mardi 7 juillet 2026
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Maud Revol, nous invite dans sa Casa

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Quatre titres comme autant d’esquisses sensibles entre ses souvenirs du Brésil et quelques paysages de la cité phocéenne. La voix de Maud Revol est un instrument. Elle en joue avec malice et superbe. Nantie d’un sens du time rare, elle la fait osciller dans une tessiture mezzo-soprano, à la fois légère et affirmée, modulant ses syllabes et phonèmes avec une fluidité évidente, chantant en français et en portugais avec la même ferveur habitée, jusque dans des onomatopées confondantes de musicalité. En particulier sur le titre Malmousque : « Pourquoi aurait-on besoin de paroles ? Les onomatopées, je les ai travaillées lorsque j’étais à l’Institut Musical de Formation Professionnelle, quand on nous faisait lire des pages et des pages de solfège rythmique. Autant j’aime m’exprimer sur des standards, autant j’avais envie de proposer une entité ».

Si elle donne le titre Casa Verde à l’ensemble de cet opus, c’est parce que son séjour brésilien, en 2019, a été déterminant dans la constitution de son identité de musicienne. « Dans cette maison verte, où je faisais du woofing dans une bibliothèque communautaire au cœur d’une favela, on chantait en dansant sur du côcô, une musique traditionnelle du Nordeste dont l’aspect transe m’a permis de trouver une joie intérieure. Cependant, je ressentais une sorte de malaise, parce que j’avais un passeport européen et que j’étais une personne blanche dans une communauté de personnes noires. J’étais dans une sorte de tourmente, dans une société que je trouvais très poétique et aussi un peu violente. »

Ces sensations sont particulièrement bien transposées sur le titre éponyme, qui se déploie comme un cadavre exquis, évitant le cliché thème-solos-thèmes, et proposant des tableaux dont émerge le mot « corazao ». Car Maud Revol a du cœur à revendre. Elle a conçu certains de ses textes à l’occasion d’ateliers d’écriture poétiques, comme Vanité, portrait au vitriol d’un ancien partenaire amoureux qu’elle finit par décrire comme un « coq vaniteux », ou encore Lila Blanc, décrivant un amour qui éclot puis se fane, basé sur une mélodie de Debussy convertie en bossa-nova.

Musicalement, les titres oscillent entre effluves brésiliens et quête de l’interplay. En leadeuse affirmée, elle a convié des musiciens qu’elle qualifie de « versatiles ». À la batterie, Jérémy Martinez, dont elle loue le grand sens de l’écoute – son jeu aérien déborde de générosité. Willy Quicko, quant à lui, est le bassiste idéal pour ce projet basé sur des harmonies inspirées de Fauré, Debussy et Wayne Shorter : elle loue « son attrait pour les musiques latines et sa connaissance des claves » ainsi que sa rigueur au point de « chambouler des mises en place, comme sur le pont de Casa Verde, qu’il a fini par transformer en une véritable polyrythmie ».

Elle n’a pas hésité à faire dialoguer le piano de Yann Delaunay – « un son moderne et un toucher léger » et la guitare de Luke Darlison – « un son très contemporain, avec des espaces mélodiques et harmoniques très originaux ». En confiant les arrangements à Max Parotto, issu comme ses compères de la classe de jazz du conservatoire de Marseille, elle a plus que réussi son pari : celui de proposer une création toute en émotions contrastées, avec un art de la créolisation qui ne pouvait éclore que dans la cité phocéenne.

LAURENT DUSSUTOUR

À venir
3 juin
Talus, Marseille

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Les artistes, « sujets de craintes »

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Clown Torture (I’m Sorry et No, No, No), 1987 Installation de deux vidéos, 60 min 2 s et 95 min 57 sPinault Collection© Bruce Nauman / Adagp, Paris, 2026

En février 1889, une trentaine d’arlésien·nes signent une lettre, adressée au maire de la ville, pour le pousser à en chasser Vincent Van Gogh. En cause ? Son mode de vie excessif et sa folie supposée qui sont un « sujet de craintes pour tous ». Si la démarche semble aujourd’hui insensée, tant la figure de Van Gogh fait rayonner Arles dans le monde, elle est la preuve que le maître était, en son temps considéré comme « suspect ».

Dans la nouvelle exposition de la Fondation Van Gogh, justement intitulée Suspects, Jean de Loisy et Margaux Bonopéra, les deux co-commissaires de l’exposition, s’intéressent à la manière dont le maître et de nombreux autres artistes s’inscrivent volontairement dans la marge, en interrogeant la représentation du « soi » en tant qu’artiste, en tant que « trickster» (littéralement « celui qui joue des tours »).

Toustes ces artistes sont largement postérieur·es à Van Gogh, car l’exposition prend pour point de départ chronologique l’année 1971, année où Pablo Picasso fit dont au musée des Beaux-Arts d’Arles de sept dessins dans lesquels il interroge sa place d’artiste, et dont quatre sont visibles dans l’exposition.

La première salle propose une interprétation au premier degré du sujet, avec de œuvres représentant les artistes comme suspects aux yeux des forces de l’ordre. Super Us de Maurizio Cattelan, par exemple, est composé de 48 portraits-robots de lui-même, réalisés par la police à partir d’autant de descriptions. Certains de ces tableaux, dont le très mélancolique Autoportrait clown/étoile de Nina Childress, puisent dans l’esthétique du clown, de l’arlequin, qui occupe une place centrale dans le parcours.

Question de valeurs

L’exposition met en regard l’autoreprésentation des artistes avec ce qui est attendu d’elleux et de leur art. La question de la valeur de l’art est ainsi rapidement soulevée, avec des œuvres telles que l’installation Heavy Burschi de Martin Kippenberger, composée de plusieurs reproductions de ses tableaux par un de ses élèves, et d’une benne dans laquelle sont entassés les originaux déchiquetés. Dans la même salle, on peut également voir Comedian de Maurizio Cattelan, la banane scotchée au mur qui a défrayé la chronique en étant vendue 6,2 millions d’euros en 2019.

Les deux autoportraits de Van Gogh présents dans l’exposition, Autoportrait à la pipe et Crâne de squelette fumant une cigarette révèlent sa défiance par rapport aux attentes qui pèsent sur les artistes. Le second en particulier, est une réponse sarcastique à ses professeurs qui le considéraient comme un peintre médiocre, incapable de réaliser des portraits anatomiques.

Clowneries et mauvais tours

La figure ambivalente du clown est très présente, et le plus souvent dérangeante comme dans Clown Torture de Bruce Nauman dans lequel des images de clowns paniqués sont diffusées en boucle sur deux écrans qui se font face. D’autres œuvres travaillent la représentation de la violence, de la torture, Aah… Youth ! de Mike Kelley, photographies de peluches défigurées par la violence des enfants, accompagné d’un autoportrait de l’artiste au visage tuméfié. Si elles rendent par moment l’expérience inconfortable, cela n’est pas gratuit : elles rappellent que la marge est aussi faite de douleur et de traumatisme.

CHLOÉ MACAIRE

Jusqu’au 18 octobre

Fondation Van Gogh, Arles

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Quand l’art contemporain investit l’Opéra de Marseille

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© M.V.

Une fois le contour du parvis de l’Opéra barriéré, la soirée débute par la performance de Luis Carricaburu Collantes. Passant un large tissu rectangulaire brun sur un piquet, il effectue une chorégraphie sur les larges plages de silence laissées entre trois déclenchements d’une sirène d’alerte, le tissu-drapeau devenant son partenaire. Au fil des évolutions, planant dans l’air de diverses manières, il se transforme en cape, lui masque le visage, ou l’enveloppe complètement, recroquevillé au sol, forme disparaissant sous le tissu. Un moment presque toréador, un autre dansant le piquet planté dans le ventre, amarré sur son nombril. Puis il enroule le tissu tout autour du piquet et le porte telle une lance vers les portes d’entrée de l’Opéra, le public s’inscrivant dans son sillage.

Pénombre

Dans le hall d’entrée, des cordes en nappes sonores, et sur le tapis rouge de l’escalier qui mène à la mezzanine, une silhouette noire, assise. Biro Soumare observe et bouge doucement ses bras, ses mains, le sol, fait mine d’expulser, de repousser, de ramasser. Il descend puis remonte toujours assis quelques marches, se recroqueville, puis va en se redressant jusqu’au premier palier, et continue sa danse sur un texte enregistré en slam, parlant de ses interrogations, doutes et certitudes, sur ce qu’est l’art, « don et malédiction », invitant le public ensuite, tout en continuant sa danse, à le suivre jusqu’en haut des escaliers, sur la mezzanine, plongée dans la pénombre. Trois apprenti·e·s du Ballet national de Marseille vont s’y frayer un couloir de danse au milieu d’un public compact, et proposer, sur une matière musicale électro-rugueuse, une danse en éclats intenses, déséquilibres, soubresauts, corps absorbants de façon synchrone des impacts rythmiques, débordant sans cesse des ronds de lumières des projecteurs.

S’enchainaient ensuite jusqu’à 23 heures une performance sonore de Kmar Douagi artiste et poétesse, puis musicale et lumineuse de Thomas Laigle, artiste sonore et visuel, ainsi qu’un concert de celine chiasera et Nosfera suivi d’un DJ set.

MARC VOIRY

La soirée de performances du Printemps de l’art contemporain à l’Opéra de Marseille a eu lieu le 21 mai.

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Avec Mossi, la mode s’invite au Mucem

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Planche de recherche, collection Printemps été 2025 © Studio MOSSI

Un an après Fashion Folklore, le Mucem ouvre à nouveau ses portes à une exposition de mode signée cette fois par Mossi Traoré. Avec Mossi Traoré, la mode aussi, le styliste entend « démocratiser le monde de la culture et de la mode ». Un souhait d’ouverture, qui fait écho à l’enfance de ce créateur qui a grandi dans le Val-de-Marne, et qui continue encore d’organiser ses défilés au cœur de son ancien quartier. Il est également le fondateur de sa propre école de haute couture, Les Ateliers d’Alix. Une formation dans laquelle il favorise l’entrée dans le milieu des jeunes de banlieue, des femmes et des personnes migrantes sans qualification.

Olive et Tom et Hassan Masoudy

Au programme de l’exposition : une dizaine de créations. Des tenues de foot imaginées par celui qui « rêvait de devenir footballeur », inspirées par son amour pour Olive et Tom, mais aussi pour l’OM. Quelques robes, dont l’attention est portée sur les drapés, clin d’œil aux robes du soir de Madame Grès. L’attention du styliste se porte également sur les matériaux réutilisés – résidus de lait, terre de chantier ou encore caoutchouc l’inspirent !

Mais si l’exposition parle de mode, elle en expose assez peu. Pour beaucoup, elle repose sur les sources d’inspiration de Mossi Traoré et ses lieux de création. Une invitation « dans la tête de Mossi », selon la commissaire de l’exposition. De Madame Grès à Hassan Massoudy, en passant par Lee Bul, les formes, les couleurs et les matières de ces artistes et de leurs œuvres laissent une empreinte sur le travail du styliste.

FANTINE LAMBEY

Mossi Traoré, la mode aussi
Jusqu’au 16 novembre
Mucem, Marseille

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« Jouer la montre » : la spirale infernale de Mona Benyamin présentée à la Friche

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© M.V.

De larges rideaux noirs dessinent dans les espaces de Triangle-Astérides, à la Friche la Belle de Mai, un parcours en spirale dans laquelle le visiteur avance. Et avec lui le rythme et de la mélodie insistante du Boléro de Ravel, arrangé façon orientale, avec chœur, caisse claire et violoncelle. Une musique qui provient de Dress Rehearsal, œuvre inédite de Mona Benyamin, cœur de l’exposition, diptyque vidéo projeté au bout de la spirale sur deux cimaises en angle : sur l’une, les musiciens et choristes interprètent le boléro revisité, sur l’autre deux septuagénaires, sa mère et son père – personnages principaux de toutes ses vidéos – sont prisonniers d’une boucle, au rythme du Boléro : ils sortent d’une voiture, marchent dans la rue de façon un peu chancelante, pénètrent dans un immeuble, montent de façon de plus en plus précipitée les marches et les étages, se retournant parfois d’un air très angoissé, visages livides, redescendent jusqu’à la rue, marchent, rentrent dans la voiture, avant de re-sortir pour recommencer.

Répétitions

L’aspect répétitif faisant monter angoisse et malaise est présent dans les trois autres vidéos présentées à l’intérieur de la spirale noire (avec casques audios), tournées en plans fixes, mais sur des registres différents : la première Trouble in Paradise (2018), qui reprend les codes de sitcom américaine, a été réalisée dans la maison des parents de l’artiste, visages impassibles, enfermés dans des routines domestiques répétitives, tout en faisant des blagues à l’humour noir sur les Palestiniens.

Présentée un peu plus loin, Moonscape (2020), est construite autour d’une chanson interprétée toujours en duo par les parents, dans un style variétés télévisées arabes des années 1990, accompagnée d’images d’archives de la Nasa et d’une ambiance à la « Twin Peaks ». Elle s’appuie sur l’histoire de Dennis Hope, un Américain qui, en 1980, déclara être propriétaire de la Lune et créa la société « Lunar Embassy » pour vendre ses terrains : le rêve d’acheter un territoire extraterrestre pour échapper à l’enfermement géopolitique. Enfin dans Tomorrow, again, (2023) l’artiste utilise les codes d’un journal d’informations télévisé, rythmé de flashs spéciaux, bulletins météo, débats de plateau, témoignages de rue. Mais tout se dérègle : les présentateurs éclatent en sanglots, les invités se mettent à hurler, les journalistes rient nerveusement sans fin ou restent muets face caméra.

MARC VOIRY

Jouer la montre 

Jusqu’au 27 septembre

Friche la Belle de Mai, Marseille

Une proposition de Triangle-Astérides

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BIM : Un mois dédié à la BD à Marseille

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Illustration détaillée de Marie Boisson © 2026 Marie Boisson

Zébuline. Qu’est ce qui vous a donné envie de créer ce festival, et mettre en avant les artistes de la région ?
Jean-Pierre Soares. Je gravite dans le milieu de la bande dessinée depuis 30 ans. En arrivant à Marseille en 2020, j’ai commencé à faire des interviews d’auteurs·ices que je ne connaissais pas. De fil en aiguille, je me suis rendu compte qu’il y en avait beaucoup plus que ce que je pensais. Et je me suis dit que c’était pertinent de faire un événement. Depuis, il y a eu encore beaucoup d’autres auteurs et autrices qui sont arrivés, notamment des jeunes.

Comment décririez-vous le monde de la BD et de l’illustration à Marseille ?
Il y a des grands anciens, comme Anouk Ricard. Elle n’est pas très connue du très grand public, mais dans le milieu oui. Après, il y en a beaucoup de sa génération qui sont présents à Marseille, comme Delphine Durand et Bruno Salamone. Il y a aussi énormément d’artistes émergents. Par exemple cette année au festival il y a Marie Boisson, qui fait un travail très intéressant, à la fois personnel et en même temps très accessible.

Comment choisissez-vous les artistes programmés ?
On va vers des artistes pour leur proposer un projet. Ou alors des propositions viennent des artistes eux-mêmes, soit de librairies ou de maisons d’édition qui nous disent qu’ils aimeraient organiser quelque chose. Ça permet aussi d’ouvrir à d’autres. C’est une formule qui me semble assez vivante.

Quels sont les temps forts de la programmation ?

Il y en a beaucoup. On démarre avec un préambule le week-end du 27-28 et le lancement de deux livres d’autrices : Sophie Couderc et Léa Djeziri. Ce sont deux BD de science-fiction décalées. À partir du 3 juin, on fait un lancement au cinéma Les Variétés. On projettera Cléo de 5 à 7 d’Agnès Varda. À la sortie du DVD de ce film, dans les années 2000, les producteurs avaient demandé à l’illustrateur Sempé de réaliser une dizaine de dessins. Et puis, pour finir, le 27 juin, au Couvent Levat, on fait l’exposition d’Anouk Ricard et une soirée avec une vingtaine de stands d’éditeurs et de micro-éditeurs, collectifs, artistes, tous basés à Marseille.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR FANTINE LAMBEY

Festival BIM 
Jusqu’au 27 juin

Divers lieux, Marseille

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Au revoir et merci

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© Kris Pothano

Depuis plus de 30ans, au sein de sa compagnie Mécanique vivante, Franz Clochard dompte le mécanisme des sirènes d’alerte des villes, pour les installer ensuite sur des dispositifs monumentaux : c’est bel et bien le travail d’une vie, pour cet ingénieur musicologue, ancien punk chez Archaos – son fameux numéro de tronçonneuse ascensionnelle a fait date – émérite inventeur, ingénieur, poète, tout ceci à la fois. Quel meilleur écrin que le Grand Port Maritime de Marseille pour cette Symphonie portuaire, qui a vu ses instruments fantasmagoriques mixés, le temps d’une soirée, aux envolées jazzy de Raphaël Imbert, et aux échos de toutes les musiques des pays maritimes que les fanfares, les percussionnistes et les voix évoquaient ? Un véritable morceau de patrimoine des arts de la rue, mêlé aux forces vives locales. Et si l’on peut regretter que la sirène n’y ait pas trouvé son total épanouissement – ses mélopées déchirantes sont plus prégnantes dans des pièces du répertoire de la compagnie comme Le chant des sirènes – c’était un ravissement de les voir à l’œuvre ce soir-là, pour cette symphonie collective unique.

Comme un grand coquelicot


Un hors-d’oeuvre de choix avant le set époustouflant du musicien libanais Rayess Beck, qui constituait une bande-son galvanisante pour les chorégraphies participatives des danseurs de la compagnie marseillaise Shonen originaires d’Égypte, de Palestine et du Liban. Les danseurs bondissaient de plots en plots au milieu du public, pour y délivrer les gestes à reproduire, inspirés de danses traditionnelles telles que la dabkeh et la taa’kib.

D’une ampleur inégalée ce soir-là – jusqu’à 4 200 spectateurs au plus fort de la soirée -, cette version XXL de Tarab constituait un mets de choix pour clôturer cette semaine de lancement de la Saison Méditerranée. Rassemblé depuis le début de la soirée, le public ne s’y est pas trompé, badant le long de cet espace d’ordinaire privé, ravivant les belles heures de Marseille-Provence 2013 en mirant le somptueux J1 lui faisant face.

Dans le soleil couchant, cette immense esplanade hébergeant grandes tablées et coquelicots géants – un espace public éminemment marseillais, entre mer scintillante et embrasement de l’horizon – était de bon augure pour le reste de la programmation de la Saison Méditerranée, qui va essaimer dans toute la France jusqu’à la fin du mois d’octobre. Le choix fait par l’Institut Français de délocaliser ce temps fort d’ouverture en plein air et à Marseille, donnant tout son sens à cet événement d’ampleur, allant puiser à la source-même de sa raison d’être, entre mythes fondateurs, histoire tantôt intime tantôt universelle, et drames humains terriblement contemporains.

JULIE BORDENAVE

Une nuit au Grand Port se tenait le 23 mai au Grand Port Maritime de Marseille.

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Saint-Esprit, Pentecôte et Libre arbitre

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L’Encyclique du pape sur l’IA est épatante. 

Oui, nous allons bien parler religion. Car on peut être profondément matérialiste, outré par la fréquence de la pédocriminalité dans l’Église et les écoles catholiques, amusé par les interdits alimentaires et autres jeûnes qui compliquent la vie de celleux qui les pratiquent, estomaqué par les dominations masculines de toutes les religions, interloqué par toutes les soumissions volontaires, marqué par les violences commises au nom d’un Dieu, et convaincu avec Nietzsche que Dieu, fabrication humaine, est mort depuis que les hommes ne croient plus en lui… bref on peut être totalement athée, ou gentiment agnostique, et admettre que (l’idée de) Dieu a produit quelques miracles. Pas forcément à Lourdes, mais au moins en inspirant Mozart, les cathédrales, la mosquée bleue et les plafonds de Chagall, ou la Pieta de Michel-Ange.

L’art n’est pas le seul miracle que (l’idée de) Dieu a pu produire, et longtemps les   commandements bibliques ont fait office de loi humaine. Tu ne tueras pas, Tu ne voleras pas, Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain (ni son enfant ?) : des préceptes utiles à la paix sociale, même si les actes « impurs » interdits varient notablement selon les latitudes, et que « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » reste un horizon partout inatteignable. (y compris si on réduit le prochain aux très très proches). 

Consolation et progrès

L’idée d’une vie future, d’un endroit des morts, d’un paradis et d’enfers plus ou moins vaseux ou brûlants pour les méchants est aussi très consolatrice, bien plus efficace que les anxiolytiques pour combattre l’insuffisance chronique de la condition humaine.

Imaginer un Dieu a aussi permis aux hommes de penser les origines, le temps, la transmission, le Bien et le Mal, la charité et la rédemption. Car Dieu (et ses déclinaisons plus ou moins nommées) pourvoie aussi à cette morale qui fixe des limites – souvent discriminantes – au désir humain, et en particulier à l’hubris des tyrans qui incendient Rome. Ou, aujourd’hui, bombardent Kiev, Téhéran ou Gaza. 

C’est clairement à ce titre que le pape Léon XIV prend la parole pour rappeler ce qui constitue l’humanité. Pour ce faire son encyclique (une lettre très solennelle adressée à l’ensemble des catholiques), s’intéresse à l’IA. Un détour étrange ? Pas tant. 

Deus ex-machina

Le libre arbitre a toujours été sujet chez les cathos, qui ont bien voulu admettre, au fil des siècles, que tout n’est pas écrit à l’avance par Dieu et que l’humain décide, un peu, de ses actes. Mais il n’est pas question de céder à une Intelligence artificielle, une machine, le privilège de guider les consciences !

Il s’agit donc de « désarmer l’IA », pour défendre une « Magnifica humanitas » contre les « intérêts privés » qui sont par nature impossibles « à orienter vers le bien commun ». Il est bien question, pour le pape, du bien de l’humanité tout entière, et pas seulement des chrétiens. Mais c’est avant tout à ses compatriotes que le pape américain s’adresse, s’attaquant au concept trumpien de « guerre juste », affirmant que seule une défense légitime peut justifier la violence, et qu’« aucun algorithme ne peut rendre la guerre moralement acceptable ». 

L’Encyclique, publiée le jour de la Pentecôte, veut aussi être un remède à Babel : dans la Tour édifiée par orgueil les hommes, qui ne comprenaient pas les langues des autres, se sont entretués ; le jour de Pentecôte L’Esprit-Saint (l’Intelligence Divine ?) est descendu sur les fidèles de Jésus pour leur offrir les langues du monde afin qu’ils puissent dialoguer et répandre la Paix.

Un joli mythe, un beau récit, transmis au fil des siècles par des humains et non des machines. L’ID contre l’IA ? « Le progrès se mesure à la lumière de la dignité de chacun et du bien des peuples, et non des avancées technologiques ». Le progrès de l’église catholique, avec cette encyclique, se mesure très humainement. 

AGNÈS FRESCHEL


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Notre histoire dans l’Histoire

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© C.B.

L’ICC aime Les héritages infidèles, et a initié un cycle autour des films d’Ettore Scola qui travaillent, infidèlement, la mémoire de ses films.Le 21 mai, il était question du Bal. Jean-Claude Penchenat avait créé la pièce avec le Théâtre du Campagnol en 1981, Ettore Scola en a fait un film avec les mêmes acteurs en collaboration avec Penchenat en 1983, Ours d’argent à Cannes en 1984. Sans texte et en musique et chansons, sous la direction de Vladimir Cosma.

Le film présente près de 40 ans de l’histoire de notre pays depuis le Front populaire jusqu’aux années 70 en passant par la période de la guerre et l’Occupation, la Libération et l’arrivée des américains, la guerre d’Algérie et le racisme, puis mai 68 et le rock and roll. Les différentes séquences se passent dans une salle de bal où se rendent hommes et femmes en quête de rencontres amoureuses. Les comédiennes et comédiens sont exceptionnels, les situations cocasses ou dramatiques. Un vrai régal !

Autobiographie collective

Annie Ernaux, quand elle commençait l’écriture de Les années (2008), a vu le film en dvd. Elle y a senti une parenté avec son récit, qui s’attache à 60 ans de la vie française et a changé la notion d’autobiographie en la rendant collective. Lors de la rencontre, l’autrice évoque aussi d’autres héritages, sa proximité avec l’œuvre de Louis Guilloux, d’Edouard Louis et rend hommage à Pierre Bourdieu dont la lecture a été pour elle, qui était boursière, une révélation. La lecture du sociologue lui a permis de comprendre que son parcours et son histoire étaient aussi ceux de la société et de ses clivages. C’est avec beaucoup d’émotion qu’elle explique qu’encore maintenant elle adopte le point de vue de ses parents, qui est leur seul héritage.

Puis elle réaffirme son amour de la littérature qui « brise la solitude dans laquelle nous sommes tous ».

CHRIS BOURGUE

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« Tous les spectacles sont de la création contextuelle » : entretien avec Fabienne Aulagnier, directrice des Rencontres à l’Échelle

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Dignity 2025 © Kurt van der Elst

Zébuline. Vous avez pris la direction des Rencontres à l’échelle l’an dernier, une manifestation créé par Julie Kretzschmar il y a 22 ans, et avez programmé cette 21e édition…
Fabienne Aulagnier
. Oui, quand Julie Kretzschmar a été nommée commissaire de la Saison Méditerranée, elle m’a demandé de reprendre la direction jusqu’à la fin de sa mission, fin 2027.

Votre direction est donc provisoire ?
Nous en discutons ! Nous nous connaissons depuis longtemps, j’ai été directrice de production à Lieux Publics pendant 15 ans, jusqu’en 2017. Mais j’ai commencé ma carrière dans l’humanitaire, au Mali et en Palestine, et j’ai un lien très personnel avec l’Afrique, une attention particulière aux artistes qui viennent de pays en guerre, ou y vivent. Aux populations déplacées, où la question de l’art se pose différemment.

Les Rencontres à l’échelle cette année sont associées à la Saison Méditerranée. Elles sont plus étoffées, et se concentrent sur cet espace…
Oui. La Saison Méditerranée soutient cette édition, ce qui nous permet de présenter 11 spectacles, performances ou lectures, pour 25 rendez-vous. Dont 4 créations 2026. Quant à l’espace méditerranéen, il n’est pas exclusif, nous allons continuer à travailler avec l’Afrique, les pays du Sud… La spécificité de cette édition tient aussi à l’association avec Dream City Tunis, qui est co-programmateur de cette édition, avec des spectacles qui sont aussi programmés pour leur biennale à Tunis. C’est un tournant fort dans l’histoire des Rencontres à l’échelle, et un changement appelé à durer.

Cette année les artistes viennent de Tunisie, du Liban, d’Égypte, d’Afghanistan, de Palestine… et de Marseille ! Avec une attention particulière aux artistes nouvellement arrivés dans la ville et qui tentent de s’y installer. Comme Abdul Haq Haqjoo, un artiste qui travaillait sur les marionnettes afghanes, et qui est arrivé avec un programme Pause [Programme national d’accueil en urgence des scientifiques et artistes en exil, ndlr] à Marseille, et présente sa création Une larme échappée des fleuves afghans, nourrie de ce trajet. Ou Nadim Bahsoun, qui est libanais mais a surtout travaillé en Belgique comme danseur, et qui propose ici sa première mise en scène Cis-tem error, sur la transmission familiale en contexte post-colonial.

Vous proposez des spectacles mais aussi des lectures, des sorties de résidences… Les Bancs publics, qui organisent ce festival, restent-ils une structure de production et d’accompagnement d’artistes ? `
Oui, et c’est important. Le fait qu’on soit basés à la Friche nous permet d’organiser des résidences d’artistes, souvent dans leurs premières phases de création.

Et de les programmer durant les Rencontres ?
Oui, des rencontres à diverses échelles.

D’où le titre du festival…
Tout à fait ! Ainsi Christelle Saez et Mohamed Hatem n’ont pas encore de production et présentent une première rencontre avec l’œuvre. Peut-être que I can’t tell you everything deviendra un documentaire, peut-être un spectacle, ils ne savent pas encore. Pour Waël Ali, Prova est déjà en production, mais il ressent le besoin à ce stade, avant de figer son spectacle, fondé sur des entretiens avec des prisonniers Syriens dans les années 1980, de le tester en public.

Quelle est l’orientation des créations que vous présentez cette année ? L’essentiel des formes est théâtral, est-ce volontaire ?
Je dirais que c’est le fait du hasard, mais je n’en suis pas sûre ! Nous programmons des arts de la scène en général, mais cette prépondérance du théâtre vient sans doute de l’intérêt actuel des créateurs méditerranéens à travailler sur la question de la langue, du plurilinguisme, de l’hétérolinguisme, de la traduction au plateau.

En fait, tous les spectacles sont de la création contextuelle. Avec Sofiane Ouissi, le directeur de Dream City Tunis, nous avons à cœur de travailler cela, la création contextuelle. C’est-à-dire pas seulement la création en espace public, mais des œuvres liées au contexte du lieu où elles apparaissent.

Elles sont donc différentes à Tunis et à Marseille ?
Parfois, oui. Pour Dignity, Chokri Ben Chikha a travaillé à Tunis sur les conséquences du pacte migratoire franco-tunisien dans la société tunisienne. Il l’a créé à Tunis, mais à Marseille il le recrée à partir des expositions coloniales à Marseille de 1906 et 1922, des corps exposés dans les zoos humains. Une re-création contextuelle, donc.

Aujourd’hui, en Méditerranée, la question des archives coloniales, souvent invisibilisées, se pose dans les œuvres de nombreux artistes contextuels. Dans Prova, Waël Ali voulait parler de la Syrie, reléguée en arrière-plan de l’actualité. Il est parti de la musique, des cassettes, des traces, des archives d’il y a 40 ans. En se posant la question de la sauvegarde de la création et des mémoires.

Et le spectacle d’ouverture ?

Adeline Rosenstein est une artiste belge qui travaille sur la question de la Palestine depuis toujours. Aujourd’hui elle est passée en mode urgence, elle décrit la réalité palestinienne et distribue un mode d’emploi aux spectateurs. Une feuille de salle, pour qu’eux aussi puissent être actifs et parler de ce Ravage tout court palestinien. C’est à LaMAM [ex-Théâtre Toursky, ndlr], le 2 juin, suivi d’une soirée sur la Palestine.

ENTRETIEN REALISE PAR AGNÈS FRESCHEL

Rencontres à l’Échelle
Du 2 au 13 juin
La Friche, Théâtre Joliette, LaMAM, Musée d’Histoire de Marseille

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