calcul des ratios, des seuils de rentabilité. Quand ils ne font pas les quatre cents coups dans les champs dorés ou ne s’ébattent pas dans la rivière, les deux frères aident leur père. Paul a douze ans et Grégory l’initie à la conduite du tracteur. A la réalité difficile de la ferme également, bien éloignée de la vision idéalisée de « Farming simulator » un jeu vidéo auquel jouent Paul et son frère.

Le cinéaste, s’est installé dans le quotidien de la famille. Comme c’est souvent le cas dans les documentaires immersifs, les protagonistes ont oublié sa présence. Seules quelques vaches le gratifient parfois d’un regard caméra, placide.

Le film trouve une sorte de respiration entre les jeux des enfants et le travail du père, entre leur insouciance et ses soucis. Balançant entre temps d’apprentissage et libres échappées. Alternant les cris et le silence, le meuglement des vaches et la musique baroque de Vivaldi et des Bach (Jean-Sébastien et Carl Philipp).

Hugo Willocq réussit un film enraciné et universel. Enraciné dans un territoire qui est celui de sa propre enfance – géographique et intime. Universel parce qu’il nous parle de filiation, de transmission, d’une perte d’innocence quand l’âge d’or enfantin s’achève et que le futur reste très incertain. Les petites fermes disparaissent une à une, au profit d’exploitations moins nombreuses, de plus en plus grandes, selon les logiques de profit. « L’idée d’arracher un fragment de cette vie menacée me tient à cœur. Lorsqu’une histoire s’éteint, il y a urgence à ne pas laisser disparaître sa mémoire » déclare le réalisateur.

Que deviendront Paul et son frère ? La dernière séquence reprend en vidéo-souvenir les beaux moments de ce bel été, comme l’archive d’un temps qui n’est pas encore mais qui pourrait bien être un âge de fer.

ELISE PADOVANI

Un Été à la ferme, l’âge d’or de Hugo Willocq

En salle le 25 février