L’Institut culturel italien de Marseille accueille une invitée de prestige : Annie Ernaux, prix Nobel de littérature 2022. Figure majeure des lettres françaises, l’autrice est connue pour une œuvre autobiographique et sociologique dans laquelle mémoire collective, sociale et intime se confondent. Son livre Les Années, fresque d’une génération racontée à travers le prisme du temps qui passe, fait écho direct au cinéma d’Ettore Scola.
Ce soir-là, dans le cadre du cycle Les Héritages infidèles d’Ettore Scola, sera projeté Le Bal (1983), couronné de trois César. Sans un seul dialogue, ce film singulier est entièrement porté par la musique et la danse, laissant aux corps le soin de raconter l’Histoire, la solitude et le désir sur une période de 50 ans. Une rencontre littéraire et cinématographique exceptionnelle modérée par Annalisa Romani, responsable de la rétrospective Scola.
L’un des personnages les plus marquants de la littérature sur la scène du Théâtre des Salins. À l’origine du projet : la chorégraphe Josette Baïz, et sa Compagnie Grenade. Elle présente ici une œuvre singulière en cinq tableaux qui retrace l’histoire de ce personnage de Molière, connu pour être un séducteur sans scrupules, rebelle, qui rejette les valeurs de l’époque. Mais il est présenté ici sous un nouveau jour : pendant un peu plus d’une heure, sur scène, danseurs classiques, contemporains et hip-hop se rencontrent et évoluent ensemble pour raconter cette histoire.
Sur scène, les corps s’entrelacent et voltigent. Möbius, spectacle de la Compagnie XY, imaginé avec le chorégraphe Rachid Ouramdane, mêle les arts du cirque avec l’acrobatie et de la danse. Un moment suspendu dans le temps sur une scène immaculée aux airs de ciel bleu et au son de la musique de Jean-Benoît Dunckel. Par vagues, les danseurs entrent et quittent la scène, sans jamais se détacher du groupe. Une ode au vivant, autant qu’au collectif. Le projet propose aux danseurs d’évoluer ensemble, avec coordination pour des voltiges des plus impressionnantes. L’inspiration principale pour lui : la murmuration des étourneaux. Un rassemblement de milliers d’oiseaux qui crée un nuage opaque dans le ciel.
F.L. 20 mai L’Escale, La Garde Une proposition du Pôle, arts en circulation.
Plutôt théâtre ou concert ? Louis Caratini a choisi les deux, à la fois comédien et chanteur. Son spectacle participatif Tu connais la chanson ?, mis en scène par Charlotte Adrien, est une invitation à se replonger dans les classiques de la chanson française autant qu’à découvrir de nouvelles compositions. Tel un blind test, Louis Caratini s’entoure d’instruments, piano, guitare et clavecin, et use de sa voix pour faire deviner aux spectateur·ices les morceaux qu’il interprète. Sur la scène, une chaise en bois, un tapis et une lampe créent une ambiance intimiste et conviviale. Entre slam, chant et rap, l’artiste aux multiples casquettes délivre de nombreuses anecdotes humoristiques, quelques-unes de ses propres compositions et surtout beaucoup d’émotions.
Jeanne d’Arc et Napoléon, Édith Piaf et Henri IV. Autant de figures qui ont marqué l’histoire de France, réunies dans un spectacle familial burlesque mis en scène par Patrice Thibaud et Jean-Marc Bihour. Sur scène, le premier s’empare de ces personnalités, tout en humour et avec une vision des plus décalées. Accompagné de Fran Espinosa, danseur de flamenco, le metteur en scène et comédien va jusqu’à incarner Charles de Gaulle, avec son corps comme unique moyen d’expression. Le spectacle se veut visuel et sans paroles, mais comporte des effets sonores réalisés en direct par Jean-Marc Bihour. Un choix qui rend la création accessible aux spectateurs sourds et malentendants, qui pourront d’ailleurs profiter d’une rencontre en langue des signes française après la représentation du vendredi 22 mai.
Né à Toulouse d’un père marocain et d’une mère française, le danseur et chorégraphe Guilhem Chatir s’est plongé avec Ni Ni Ya Mo Mo dans le souvenir d’une berceuse arabe qui a longtemps peuplé ses nuits. Dernier vestige d’une culture que son père, soucieux de redessiner les contours de son identité, lui aura légué, Ni Ni Ya Mo Mo lie l’artiste à un pan lacunaire et fantasmé de son identité. Sa danse s’y fait une fois de plus portée par un sens du commun, du collectif, et une esthétique du vertige et du suspens. Sur scène trois danseureuses – Guilhem Chatir lui-même, Karima El Amrani et Bilal El Had – s’élancent sur la musique poreuse de Milan Van Doren.
S.C. 20 mai Klap - Maison pour la danse, Marseille En coproduction avec le Théâtre Joliette et la Saison Méditerranée.
On connaissait Laurine Roux pour ses romans aux registres toujours renouvelés – fresque familiale, guerre civile espagnole, épopée médiévale – toujours menés avec la même maîtrise. Avec Le test Elzéard, elle réalise sa première enquête littéraire. Le livre s’ouvre sur Elzéard Bouffier, le berger de l’Homme qui plantait des arbres de Giono qui reboisa une forêt entière dans la solitude et l’humilité sur les adrets désolés de Haute-Provence. Il est, pour l’auteur, cet homme exceptionnel, capable de mener une action dépouillée de tout égoïsme, de se montrer d’une générosité sans exemple et ne cherchant nulle part sa récompense.
Laurine Roux s’empare de ce héros pour faire de cette façon d’être au monde une boussole éthique. Chaque projet humain ne devrait-il pas répondre à ces quatre questions. Est-il dépouillé de tout égoïsme ? L’idée qui le dirige est-elle d’une générosité sans exemple ? Ne cherche-t-il aucune récompense nulle part ? Rend-il le monde meilleur ? À cette aune, elle soumet les géants du photovoltaïque – Boralex, Sonnedix, Q Energy, Siemens – qui, aujourd’hui, dans les Alpes de Haute Provence, sur les terres mêmes de Giono, rasent les forêts pour y installer des centrales photovoltaïques à grande échelle. Face à eux des collectifs citoyens entrent en résistance.
Une enquête familiale et politique
Le combat entre le pot de terre et le pot de fer qu’elle décrit, fait aussi écho à la mémoire familiale de Laurine. Née à Gap dans les Hautes-Alpes, elle a grandi à Veynes, dite « la Rouge », dans une famille de gauche radicale au sein de laquelle règne une figure tutélaire : Madeleine, grand-mère paternelle, militante communiste et pionnière du solaire.
C’est elle qui lisait à Laurine enfant L’homme qui plantait des arbres. C’est elle qui, en 1976, fit voter par le conseil municipal un projet de cité solaire, basé sur le développement de capteurs thermiques venant alimente piscines, serres horticoles et habitations, bien avant que le photovoltaïque industriel n’existe. Pendant quelques années, Veynes, va devenir un laboratoire d’innovation. Mais le succès appelle les convoitises. Les manœuvres politiques eurent raison de la centrale de chauffe et Madeleine dut démissionner en 1983, laissant derrière elle les ruines d’une belle utopie. Ce passé irrigue tout le livre.
La montagne arrachée
Quand Laurine Roux arrive à Cruis et lit sur le panneau d’entrée du village « Boralex dégage », c’est Madeleine qui surgit, elle qui croyait dans l’énergie solaire comme émancipation, jamais comme prédation capitaliste. Laurine Roux enquête, croise des militants, se frotte aux industriels, et navigue le long de la Durance pour suivre la bataille contre ce libéralisme drapé de vert. Elle raconte comment, le 19 septembre 2022 à six heures du matin, les bûcherons de Boralex coupèrent neuf cents arbres sur les parcelles de Cruis, alors que le Conseil national de la protection de la nature avait émis un avis défavorable. Des militants grimpèrent dans les arbres encore debout. Deux militantes écologistes âgées, allongées devant les engins furent menottées et arrêtées. L’autrice décrit la stratégie qui consiste à étiqueter ces résistants d’« écoterroristes ».
Le livre se clôt sur une proposition : et si l’on accordait une personnalité juridique à la montagne de Lure ? Dans le sillage du parlement de la Loire porté par l’écrivain Camille de Toledo, ou de la démarche de Wendy Delorme pour l’eau, Roux imagine un « parlement de Lure » où animaux, plantes, hommes et chimères pourraient voisiner. Que répondrait la montagne, si elle pouvait plaider, devant un tribunal, aux multinationales qui scarifient sa peau ?
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Le test Elzéard, de Laurine Roux Julliard - 22 €
Laurine Roux sera présente au festival Oh les beaux jours ! ce 28 mai pour la remise du Prix écriture et création Robert Fouchet dont elle est la présidente.
Les Presses universitaires Blaise Pascal, avec leur collection L’Opportune, se penchent sur les grands enjeux de société dans un format idéal : 64 pages pour faire un point synthétique sur la prison, la viande, la laïcité républicaine, l’économie de l’immigration, ou encore le posthumain. Un petit livre léger, qui se glisse dans une poche et se lit en moins d’une heure. Mais rédigé par des universitaires capables d’une bonne vulgarisation ; soit une mine d’informations à moins de 5 €, pour se faire sa propre idée sur tel ou tel sujet nécessitant l’implication des citoyens.
Deux biologistes, Christian Amblard et Stéphane Herbette, ont co-signé L’effondrement du vivant, paru en février 2026. La biodiversité est trop souvent négligée dans les médias, pour qui l’urgence environnementale se résume, quand elle est abordée, au climat. Or ce sont les différents aspects, articulés, d’un même bouleversement dû à notre civilisation thermo-industrielle, qui menace l’habitabilité de la Terre.
Constats et solutions
Les auteurs définissent les termes et apportent des chiffres, sans noyer le lecteur. Lequel apprend des notions fondamentales en toute simplicité : l’importance de la diversité dans les écosystèmes, pour garantir leur robustesse. Mais aussi celle, cruciale, des interactions, au sein et entre chaque milieu. Les zones humides, par exemple, qui disparaissent à vue d’œil, régulent les crues, filtrent la pollution, séquestrent le carbone… Toutes les espèces, végétales et animales, ont un rôle dans l’équilibre dynamique des biotopes. Or une extinction de masse est en cours : si nous poursuivons dans la voie colonisatrice qui est la notre, les scientifiques prévoient que la moitié aura disparu d’ici 2100.
Le dernier chapitre dessine des voies pour enrayer cet effondrement : stopper la destruction des habitats, l’artificialisation des terres, la surexploitation des mers et des forêts ; lutter contre le trafic d’animaux et plantes sauvages (3e plus gros commerce illégal dans le monde, après les armes et la drogue !) ; créer des réservoirs de biodiversité pour gagner du temps et permettre de repenser l’occupation des territoires. Il faudrait, écrivent Christian Amblard et Stéphane Herbette,massivement renforcer la coopération internationale, obliger les États à rendre compte de leur gestion. Des solutions existent pour nourrir tout le monde sans empoisonner les sols, l’eau et l’air, notamment l’agro-écologie.
GAËLLE CLOAREC
L'effondrement du vivant, Stéphane Herbette et Christian Amblard
Comment écrire après la catastrophe, l’horreur absolue, la mort ? La question s’est posée aux artistes après la Seconde Guerre mondiale, et résolue par des œuvres aux codes bouleversés et abrupts. Pour Hend Jouda, il ne s’agit pas d’écrire après, mais d’écrire pendant la catastrophe. De l’écrire. Ce qu’elle fait. Et avec la même force que Char, Desnos ou Éluard pendant la guerre, ses mots traversent les consciences.
« Je me fais violence pour conserver, malgré mon humeur, ma voix d’encre », écrivait René Char depuis son maquis. Hend Jouda dit « Je ne veux pas être poète en temps de guerre ». Et l’est pourtant, malgré elle. Réfugiée en Égypte avec ses enfants, « en sécurité en temps de guerre » elle ne sait pas comment s’excuser d’être en vie, de boire un café, de « la possibilité d’une douche », face à des « oiseaux sans nid », des « enfants pâles après la mort », des « mères tristes / ou tuées ».
Son esprit, son corps, son écriture, n’ont pas quitté ces « rues pulvérisées » et ses voisins morts, par dizaines, par centaines, par milliers. Ni sa tente, piètre refuge sous les missiles qui sifflent, où le sable s’immisce et persiste, inarrêtable.
Les poètes témoignent
Hend Jouda parle, ajuste son foulard entre chaque poème, fait sonner son sourire et sa langue au-delà, au travers de la douleur. Elle fait sentir furtivement, douloureusement, la douceur du pied d’un enfant mort, la mer qui continue de sourire, contre la mort.
« Le désespoir est un pêcheur obstiné /je suis son poisson convoité. »
Ce verset ponctue le spectacle, sépare les poèmes, qui disent les plaies de Gaza mais aussi le souffle de vie, d’amour, de joie, qui résiste. La bande son, discrète, permet de courtes respirations, aussi métaphorique que les mots : la chanson de Solveig, attente sans espoir d’une femme seule, des ressacs, et le bourdonnement obstiné des missiles.
Peut-être la langue sublime des poètes pourra-t-elle enfin s’entendre, et agir dans les consciences comme le poème d’Éluard en temps de guerre ?
Et par le pouvoir d’un mot / je recommence ma vie
Je suis né pour te connaitre / pour te nommer
Liberté.
Nommer Gaza, et connaitre à nouveau la joie.
AGNÈS FRESCHEL
Gaza ô ma joie a été joué les 18 et 19 mai au Théâtre Liberté, Scène nationale de Toulon.
Le texte est publié aux éditions suisses Héros-Limites
Délais et autres courants d’air de Jérémie Setton s’inscrit dans une réflexion au long cours de l’artiste sur la perception et les limites du visible, qu’il met en œuvre à travers des dispositifs qui interrogent la matérialité de l’image, qui semble toujours échapper à la saisie. Un rappel « archéologique » de cette recherche est placé au début de l’exposition autour du Bureau, installation de 2010, espace rouge dans lequel toutes les ombres portées des objets présents étaient annulées, hormis celle du visiteur se déplaçant dans l’installation, qui lorsqu’elle croisait les ombres disparues, les faisaient apparaître.
Parmi la quinzaine d’autres œuvres présentées, élargissant et approfondissant de façon diverse cette même recherche, une vidéo Marseille, Nice, les faux papiers, nos chimères… qui montre le défilement d’un paysage vu à travers ses ombres portées qui semblent chuter indéfiniment. Les Disparus, une série de 10 dessins à partir de l’image projetée de l’affiche du film du même nom de Bob Misiorowski : l’artiste a modifié, entre chaque dessin, la distance du projecteur, sans ajuster la mise au point. Ou encore une installation de la série Modules Bifaces, au sein de laquelle figure un volume anguleux peint sur lequel apparait, par des jeux de lumières et de peinture, dans sa partie supérieure, une surface de couleur monochrome, qui n’existe pas physiquement.
« Ce que l’on croit être »
Avec Mémoire en transit, présentée dans les autres salles du Château de Servières (exposition labellisée « Saison Méditerranée »), l’artiste syrien Elias Kurdy convoque lui l’incertain à travers un ensemble d’œuvres qui évoquent des vestiges archéologiques exhumés. La plupart en lien avec une légende, affichée à l’entrée, sur la rencontre, « bien avant l’élévation des cités humaines », de deux déesses : Tadmora, maîtresse des oasis de Syrie, et Massalia, souveraine des rivages de l’Occident. La plupart des objets exposés sont ensuite introduits sur leurs cartels respectifs par l’expression : « Ce que l’on croit être » – « une statuette en bronze aux ailes d’or, de nature décorative ou rituelle, représente un agneau ailé » ; « une statue en pierre représentant une gazelle du désert » ; « des fragments de bas-reliefs en bronze, représentant la mer », … Objets situés et datés de façon tout aussi imprécise – par exemple : « Bassin Méditerranée, vers 100 av. J.-C. – 2026 apr. J.-C. »
Une façon pour l’artiste, en brouillant les frontières entre document historique et invention, d’interroger la manière dont les sociétés fabriquent leurs récits collectifs. Mais aussi une « archéologie du futur », permettant de regarder ces objets délicats, poétiques comme des matériaux permettant d’imaginer d’autres possibles.