mercredi 8 avril 2026
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Le bleu comme fil rouge

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©-MdM-J.-L.-Mabit

Devenu en 2013 le musée des Arts décoratifs, de la Faience et de la Mode, le Château Borélyréunit en un seul lieu des collections de céramique, mobilier, verre, tapisserie, objets d’art, mode, du XVIIIe siècle jusqu’à nos jours. Et propose des expositions jouant de correspondances entre ses différentes familles d’objets. Après Le Grand bain ou comment bien se (dé)vêtir au soleil 1940 – 2000, présentée dans le cadre des Olympiades culturelles [lire sur journalzebuline.fr], voici venu le temps de Infiniment bleu : 130 œuvres en faïence, arts graphiques, bijoux, et mode, autour de la couleur bleue.

Château Borély. Salle Théodore Deck © MdM R.Chipault & B. Soligny

Les Blanc-Bleu

Le parcours de l’exposition commence par des pièces en faïence au rez-de-chaussée, dans le salon d’honneur : Les Blanc-Bleu de Marseille et Moustiers aux XVIIe et XVIIIe siècles. Majoritairement produites par la fabrique Clérissy, fondée en 1679 et située dans la vallée de l’Huveaune, elles sont disposées sur différents socles sur un îlot central et tout autour dans des vitrines murales : mascarons, vase de pharmacie, rafraîchissoir à bouteilles, encrier pique-plumes, plats oblongs aux motifs orientaux, scènes de chasse ou scènes galantes, dessins d’armoiries…

Le tout est accompagné de panneaux explicatifs sur l’histoire, les sources d’inspiration, les techniques (notamment du grand feu). L’autre « spot faïence » de l’exposition se trouve au premier étage dans la salle Théodore Deck, du nom du céramiste (1823-1891) qui fut directeur de la manufacture nationale de Sèvres, et qui a donné son nom au « bleu Deck » : un bleu turquoise, lié à sa redécouverte des céramiques iznik (du nom d’une ville en Turquie), lui valant d’être récompensé en 1861 à l’Exposition universelle des arts industriels de Paris. Une quarantaine de vases variés, plats, assiettes conçus par Deck, exposés au mur sur de petits socles individuels, en une constellation charmante.

Bleu Denim

Hormis ces deux endroits consacrés à la céramique, et hormis la clôture du parcours avec un Service de Fables en porcelaine de Sèvres de l’artiste Françoise Petrovich, la grande majorité du parcours est constituée d’expositions de pièces de mode. De façon isolée dans le Salon doré, avec une robe-fourreau sirène signée du norvégien Per Spock et un ensemble débardeur-jupe longue de Guy Laroche, et dans la chapelle, avec un ensemble cape à capuche et robe longue de Loris Azzaro. De façon collective dans la Chambre des invités, une petite vingtainede manteaux, robes, tailleurs de ville aux bleus layette, cobalt, pétrole, etc. (signés Schiaparelli, Alaïa, Lanvin, Balmain, Cardin, Chanel, Courèges, …) des années 1940 aux années 2000. 

Et bien sûr dans les trois espaces du département mode : tout un parcours autour du jean, « objet de mode emblématique de notre vestiaire collectif et du phénomène de globalisation ». Qui a inspiré des pièces étonnantes (sous-vêtements, chaussures, chemise et short déconstruits, robe longue aux manches bouffantes… ) à une jeune garde méditerranéenne et africaine, préoccupé d’impact social et environnemental, et lauréat·e·s du Fonds de dotation Maison Mode Méditerranée, partenaire du Château Borély.

MARC VOIRY

Infiniment Bleu 
Jusqu’au 15 février 2026
Château Borely, Musée des Arts decoratifs, de la Faience et de la Mode, Marseille

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Impudente, Draguignan danse !

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imprudanse
© Patrick Berger

Mêlant têtes d’affiches et participation de tous·tes, L’ImpruDanse affirme, année après année, que la danse est une pratique et un art, et qu’à ce double titre elle explore l’intime et le monde, la connaissance de soi et la rencontre de l’autre. Ainsi, la neuvième édition du festival varois, du 15 mars au 5 avril, ne se contente pas de proposer des spectacles : ses deux expositions photographiques On y danse (Gaël Delaite) et Mouvements (Shirley Dorino) explorent la danse au quotidien, et carte blanche est donnée aux écoles de danse de Dracénie pour trois spectacles dans le hall du Théâtre de l’Esplanade.

Les chorégraphes invités proposent de nombreux ateliers, le Conservatoire présente une restitution de ses cours incluDanse pour les personnes en situation de handicap, et le premier samedi (le 15 mars) enchaîne brunch gourmand, déambulation dansée, concours photo et maquillage, flashmobgéant et DJ set, précédé du grand spectacle néo-classique de d’Alonzo KingDeep River [notre retour sur journalzebuline.fr].

Trois autres DJ set sont prévus chaque samedi soir, un Cui cui cuiz culturel et musical sera proposé dans un bus, et les jeudis à 19 h trois Docus danse sur Cunningham, Mourad Merzouki et Radio Maniok seront projetés au nouveau Musée des beaux-arts. 

Les spectacles

La programmation reflète, comme le revendique Maria Claverie-Ricard, directrice de Théâtres en Dracénie, « une forte variété de formes » et d’esthétiques : après l’élévation et les pointes extrémistes d’Alonzo King, la danse se joue Du Bout des doigts : Gabriella Iacono et Grégory Grosjean filment des mains qui dansent, véritables ballerines habitées (le 18 mars). 

Le samedi 22 mars, Balkis Moutashar logera au Musée des beaux arts, pour trois performances d’Attitudes habillées en lien avec les collections (11 h, 15 h, 19 h). À 17 h Joanne Leighton fera l’éloge du rassemblement [The Gathering, voir p.III] et à 21 h Leïla Ka fera vibrer le théâtre avec Maldonne, quintette féministe époustouflant [voir journalzebuline.fr]. 

Le 26 mars, les danseurs de la Coline (formation professionnelle) créeront deux pièces d’Arno Schuitemaker et Bui Ngoc Quan, écrites pour eux. Avant un samedi 29 mars où le hip-hop s’emmêle : Séverine Bidaud et sa pièce magique Faraëkoto, conte africain narré en acrobaties ; puis Phénix de Mourad Merzouki, où il associe sa danse hip-hop désormais classique avec une viole de gambe tout à fait baroque ; et le soir, Mehdi Kerkouche et ses huit danseurs aux techniques diverses explorent dans Portrait le mouvement commun et les divergences. Haletant jusqu’au bout du souffle.

Le 1er avril, une surprise, L’ImpruDanse accueille du cirque : la compagnie réunionnaise CirquonsFlex raconte en corps, acrobatique, le quotidien et la mémoire de l’île, dans Radio Maniok

Le dernier samedi (5 avril) sera débordant d’énergie, avec Thisispain d’Hillel Kogan, qui revisite le flamenco, mais surtout ses clichés touristiques et ses excès ; pour conclure en apothéose avec Rave Lucid de la Cie Mazelfreten, une course folle, techno et transe, où 10 danseurs venus de toutes les danses urbaines jouent une partition athlétique et frontale. 

AGNÈS FRESCHEL

L’ImpruDanse
Du 15 mars au 5 avril
Théâtre de l’Esplanade ; Musée des Beaux-Arts ; Auditorium Chabran, Draguignan

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Pour un flamenco universel

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flamenco
Ana Pérez © Alain Scherer

Zébuline. Le festival, associé au Centre Soléa, à Marseille, a été créé en 2019. Comment a-t-il émergé ? 

Maria Pérez. Le Centre Soléa est né en 1994, et après des années de création d’événements, j’ai été contactée par  l’école de flamenco d’Andalousie, pour que Soléa soit le siège officiel de cette fédération en France. Une reconnaissance exceptionnelle, depuis l’Espagne, d’un lieu de formation professionnelle et de création. C’est lui qui m’a poussé à lancer le festival en 2017, quand il a réalisé que Marseille était un point d’ancrage vers l’Europe. J’ai voulu que ce soit un festival régional. C’est pour cela que ça dure un mois et qu’on se produit à Marseille,  Digne, Aix, Arles, Niolon, Avignon, Istres, Martigues et Ollioules. 

La culture flamenca a-t-elle évolué ces dernières années ?
Le flamenco est un phénomène mondial en mutation constante. Un art issu d’un peuple analphabète composé de juifs, de gitans, d’arabes et de noirs africains. Exploités et exclus par la nouvelle Espagne catholique et blanche, ils ont créé la culture flamenca, qui est une des expressions artistiques les plus abouties du pourtour méditerranéen. À Marseille, ville  cosmopolite, bourrée d’artistes, elle trouve un écho, et s’ancre dans une culture de solidarité : on a un projet A Pulso, auprès de femmes migrantes et en détresse sociale, un autre auprès de trisomiques.

Quels spectacles pour cette édition ? Des créations ? 
Pas de création mondiale mais des spectacles récents, en particulier à la Friche Après vous Madame et l’Envol du Tacon et à la Cité de la Musique En Casa de Los Bolecos. C’est notre spectacle d’ouverture, et on en est très fiers ! Le guitariste Manuel Gomez, issu d’une lignée de gitans qu’on appelle Los Bolecos, a fait venir deux artistes de Séville Pepe de Pura et Juan José Villar. Los Bolecos sont héritiers, depuis des générations, d’un style très particulier. D’ailleurs, le thème de cette 7e édition « Créateurs de styles », rend hommage à toutes les avant-gardes. On le retrouve à Istres avec David Coria, ou avec les jeunes femmes à la Friche qui sont des créatrices de style. 

Justement Ana Pérez, votre fille, est très en vogue en ce moment…
Elle est l’artiste phare de la tribu Soléa, et une figure emblématique de Marseille puisqu’elle a du sang cap-verdien, antillais et espagnol. Elle a une ouverture contemporaine et une fibre africaine, avec une technique flamenca très poussée parce qu’elle a vécu 8 ans à Séville. Elle a sa signature, et danse comme personne. Paula Comitre est de cet acabit aussi, elle va danser, seule avec un pianiste, dans une robe rouge et une matière gonflable complètement organique. On a l’impression qu’il y a un animal sur scène !

Que doit-on attendre de la journée de clôture ? 
La gare désaffectée de Niolon a été louée à T’CAP21, une association de parents de trisomiques. On commence à 11h, on danse sur le port au bord de l’eau, on remonte pour la paëlla géante, puis on fait un tablao avec La Repompa, qui donnera une masterclass. Finir ainsi, c’est une chance.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR LILLI BERTON FOUCHET

Flamenco Azul
Du 15 mars au 13 avril
Divers lieux, Région Sud

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Les Chroniqu’heureuses rencontrent Khara

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© L.P.B.

Les minots. Quelle est l’importance du chant dans ta vie ? Comment as-tu commencé ? 

Khara. Centrale. C’est ce qui a donné du sens à ma vie, de comprendre pourquoi, potentiellement, j’existais. Le chant m’est venu car j’aimais bien mettre des notes sur mes cris. 

Comment te sens-tu en tant qu’artiste féminine dans le milieu du rap ? 

Je crois que la question du genre n’est pas très importante. La société voudrait que ce soit beaucoup dans nos têtes, mais je me sens juste artiste, et j’aime l’être. 

Pourquoi avoir choisi le nom de scène Khara ? 

Khara est un mélange des deux prénoms de ma mère et de ma grand-mère. 

On lit et on entend souvent le mot « canines » dans tes textes et ta communication. Que représente-t-il pour toi ? 

Quand j’étais petite, ma dentition était un sujet de moquerie ;  je tends à penser que si tu parles en premier de quelque chose, les gens n’ont plus matière à le faire. Du coup, au lieu d’avoir honte, c’est devenu mon symbole !

Dans la chanson Marie, pourquoi choisir de parler de l’enfance ? 

Marie, c’est mon vrai prénom. Quand j’étais petite, on me chantait tout le temps la chanson de Johnny Hallyday. J’en reprends le refrain et le transforme. Dans l’originale, Johnny parle à la vierge, et moi je suis agnostique. J’ai donc décidé de parler à l’enfant en moi qui, je pense, ne disparaît jamais. 

Pourquoi utiliser une arme pour te défendre dans le clip de Marie 

C’est métaphorique : j’ai trouvé intéressant de représenter que c’est Marie, enfant, qui protège Khara adulte. L’enfant donne la force d’affronter des situations compliquées telles que faire face à des milliers de gens, ou bien à tous les reproches qu’on reçoit en tant qu’artiste. 

Comment as-tu été sélectionnée par le festival Marsatac ? 

J’ai sorti un projet, mais je n’avais pas les moyens financiers de défendre. Je n’ai rien fait d’autre que l’envoyer sur les plateformes de streaming. Un jour, j’ai reçu un appel de Marsatac qui me proposait de jouer sur la scène La Frappe, en 2022. C’était génial ! Je viens d’une famille plutôt modeste et je n’avais jamais eu l’occasion d’aller à Marsatac, alors que mes amis y aillaient tous les ans. Y aller pour la première fois en tant qu’artiste, c’était drôle !

Comment est composée la partie instrumentale de tes morceaux ? 

Ça dépend de mes humeurs et des personnes qui m’entourent. Dario Della Noce, avec qui j’ai sorti le morceau Président, m’aide à construire mes prods. On essaye de se servir de toutes les énergies nous animent le jour J pour construire des choses. 

Comment imagines-tu ton avenir musical ? 

J’espère un jour aller encore plus loin, mais je ne veux pas avoir des idées fixes pour ne pas être déçue. Je continue d’espérer que les choses iront dans le bon sens. 

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR YAMINA, HIMDA, MAME BOUSSO ET VICTOR.

PROPOS RECUEILLIS PAR LUCIE PONTHIEUX BERTRAM

Le concert donné au Makeda, le 7 mars, à Marseille 

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À nouv.o.monde, une vie de berger

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(C) Pyramide distriburion

Il pleuvait fort en ce dimanche 9 mars mais cela n’a pas empêché le public de venir à Rousset et la salle Emilien Ventre était comble pour la séance de clôture. Le film Bergers de la Québécoise Sophie Deraspe a enthousiasmé les spectateurs et la rencontre avec l’éleveuse- bergère Pauline Arnaudet et le comédien Bruno Raffaelli a éclairé les thèmes de ce récit initiatique.  

Librement inspiré du roman auto fictionnel de Mathyas Lefebure, D’où viens-tu berger?, paru en 2006, Bergers commence par un rêve : celui de Mathyas (Félix-Antoine Duval) un jeune publicitaire montréalais. Sa voix off précise qu’il ne va pas rentrer chez lui. Il est à la fenêtre d’un hôtel à Arles, avec vue sur les Arènes. « J’ai peur que mon cœur s’arrête ! » Sa décision est prise : il va devenir berger. Il démissionne avec un message vocal. Il se documente, achète des livres sur la transhumance, un couteau, un chapeau, une vieille besace en cuir et, cherchant à se faire embaucher comme apprenti, va à la rencontre des éleveurs et bergers qui au, bistrot du coin boivent leur « jaune ».

Longue marche

Tous se moquent gentiment de ce « berger » qui n’a pas encore gardé ! Mais l’un d’entre eux qui manque de main-d’œuvre le prend à l’essai. Un essai non concluant et Mathyas se retrouve alors chez Tellier (Bruno Raffaelli), un éleveur endetté, violent et colérique. Il commence à garder avec Ahmed (Michel Benizri), un berger marocain, qui n’aime pas les moutons : « Les moutons, il faut les mater » et a peu de considération pour les femmes.

Mathyas a entamé une correspondance avec une jeune fonctionnaire, Elise (Solène Rigot)  rencontrée lors d’une démarche administrative. Lorsqu’ Elise, séduite par ce qu’il lui raconte, à son tour démissionne et le rejoint, c’est l’expérience de la transhumance et de l’estive qu’ils vont partager : la longue et dure marche vers l’herbe verte des montagnes et la liberté.

Sophie Deraspe, à travers son Candide romantique, montre le métier de berger dans toute sa rudesse, les cabanes plus que sommaires, le travail harassant, les difficultés économiques. La caméra de Vincent Gonneville filme superbement les corps et les visages fatigués, les gestes du travail, bêtes qu’on marque, qu’on soigne, les troupeaux qui traversent les villages. La beauté des paysages baignés de lumière, la violence des orages, la montagne au lever du jour.

ANNIE GAVA

Bergers a remporté le Prix du meilleur film canadien au Toronto International Film Festival.

© Pyramide Distribution

Trois bras et un couteau

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Par Grands Vents © Matthieu Delcourt

Aventure rocambolesque de trois apprentis-aventuriers à la recherche d’un palais en ruines, ou création d’un lieu touristique lucratif au détriment de vestiges archéologiques ? D’autres pistes seraient possibles, il suffit de se laisser emporter par la douce folie de situations inattendues et de personnages inventifs et rêveurs. 

Le spectacle commence dans le noir. Une voix hésitante appelle : « Simone ! », « oui Stan », répond-elle (enthousiaste Elena Doratiotto). Tous deux arrivent dans un espace nu et désert. Ils voient (nous pas) les restes d’un palais en ruines, découvrent avec plaisir un emplacement humide et très vite installent robinets et tuyaux. Aussi jouent-ils avec l’eau, tels des enfants. Ils ont chacun un petit livre avec une traduction de Sophocle, mais, oh surprise, ils s’aperçoivent que leurs traductions sont totalement opposées. Ne peut-on avoir confiance dans les traducteurs ? Tandis que Stan s’étonne de la valeur et du poids des mots tel le Candide ahuri de Voltaire (délicieux Tom Geels), le troisième comparse (Benoît Piret du Raoul Collectif) leur parle d’une fresque qui représente le moment où Abraham est sur le point se sacrifier son fils sur l’injonction de Dieu mais dont le bras est arrêté par un ange. 

Encore une question de lexique, un bras qui tient et un bras qui retient. Quelle issue ? Le problème de la violence est posé. Surgit enfin un homme (impayable Bastien Montes) qui leur demande de partir car le site va être exploité comme lieu touristique, des colonnes vont être érigées, une route bitumée. Préservation du patrimoine ou modernité affirmée ?

L’évocation de l’Antiquité prend la forme d’un messager – en fait une messagère qui a mal aux pieds (Marthe Wetzel en rangers) – laissant bien derrière elle l’image ailée d’Hermès. Des rebondissements farfelus qui laissent le public amusé, étonné par ce regard candide sur un monde ancien et oublié qui questionne celui dans lequel nous vivons.

CHRIS BOURGUE

Par grands vents s’est joué au Théâtre Joliette les 7 et 8 mars

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Petra Magoni : la liberté par le tango

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© A.-M.T.

Rock’n’roll avec sa coupe mulet et ses yeux noirs charbonneux, Petra Magoni est une artiste italienne éclectique, inclassable. Elle s’est formée au chant sacré et baroque, a tâté de l’opéra, du rap, de la pop, du jazz. Sur ses albums, on trouve aussi bien du Bach, du Caccini, que du Brel, du Peggy Lee ou du Gloria Gaynor. Elle ne s’interdit rien, s’empare de la musique qu’elle aime et modèle tout ce qu’elle glane avec une pâte très personnelle. On pense à Grace Jones, Catherine Ringer… mais c’est juste du Petra Magoni, tout un univers. 

Pour son passage à Marseille, elle s’est attaquée au répertoire du tango dans le concert intitulé Libertan’go, tiré du nom de la chanson composée par Astor Piazolla. Elle a trouvé dans la cité phocéenne des compagnons de jeux à sa mesure : l’accordéoniste Grégory Daltin et le mandoliniste Vincent Beer-Demander qui avait emmené avec lui les musiciens de l’Académie de mandolines et guitares de Marseille, une harpiste et une contrebassiste, des plus jeunes aux plus âgés comme Francine qui a fêté en live ses… 98 ans.  

La foule emportée 

Ce trio à l’énergie folle et virtuose, s’empare des célèbres musiques du tanguero, les mâtine de jazz, de rock et offre au public d’un Théâtre de l’Œuvre comble, un spectacle unique. Petra Magoni improvise, interprète, raconte des histoires, habitée par la musique des deux musiciens, qui, facétieux, révèlent tout ce qu’on peut faire avec un instrument : en jouer classiquement mais aussi le caresser, l’effleurer, le tapoter ou le claquer. Les morceaux sont jubilatoires, transmettent une ambiance de douce allégresse à la salle.

On peut entendre le très émouvant et nostalgique Por una Cabeza de Carlos Gardel qui évoque les zones d’ombres de la fragilité humaine, un Ave Maria de toute beauté, composé par Piazzola pour la chanteuse italienne Milva, une version de La Foule reprise en chœur par la salle et trois créations, Sensualità, Passione et Resistenza. Ce dernier morceau dans lequel les mandolines montent en puissance comme une marche de partisans toujours plus nombreux résonne d’un écho tout particulier en cette période de crise mondiale. 

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Concert donné le 9 mars au Théâtre de l’Œuvre, Marseille

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Quand Carmen passe le détroit 

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Carmen Al Andalus © Mateo Beauche

Une place avec des tapis, des chaises, des personnages en tenue orientale, femmes d’un côté, hommes de l’autre. En fond, une rangée de musiciens en djellaba et caftans et une image de Kasbah aux murs crème transportent le public sur une place qui pourrait être Jemaa el-Fnaa à Marrakech. C’est dans ce décor qu’Olivier Desbordes et la troupe de l’Opéra éclaté ont choisi d’installer Carmen, le personnage de Prosper Mérimée et de l’opéra de Georges Bizet, et de donner à la musique du compositeur une version arabo-andalouse. 

On retrouve dans le spectacle tous les grands airs de l’œuvre comme Tu ne m’aimes pas ou Toréador. La Habanera et Sous les remparts de Séville ont été réorchestrés sur des rythmes orientaux. La production a rajouté à l’œuvre des airs chantés en arabe comme celui de Garcia, mari de Carmen interprété avec brio par Yassine Benameur. L’idée se tient parfaitement puisque l’Espagne fut occupée pendant des siècles par les Arabes chassés au XVe siècle après la Reconquista. Les Bohémiens, communauté de Carmen, deviennent ici des bandits des montagnes de l’Atlas. Jean-François Marras,qui incarne unDon José brigadier amoureux transis rendu fou par cette femme libre et volage, est extrêmement convaincant vocalement. Tragique, il est ovationné par la salle dans le solo La fleur que tu m’avais jeté

Un Orient trop lointain ? 

La mezzo-soprano Ahlmia Mhamdi interprète le rôle-titre. On a d’abord du mal à ressentir de l’émotion et de l’empathie pour cette Carmen dont le jeu scénique est, durant le premier acte, très nerveux, agité. Lorsqu’elle se pose enfin et s’ancre dans plus d’immobilité, elle donne alors toute la puissance à sa voix au timbre rond et sensuel. On a aimé la belle énergie du quatuor Frasquita (Sonia Menen), Mercedes (Sonia Skouri-Robert), Dancaire (Edouard Ferenczi Gurban) et Remendado (Yanis Benabdellah).

En fond de scène, disposés en long, les instrumentistes de l’orchestre Mare nostrum excellent dans ce mélange de genres musicaux.  Le pari était risqué. Il est grandement réussi même si on aurait aimé que le parti pris « orientaliste » soit poussé jusqu’au bout en donnant plus d’authenticité à cette adaptation. Il y a parfois dans le jeu des acteurs un côté « farce » qui chagrine comme les costumes, très beaux certes, mais qui relèvent du déguisement. C’est dommage. Mention spéciale aux jeux d’éclairages magnifiques qui portent le spectacle de bout en bout et entraînent le spectateur dans l’ambiance tout en clair-obscur des soirées marocaines.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Carmen Al-Andalus a été donné le 6 et 7 mars à l’Odéon (Marseille)

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Martigues : Wim Vandekeybus touche au divin 

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Infamous Offspring © Wim Vandekeybus

Une saison aux Salins sait apporter son lot de moments exceptionnels, et Infamous Offspring,donné ce 4 mars, en fait partie. Le public ne s’est d’ailleurs pas trompé, venu nombreux pour saluer la dernière création du chorégraphe belge Wim Vandekeybus, qui explore les récits de la mythologie grecque.

Infamous offspring, que l’on pourrait traduire par « une descendance tristement célèbre », s’ouvre sur la figure d’Héphaïstos, le dieu forgeron infirme. Il est incarné par une contorsionniste écossaise à l’accent rocailleux, qui se tord sur le plateau tout en inventant un langage, à la fois physique, plastique et auditif. Autour d’elle, ses frères et sœurs divins, Artémis, Apollon, Hermès, Arès, Athéna, Dionysos et Aphrodite, objet de toutes les convoitises, se mettent en mouvement. 

Zeus, Héra, même combat

Ces divinités sont interprétées par des danseur·ses à l’énergie prodigieuse, créant une réécriture moderne et sensuelle des mythes antiques. La chorégraphie impressionne, avec des interprètes qui parviennent à se rattraper en plein vol, et des portés presque surnaturels. Toute cette descendance divine, cruelle, lubrique et criminelle s’agite sous le regard vertical de leurs illustres parents, Zeus et Héra. Le couple royal n’apparait que sur écran, tels des parents lointains et inaccessibles qui se désolent des avatars de leur progéniture. 

Zeus, agresseur sexuel notoire, n’a d’ailleurs rien à envier à ses rejetons. Héra se montre pareillement insensible aux malheurs des humains. Sur un deuxième écran, le danseur de flamenco Israël Galván incarne Tirésias, le devin aveugle qui guida en son temps Ulysse aux enfers, et communique ses prophéties uniquement par le langage corporel. Après une bonne heure de chorégraphies survoltées, les jeunes interprètes se posent à l’avant-scène tandis que Hébé, échanson des dieux, leur sert à boire avant de conclure avec Tirésias cette épopée flamboyante.

ISABELLE RAINALDI

Spectacle donné le 4 mars aux Salins, Scène nationale de Martigues. 

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Ecrire à Pétain

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Le Birgit Ensemble, Les Suppliques © Simon Gosselin
Le Birgit Ensemble, Les Suppliques © Simon Gosselin

ZébulineComment est né votre Birgit Ensemble ? 

Julie Bertin. En 2013 au Conservatoire de Paris. Jade et moi devions monter un spectacle avec notre promo, et nous avons eu immédiatement l’envie d’écrire avec l’équipe, de monter une grande fresque épique historique. Pour montrer que notre génération, qu’on dit dépolitisée, ne l’est pas. 

Jade Herbulot. On est tous et toutes né·e·s autour de 1989, on a posé les fondements esthétiques du Birgit Ensemble autour de la chute du Mur de Berlin, en mêlant l’histoire européenne contemporaine à notre histoire intime.

JB. Et rapidement le spectacle est sorti de l’atelier, on l’a joué au Centre dramatique de Saint-Denis… 

Effectivement le Birgit Ensemble a très rapidement été programmé dans des théâtres nationaux, au Festival d’Avignon… Comment l’avez-vous vécu ? 

JB. C’était vertigineux, c’est arrivé vite, on voulait continuer à présenter de grandes formes, mais sans tout à fait avoir conscience des réalités de la production. 

JH. Les Suppliques sont un format plus réduit, avec quatre interprètes, un homme et une femme autour de la vingtaine, et deux autres plus chevronnés. Une autre génération d’acteurs.

Ces suppliques sont des lettres écrites au Maréchal Pétain, ou au commissariat général aux questions juives, pour réclamer des nouvelles des déportés. Comment en avez-vous fait un spectacle ?

JH.  Nous avons conservé six lettres, il en existe des milliers, retrouvées par Laurent Joly [historien ndlr] dans les archives nationales. Nous avons choisi une variété générationnelle donc, mais ausside classe sociale et de situation administrative. 

JB. Ces lettres sont le point de départ de notre enquête, puis de notre écriture. On voulait les faire entendre mais aussi faire voir le hors-champ. Qu’est-ce qui peut conduire des juifs à écrire au maréchal Pétain ? Avec Laurent Joly, avec la documentariste Aude Vassalo qui a complété les lettres avec d’autres archives administratives et généalogiques, nous avons reconstitué le puzzle de ces six histoires. Puis écrit et comblé les blancs.

N’est-il pas délicat, sur un tel sujet, d’ajouter de la fiction à l’histoire ?

JB. Si la fiction ne vient pas trahir le réel, si elle dit qu’elle est de la fiction et qu’elle cherche à éclairer les faits, je ne crois pas. 

Vous avez fait le choix de suppliques entre 1941 et novembre 42. Pourquoi ces dates ?

JH. On déploie les tableaux de façon chronologique, 42 est l’année de bascule du Vel’d’Hiv, mais on retrouve des lettres dès 1940 et tout au long de la déportation les juifs. C’est étrange d’écrire à son bourreau. Ils mettent en avant leur intégration, leur nationalité, leurs faits de guerre, ils cherchent à composer avec l’administration, avec le haut commissariat aux questions juives… 

Comment cela résonne-t-il aujourd’hui ? 

JB. Nous avons repris le spectacle en janvier à Paris, nous ne l’avions pas joué depuis un an. Depuis la montée des nationalismes et l’accès de Trump au pouvoir. Les spectateurs sont sonnés, l’un m’a dit « mais cela parle de notre futur, pas de notre passé … ». Nous nous méfions des analogies faciles, mais dans les archives de Vichy, dans les ordonnances qui sont lues tout au long du spectacle et qui retirent leurs droits aux Juifs, on retrouve des éléments de langage, une rhétorique qui est celle de Trump, de Meloni et de la droite radicale actuelle. 

JH. Aujourd’hui ce spectacle sonne comme un avertissement, une injonction à la vigilance : oui, le pouvoir peut se mettre à persécuter légalement les minorités. 

JB. Et cela va très vite. En deux ans Vichy a fait ce que l’Allemagne nazie avait mis 10 ans à faire.

ENTRETIEN REALISE PAR AGNÈS FRESCHEL

Les Suppliques
12 et 13 mars
Le Zef, Scène nationale de Marseille

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