dimanche 8 février 2026
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Falstaff

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Falstaff © X-DR

Une après-midi à l’Opéra, c’est que propose l’Opéra Grand Avignon sous la direction de Frédéric Rouillon. Le chef d’orchestre, spécialiste du répertoire lyrique, invite le public à une représentation un peu particulière du fameux dernier opéra de Giuseppe Verdi, Falstaff. Ici, le spectateur ne reste pas assis sur son siège, mais est impliqué dans la mise en scène signée Andrea Piazza. Pour la distribution, Florent Karrer incarne Falstaff, Samuel Namotte campe le rôle de Ford, Célia Moreau Meg, et Raphaëlle Andrieu Nannetta.

L.S.
17 et 18 janvier
Opéra Grand Avignon

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Vorace : un requiem pour le vivant

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Malgorzata Lebda © Natalia Orlowska

La narratrice, dont on ne connaîtra pas le prénom, revient à Maj, village niché dans les Beskides, montagnes du sud de la Pologne aux vallées pittoresques et aux forêts profondes. Elle est accompagnée d’Ann, « belle, calme et appliquée » figure énigmatique venue d’une « lointaine Asie », dont le statut demeure volontairement flou : amie, compagne, muse ?

La femme, que l’on imagine jeune, avait fui ces terres d’enfance après le décès de ses parents. C’est l’approche d’une autre mort, celle de sa grand-mère Róza, qui la rappelle ici. « Tu avais disparu et tu es réapparue », dit la vieille femme, dont la maladie – un cancer – s’entrelace avec le destin de la maison. Tandis que le corps de Róza se défait, les murs, développent de la moisissure. L’odeur de décomposition imprègne chaque pièce, comme si bâtisse partageait la même agonie.

Une symphonie pastorale

Róza aime la nature à l’extrême. Elle accueille dans sa chambre refuge tout ce qui vit : chat, chien et poussins vivent sous sa couette. Elle trace pour les fourmis, qui colonisent la cuisine en couches mouvantes, des lignes de thé sucré qui les guide jusqu’à sa chambre pour les sauver de l’extermination de son mari : « Tu es un monstre, un bourreau », lui reproche-t-elle. De même, les insectes volants trouvent chez la grand-mère un sanctuaire. Elle protège aussi, avec un dévouement guerrier, sauterelles et taupes lors de la récolte du foin. Cette communion avec le vivant fait de ce roman une symphonie pastorale autant qu’une veillée funèbre dont on pressent déjà les premières notes du Requiem.

Bien sûr, Róza refuse de manger la viande des animaux de l’abattoir industriel voisin qui « ne s’arrête jamais ». Les vaches beuglent sans fin, leur sang s’écoule, leur odeur de mort imprègne l’air. Il est aussi le symbole d’une prédation qui grignote le monde rural. Le village se vend morceau par morceau : « nous perdons nos forêts et nos terres agricoles, nos parcelles de terrain constructibles, nos taillis de bouleaux et nos prés ».

Le récit pullule de cette vie animale en train de disparaître : un bouvreuil, des grives draine, une salamandre, une renarde, un faisan au cri si déchirant que « tout ce qui est fragile en moi s’en trouve bouleversé », écrit la narratrice. La nature beskidienne déploie sa luxuriance étrange : un prunelier, des coulemelles, le noyer derrière la maison, des pommiers sauvages, protégés comme dans une bulle par une brume qui envahit tout d’un voile de beauté et de désespérance.

Capteurs de lumière

Avec Vorace, Lebda signe un premier roman délicat et lyrique, dédié « À la perte… Et aussi aux oiseaux » qui prolonge avec bonheur le parcours de poétesse qu’elle a développé dans six recueils. Salué par Olga Tokarczuk (prix Nobel de littérature 2018), ce roman, publié en 2023 en Pologne a déjà reçu de nombreux prix littéraires.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Vorace de Malgorzata Lebda
Éditions Noir sur blanc - 23€ 
Parution le 15 janvier

« La liberté ne se mange pas »

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Joanna Elmy © Troll Toftenes / Cappelen Damm

Le récit s’ouvre aux États-Unis aux alentours des années 2015. Yana, jeune bulgare, née après la chute du mur de Berlin est arrivée dans le cadre du Summer Work Travel. Présenté comme un « programme d’échange culturel », il se traduit dans les faits par des emplois précaires qui visent à « nettoyer des chiottes ou faire la plonge en Amérique ». Comme beaucoup avant elle, Yana décide de rester clandestinement dans le pays. Elle travaille comme serveuse et femme de ménage.

Un soir, elle est témoin d’un accident mortel de vélo impliquant une autre immigrée d’Europe de l’Est. Cet événement met en lumière la vulnérabilité sociale des travailleurs étrangers dans le pays. Sans argent pour se payer une voiture, leurs horaires rendent aussi impossibles des déplacements en transports en commun. À bicyclette, ils risquent quotidiennement leur vie « pour des Nike, des culottes Victoria’s Secret, aller à Las Vegas ou payer leurs études », constate la narratrice avec cynisme. Ce choc déclenche des souvenirs chez Yana qui va retracer l’histoire de trois générations de femmes confrontées à des violences politiques, sociales et domestiques.

Promesses trompeuses

Eva, la grand-mère, a vécu sous le régime communiste d’après-guerre. Elle n’a pas pu suivre son premier amour enfui à l’Ouest et s’est mariée par défaut à un autre homme. Femme au grand cœur mais pétrie de préjugés, elle se montre critique envers le passé politique de ses parents, réputés fascistes, tout en exprimant une aussi grande hostilité à l’égard des communistes.

Sa fille, Lili, mère de Yana, est médecin. Rude, rigide, elle se bat pour élever « à la dure » la petite Yana dont le père, médecin lui aussi, se noie dans un « alcool qui tue les souvenirs qui palpitent comme une plaie infectée ». Le couple parental illustre la génération qui a vécu de plein fouet la désillusion post-communiste.

Après la destitution de Todor Jivkov, le 10 novembre 1989, la Bulgarie rêve d’un nouveau départ mais va entrer dans une longue période de transition marquée par la crise. « La liberté ne se mange pas », déplore Lili, qui s’use dans une vie où la misère suinte de partout : « dans la nourriture, les draps, les chaussures ».

Devenue jeune adulte, Yana, tente l’exil. « Avant de grandir, je ne savais pas à quel point nous étions pauvres » déplore-t-elle. Mais les États-Unis se révèlent aussi une promesse bien trompeuse. Les immigrés sont exploités, utilisés pour les basses œuvres dans un pays « sans cafés ni bancs publics » et dans lequel on ne peut même pas trouver le réconfort de s’attarder pour parler avec quelques amis, se désespère Yana. L’illusion occidentale est disséquée, « l’horreur de tout conte de fées se cache dans ce qui est écrit en petits caractères » ironise la jeune femme. Ce récit, qui se développe entre la Bulgarie et les États-Unis, passé et présent, jour et nuit, est fort, puissant porté par une plume sans complaisance, lucide et affûtée.

À tout juste 31 ans, Elmy s’impose déjà comme une magnifique autrice. Écrit durant ses années universitaires, Porter la faute a reçu en 2022 le prix bulgare de la littérature émergente.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Porter la faute, de Joanna Elmy
Le Bruit du Monde - 23 €
Deux rencontres avec l’autrice (qui parle français) :
30 janvier, 18 h, à la librairie Jeanne Laffite – Les Arcenaulx, Marseille.
31 janvier, 17 h, à la librairie Le Chant du monde, Aix-en-Provence.

Ne pas perdre le Sud

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À 85 ans, Victor Erice n’a réalisé que quatre longs métrages. Il fait pourtant partie des très grands cinéastes contemporains, de ceux qui bouleversent le regard, questionnent le monde autant que leur art, inspirent les jeunes générations.

Le Sud (El Sur) présenté à Cannes en 1983, dix ans après l’Esprit de la ruche (qui faisait découvrir la jeune Anna Torrent) est un film qui n’a pas eu la diffusion méritée.

Repris dans le cadre de festivals – à l’instar de la dernière édition marseillaise de CinéHorizontes, le voilà restauré et distribué. L’occasion de (re)découvrir ce petit bijou : « le plus achevé des films inachevés »

En effet, le scénario tiré d’un récit d’Adelaïda Garcia Morales prévoyait un film en deux parties, la seconde se déroulant dans le Sud de l’Espagne. La première qui constitue aujourd’hui tout le film se passe dans le Nord du pays, gris, humide, froid et austère, distillant la mélancolie du manque, conférant à ce sud absent et fantôme, l’aura du mythe et la force du fantasme.

Vies déboussolées

On est dans les années cinquante. L’Espagne est franquiste depuis plus d’une décennie. Agustín (Omero Antonutti) un médecin venu d’Andalousie s’est installé dans un petit coin de Castille. Avec sa femme, Julia (Lola Cardona), ancienne institutrice reconvertie en femme au foyer, et sa fille Estrella d’une douzaine d’années interprétée par Sonsoles Aranguren, – c’est Icíar Bollaín qui incarnera Estrella adolescente.

Ils vivent dans une maison isolée appelée La Mouette, peut-être en hommage à Tchékhov. Sur le toit, une girouette figure cet oiseau, qui ouvre ses ailes de fer au-dessus des points cardinaux écartelés. Il s’agira pour les protagonistes d’une façon ou d’une autre de retrouver un Sud hors champ.

Même si rien n’est vraiment explicite, on devine qu’Agustín et Julia ont été déchus puis bannis de leur région par le régime. La mère d’Agustín et sa vieille nourrice, venues pour la communion solennelle d’Estrella, mettent en évidence cet exil douloureux et ce déchirement familial.

Estrella voit tout, sent tout. On voit, on sent presque tout par son intermédiaire. Fille unique, chérie par ses parents, elle grandit dans leur deuil d’une vie à laquelle ils ont renoncé. Elle perçoit un chagrin inconsolable chez ce père qu’elle admire, qui sait repérer les sources souterraines avec un pendule ou des baguettes. Sans pendule ni baguettes, Estrella se fait détective pour débusquer les fantômes du passé, découvrir l’origine secrète du mal paternel.

Le film suit le passage de l’enfant qui héroïse son père, à l’adolescente qui l’abandonne à sa vulnérabilité et sans doute à sa culpabilité.

Sculpter la lumière

Ce récit-là ne se fait qu’au travers des images et de la lumière. On peut penser à La Nuit du Chasseur de Laughton ou à Cría Cuervos de Saura. Peu de dialogues. Des monologues intérieurs. L’architecture de la maison devient la représentation symbolique de ce qui se joue là : la chambre d’Estrella, le bureau du père, le grenier, l’allée reliant le portail principal au perron, et la petite porte de derrière du jardin, presque clandestine.

Comme dans tout son cinéma, Victor Erice – qui s’intéresse depuis toujours à la peinture, fait de la lumière un matériau constitutif, esthétique, poétique, dramatique. Aidé par le travail remarquable de son chef op José Luis Alcaine.  

Dans Le Sud, la lumière septentrionale, automnale puis hivernale, froide, spectrale, laisse imaginer son antithèse andalouse. Le clair-obscur travaillé comme chez un Caravage ou un Vermeer, se crée par une source unique – souvent une fenêtre. Il révèle les personnages par fragments. Ou les partage métaphoriquement en deux, ou encore les maintient entre apparition et disparition, présence et absence. Film sombre dont une des rares scènes de lumière crue est celle d’un écran de cinéma donnant vie à l’actrice aimée et perdue par Agustín. Et, où, dans l’obscurité, au bout de sa chaînette, la petite sphère brillante du pendule dont hérite Estrella, semble dans son mouvement giratoire, capter un éclat de vérité.

ELISE PADOVANI

En salle le 7 janvier

Géopolitique des instruments

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Malgré une couverture austère qui ne rend pas justice à sa richesse, cet ouvrage à la magnifique iconographie réjouira autant les passionnés de musique que les curieux d’histoire et de culture. Publié par le musée de la Musique-Philharmonie en collaboration avec les éditions Flammarion, il s’agit du catalogue du nouveau parcours des collections d’instruments de l’institution. Il se dévore même si on n’a jamais mis les pieds dans cette collection parisienne. L’ouvrage grand format de 260 pages propose une lecture politique et culturelle des instruments, objets voyageurs par excellence.

Révolution muséale

Depuis 2009, le musée parisien a enrichi sa galerie d’instruments provenant des cinq continents. Mais c’est avec son nouveau parcours, inauguré en mai 2025, qu’il opère un véritable changement de perspective. Fini les classifications traditionnelles qui séparaient Europe et reste du monde : place à une approche décloisonnée qui révèle l’enchevêtrement des cultures.

L’ouvrage rassemble les contributions de musicologues, luthiers, anthropologues et historiens de l’art qui portent un regard neuf sur l’organologie. Longtemps cantonnée à l’étude technique des instruments, cette discipline s’ouvre désormais aux sciences humaines pour interroger les circulations culturelles et les rapports de pouvoir. Les micro-récits présentés illustrent cette richesse : l’histoire du banjo qui relie l’Afrique aux Amériques, le destin planétaire de la guitare hawaïenne, les trajectoires diasporiques des musiciens gnawa du Maroc ou des griots d’Afrique de l’Ouest. Au fil des pages, on découvre une sanza portoricaine, acquise par l’abolitioniste Victor Schoelcher auprès d’un esclave à Porto-Rico, ou le nafìr de Villoteau, savant qui participa à la campagne de Napoléon en Égypte. Sa curiosité s’arrêta aux portes de ses préjugés : les Arabes auraient créé de beaux instruments sans savoir en jouer, affirma-t-il.

Déconstruire la musique « classique »

L’un des apports majeurs de cet ouvrage réside dans sa volonté de « dénaturaliser » la musique dite « classique » européenne. Les auteurs démontrent comment celle-ci s’est construite par incorporation de matériaux, d’instruments, de sons et d’imaginaires venus d’ailleurs. Ainsi, un piano Erard apparaît comme un pur produit de la globalisation, intégrant des matériaux venus d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique comme l’acajou importé d’Haïti, l’ivoire qui transitait par Zanzibar ou le palissandre du Brésil.

Cette approche souligne les liens étroits entre l’histoire musicale et l’impérialisme européen, l’extractivisme et les routes commerciales coloniales. Compagnon des migrations, outil de résilience dans les contextes d’aliénation culturelle comme l’esclavage, support d’échange ou d’expression politique : l’instrument condense une multiplicité d’enjeux que le catalogue explore avec finesse.

Inévitablement, cette nouvelle lecture des collections soulève la question des restitutions, débat sensible qui traverse aujourd’hui l’ensemble des institutions muséales françaises.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

L’instrument monde, une histoire globale de la musique
Éditions Flammarion - 45 €

Puissance de l’inhumanité

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Sven © Julien Mignot

Sven, interprété par Awa Joannais et Un-Blest, qu’Héloïse Jocqueviel danse dans la foulée, semblent se répondre, dans une exploration parallèle de la métamorphose comme faculté d’empouvoirement de l’être et du récit. 

Cygne à nu

Les spots jettent une lumière tamisée sur le plateau nu. Awa Joannais apparaît lentement au fond de la salle, et s’avance vers le public. Sa démarche est étrange, ses mouvements pourtant saccadés se déploient comme au ralenti et l’enveloppent d’une aura non-humaine, hybride, incertaine.

Le solo chorégraphie par Héloïse Jocqueviel sur une réécriture du Chant du Cygne de Schubert par Ulysse Zangs habille sa danseuse d’une présence bouleversante, et donne un souffle nouveau, queer, puissant au mythe chorégraphique du cygne blanc. La réécriture musicale de Zangs transforme le plateau qui se change en foret, en désert lunaire, en fond abyssal. Awa Joannais porte comme seul costume de faux ongles blancs bombés comme des serres. Comme pour un animal jaugé à travers une vitre par un spectateur intimidé, elle incite le public à une contemplation renversée, mutuelle. Le personnage repart comme il est apparu, laissant sur le plateau du Klap, le souvenir d’une hallucination collective, d’un cygne camp et profondément moderne. 

Infortuné·e

Un·Blest suit. Un bref changement de décor a permis l’apparition d’un large cocon fendu sur le plateau, devant lequel Héloïse Jocqueviel s’étend, immobile. Ce deuxième solo déploie une narration cyclique étrange, faite de répétitions altérées, d’accélération et de ralentis dans une constante évolution.

Un personnage hybride tourne autour du cocon, s’en éloigne et s’y réfugie, ses mouvements empreints de paresse ou d’angoisse semblant dictés par la musique (Inès Chérifi et Ulysse Zangs) et la transformation régulière des lumières du plateau. Son costume de voile en lambeau qu’elle anime de tout petits mouvements, flotte très prés de son corps, comme un plumage. Il est question de résilience, d’adaptation, à la fois dans l’expérience et les transformations des gestes de la danseuse, mais aussi de l’adaptation du spectateur à la métamorphose constante du procédé narratif. 

Entre réminiscences et réécritures, Sven et Un·Blest explorent les expériences sensibles et solitaires de personnages en marge de l’humanité, et invitent à la contemplation de nos propres capacités transformatrices. 

Nemo Turbant

Sven et Un·Blest ont été dansés à Klap – Maison pour la danse le 9 janvier.

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« Jusqu’à l’aube », deux cœurs sous les étoiles

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Misa Fujisawa (Mone Kamishiraishi) et Takatoshi Yamazoe ( Hokuto Matsumura) se rencontrent dans une petite entreprise familiale Kurita Science qui conçoit et fabrique microscopes et télescopes pour enfants. Tous deux ont été licenciés par leurs employeurs précédents et sont éloignés de leur famille et amis. Tous deux souffrent d’une pathologie qui, dans la société policée du Japon, leur rend la vie difficile.  C’est Le SPM (syndrome pré menstruel) pour Fujisawa qui ne contrôle plus ni son corps ni ses émotions une fois par mois avant ses règles. La jeune femme gentille, attentionnée, douce, discrète, devient alors une furie agressive et violente. C’est le trouble panique pour Yamazoe qui ne peut prendre un transport en commun se rendre au restaurant ou chez le coiffeur sans se paralyser, suffoquer, et se prostrer. Certes leurs proches cherchent à prendre soin d’eux. La mère de Fujisawa lui envoie des colis, et lui tricote des moufles. La fiancée de Yamazoe l’accompagne chez le psychiatre. Mais ils demeurent seuls face à leur maladie et leur découragement. Peu à peu les deux jeunes gens vont se reconnaître, se rapprocher et s’épauler.

La caméra va de l’un à l’autre, puis les réunit sur leur projet commun de planétarium itinérant, on fait une échappée vers la mère malade de Fujisawa, on suit les efforts de Yamazoe pour réintégrer son ancien job, on comprend le deuil inconsolable du directeur de Kurita Science. Pourquoi cette fabrique de jouets co-fondée par son frère défunt a une âme, et pourquoi on y est si bienveillant. Des lycéens réalisent un reportage télévisuel sur son fonctionnement, ajoutant un regard – une focale.

De loin, de près

La terre tremble un peu. Les voix intérieures des personnages racontent, commentent. Le thème musical revient en ponctuation lancinante. Les saisons passent. La nouvelle année se fête et on exprime des vœux. Comme dans La Beauté du geste (https://journalzebuline.fr/sur-le-ring-de-tokyo) le quotidien se décline en petits riens ; le réalisateur refuse le spectaculaire. Plans fixes. Dialogues a minima.

Dans cet univers, il n’existe rien qui ne change pas, dit Fujisawa.

La nuit urbaine, piquetée de milliers de lumières électriques, la ville diurne striée de réseaux et de fils suspendus– en plans de coupe récurrents, s’opposent aux lieux resserrés de l’action. Les bureaux, les appartements exigus de chacun, la table d’un restaurant, le cabinet médical, ou le cercle de parole.

Un dialogue constant s’établit entre l’individu et la société, le particulier et le collectif, l’intériorité et l’apparence, l’infiniment petit et l’infiniment grand. Comme synthèse et symbole, un planétarium itinérant créé par les protagonistes figurera le cosmos illimité dans le lieu circonscrit d’une tente sphérique.

Pour le réalisateur, il s’agit d’amener ses personnages jusqu’à l’aube. C’est à dire un point où l’espoir est encore permis.

ELISE PADOVANI

Jusqu’à l’aube de Shô Miyake

Titre original : Yoake no Subete

Sortie : 14 janvier 2026

Stabat Mater : entre grâce et déception 

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Stabat Mater © Jean-Michel Melat-Couhet

Le Stabat Mater, poème médiéval, évoque la Vierge Marie debout face à la croix, contemplant la souffrance de son fils crucifié. Texte liturgique par excellence, il a inspiré les plus grands compositeurs – de Vivaldi à Arvo Pärt – qui ont cherché à traduire en musique cette tension entre douleur et dignité. C’est cette verticalité, ce corps meurtri mais érigé qu’Ana Pérez et José Sanchez ont voulu exprimer à la puissance du flamenco. Les deux artistes ont développé cette recherche pour trois danseuses, un chanteur et un guitariste.

L’ambition était de faire dialoguer les époques et les esthétiques, « tisser une architecture vivante où les matières sonores, les rythmes, les chants et les gestes se répondent ». Sur le papier, l’idée était louable. Le mélange des genres – baroque, flamenco, sacré, profane – aurait pu constituer une immense réussite. Sur scène, la réalité s’avère contrastée.

Le spectacle débute pourtant sous les meilleurs auspices. Les trois danseuses, le chanteur et le guitariste forment un cercle devant un point de lumière, entonnant un Stabat Mater tout à fait convaincant. Le texte – réécrit en français puis chanté en espagnol –, la musique qui convoque à la fois Pergolèse et Purcell, témoignent du cosmopolitisme baroque européen. On découvre avec bonheur que les danseuses possèdent de magnifiques voix, capables de se fondre en polyphonie. C’est beau. Les danseuses sortent alors de cet espace liturgique en frappant du talon, scandant le temps qui passe comme des battements de cœur ou des taureaux dans l’arène qui s’apprêtent à charger. Le flamenco entre en scène. C’est encore captivant.

Et puis quelque chose se délite. Le spectacle bascule dans une succession de solos de bravoure, sans qu’on ne parvienne à en saisir la cohérence narrative. Il est bien sûr question de violence, de colère, de souffrance jusqu’à l’épuisement, de folie… De femmes rebelles, résistantes, debout. Certains tableaux sont magnifiques. Ana Pérez, en grande prêtresse, est divine. Sa présence magnétique, sa maîtrise technique, son rapport charnel à la danse écrase le plateau. Mais cette superbe isole les autres interprètes. Miranda Alfonso, pourtant puissante, semble empruntée, Marina Paje,gracieuse, ne parvient pas davantage à s’imposer. Pourtant, lorsque les trois danseuses dansent ensemble et qu’elles sont connectées, que leurs pieds et leurs regards se répondent, c’est sublime. Ces rares moments de communion révèlent l’intensité que la soirée aurait pu atteindre.

Mais l’ensemble reste décousu. On ne comprend pas l’accoutrement du guitariste, affublé d’une étrange jupette évoquant l’Égypte ancienne. On peine à saisir le sens de la scène surjouée où l’une des danseuses tente d’arracher son tambour au chanteur, métaphore de l’accès des femmes au pouvoir sacré, chamanique ? Le propos reste opaque. C’est surtout Alberto Garcia, le chanteur de flamenco, pourtant reconnu dans le milieu, qui déçoit en incarnant le texte en chanteur de charme, avec une théâtralité triviale qui entre en collision avec la dimension spirituelle du propos. Heureusement, la création lumière d’Arno Veyrat, du blanc virginal au rouge du sang, apporte au spectateur une trame salutaire qui aide à se repérer dans cette traversée chaotique.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le spectacle a été donné le 10 janvier à Klap – Maison pour la danse, Marseille.
Une proposition du Zef, Scène nationale de Marseille.

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Doulcet fait son cinéma

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© A.-M.T.

Lauréat du concours Long-Thibaud en 2019, Jean-Baptiste Doulcet s’est produit dans les plus grandes salles françaises (Pleyel, Gaveau, Cortot). Mais le pianiste possède de multiples autres talents. Il est aussi compositeur, improvisateur et a été critique au sein des prestigieux Cahiers du cinéma car il possède une érudition, qu’il aime partager, sur le septième art.

Alliant toutes ses passions, Doulcet a présenté au public marseillais une soirée inédite. On est loin du ciné-concert classique. Il ne se contente pas de rejouer des extraits arrangés de bandes originales, mais improvise librement à partir de films qui l’ont marqué, engageant un véritable processus créatif de composition.

Le récital débute avec sa vision de L’Île nue de Kaneto Shindo (1960), ce film quasi muet où Hikaru Hayashi accompagne d’une partition lyrique le quotidien éprouvant de paysans japonais. Doulcet s’en empare pour développer des passages épiques et romantiques. Il traverse ensuite le Los Angeles noir de LA Confidential avant de s’arrêter longuement sur City Lights, « le plus beau film de Chaplin », selon lui. L’histoire du vagabond et de la fleuriste aveugle lui inspire une partition tragicomique où la mélancolie affleure sous la légèreté.

Ça pétille

Avec Le Bonheur d’Agnès Varda (1965), « admirable de beauté sur l’amour mais aussi la noirceur du couple », le pianiste reprend les thèmes mozartiens choisis par la réalisatrice : le Quintette pour clarinette K. 581 et l’Adagio et fugue K. 546 et les développe pour faire résonner ce bonheur apparemment léger mais finalement tragique. Puis 2001, l’Odyssée de l’espace entraîne le public dans un brouhaha cosmique un chaos sonore sidéral que le pianiste obtient en intervenant directement sur les cordes dans le coffre du piano.

Dans Vacances Romaines, les notes pétillent comme une coupe de prosecoportée aux lèvres d’Audrey Hepburn. Mais c’est Le Miroir de Tarkovski qui emporte les suffrages. Ce remarquable autoportrait du réalisateur qui voit sa vie se dérouler dans un miroir se conclue sur la partition de la Passion selon saint Jean de Bach, puis de se lancer dans une fugue baroque saisissante.

À l’entrée, une urne avait préalablement recueilli des suggestions du public. Doulcet les fait siennes, improvisant en direct sur la musique de Sakamoto dans le somptueux Furyo puis Jurassic Park et enfin nous emporte dans l’univers de Miyazaki, démontrant qu’aucun genre ne lui résiste.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le concert s’est déroulé le 8 janvier au Conservatoire Pierre Barbizet, Marseille.

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Du cirque en rab

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Des nuits pour voir le jOur © Pierre Planchenault

Cet Entre2 Biac, c’est l’occasion d’opérer une navigation parmi les propos et esthétiques de la création circassienne contemporaine, entre compagnies locales et internationales, du 15 janvier au 15 février. Avec Anitya (« non-éternité » ou « impermanence »)dans la philosophie bouddhiste, les arts plastiques s’invitent au plateau. Seule en scène, l’acrobate Inbal Ben Haim se déploie lentement au sein d’une monumentale scénographie defils entrelacés, que le public est invité à lentement déconstruire (les 6 et 7 février chez Archaos, Marseille).

Dans un camion aménagé, les jongleurs Stijn Grupping et Ine Van Baelen explorent quant à eux une chorégraphie hypnotique de balles rebondissantes qui semblent défier les lois de la gravité, aidées d’une pointe de magie (Ballroom – Post uit Hessdalen le 21 janvier, Domaine de Fontblanche, Vitrolles).

C’est l’occasion aussi pour les spectateurs de retrouver des artistes locaux, qui ont tissé une complicité au long cours avec le festival : les 13 et 14 février, double programmation chez Archaos, avec les compagnies Libertivore et La Mondiale Générale. En première partie de soirée, Fanny Soriano présentera Faune, sa plus récente création axée une nouvelle fois autour d’un cirque chorégraphié et organique. Manipulant des bois de cerfs, trois circassiennes y incarnent des figures férales, entre puissance et délicatesse, parade et prédation (à retrouver aussi le 6 février au Théâtre Comoedia, Aubagne). En deuxième partie de soirée, La Mondiale générale propose une nouvelle digression autour de son agrès préféré, le bastaing de bois – ici, deux acrobates en bien mauvaise posture nous livrent leurs irrésistibles tergiversations via des murmures amplifiés.

Haut les coeurs

Au rayon des inclassables, on retrouve avec délectation une nouvelle errance de la Cie L’Immédiat. Qui a déjà croisé la route de Camille Boitel sait qu’ici, l’accident se fait poésie, l’aléa force de loi. Sa nouvelle pièce sans titre, pensée avec Sève Bernard, se présente comme une suite de catastrophes, de lévitations et autres figures en (dés)équilibre (les 5 et 6 février au Bois de l’Aune à Aix).

Autres motifs, celui de la peur – angoisse de l’acrobate comme vertige du quotidien – que le fil-de-fériste Lucas Bergandi sonde en mots et en gestes aux côtés du jongleur Clément Dazin (A.N.G.S.T., La Main de l’Homme, les 7 et 9 février, salle Guy Obino, Vitrolles), ou encore l’introspection de la contorsionniste Katell Le Brenn, dans un auto-corps-trait entre beat boxing et Schubert (Des nuits pour voir le jOur, du 22 au 24 janvier, chez Archaos).

Avec les enfants, on retrouvera les acrobaties sur ballons de baudruche de la Cie SCOM (Baoum!, du 28 janvier au 14 février, à Berre l’Etang et Marseille), ou encore les échanges entre circassienne et contrebassiste, dans un espace tapissé de papier kraft de la Compagnie Lunatic (Dans les grandes lignes, les 9 et 10 février, Archaos).

Les grands spectacles sont à glaner du côté des Élancées, qui pose à Istres sa 28e édition du 3 au 15 février : suspension capillaire avec le Galapiat Cirque (Mad in Finland du 11 au 15 février, La Colonne, Miramas) ; disciplines circassiennes mêlées aux danses traditionnelles et contemporaines sud africaines avec Moya de Zip Zap Circus (le 27 janvier, Théâtre de l’Olivier à l’Usine, Istres) ; meute de loup campée par les 10 acrobates de Circa (Wolf, le 31 janvier au Théâtre de Fos-sur-Mer) ; mais aussi le magistral Hourvari de la Cie Rasposo, pour ceux qui l’auraient raté l’an dernier (du 13 au 15 février, Théâtre de l’Olivier à l’Usine, Istres) !

JULIE BORDENAVE

Entre2 Biac

Du 15 janvier au 15 février
Marseille, Aix, Aubagne, Vitrolles…
Petite Touche
En 2016, l’auteur de bande dessiné Frédéric Clément créait le personnage de Petite Touche. Une jeune fille, qui ne voit pas, et qui faisait la rencontre de Corbillard, un corbeau, qui n’entend pas. Quelques années plus tard, la compagnie (régionale) du Théâtre Désaccordé reprend ce texte, et ces images, pour en faire un spectacle à la fois accessible aux voyants et non voyants. Dans ce théâtre de chair et de marionnettes, on suit ces deux personnages qui s’allient pour vaincre l’affreux Marabout. N.S.
17 janvier
Théâtre Le Pôle, Le Revest-les-Eaux