samedi 11 juillet 2026
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Espace Julien : Grand Bonheur mis sur orbite

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© N.S.

Zébuline. Qu’avez-vous ressenti à l’annonce de cette décision ?
Olivier Jacquet. Que les gens qui ont décidé de faire bouger les lignes au sein de la ville ont réussi à aller au bout de cette décision, qui est un choix de forte mutation. Il a fallu sans doute du temps et du courage pour cela et je les en remercie.

Pourquoi du courage ?
On n’efface pas d’un revers de la main une équipe qui a fondé l’établissement, qui l’anime depuis sa création, qui a un rayonnement politique non négligeable. De ce fait, imaginer donner sa chance à un projet alternatif, ce n’est pas rien.

Êtes vous en contact avec l’association Teknicité, culture et développement ?
On n’a pas établi de contact avec le conseil d’administration mais avec l’équipe salariée bien entendu. Pour des choses très opérationnelles déjà, car on organise le festival Avec le temps, dont plusieurs soirées se passent à l’Espace Julien. Et depuis qu’on a eu l’information, on échange sur le processus de clôture de leur mission et le lancement de la nôtre.

Pensez-vous que la transition va bien se passer ?
Oui, j’ai ce sentiment. Et si elle ne se passait pas bien, ce serait notre premier échec. Je vais tout faire pour que l’aspect collaboratif de notre candidature s’incarne y compris avec la structure qui était en place, et le partenaire du projet qui n’a pas été retenu [Le Molotov, ndlr]. Il faut qu’on aille au bout de notre démarche, qui ne s’arrête pas à ceux qui ont décidé de se rassembler, en regardant ce qui a été fait avant, et en se tournant vers l’avenir le plus enthousiasmant possible.

Pouvez-vous nous présenter les grandes lignes de votre projet ? 
Il y a plusieurs étages. Un premier en compagnie du Makeda, de la Mesón, d’Internexterne et du Théâtre de l’Œuvre avec lesquels on va monter une nouvelle structure, qui va se transformer en SCIC ensuite. Ce n’est pas une fusion des structures mais une mutualisation. Chacun gardera sa programmation. 

Il faut qu’on collabore avec tout le tissu associatif, commerçant, tout ce qui fait quartier et vie dans le centre-ville


Le deuxième étage, c’est la mobilisation de l’ensemble de la filière. Au moment de candidater, on a établi des contacts avec quarante structures culturelles et sociales. Assemblées en pôles, elles vont représenter un faisceau de partenariats et de collaborations qui va être très important dans l’identité du projet, et dans le temps d’occupation de la salle. Il y a neuf pôles en tout : culture urbaine, culture électronique, littérature, musique expérimentale, jazz… L’idée est d’avoir chaque année un ou plusieurs événements par pôle. 
Ensuite il y a l’aspect territoire. Il faut qu’on collabore avec tout le tissu associatif, commerçant, tout ce qui fait quartier et vie dans le centre-ville. On a déjà établi un certain nombre de contacts et de partenariats avec une logique de s’engager un maximum dans les grands enjeux sociétaux qui sont ceux de la deuxième ville de France : la diversité, la mixité, l’impact écologique, la responsabilité sociétale sous toutes ses dimensions. Ça va jusqu’à connecter les pratiques amateurs locales et en accueillir régulièrement dans nos murs, même en dehors de notre projet. Avec l’espoir un jour, sans faire de l’ombre à l’Ifac [centre social attenant à l’Espace Julien, ndlr], de revenir à cette idée d’une maison pour tous, mais autour des musiques actuelles.

Olivier Jacquet © X-DR

Un lieu vivant en journée également ?
Tout à fait. Mais on ne va pas trop fanfaronner, car il y a beaucoup de travail. On va essayer de trouver le juste équilibre, mais très clairement, l’objectif est d’accueillir aussi des temps pour les associations, groupes de parole… de la vie du centre-ville dans nos murs en dehors des concerts.

Avez-vous l’intention d’intensifier la programmation ?
Oui, très fortement. On va finir de négocier les conditions financières de ce mandat avant de se vanter, mais le projet c’est 178 ouvertures de rideaux.

Quelle couleur musicale souhaitez-vous donner à cette programmation ?
Les musiques actuelles ouvertes à toutes les formes pluridisciplinaires. La diversité et l’éducation artistique, plus que les esthétiques. La découverte, mais aussi les artistes à forte visibilité. Une collaboration accrue autour de trois pôles, du fait des acteurs d’excellences existants dans le territoire. Autour des cultures urbaines main dans la main avec l’Affranchi, des musiques électroniques avec le Cabaret aléatoire, Bi:Pole, Le Bon Air… Le jeune public avec le Théâtre Massalia, le Nomad’Café et Babel Minot

Y aura-t-il également une volonté d’accompagnement pour les musiciens ? 
C’est une évidence. Je suis directeur de coopérative qui a fait toute sa carrière autour de la production d’artistes ; c’est toujours ce qui fait battre mon cœur. On a tout un dispositif qui est prévu pour accompagner les musiciens : des résidences de création et des artistes en résidence à l’année. Nous avons aussi un dispositif d’accompagnement des personnes qui entourent ces musiciens émergents. Comme avec les associations qui organisent des soirées, et d’imaginer avec elles, si elles le veulent, un parcours de professionnalisation.

La mairie vous a accordé un Convention d’occupation temporaire et non une Délégation de service public. Cette distinction est-elle importante pour vous ?
C’est important évidemment. Ce n’est pas exactement la Rolls des relations public-privé. Mais on a des collectivités qui ne sont pas au top de leur santé financière, et qui traversent elles-mêmes des mutations importantes. Je ne peux que comprendre la prudence qui est la leur.

Vous avez cinq ans pour mettre en place votre projet, n’est-ce pas trop court ? 
C’est la durée d’un mandat présidentiel, et cinq ans c’est long si on travaille mal ! En même temps, quand on a envie de faire les choses collectivement ça peut être court. Car le collectif peut emmener à des prises de décisions un peu plus longues. Mais elles sont plus fortes, cohérentes et fiables.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR NICOLAS SANTUCCI

Trois questions à… Jean-Marc Coppola 

Adjoint au maire en charge de la Culture, Jean-Marc Coppola présidait le jury réuni pour désigner la nouvelle gestion de l’Espace Julien. Il explique les raisons de ce choix

Zébuline. Pourquoi était-ce important de relancer un nouveau projet à l’Espace Julien ? 
Jean-Marc Coppola. Il y avait plusieurs motivations. La première, c’est l’ordonnance de 2017, qui oblige les collectivités locales, quand on est propriétaire d’un lieu, à lancer une mise à concurrence et donc un appel à projet et à candidature. Ça n’avait pas été fait dans le passé, j’ai voulu être conforme au règlement. 
La deuxième motivation c’est qu’à Marseille, il y a des salles de diffusion de musiques actuelles de différentes jauges, avec par exemple le Silo, l’Affranchi, Le Moulin, l’Espace Julien… Mais on n’arrive pas à créer un réseau qui fasse que les uns et les autres travaillent ensemble. Or l’idée c’est bien de créer un réseau de musiques actuelles, et pour cela, nous avons établi en transparence des critères pour sélectionner une association qui porterait le meilleur projet à nos yeux.

Qu’est-ce qui a séduit le jury dans le projet de Grand Bonheur ? 
Ce qui nous a plu, c’est vraiment cette présentation qui est portée par un collectif, avec plusieurs acteurs : la coopérative Grand Bonheur, le Théâtre de l’Œuvre, le Makeda, la Mesón. On sentait qu’il y avait déjà un réseau qui était construit. Et donc un dynamisme et un collectif qui nous permettra peut-être d’avoir un label du Centre national de la musique voire même de la Sacem. Ce serait une reconnaissance et un apport de partenaires financiers supplémentaires. Même s’il n’y a rien de fait, on crée les conditions pour qu’ils puissent venir. C’est notre souhait le plus cher. 

La décision devait être rendue en septembre, mais on ne l’a apprise qu’en janvier. Pourquoi ce retard ?  
Parce que nous sommes respectueux des acteurs et de ce qu’ils ont fait pendant plusieurs années. Benoît Payan a tenu à rencontrer Éric Di Meco, le président de Teknicité, culture et développement, mais le rendez-vous avait du mal à se faire. Il était bien occupé, notamment avec la Coupe du monde. Finalement, le rendez-vous a eu lieu début janvier. Nous voulions expliquer les motivations de ce choix et les faire comprendre. Et parfois, ça peut prendre du temps. 

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR N.S.

L’Histoire, sans aménagement 

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Les Rafles, d'un siècle à l'autre est la nouvelle création de Virginie Aimone et Jeremy Bescon © Elise Carratala

Le 29 janvier dernier, Marseille commémorait les quatre-vingts ans de la rafle du Vieux-Port qui a entraîné l’arrestation de 12 000 personnes, pour 1642 déportations, dont 782 personnes juives. La justice française via le pôle du parquet de Paris a ouvert un dossier pour crime contre l’humanité à la suite de la plainte déposée au nom des survivants et des descendants de ces rafles, le 29 mai 2019 seulement. Le 1er février 1943, 1200 immeubles près du Vieux-Port, le cœur même de la Marseille antique, sont détruits à l’explosif par les troupes du génie allemand. Cyniques miliciens français qui, secondés par les troupes allemandes, ont procédé à l’évacuation des habitants auxquels ils demandaient de bien garder les clés de leur maison par sécurité… 

Les artistes relèvent quelques paroles annonciatrices de cette destruction : l’architecte en chef de 1926 à 1941, chargé d’établir le « plan directeur de la région marseillaise », expliquait afin de justifier son ambition de remodeler entièrement cette zone : « C’est l’occasion providentielle d’assainir la ville et les mœurs, de jeter bas cette vieille citadelle de la punaise et de l’infamie. Faisons du vide, enlevons ces gravas et qu’enfin cesse la honte de Marseille. Un seul moyen, raser tout et vite, et, sur les ruines de ces vieilles masures, bâtir une ville nouvelle ». On le sait, les aspirants au renouveau et à la « propreté » justifient les êtres et les théories les plus dangereux ! Il est sans doute à préciser que cet architecte ne souhaitait pas détruire les vies, et que les motivations de ces grands travaux d’assainissement relevaient davantage de la spoliation et de la spéculation immobilière (Zola en a tracé le terrifiant mécanisme dans La curée).

Photo du Vieux-Port de Marseille, pendant la rafle du 24 janvier 1943 © Archives fédérales allemandes

Coïncidences et parallèles
Le propos de Virginie Aimone et Jeremy Beschon s’appuie sur une solide documentation. Elle va de la plaidoirie de Pascal Luongo pour crime contre l’humanité auprès du tribunal de grande instance de Paris, des ouvrages de Gérard Guicheteau, Michel Ficetola, Alessi Dell’Umbria, des témoignages recueillis par Dominique Cier, à la thèse d’anthropologie urbaine de Marie Beschon, Euroméditerranée ou la ville de papier, ethnographie du monde des aménageurs

La pièce emplie de délicatesse et d’humour nous fait revivre l’histoire à travers des destins particuliers et d’amples mouvements d’ensembles. Voici une famille juive qui débarque d’Algérie, confiante dans le décret Crémieux, les Napolitains qui ont fui les chemises noires, les hauts-dignitaires nazis, la mafia, les architectes urbanistes… Ceux d’Euromed produisent aujourd’hui des plans dont la rectitude en évoque d’autres plus anciens, comptant toujours leur lot d’expulsions, curieusement toujours située dans les quartiers populaires… Si l’acte de guerre coïncida avec un projet d’administration municipale, le projet étatique de rénovation d’Euroméditerranée accentue la violence des inégalités sociales. Le lien entre l’architecture et les projets de société est une évidence certes, mais qu’il est bon de souligner. La relation entre urbanisme et pouvoir se pose fortement et la limpidité de la pièce du collectif Manifeste Rien apporte un éclairage glaçant sur les mécanismes qui régissent l’aménagement des territoires.

MARYVONNE COLOMBANI

Les rafles, d’un siècle à l’autre
2 au 4 février
Théâtre de l’Œuvre, Marseille
04 91 90 17 20  
theatre-œuvre.com

Adel El Shafey, vers l’avenir

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© Jean-Claude Carbonne

Dès son ouverture, Yalla my friends prend littéralement aux tripes. Les subtils jeux de lumière de Jade Rieusset et Erika Sauerbronn nous plongent dans une semi-pénombre travaillée, les fréquences basses élaborées par Romain Constant nous saisissent en plein sternum. La danse ne naît pourtant pas dans la suffocation que l’on pourrait attendre : les corps orchestrés par Adel El Shafey n’auront ainsi de cesse de se mouvoir avec amplitude et générosité, de s’ériger contre l’inhospitalité d’un tel écrin.

Si les gestes se décomposent ou se saccadent par endroits, c’est toujours pour mieux aboutir, et jamais pour s’obstruer. Pensée comme le récit de l’amputation de son lobe pulmonaire et de son retour à la vie, la pièce d’Adel El Shafey s’extrait toujours de la noirceur avec grâce. C’est ce bel élan qui guide les tableaux à deux ou à quatre, ou les danseurs et danseuses s’épaulent et s’appuient les uns les autres ; où quelques portés s’enchaînent, discrètement, à même les hanches. C’est sans doute dans sa capacité à explorer toute une gamme de mouvements privée des appuis habituels – au sol, notamment – et inspirée, entre autres, du hip-hop ou des arts martiaux, que la chorégraphie d’Adel El Shafey impressionne. Ainsi que dans sa capacité à tirer le meilleur de ses interprètes sans rien sacrifier de leur individualité.

Forte d’une taille et d’une souplesse démesurée, sa grande complice et associée Maëlle Deral explore avec finesse et étrangeté une partition très riche. Plus cadrée, très musicale, l’interprétation de Rémi Richaud emporte, notamment sur ses passages solistes. Athlétique, millimétrée jusque dans ses ondulations valvées à couper le souffle, Yasmina Lammler se révèle d’une physicalité à toute épreuve. Une sensibilité rare exhale enfin du jeu d’Adel El Shafey, qui cale ses pas sur ceux de ses camarades et partage avec eux la lumière. Une belle ode à la résilience et surtout au collectif, qui réchauffe intelligemment les cœurs.

SUZANNE CANESSA

Yalla, my friends a été créé le 9 février au Pavillon Noir, Aix-en-Provence.

À venir
10 février à 20 heures au Pavillon Noir

Rodrigo Cuevas, l’électro-trad des Asturies

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Rodrigo Cuevas © Ricardo Gaete

Ce n’est pas si souvent que le Cité de la Musique annonce un concert à guichets fermés. Mais le premier passage de Rodrigo Cuevas à Marseille crée l’événement. Rencontre avec l’homme qui n’aimait pas être comparé à Freddie Mercury.

Zébuline. Votre spectacle s’intitule Tropico de Covadonga. Qu’est-ce que cela signifie ?
Rodrigo Cuevas.
Ce tropique est un méridien ou un parallèle imaginaire qui traverse toute la terre, toute l’humanité, en passant bien sûr par les Asturies puisque c’est moi qui l’ai inventé. Il nous connecte tous à travers le folklore. Car les musiques traditionnelles sont quelque chose de reconnaissable par tous les êtres humains même par ceux qui n’ont jamais été en contact avec elles.

Covadonga est un endroit particulier aux Asturies…
Oui, c’est un lieu sacré, un peu comme Lourdes pour les Français.

Comment avez-vous constitué votre répertoire ?
C’est un répertoire que j’ai construit à partir de musiques traditionnelles des Asturies mais aussi d’autres régions de la péninsule ibérique. J’ai choisi des morceaux que j’aimais parce que je les trouvais émouvants. Une des grandes vertus de la musique traditionnelle est son pouvoir émotionnel.

Avez-vous pratiqué le collectage pour recueillir certains morceaux ?
En effet, pendant le processus d’enregistrement de l’album Manual de cortejo [« Manuel de séduction », ndlr], j’ai voyagé avec mon producteur dans les Asturies pour lui faire rencontrer des femmes qui chantent et qui jouent de la pandereta, tambourin traditionnel dans cette région. Afin d’imprégner le disque de cette musique, nous avons utilisé certains de ces enregistrements.

Quels types d’histoires racontent vos chansons ?
Je parle beaucoup de Xixón, la capitale des Asturies [Gijón en espagnol castillan, ndlr]. Je transmets à travers mes chansons les histoires que m’ont racontées les anciens, hommes et femmes. Le personnage de la Tarabica, une femme âgée aujourd’hui décédée, en est le fil conducteur. Elle nous apporte une version plus citadine de la vie à cette époque. Car le folklore renvoie souvent à des histoires rurales et c’était important de faire connaître cette dimension urbaine qui est aussi une réalité. À travers ce personnage, on se rend compte que les préoccupations d’alors étaient les mêmes que les nôtres aujourd’hui. Je pense d’ailleurs que le folklore peut servir de catalyseur d’émotions entre les époques.

« C’est curieux qu’en France les musiques, les cultures et les langues régionales soient perçues comme quelque chose de conservateur. »


Beaucoup d’artistes relativement jeunes se tournent vers les musiques traditionnelles et folkloriques. Qu’est-ce que cela dit de votre génération, de son rapport au monde dans lequel elle vit ? Doit-on y voir un rejet d’une certaine modernité, un retour aux valeurs essentielles ?
Je ne pense pas que la musique traditionnelle s’oppose à la modernité. C’est même tout le contraire. C’est curieux qu’en France les musiques, les cultures et les langues régionales soient perçues comme quelque chose de conservateur. On a une tout autre vision en Espagne. Chez nous, les conservateurs sont ceux qui rejettent cette diversité culturelle. Donc pour moi, il s’agit plutôt d’une revendication du fait que la modernité passe par le folklore, la pluralité, le plurilinguisme. Je revendique aussi le droit au divertissement par le folklore. Cela permet de se reconnaître les uns les autres et d’apporter encore plus de richesse culturelle.

Après l’Espagne, votre pays, vous commencez à avoir beaucoup de succès en France. Comment expliquez-vous que le public français soit sensible à votre travail ?
C’est super bizarre ! Peut-être parce que la culture et la création sont valorisées en France. Et je suppose qu’il y a beaucoup de personnes ici qui partagent ce que j’ai développé dans la réponse précédente, qui sont conscientes de la richesse que portent les musiques traditionnelles. Mais en vérité je ne sais pas vraiment pourquoi [rires]. Je sens en tous les cas une tendresse particulière de la part du public français.

Pourquoi un jeune artiste queer né dans les Asturies a choisi de vivre en milieu rural plutôt que de s’installer dans une grande ville, où l’on pourrait imaginer qu’il y a plus de liberté ?
C’est tomber dans les préjugés de penser qu’il y a moins de liberté à la campagne qu’à la ville. Parce que j’ai justement vécu le contraire. Dans la ville où je suis né, j’ai beaucoup souffert de harcèlement et d’insultes en raison de ma sexualité. Alors que dans le village de ma grand-mère, situé dans les montagnes de la région de León, une zone aride et loin de tout, je n’ai jamais été insulté parce que je suis PD. Donc depuis tout petit, je me sens beaucoup plus en sécurité dans le monde rural qu’urbain. Et quand, adulte, j’ai fait le choix de m’installer dans un village, cela s’est confirmé. Je suis enchanté d’y vivre et j’y ressens toute la liberté du monde.

Rodrigo Cuevas (c) Isaac Flores


Vous rentrez de Porto Rico où vous avez travaillé sur votre prochain album. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ? Y trouvera-t-on des influences latino-américaines ?
Quand je vais quelque part, j’aime découvrir les lieux, connaître des gens. Je cherche naturellement des points communs, je fais des analogies. Porto Rico ayant été une colonie espagnole jusqu’en 1898, nous avons beaucoup d’arrière-grands-parents communs y compris Asturiens. Là-bas, ils jouent aussi des percussions manuelles comme le tambourin. Donc évidemment des influences, il y en aura… Je ne peux pas en dire beaucoup plus.

N’est-ce pas fatiguant d’être systématiquement comparé à Freddie Mercury parce qu’on est un chanteur gay qui porte la moustache ?
[Rires] C’est très fatigant ! Mais je crois que la ressemblance va un peu plus loin que la moustache… De mon côté, je ne l’ai jamais revendiquée. Je n’aime pas trop ça mais c’est comme ça !

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR LUDOVIC TOMAS
Traduction Céline Garcia Navio

Rodrigo Cuevas
3 février
Cité de la Musique, Marseille
04 91 39 28 28
citemusique-marseille.com

Néandertal, mon frère

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C’est une idée si brillante qu’on s’étonne qu’elle n’ait pas déjà fait les choux gras de la science-fiction. Soit la nouvelle cohabitation, dans un futur proche, d’homo sapiens et d’hommes de Néandertal. Si une ombre simiesque n’a cessé, depuis Pierre Boulle, de planer sur les excès de l’espèce humaine du côté du cinéma, la question de la représentation de ce proche cousin n’a de cesse de poser problème. Car c’est avant tout sur l’homme « occidentalisé » que cette espèce exerce une menace, quitte à animaliser de façon inquiétante l’altérité. Demain les ombres s’affranchit sans difficulté de ce penchant sensationnaliste : l’autrice Noëlle Michel donne corps à ces proches cousins de notre espèce avec générosité, complexité, et surtout de façon documentée. 

Nean story
C’est, entre autres, aux travaux de Marylène Patou-Mathis qu’elle emprunte de nombreux traits prêtés à ses personnages, et surtout la peinture de leur vie en communauté. Celle-ci propose non pas un contrepoint nécessaire ou idéalisé à la vie des sapiens, ni un cauchemar éveillé loin de toute civilisation, mais une ouverture sur une société parallèle, sur un mode de vie élaboré en autarcie le plus vraisemblable et le plus réel possible. On croise, au fil d’un entremêlement savant de couches temporelles, différents personnages plus tangibles les uns que les autres : Eva, ingénieure à l’origine de la recréation in vitro de néandertaliens ; Lune Rousse, cheffe de clan filmée à son insu des années plus tard pour l’émission de téléréalité Néan Story … Et tant d’autres qu’une succession jamais gratuite de retournements de situations et autres révélations et dénouements présentent au lecteur avec la même délicatesse. L’intelligence demeure le maître-mot de ce récit tricoté avec maestria par Noëlle Michel, qui n’est pas exactement une nouvelle venue dans le monde de la littérature, ni même aux éditions du Bruit du Monde : c’est à elle que l’on doit la très belle traduction du néerlandais de l’ouvrage d’Hannah Bervoets paru l’année dernière, mais aussi un premier roman policier antispéciste paru chez Lilys, et bien-nommé Viande. Et il y a fort à parier qu’on entende beaucoup parler d’elle dans les années à venir. 

SUZANNE CANESSA

Demain les ombres, de Noëlle Michel
Le Bruit du Monde, 21 €

Revoir ses classiques

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La postérité a retenu de Vincent d’Indy sa contribution considérable à l’enseignement de la musique, et notamment à la création de la Schola Cantorum de Paris. Mais aussi et surtout à l’analyse musicale, puisque ses écrits consacrés à la composition et aux formes musicales (dont, tout particulièrement, la forme variation) sont encore étudiés aujourd’hui. Ce grand musicien à la carrière longue et multiple, puisqu’il mourra en 1904 à l’âge de 82 ans, était pourtant un compositeur pour le moins intéressant, certainement plombé par des positions beaucoup trop à droite sur l’échiquier politique pour convaincre ses contemporains… 

Il suffit cependant d’entendre le très lyrique Chanson et danses enregistré par les solistes de l’Orchestre de Paris pour regretter cette omission. Un premier mouvement finement agencé fait tinter les inimitables vents de l’Orchestre de Paris. Sept instruments y rivalisent de grâce, et s’unissent sur des harmonies évoquant les plus belles pages de Wagner. Sur les danses, un goût pour la mélopée et la dissonance se fait joyeusement entendre. 

Gounod et la couleur
Belle idée également que de l’unir, comme l’avaient fait leurs prédécesseurs en 1975, à la Petite Symphonie de Charles Gounod, composée en 1895, soit trois ans auparavant l’opus d’un Vincent d’Indy quasi octogénaire. Outre la nomenclature, fort rare, rassemblant également les seuls instruments à vent, on devine dès l’Adagio un même goût pour la conjugaison du majestueux et du facétieux, et la même passion pour la couleur. 

Les mélomanes les plus curieux pourront s’essayer au jeu des sept différences en faisant également l’acquisition de Gounod d’Indy, paru lui aussi chez Indé Sens mais comportant l’enregistrement par les solistes en 1975. L’opus enregistré en 2021 et paru lui aussi en ce début d’année 2023 comporte cependant un atout de taille : deux œuvres en sus de contemporains de Gounod et d’Indy. Le très beau Quintette en sol mineur d’un autre inconnu, Paul Taffanel, faisant sonner ses vents avec le grain des cordes et l’élan mélodique de la voix – à moins qu’il ne s’agisse du contraire ? Et la charmante Pastorale de Gabriel Pierné, modale en diable et joliment transcrite pour quintette par le clarinettiste Philippe Berrod. De quoi se tordre joliment les (h)anches !

SUZANNE CANESSA

D’indy Gounod, par les solistes de l’Orchestre de Paris
Indésens - 16,90 €

La Biac, au fil de l’ô   

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Brame © Jérémy Paulin

Flamboyants rituels 

C’était l’un des spectacles attendus de cette Biennale Internationale des Arts du Cirque (lire aussi nos articles sur la Biac 2023, ici) : Brame, la nouvelle création de Fanny Soriano, artiste mise à l’honneur de cette 5e édition, qui présente par ailleurs l’intégralité de son répertoire tout au long du festival. Pour la première fois, la circassienne s’attaque à un grand plateau : huit acrobates en scène, à parité exacte, évoluent au sein d’une véritable forêt reconstituée permettant toutes les explorations verticales. L’attrait intact de l’artiste pour les éléments végétaux et organiques explose dans cette scénographie inventive, à base d’arbres dénudés, de véritables bois de cerf ou de plumes d’un noir de jais. L’éblouissante scène d’ouverture fait quant à elle montre de son savoir-faire : à terre, une masse grouillante composée de huit corps enchevêtrés, pour une ondulation incessante parcourant le plateau. Puis les binômes s’affranchissent et explorent le panel des rituels amoureux : parade, fusion, domination, soumission, rejet… Chacun porteur d’une indéniable singularité, les interprètes se fondent à merveille dans l’univers qui porte la patte de la metteuse en scène. Quant à son langage corporel, il s’affirme toujours davantage, entre danse et acrobatie, empruntant parfois au krump, déjouant les assignations de genre et pour la première fois, ne boudant pas l’humour ! 

JULIE BORDENAVE

Brame a été donné les 26 et 27 janvier au Zef, Marseille.

L’intranquillité facétieuse

Les Promesses de l’Incertitude © Julien Mudry

Avant-même le début des Promesses de l’incertitude, le décor donne le ton : des dizaines de sacs lestés en suspension incertaine au-dessus de la scène, au milieu de laquelle trône une peau de banane… Quant au frêle Marc Oosterhoff, il déjoue sans cesse les catastrophes, qu’il boive un café de manière nonchalante, se livre à un étonnant fakirisme du quotidien ou rallie la scène en empruntant le chemin le plus assurément semé d’embûches. La tension monte crescendo au fur et à mesure qu’il assoit son personnage d’éternel intranquille, qui s’effondre littéralement d’émotion à chaque aléa contourné in extremis. En quelques actions bien senties, le cirque en dit beaucoup : de toutes ces impensées épées de Damoclès qui trônent au-dessus de nos têtes quotidiennement… Sans parler des mises en position inextricables dont l’être humain a l’apanage ! 

JULIE BORDENAVE

Les Promesses de l’incertitude a été joué du 27 au 29 janvier au Théâtre Joliette, Marseille.

Peep-show jonglé 

Les fauves-© Christophe raynaud de lage

La compagnie EA EO a assurément tiré son épingle du jeu de la programmation proposée au village de chapiteaux du Prado. Ludique et audacieuse, Les Fauves s’amuse des codes du jonglage comme de ceux du peep-show : assimilés à des bêtes sauvages comme à des phénomènes de foire, les jongleurs sont d’abord enserrés dans des enclos durant un parcours déambulatoire inaugural. Chacun enfermé dans sa performance comme dans une véritable prison mentale (belle métaphore de la vie d’un jongleur !), donnant à voir des aspects singuliers de sa discipline : de micro performance en apnée au sein d’un aquarium géant, une jongleuse antipodiste qui substitue les pieds aux mains… Électrisant, baigné de lumières néon, d’une musique lancinante et des boniments d’une irrévérencieuse Mme Loyal, ce prologue joue habilement avec le dedans / dehors, au coeur et autour de la piste, jusqu’à une ludique percée en extérieur, avec le massif de Marseilleveyre en toile de fond. Puis le show se rassemble au centre des gradins, et la tension – comme l’intérêt – redescendent d’un cran, pour se muer en une trop banale succession de numéros, aussi talentueux fussent les artistes, Wes Peden et ses massues fluo en tête.

JULIE BORDENAVE

Les Fauves a été joué du 20 au 28 janvier au Village chapiteaux du Prado, Marseille. 

Le geste à la parole 

Desoberire © Francis Aviet

C’est entre deux spectacles, au sein du chaleureux Magic Mirrors, que le dramaturge Guillaume Clayssen cueille le spectateur avec Désobérire. Habitué des mises en scène circassiennes, le dramaturge fait ici l’apologie du poil à gratter théorique, en compagnie de l’acrobate Roberto Stellino lui grimpant littéralement dessus pour une auto proclamée « conférence philosophique et circassienne ». Ici, on parlera désobéissance civile, en joignant le geste à la parole. L’exercice de style tire son épingle du jeu dans un contexte qui n’a rien d’évident et réussit l’air de rien, entre une tasse de chocolat et un verre de vin chaud, à aborder des concepts tels que le délit de solidarité ou l’état de nécessité. Le but est atteint : semer les graines du trouble dans les esprits de tous âges en compagnie des penseurs tels que La Boétie, Rousseau ou encore Thoreau.

JULIE BORDENAVE

Désobérire a été joué les 3 et 4 février au Village chapiteaux du Prado, Marseille.

Compas(sion)

La pointe du compas Cie HKC © ALAIN RICHARD PHOTOS

Sortir de la cage dans laquelle le fait d’être née femme semble l’enfermer, Tessa y parvient en rusant. Aussi habilement qu’elle manie la roue Cyr. En se grossissant dans un survêtement XXL comme en fuyant les garçons au point de passer pour une lesbienne. Mélodie Marin incarne avec justesse cette lycéenne surprotégée par sa mère. Avec le talent d’une comédienne doublée d’une circassienne. Le texte d’Anne Rehbinder, qui a adapté son roman La pointe du compas avec le metteur en scène Antoine Coinot, grince de justesse à travers la spontanéité et l’indépendance de cette adolescente qui ne raconte pas un mal-être, juste le refus d’obéir à des normes. Au fil du récit, les raisons de son rejet du féminin, de la chappe maternelle, se révèlent aussi sobrement que tragiquement. Emporté par le mouvement de sa roue Cyr, Mélodie Marin n’en perd même pas le souffle.

LUDOVIC TOMAS

La pointe du compas a été jouée les 24 et 25 janvier à Klap – Maison pour la danse, Marseille.

«Astrakan», la douce violence

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"Astrakan" de David Depesseville © New Story

« J’aime ton sourire : tu es vrai quand tu souris », dit Hélène à Samuel, son voisin de douze ans sur lequel la jeune fille a jeté son dévolu. Ces moments de lumière sur le visage de ce pré-adolescent sont rares dans Astrakan, premier long métrage de David Depesseville. Samuel (Mirko Giannini) est orphelin, placé dans une famille d’accueil du Morvan. Un père  Clément (Bastien Bouillon), une mère, Marie (Jehnny Beth) qui ne seront jamais ses parents. Leurs deux enfants Alexis et Dimitri, qui ne seront jamais ses frères. Des grands-parents (Lisa Hérédia et Paul Blain) qui ne seront jamais les siens. Et un oncle Luc (Théo Costa-Marini) perçu comme une menace bien plus que comme un référent.

Clément et Marie tirent le diable par la queue et ils ont besoin de la pension que les services sociaux leur octroient pour Samuel. Et même si Clément le corrige à la ceinture, il fait des heures supplémentaires pour l’envoyer comme les autres en classe de neige. Et Marie paie la cotisation du club de gym où Samuel s’épanouit. Ils le conduisent même chez un magnétiseur pour essayer de chasser ses démons. Samuel les exaspère ; ils ne le comprennent pas. « Il est cinglé », dit la grand-mère en lui achetant une sucette. Il tache ses slips, refusant d’aller à la selle, et ne s’exprime guère. 

En lisant le synopsis d’Astrakan, on pourrait s’attendre à un drame social, naturaliste, psychologisant. Il n’en est rien. Cette chronique d’une enfance blessée se fait du point de vue de Samuel, sans explication, sans flash-back, conférant à cette belle campagne morvandelle, une opacité étrange. À cette « douce » France, une noirceur sous-jacente. Le zoo, la ferme, les champs, la rivière, la chambre de Luc, celle d’Hélène, la maison de Clément et Marie, le gymnase, l’école, la montagne, l’église. On passe d’un lieu à l’autre et d’une émotion à autre émotion: la découverte de la sexualité, du cinéma, les petites joies, le chagrin, la jalousie, les peurs. L’univers imaginaire, sensoriel et affectif du jeune garçon se reconstitue, fragmentaire, confus, contradictoire, éveillant, en chacun de nous, le souvenir ancien du pays de l’enfance.

Bouleversant

« J’aime les films qui ont besoin du spectateur pour se remplir », déclare le réalisateur. Son écriture travaille poétiquement la juxtaposition, la répétition, l’écho et l’ellipse. Les médailles d’un champion de ski et celles d’une compétition de gym junior, le corps qui retient la douleur, et l’expulse par le sang, le vomi, l’excrément, la mauvaise haleine. Le lait qui bout et verse, la neige, l’hostie du prêtre, les aubes blanches des communiants. La prière à la Vierge Marie et celle que Samuel dédie en silence à l’autre Marie, sa nourrice, pour qu’elle accepte son amour. L’enfance sacrifiée comme les chatons dans un sac, qu’on assomme contre le mur, l’agneau blanc qu’on égorge en sacrifice, et celui mort-né qu’on écorche, l’astrakan au pelage noir, qui a donné son titre au film.

Tout est à la fois très doux et très violent dans cette réalisation tournée en 16mm. L’absence de musique pour accompagner le récit accentue un effet de rétention. Et, lorsque la puissance de J.S. Bach retentit dans l’ultime séquence, le film qu’on vient de voir semble exploser tout entier de la mémoire traumatique de Samuel. Admirateur, entre autres, de Gérard Blain (dont le fils Paul est au générique) de Brisseau (dont il emprunte l’actrice , Lisa Héredia), de Jean Eustache, de Pialat et des montages d’Artavazd Pelechian, David Depesseville, trouve sa propre voie et nous offre ici un film bouleversant.

ÉLISE PADOVANI

Astrakan, de David Depesseville
En salle le 8 février

Électre ou la tragédie musicale

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Electre des bas-fonds © Antoine Agoudjian

S’il fallait illustrer d’une œuvre récente la définition du théâtre populaire du XXIe siècle, l’exemple d’Électre des bas-fonds siérait à merveille. La pièce de Simon Abkarian coche toutes les cases d’un spectacle exigeant qui s’adresse au plus grand nombre. Se démarquant des précédentes et illustres adaptations de cet épisode de la mythologie grecque, l’Électre d’Abkarian vit dans un bordel d’Argos. Elle en a épousé l’homme à tout faire – bien trop respectueux voire intimidé pour tenter d’« honorer » ce mariage – incarné par le metteur en scène lui-même, non sans rappeler la légèreté débonnaire d’un Yves Montand dans ses interprétations les plus enjouées. Anéantie par l’assassinat de son père, le roi Agamemnon, par Clytemnestre, épouse plus sensible qu’il n’y paraît, la jeune femme ne trouve plus de raison d’espérer ni même de goûter aux plaisirs de la vie.

Humanité meurtrie
À moins que son vœu de vengeance puisse aboutir grâce au retour d’Oreste, le frère porté disparu qui se travestit pour se protéger. Dans ce lupanar peuplé de belles et rebelles aux tenues et coiffes soignées, vaincues mais pas résignées, le combat pour la dignité se mène en chœur et en couleur, en danse et en musique, accompagné par trois instrumentistes comme sortis d’un piano-bar. Que l’on soit putain ou princesse, vierge ou violée, que l’on ait les yeux crevés ou que l’on regarde le monde avec acuité, on partage ici le constat d’une humanité meurtrie par l’avidité et la suffisance, sans limite ni morale, des hommes – surtout des hommes. Une inconséquence que seule l’union des faibles et des opprimés, sans autre considération que celle de réparer l’injustice, parviendra à neutraliser. Pendant deux heures trente, la troupe de cette Électre des bas-fonds sans faiblesses ni longueurs affirme avec éclat le pouvoir du théâtre : nous rendre mieux humain·es.

LUDOVIC TOMAS

Électre des bas-fonds a été jouée du 25 au 28 janvier, à La Criée, théâtre national de Marseille, en co-accueil avec le Théâtre du Gymnase hors les murs.

Amore Mio : survivre au chagrin

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Amore Mio © Urban Distribution

Acteur depuis l’âge de 15 ans, ayant réalisé trois courts métrages, Alexis Ivanovitch vous êtes mon héros, Mademoiselle et Mon royaume, Guillaume Gouix se met au long métrage et ne choisit pas un sujet facile. Comment survivre au deuil d’un être cher. Lola (Alysson Paradis) vient de perdre, dans un accident de moto, l’homme de sa vie, Raphaël (Félix Maritaud). Impossible pour elle de suivre le protocole, endurer les condoléances et même l’enterrement. « Je ne supporte pas la compassion » dit-elle. Elle décide de fuir, d’abord en stop, emmenant avec elle son fils de huit ans, Gaspard (superbe Viggo Ferreira-Redier) qu’elle a du mal à regarder tant il ressemble à son père. « Je veux juste rouler », explique-t-elle à sa sœur ainée, Margaux (Élodie Bouchez) qu’elle n’a plus vue depuis quelques années. C’est en route, vers le Sud, que la blonde Lola, en chemise à fleurs colorées, et la brune Margaux, vont régler de vieux comptes mais aussi retrouver leur enfance complice. 

Un scénario ténu
« Je voulais faire un film sur le deuil qui ne soit pas morbide mais plutôt du côté de la vie. J’avais envie de raconter comment, malgré un deuil, la vie peut encore déborder », précise Guillaume Gouix. Et la vie est là, entre bars et hôtel où on s’arrête parce que la voiture s’est enlisée, entre rires et pleurs, confidences et aveux dans une baignoire, entre mutisme et paroles de l’enfant. « Moi je voulais y aller à l’enterrement de papa !  Est-ce qu’on est encore une famille quand on est deux ? » Dans ce road-movie particulier, le directeur de la photo Noé Bach ne lâche pas les personnages, captant sur leurs visages, souvent en gros plans, leurs émotions, leurs rires, leurs larmes, leur colère. Si le scénario est très ténu, si certains dialogues sont parfois un peu attendus, on doit souligner le jeu des deux actrices : Alysson Paradis a su rendre l’énergie, l’envie de liberté, le désespoir de Lola et Élodie Bouchez l’évolution de Margaux qui, peu à peu, s’ouvre à sa sœur.
« On va où quand on est mort ? », demande Gaspard. « On n’a plus besoin d’aller quelque part. On est là…Une fleur, un parfum, un reste de dentifrice… » répond sa mère. C’est sans doute cela, survivre au deuil.

ANNIE GAVA

Amore mio, de Guillaume Gouix
En salle depuis le 1er février