jeudi 26 mars 2026
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À Gap, le théâtre est une terre d’asile

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©N.T.

Il y a une dizaine d’année, à la suite des arrivées massives de personnes réfugiées et migrantes passant la frontière italienne pour rejoindre les Hautes-Alpes, Cecile Brochoire, met en place avec l’aide de La Passerelle, Scène nationale de Gap, un atelier de pratique théâtrale ouvert aux habitant·es de la ville, qu’iels soit résident·es ou exilé·es. « Je souhaitais être utile sans savoir comment […] je me suis dit qu’avec cet atelier, je pouvais accueillir tout le monde au même titre, permettre à tous autant qu’on était, de lâcher nos bagages à la porte, pour fabriquer ensemble quelque chose de très éphémère sans aucun autre enjeu que le lien », explique la metteuse en scène.

C’est tout les mois que se réunisse à cette occasion, dans la galerie du théâtre, des Gapençai·ses, des Afghan·nes, des Ukrainien·nes, des Colombien·nes, des ghanéen·nes, des familles et leurs enfants, des personnes seules, certaines habitué·es qui se saluent chaleureusement et d’autres qui participent à l’atelier pour la première fois. « Venir pour la première fois, c’est encore une démarche pour ces personnes qui passent leur temps à en faire, à batailler pour apprendre une langue, pour obtenir des papiers, pour survivre… L’objectif de l’atelier c’est aussi de mettre les nouvelles venu·es assez à l’aise pour que la fois d’après, iels soient dans un climat vraiment détendu, de reconnaissance. »

Tisser des liens

L’atelier commence toujours de la même manière : une déambulation dans l’espace, puis une invitation à se saluer dans la langue de la personne que l’on croise. Cécile Brochoire propose ensuite une série d’exercices d’improvisation et de créations, souvent en lien avec les spectacles et expositions en cours. « Se baser sur la programmation, explique t-elle, permet de rendre le format aussi adaptable que possible. Lorsque 10 personnes s’inscrivent par l’intermédiaire du CADA (Commission d’accès aux documents administratifs) par exemple, on sait que si elles ont une possibilité de récupérer à manger ce jour-là, ça sera évidemment leur priorité. »

Ce samedi, le thème de l’atelier, c’est « Le Petit Chaperon rouge », en lien notamment avec le spectacle de Joël Pommerat, en représentation le 4 mars. Les participant·es sont invités à jouer en petits groupes différentes versions du conte, les histoires s’emmêlent, les personnages se transforment, une femme chante une version kabyle et tout le monde reprend en chœur. « La création, c’est d’abord une mise en lien des imaginaires, des réalités, des cultures. La dernière fois, deux jeunes ukrainiens ont fait du théâtre d’ombre à partir d’une histoire qui se raconte dans leur pays que j’ai reconnu tout de suite pour l’avoir moi même beaucoup racontée à mes enfants ! Il y a toujours des surprises, ce qui est en lien, ce qui est complètement différent, et ce qui semble avancer en parallèle. »

Cécile Brochoire parle des liens tissés à l’atelier comme totalement indépendant de familiarité, ou de hiérarchie : « Quand les gens arrivent, on ne connaît absolument rien d’eux, ils ne savent rien de nous, de qui dirige, qui fait quoi dans la structure, ils oublient mon prénom comme j’oublie le leur. » C’est un écosystème apaisant qui semble être né de cet atelier de pratique théâtrale. L’improvisation se prête naturellement à l’entraide, on échappe un instant à toute notion de jugement et de méfiance, et parfois, des bébés passent de bras en bras inconnus pour laisser aux mères célibataires le temps de participer au jeu.

Une démarche politique

L’atelier « Théâtre : terre d’asile » est né de la collaboration de nombreuses acteur·ices des milieux sociaux, artistiques et associatifs. L’engagement militant de chacun·es à son échelle a permis, cette fois encore, de fabriquer un espace d’accueil et de ressource pour des personnes souvent isolées dans des situations extrêmement précaires.

Si un humble atelier artistique semble anodin face à la violence judiciaire et administrative qui caractérise les parcours des personnes réfugiées, il est justement nécessaire d’en multiplier les formes et occurrences. Le milieu de l’art se doit d’entrer dans une considération politique de ce qu’implique l’introduction d’un public amateur à une pratique artistique. « L’art est un levier d’émancipation, il s’inscrit concrètement dans la cité, c’est-à-dire dans cette idée d’accès », poursuit Cécile Brochoire.

C’est effectivement en cela que l’atelier se détache du simple concept d’éducation artistique. Il est à la fois un lieu d’échappatoire et de création et un prétexte à la rencontre, à l’entraide, qui s’inscrit dans une véritable démarche politique de soin et d’attention. Si des progrès restent à faire, notamment concernant l’accès aux événements de la programmation pour les personnes réfugiées participant à l’atelier, elles sont néanmoins dans ce moment de création collective, considérées pour ce qu’elles ont à offrir et non à prouver.

NEMO TURBANT

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Voir rouge à Salagon

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© M.V

Juste à côté de Forcalquier, le musée départemental ethnologique de la Haute-Provence de Salagon à Mane, qui intégre le prieuré roman Notre-Dame de Salagon et son église, met régulièrement en regard sa collection patrimoniale et des propositions d’artistes contemporains. Des expositions à la temporalité annuelle, installées dans l’église, qui a été dotée en 1998, suite à sa restauration, de vitraux contemporains conçus par Aurélie Nemours (1910-2005), l’une des figures de l’abstraction géométrique française. Composés de lignes de plomb verticales et horizontales, six vitraux au rouge intense, obtenu grâce à un verre teinté au sélénium, qui ne laisse passer que les longueurs d’onde rouges. Les Variations rouges du peintre belge Yves Zurstrassen créent une tension avec ce patrimoine historique et cette lumière nemoursienne.

Collage et décollage

La pratique picturale d’Yves Zurstrassen (né à Liège en 1956) est présentée dans une vidéo documentaire diffusée au sein de l’exposition : elle mêle de façon méthodique collage et décollage de pochoirs, appliqués sur des couches successives de peinture, aboutissant à des jeux de formes et de rythmes qui « font danser la couleur dans ses tableaux ». Des jeux de surfaces dynamiques, des modulations rythmiques entre formes et fonds, sur toute la surface de la toile, la plupart du temps de grand format, tout en restant très construites, ordonnées et équilibrées.

Rouge pictural et rouge lumineux

Pour Variations rouge, ses sept toiles ont été pensées spécifiquement pour la nef et les volumes latéraux de l’édifice, où se trouvent les cinq plus grands formats. L’accrochage répond à la verticalité des murs et à la profondeur de la nef, instaurant une relation physique et frontale avec le visiteur. Le tout dialogue avec le rouge lumineux et unique des vitraux de Nemours, qui colore l’espace de manière diffuse et constante, en proposant des rouges incarnés, liés à la matière picturale, au geste et à la surface.

Une couleur qu’Yves Zurstrassen décline et répète à travers des ensembles de petites formes abstraites aux contours découpés, droits ou arrondis, tramées le plus souvent par une multitude de petits trous, mais aussi grattées, griffées. Chaque toile présente ainsi une composition plus ou moins dense de formes-couleur, sorte d’engrenages construits sur un fond lisse en aplat gris, une mécanique absorbant la lumière, la fragmentant et la redistribuant par variations de textures, de couches et de réserves.

Des peintures contrastant avec la fixité de la pierre, la sobriété de l’architecture et la verticalité des volumes, tout comme avec la géométrie radicale des vitraux de Nemours.

MARC VOIRY

Variations rouges

Jusqu’au 14 décembre

Musée de Salagon, Mane

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Été 1958 : des histoires contemporaines

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Mémoire de fille © Marie Clauzade

La littérature et le théâtre ont toujours été des espaces privilégiés pour dire l’intime jusqu’à toucher à l’universel. Mémoire de fille est le récit au scalpel de celle que l’autrice nomme « la fille de l’été 58 ». Annie Ernaux y explore les souvenirs de ses dix-sept ans, ceux d’une jeune femme projetée hors de son milieu lors d’une colonie de vacances. Elle y connaît sa première expérience sexuelle qui la fige dans le regard des autres.

Dès l’entrée dans la salle, le public découvre une scénographie composée autour d’un vaste miroir modulable qui sera tour à tour miroir social, miroir du souvenir, miroir du corps scruté. Lorsque Suzanne de Baecque entre en scène, comme un écho contemporain de la fille de 1958, elle évoque ses complexes, son corps de femme et de comédienne sans cesse évalué et jugé.

Effacer les frontières

Pendant 1h40, elle impose sa présence magnétique, jouant, riant et dansant. Au micro, elle fait surgir des récits d’autres femmes avant de revenir à la sienne, créant un chœur dont elle serait le coryphée. Puis revient le récit de l’été 1958 : celui des « sur-pats », de Brigitte Bardot, des chansons de Dalida diffusées à la radio. Ce décor d’époque contraste avec la modernité brûlante du propos. Achevé par Annie Ernaux à l’âge de 76 ans, le texte résonne aujourd’hui avec une acuité troublante. Il décrit avec une précision clinique les traumas des premières expériences sexuelles, la violence diffuse de la domination patriarcale, la honte d’être née femme dans un monde qui observe, classe et condamne.

Pourtant, loin de se réduire à une dénonciation, le spectacle laisse vibrer la voix de l’écrivaine dans toute sa justesse et sa valeur inestimable. En effaçant les frontières entre littérature et théâtre, cette équipe de femmes réussit un geste artistique fort : porter sur scène une lauréate du prix Nobel et faire du plateau un espace de mémoire, de réparation et de puissance. À ce titre, le spectacle est une véritable réussite. Le théâtre accomplit pleinement sa mission : faire entendre ce qui fut tu, rendre visible ce qui fut enfoui, et rappeler que l’intime, lorsqu’il est dit avec cette exigence, devient une affaire collective.

ISABELLE RAINALDI

Spectacle donné le 13 février au Théâtre des Salins, Scène nationale de Martigues.

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L’amour découpé façon Margherita

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Margherita © Loïc Jean

Il s’agit d’une sortie de résidence. Aude Lorrillard (du Patom Théâtre), comédienne et musicienne, se met en scène avec la complicité d’Ivan Bougnoux et dévoile certains aspects de sa vie amoureuse. Elle a en effet interrogé six de ses ex pour comprendre comment ils avaient vécu cette relation et pourquoi leur histoire s’était arrêtée. Une histoire de points de vue qui se désaccordent. À partir d’improvisations, avec un jeu très physique, des mimiques expressives proches de la caricature, elle imagine l’histoire de Margherita qui veut régler ses comptes, s’inspirant de la tragédie de Médée trahie.

L’antiquité et l’actualité. Une Médée qui vit côté ombre tandis que Jason vit au soleil. Les langues allemande et italienne se confrontent donnant lieu à des scènes cocasses, notamment lorsque l’actrice, s’accompagnant à la guitare, chante une partie gutturale et grimaçante, l’autre roucoulante, duo comique qui marque le choc des cultures et des ressentis. L’ensemble est mené rondement avec un côté foutraque assumé qui demandera tout de même quelques ajustements car on se perd un peu dans cette histoire…

Humour foutraque et interrogations

La scénographie est réduite à un billot de bois et une hache, une botte de paille dans laquelle est plantée une fourche. Une chemise à carreaux symbolise la présence masculine et un changement de bonnets permet de représenter des personnages différents avec fluidité. Quand l’amour est évoqué, des extraits de lettres manuscrites sont projetés sur un écran et des voix aux langues et aux accents différents les lisent.

Quand la question essentielle : « Est-ce que tu m’aimes ? » est posée, la réponse tombe comme un couperet : « Qu’est-ce que ça veut dire aimer ? J’aime aussi la pizza. ». Sortie de son carton, la pizza, découpée rageusement à la hache, passe mal ! À la fin une vidéo montre la comédienne sur un canapé, à ses côtés, un chat roux dort en agitant la queue. Margharita lui parle, lui pose les questions qu’elle se pose. Faudrait-il aller voir ailleurs ?

CHRIS BOURGUE

Margherita a été présenté le 14 février à La Distillerie, Aubagne.

À (sa)voir
Avec ses complices, Aude Lorrillard a créé en 2024 un festival à Beaumont-de-Pertuis, une fête des récoltes, fin septembre.

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Anatomie des Élans

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©les hivernales

Au commencement étaient les corps. Non pas idéaux, lointains, mais proches, vibrants, offerts. Sur le plateau, gainés de silhouettes de gymnastique revisitée, fluo et joueuse – charmants costumes signés Agatha Ruiz de la Prada – ils surgissent comme d’un manuel d’anatomie pour tous petits. Rien de clinique pourtant : tout palpite.

On reconnaît la source du geste. Avant d’être chorégraphe, Michel Kelemenis fut gymnaste ; il en garde l’élan, la précision, l’amour des lignes. Les mouvements empruntent à la discipline ses suspensions, ses chutes, ses déséquilibres – pour mieux raconter ce moment où l’on apprivoise son propre corps. Terrain d’émerveillement autant que de douleur. Les enfants, hilares, nomment en criant : orteils, mains, pieds endoloris… La découverte passe par le rire, parfois la grimace.

Avec la chute, le petit pas de côté, les êtres s’individualisent.

L’Amoureux – Anthony La Rosa, formidable d’énergie et de délicatesse – se meurt d’amour pour Madame Muscle. Il hume les fleurs posées sur son chemin avec un appétit de vivre réjouissant. Anatome les sème, silhouette troublante — Aurore Indaburu — costume d’homme tout de vert flashy. Qui est-elle ? Confidente ? Rivale ? Entremetteuse? Le trouble affleure sous la fantaisie.

Cœurs battants, corps en fêtes

Madame Muscle – Mylène Lamugnière – ne vit que par et pour son corps : performant, exultant, poussé à l’épreuve de sa puissance. Mais la force appelle l’appui. Peu à peu, elle découvre chez l’Amoureux un corps lui aussi malléable. Ensemble, ils dénombrent – au diapason mais différemment – les mystères anatomiques : lui plus déhanché, elle plus frontale, bandant ses membres et muscles en ombres chinoises.

Le récit demeure double : ancré et abstrait. Découvert lors d’une scolaire au Théâtre du Jeu de Paume, il met les enfants en joie sans rien céder à l’exigence chorégraphique. L’inversion des genres – effet d’époque mais aussi fil dramaturgique – ne modifie ni le fond ni l’adresse : c’est une célébration. Celle de ce cœur pixelisé projeté au mur, battant au rythme de la musique disco et savoureuse d’André Serré. Un spectacle sensible et généreux, qui rappelle que la première aventure reste d’habiter son propre corps.

SUZANNE CANESSA

Le spectacle a été créé les 23 et 24 janvier aux Hivernales d’Avignon, et joué le 11 février au Théâtre d’Arles et au Théâtre du jeu de Paume à Aix-en-Provence les 13 & 14 février
Déjà joué : Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence — 13 & 14 février 2026.

À venir :
5, 6 et 7 mars
Maison des Comoni - Le Pôle, Le Revest-les-Eaux

2, 3 et 4 avril
Friche la Belle de Mai – en collaboration avec le Théâtre Massalia, Marseille

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Variations en clair-obscur

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© X-DR

Salle comble au Théâtre La Criée ce 16 février : Alexandre Kantorow y présente un programme aussi érudit qu’escarpé où la question de la variation – formelle, spirituelle, sonore – traversait chaque œuvre. De la cantate de Bach revisitée par Liszt jusqu’à l’ultime sonate de Beethoven, tout semblait appeler la métamorphose.

En ouverture, les Variations sur Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen S.180 prolongent la Cantate BWV 12 de Bach, dont Liszt reprend la basse obstinée descendante —-plainte inlassable devenue matière à transfiguration pianistique après la mort de sa fille Blandine. Sous les doigts de Kantorow, la structure s’impose avec une force presque minérale. Octaves graves solidement ancrées, contrepoint d’une lisibilité implacable, piqués qui déconstruisent le legato : la polyphonie est fouillée, mise à nu. Bach, à peine évoqué par un toucher intemporel, affleure dans le cantus firmus vertical, sculpté à larges sforzandi, sans vernis baroquisant. Liszt y apparaît moins flamboyant que méditatif, intériorisé. Quelques percées plus intimes surgissent, mais comme retenues. La lumière finale, censée transfigurer la douleur, éclaire sans embraser. La variation existe dans l’écriture – moins dans son incarnation sonore.

La Sonate op. 5 de Medtner prolonge cette approche. Kantorow en maîtrise admirablement l’architecture : plans dynamiques hiérarchisés, polyphonie dense mais lisible, articulation du chant jusque dans les voix secondaires. La technique est ici étourdissante, et on peine à se souvenir de quand on a pu entendre un pianiste en telle possession de son art. Le chromatisme se gonfle, se contracte, respire. Mais l’étrange rapport au silence, très pensé, maintient l’émotion et le développement à distance.

Architectures et lignes de fuite

Après l’entracte, le Prélude op. 45 de Chopin s’inscrit dans une rêverie en demi-teinte, presque murmurée, où le chant émerge, malgré une omniprésence de la sourdine. Tout s’enchaîne ensuite sans un temps mort, sans un regard adressé au public, les yeux tournés vers le rideau. Alkan fissure brièvement cette retenue : dans La chanson de la folle au bord de la mer, dissonances graves, houle instable, éclats imprévisibles font vaciller le cadre. Une folie passagère, mais tangible. On attendait la combustion scriabinienne. Vers la flamme progresse lentement, climat étouffé, mais sans perspective d’incandescence réelle : la montée reste linéaire, comme contenue dans un même régime expressif : variation de volume plus que d’état. Beethoven conclut ce programme avec la célèbre Sonate op. 111. Le premier mouvement affirme un dramatisme charpenté mais tenu, à un tempo plus que soutenu. L’Arietta déploie ses variations : rythmes pointés aux accents presque jazzy sans que le chant ne prenne chair. Le discours évolue, mais la parole n’advient pas. Ici encore, tout varie… sauf l’intensité expressive, maintenue dans une même réserve.

Il faudra le bis – le Liebestod de Tristan und Isolde transcrit par Liszt – pour que le piano respire pleinement. Pédale enfin libérée, ligne élargie, lyrisme assumé : l’ampleur surgit, tardive, presque révélatrice.

SUZANNE CANESSA

Le concert a été joué le 16 février au Théâtre La Criée dans le cadre de la saison Marseille Concerts

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L’Histoire face aux politiques identitaires

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© G.C.

L’Iméra (Institut d’études avancées d’Aix Marseille Université) a lancé cette année un cycle de rencontres, Ouvertures, qui s’adresse aux enseignants-chercheurs, aux doctorants et aux citoyens curieux. Le 12 février, une séance hors-les-murs se tenait au LaboFriche, laboratoire d’expérimentation de la Friche La Belle de Mai. Avec un panel d’historiens, rassemblés par Brian Sandberg, spécialiste des guerres de religion européennes, autour du thème L’Histoire contestée : les usages du passé et libertés académiques.

Points de résistance

Le moderniste Jérémie Foa, animateur de la première session, passionnante, mettait d’emblée la discipline Histoire au cœur de guerres culturelles sans merci : « mémoires concurrentes, récits identitaires, projets politiques, qui peuvent contourner ou nier le travail critique sur les sources ».

« Quelle réaction civique et intellectuelle pouvons-nous avoir ? », demandait-il à ses pairs. Thomas Glesener, intervenant sur l’islamophobie savante, répondait que l’offensive réactionnaire contemporaine a refait des universités des champs de bataille, « où l’on défend la pensée complexe auprès de jeunes cerveaux qui ne demandent qu’à apprendre : on crée des points de résistance ». Pour Paulin Ismard, historien de l’antiquité, « affronter le danger fasciste en 2027, cela se passe ailleurs que dans nos milieux ; dans la rue ! »

Quant à Clémence Revest, spécialiste du mouvement humaniste dans l’Europe du XVe siècle, elle suggérait fort justement de « se réunir, se mettre en réseau, se compter dans une dynamique de résistance avec les libraires, bibliothécaires, enseignants, musées. Nous pouvons aider à se déprendre de la mythologie des origines, poison fondamental. ».

Dans le public, Fabrice Denise, directeur du Musée d’Histoire de Marseille, opinait : « de plus en plus d’établissements rejoignent la Charte des musées engagés initiée par le Musée national de l’Histoire de l’Immigration ». L’Américain Brian Sandberg, tout du long, frémissait de rage en évoquant l’assaut mené contre l’Histoire publique par le gouvernement Trump. Aux USA comme de ce côté de l’Atlantique, si une profession aussi pondérée que celle des historiens se mobilise, c’est que l’heure n’est plus aux atermoiements.

GAËLLE CLOAREC

À venir

Le prochain rendez-vous du cycle Ouvertures aura lieu le 12 mars, avec les invités du sociologue Abdoulaye Gueye, pour revenir sur les libertés académiques.

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Dire l’Iran et la vie

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Gurshad Shaheman © Jérémy Meysen

Jeyran, Hominaz et Shady sont trois sœurs iraniennes, nées au mitan du XXe siècle. Elles ont pris part à la révolution, traversaient les huit ans de guerre avec l’Irak et, pour deux d’entre elles, ont émigré en Europe. Elles sont aussi respectivement la mère et les tantes de l’artiste Gurshad Shaheman. En 2018, elles se retrouvent après 11 ans de séparation à l’occasion de la création de son deuxième spectacle au Festival d’Avignon. Ces retrouvailles, et les discussions auxquelles elles donnent lieu, inspire à l’artiste une nouvelle pièce, créée deux ans plus tard : Les Forteresses.

Le salon familial

Avec ce spectacle, Shaheman s’intéresse à la vie des femmes de sa famille au cœur de l’histoire récente iranienne. Pour cela, il a conduit de longs entretiens avec elles, séparément puis ensembles, pour recueillir leurs récits dans lesquels les événements personnels, mariages, naissances, cohabitent avec la révolution, la guerre, l’exil vus à travers leurs yeux. Sur scène, ces récits intimes, livrés dans l’intimité familiale, sont restitués tels quels (seulement traduits en français) par Guilda Chahverdi, Mina Kavani et Shady Nafar, trois comédiennes franco-iraniennes.

Le metteur en scène renforce cet aspect intime avec un dispositif scénique qui recrée un salon dont sa mère et ses tantes, qui partagent la scène avec Gurshad et les trois comédiennes, sont les hôtesses. « C’est presque comme si les spectateur·ices surprenaient par hasard ces conversations là […] comme s’ils étaient invités chez nous, dans notre intimité » explique-t-il dans une interview donnée à Zineb Soulaimani pour son podcast Le Beau Bizarre. D’ailleurs, une partie du public est installé sur le plateau, et des douceurs sont distribuées.

Filiation artistique

Cette pièce, pour laquelle il a reçu le prix Arcena, s’inscrit complètement dans la lignée du travail que mène Gurshad Shaheman depuis ses débuts en tant qu’auteur-metteur en scène en 2012. Tous ses spectacles et performances sont écrits à partir de récits réels et intimes, que ce soient ceux de réfugiés LGBTQ +, de jeunes en rupture avec leur famille, ou les siens, comme dans son triptyque Pourama Pourama, dans lequel il parlait déjà de sa mère et de ses tantes.

CHLOÉ MACAIRE

Les Forteresses

3 et 4 mars

Le Zef, Scène nationale de Marseille

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Ermione de Rossini, un opéra rare et flamboyant

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Enea Scala © Michèle Clavel

Zébuline : Votre Pyrrhus est un tyran d’une violence rare. Comment explorez-vous la psychologie d’un homme prêt à sacrifier son trône et son honneur pour une femme qui le hait ?

Enea Scala : À l’opéra, les sentiments contradictoires sont fréquents. On peut être attiré par

une personne du camp adverse et n’oublions pas que chez Ermione, que Pirro (Pyrrhus) repousse, tout est motivé par la quête du pouvoir qui doit être atteint par tous les moyens.

Entre des graves abyssaux et une agilité extrême, comment adaptez-vous votre technique de baryton-ténor pour préserver l’éclat de vos aigus dans ce rôle athlétique ?

Il faut toujours être attentif, ne jamais alourdir les notes graves ni forcer les notes aiguës. Tout est question d’équilibre entre les différentes parties. Lorsque vous descendez, pensez à monter, et inversement, lorsque vous allez dans l’aigu, pensez à descendre, afin que le corps et la gorge ne se raidissent pas.

Chez Rossini, le chant virtuose n’est jamais une fin en soi. Comment transformez-vous ses vocalises en vecteurs purs de fureur et de rage sur scène ?

Plus vous donnez de sens aux coloratures extrêmes, plus elles deviennent fluides et naturelles, ou du moins, avec le juste équilibre d’effort et sans excès. Les coloratures de Pirro deviennent des flèches décochées sur ses adversaires. Ou parfois, comme dans le duo avec Andromaque, une ultime tentative pour la persuader de se marier.

Vous adorez cette scène, mais à l’opéra de Marseille vous l’interpréterez en version concert. Est-ce frustrant de ne pas pouvoir jouer les duels avec Ermione ?

Oui, bien sûr. J’adore le théâtre marseillais et j’ai déjà interprété trois opéras en version concert, dont Maria Stuarda, Donna del Lago et Armida. Pour Ermione, quand j’en aurai l’occasion, j’essaierai de jouer la comédie et d’ajouter quelques mouvements par rapport à un concert classique. Mais je déciderai pendant les répétitions, qui sont malheureusement moins nombreuses que pour une production scénique.

Pourquoi cette tragédie oubliée depuis longtemps semble-t-elle si actuelle et résonne-t-elle si fortement auprès du public en 2026 ?

Parce que, comme toutes les tragédies grecques, elle est le fondement de notre culture occidentale. Les personnages sont des archétypes aux attitudes attitudes contrastées qui s’affrontent dans des jeux de palais où pouvoir, amour, haine, oppression et vengeance se succèdent et révèlent leur personnalité. Tout cela est toujours présent dans la conscience humaine, à tous les niveaux.

Et pour les mois à venir ? Y a-t-il un défi ou un premier rôle que vous attendez avec impatience après cette interprétation de Pirro ?

Eh bien, je dirais que le défi le plus excitant et le plus riche en adrénaline sera Il Trovatore à Hambourg. Entre mars et avril.

DANIELLE DUFOUR-VERNA

Ermione

Version concert

les 22 et 24 février

Opéra de Marseille

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Entre Combat et Dialogue

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Dailogue avec ce qui se passe, Cie Théâtre Déplié © Jean-Louis Fernandez

Partir d’un geste simple, presque anodin, et en faire une plongée dans la pensée humaine : voilà l’essence même du théâtre de Nicolas Doutez (écriture) et Adrien Béal (mise en scène). Explorer la pensée pour en révéler les failles, les limites, les particularités autant que la portée universelle, puis jouer avec l’absurde et tendre vers le comique. Sur la scène du Théâtre Joliette deux pièces, deux actions s’invitaient sur le même plateau. D’un côté, faire une réclamation avec Combat ; de l’autre, écrire une lettre à un neveu… dans Dialogue avec ce qui se passe. Des actions banales qui pourtant, deviennent matière à jouer et à cogiter grâce à l’écriture et la mise en scène du duo.

Combat du quotidien

Un problème de prélèvements. Une absence d’envie. La fatigue de faire ce qui doit être fait. Dans un décor intimiste et minimaliste – trois bancs, une commode, le public – une femme se retrouve plongée dans une flemmingite aiguë. « J’ai quelque chose à faire. Je n’ai pas envie de le faire. » Embêtant. Malgré le regard insistant qu’elle lance à l’assemblée toute proche d’elle, personne ne semble pouvoir l’aider. Alors que faire ? Heureusement, Al, son cousin, arrive à la rescousse et lui suggère de faire quelque chose de surprenant pour débloquer la situation.

De cette rencontre naît un espace hors temps où le jeu s’entrelace aux pensées. Des batailles de pouces s’enchaînent, ornées de cascades de plus en plus improbables, qui semblent libérer au fur et à mesure notre protagoniste. Soudain, une femme surgit dans le décor. Al paraît désemparé. Autour de cette arrivée inattendue, une toile se dessine : les pensées des uns s’entremêlent à celles des autres. Les situations se superposent : Nina, le cousin, le service client, le travail, le café. En arrière-plan, des peintres traversent la scène l’air de rien : un nouveau mouvement semble lancé !

Lointain souvenir

Si, quelques minutes plus tôt, des bancs occupaient l’espace, après l’entracte, une immense toile est déployée, la scène est radicalement transformée, quasiment méconnaissable. Le public, installé dans les gradins, prend cette fois-ci de la hauteur. Même scénario. Enfin presque. Une femme désemparée, et une affirmation. « Je dois écrire à mon neveu ». Si l’idée de ce qu’elle voulait lui écrire semblait nette lundi, elle est désormais floue. Dans un élan collectif, tout le monde tente de reconstituer lundi et de retrouver la fameuse pensée.

Les objets sont replacés dans la même disposition, mais les souvenirs ne reviennent pas. Le neveu cesse d’être un simple destinataire mais devient au fur et à mesure le problème à résoudre, le moteur de l’action. Sous nos yeux, la parole se fabrique, la pensée se joue. A l’image d’un laboratoire des divagations, chacun s’éloigne peu à peu du fil, s’amuse de ses pensées : l’un parle de sa vie ratée, un autre d’un immeuble au point d’en oublier l’action initiale. Il devient parfois difficile de suivre, les pensées des uns finissent par désorganiser celles des autres.

Le théâtre devient le lieu où la pensée se défait et l’action paraît complètement disproportionnée par rapport à son importance réelle. Jusqu’à se demander même s’il y avait vraiment besoin de décortiquer autant ? Sans doute pas. Mais sur scène le pari est réussi, les deux créations donnent l’étrange impression d’avoir toujours existé, qu’il suffisait de regarder au bon endroit…

CARLA LORANG

Spectacles donnés le 12 février au Théâtre Joliette, Marseille.

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