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À l’an que Vienne !

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Jérémie Rhorer © Manuel Braun

Valses, polkas, ballets… c’est en danse que le Grand Théâtre de Provence (Aix) ouvre la nouvelle année le 10 janvier. Le Cercle de l’Harmonie, sous la houlette du chez Jérémie Rhorer, va faire vibrer l’esprit des bals de la Vienne impériale avec des marches, quadrilles et galops des Johann Strauss – père et fils.

Tissé autour de la danse, le programme va également offrir au public les mélodies élégantes de Bizet, Gounod, Offenbach, Saint-Saëns ou Delibes. On écoutera Carmen, puis Faust, qui fait éclore toute la virtuosité orchestrale de Gounod, ou les amours malheureux d’Hoffmann mis en musique par Offenbach. Le répertoire inclut également Samson et Dalila de Saint-Saëns ou encore le ballet de Sylvia ou la Nymphe de Diane de Delibes.

Le Cercle de l’Harmonie, en résidence à Aix depuis 2018, est l’un des ensembles les plus prestigieux pour les répertoires classiques et romantiques. La cinquantaine de musiciens, et leur chef Jérémie Rhorer, prônent une lecture fidèle des œuvres, allant jusqu’à utiliser les instruments d’époque, et retrouver ainsi toutes les subtilités originelles.

LAVINIA SCOTT

Concert du Nouvel An
10 janvier
Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence

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Ana Pérez et José Sanchez : le baroque rencontre le flamenco

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Ana Perez © Alain Scherer Stans

Le Stabat Mater, poème liturgique du XIIIe siècle, raconte la douleur de Marie au pied de la croix. Une femme debout malgré l’insoutenable perte de son enfant. Cette figure, à la fois meurtrie et digne, sublimée à l’époque baroque, se retrouve dans l’esprit du flamenco, qui possède cette même capacité à exprimer la souffrance sans perdre sa verticalité. C’est ce rapprochement qu’explorent la danseuse marseillaise Ana Pérez et le musicien José Sanchez dans leur nouvelle création à Klap, Maison pour la danse, co-programmée avec le Zef.

Après Stans – « rester debout » en latin –, un premier duo créé en 2024, les deux artistes élargissent leur recherche avec l’apport des danseuses espagnoles Miranda Alfonso et Marina Paje et d’un chanteur, Alberto Garcia, considéré comme l’une des plus grandes voix du flamenco en France. Leur version profane du texte sacré mêle chant, parole et danse. Cette architecture à plusieurs permet de multiplier les dialogues. Mouvements, couleurs et rythmes se répondent, se défient, se confondent aussi. Ana Pérez part des codes du flamenco traditionnel mais les réinvente pour développer un « néoflamenco » engagé et sensuel.

Le refus de plier

Cette dernière danse depuis l’âge de trois ans. Elle a passé huit ans à Séville à perfectionner sa technique auprès des meilleurs maîtres, dont Pilar Ortega qui reste sa référence. Son sens du rythme et son « soniquete », cette capacité à faire sonner la danse, ont rapidement attiré l’attention. Elle a été la première danseuse française programmée au Festival de Mont de Marsan, puis les grands tablaos espagnols lui ont ouvert leurs portes.

Depuis 2017, installée à Marseille, elle dirige sa propre compagnie. José Sanchez, lui, mène une double carrière. Guitariste flamenco de haut niveau, formé à Grenade auprès d’Emilio Maya, il est aussi virtuose du théorbe baroque. Ce choix n’est pas qu’un exercice de style. Il révèle des filiations réelles entre musique baroque espagnole et racines du flamenco : une même intensité rythmique, des techniques de jeu qui se répondent. Sur son théorbe aux quatorze cordes, Sanchez transpose sa virtuosité flamenca et adapte Bach, Vivaldi ou Purcell pour des artistes comme le chanteur Alberto Garcia et maintenant avec cette version de ce Stabat Mater qui a traversé les siècles.

Mis en musique par Vivaldi, Pergolèse, Rossini ou Poulenc, le poème a aussi nourri en peinture l’iconographie de la Pietà comme celle de Michel-Ange ou des tableaux de Bellini. Ana Pérez et José Sanchez prolongent cette tradition en y ajoutant la dimension du corps dansant, qui porte la mémoire du chagrin mais refuse de plier.

ANNE-MARIE THOMAZEAU
Stabat Mater, les voix du corps d’Ana Pérez et José Sanchez
9 et 10 janvier
Klap Maison pour la danse, co-programmation Le Zef, Scène nationale de Marseille

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 Avec Thomas Ellis

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Thomas Ellis (C) A.G.

Comment est né ce film, Tout va bien, où vous abordez la question des mineurs non accompagnés  (MNA) ?

Je suis Marseillais. Avant j’habitais en Inde ; j’étais journaliste durant 15 ans. Je suis revenu à Marseille et je voulais faire un documentaire. Plus long. Je m’étais déjà intéressé  aux Mineurs Non Accompagnés et, en rentrant en France, je me suis rendu compte que lorsqu’on parlait d’immigration, on pensait toujours aux problèmes. C’est important certes, de parler des gens qui meurent en mer, des gens qui n’ont pas de papiers ; mais j’ai l’impression que parfois on fait un amalgame, du moins certains médias, entre délinquance et immigration. Et quand je suis allé rencontrer ces jeunes, dans les foyers, dans les hôtels, j’ai vu des jeunes qui apprenaient une langue, un métier, qui essayaient de se créer une nouvelle vie, chez nous, à Marseille. Je me suis dit que cela n’était jamais raconté

L’écriture

Aviez-vous dès l’écriture l’idée de suivre cinq adolescents ou est-ce à partir des rencontres que vous avez faites ?

Je savais que je voulais filmer plusieurs jeunes, pas forcément cinq, à différentes étapes, dans des situations différentes, qui venaient d’arriver ; je voulais qu’il  y ait une fille, des jeunes qui ne parlaient pas du tout français et aussi un jeune en fin de parcours. Le 1er que j’ai rencontré, c’est Junior, en décembre 2019, dans un hôtel du Pharo. Il revenait du lycée hôtelier, tout beau, en costume-cravate et dans cet hôtel du Pharo, un peu miteux, il s’est changé devant tout le monde : il a mis sa tenue de foot, et il a dit : « Moi, je serai joueur professionnel ou serveur au Piazza Athénée ! »Sa détermination m’a marqué et on est resté en contact. On  a appris à se connaitre et il a accepté de participer au film. En mars 2021, j’ai rencontré Aminata : pendant la COVID, j’avais mis en place des ateliers d’écriture et de jeux. Cela m’a permis de mieux comprendre leur  histoire, d’avoir une relation différente que quelqu’un qui filme. Cela permettait de créer des activités avec des associations. Aminata a participé à ces ateliers. Je leur demandais comment ils s’imaginaient dans le futur. Les garçons disaient : «  Moi, j’aurai une grosse voiture  et une femme au foyer » Aminata s’est rebellée et a dit : « Moi je veux être indépendante, libre ! » Elle avait 15 ans et demi ;  sa détermination m’a impressionné et je me suis dit que c’est elle que je voulais filmer. Je l’ai suivie au collège Monticelli où elle était scolarisée. Je cherchais un jeune qui ne parlait pas français et j’ai trouvé Khalil et son franc sourire, hyper dynamique. Abdulaye et Tidiane  qui étaient dans la rue et venaient d’arriver ont accepté qu’on raconte leur histoire.

Confiance et intimité

Comment avez-vous construit la confiance et l’intimité qu’on sent dans le film ?

Avec le temps. On a appris à se connaitre pendant quelques années, moi à comprendre qui ils étaient. Il y a eu beaucoup de temps pour la préparation, , beaucoup de rencontres avec les bénévoles, avec les éducateurs, et beaucoup de temps de tournage : du 13 septembre 2022 au 16 juillet 2024

Les choix

Le documentaire est très bien construit : la présentation des cinq adolescents, avec leur parcours, puis leurs lieux de vie, leurs démarches administratives, leurs lieux d’apprentissage, leurs confidences…On sait que les documentaires s’écrivent au fur et à mesure du tournage. Qu’aviez vous écrit au départ ?

Je n’ai pas écrit grand-chose et souvent c’était très mal écrit : on n’a pas eu les aides du CNC. C’était très compliqué : les gens n’arrivaient pas à voir le film. Je connaissais les étapes importantes mais entre ce qu’on écrit et ce qu’on tourne, ça n’a rien à voir. Il y avait cette idée de plonger les spectateurs dans la vie de ces jeunes et comme c’est un film de cinéma, de les mettre dans des émotions, des sensations, dans le monde intérieur de ces jeunes, leurs rêves, leurs cauchemars.

Quel a été le moment le plus fort ou le plus marquant  pour vous ?  Pour moi, c’est le moment où Aminata met les choses au point avec sa mère au téléphone.

Aucun moment particulier. Tout le tournage : des moments hyper doux, hyper forts, drôles ou tristes. Ce sont ces moments de vie, ces deux années, et même plus, avec ces jeunes qui m’ont touché.

 Y a-t-il eu des moments où vous avez douté ?

On doute tout le temps : on tourne et on ne sait pas si c’est bien, si c’est intéressant, si c’est touchant et au montage, on doute encore car lorsqu’on a presque 350 heures de rushes pour faire 1h 26 de film !!!On doute tout le temps !

Filmer le réel

Il y a bien sûr des Mineurs Non Accompagnés qui continuent à vivre seuls, dans la rue ; plus de 300 à Marseille. Ne craignez vous pas qu’on vous reproche de voir la vie en rose ?

Je ne vois pas la vie en rose ! C’est le spectateur qui voit la vie en rose ! J’ai filmé des Jeunes Non Accompagnés, qui vont à l’école. C’est la vie normale des jeunes. Rien n’est en rose ! C’est hyper positif, se disent souvent les gens mais non ! J’ai juste filmé la réalité, ce qui se passait. Les cas de MNA qui sont dans la rue, c’est un autre sujet. Ce n’est pas le sujet du film.

Cadrage et de lumière

Votre mise en scène est soignée. Aviez vous déjà travaillé avec le directeur de la photo, Bastian Esser et que lui avez vous demandé pour Tout va bien ?

Je préfère parler de cadrage, de lumière. Ce qui est mis en scène, ce sont les rêves et les course en vélo. Le reste est pris sur le réel. Ce qu’on voulait avec Bastian, c’était pouvoir filmer avec une caméra de cinéma qui permette de faire de ces jeunes des héros de cinéma. Je voulais qu’on filme avec un objectif de 50mm, ce qui fait qu’on est très proche. Je voulais qu’on soit happé par l’intériorité de ces gamins. Les visages sont énormes à l’écran. On savait que ça allait bouger, qu’ils allaient sortir du cadre, que ça allait montrer la vie, la vitalité de ces ados. On a fait aussi très attention à la lumière : avec de petites choses comme éteindre une lampe, mettre quelque chose de noir sur une ampoule, fermer un rideau. Atténuer la lumière pour que les couleurs ressortent…

La musique

Pour la musique qui accompagne les moments forts du film, comment avez-vous travaillé avec Jeanne Susin et Oleg Ossina ?

L’idée était de mettre les spectateurs à la place de ces jeunes. Un outil facile à travailler ; la musique et le son. Le son direct, la musique et le Sound design ne devaient qu’une seule bande son. Je voulais un thème musical qui revienne, permettant de faire le lien entre les 5 personnages. J’avais demandé à Jeanne de travailler sur quelque chose qui soit énergique comme l’adolescence et qu’il y ait aussi de la mélancolie. Un peu comme la musique du film de Truffaut, Les 400 coups, version 2025 ! Très rapidement elle a trouvé ce thème modal, inspiré de musique,  indienne, africaine. Il nous fallait aussi créer des sensations sonores, de la matière, presque physique. Jeanne voulait un orchestre pour cela. J’ai écrit à l’Opéra de Marseille et ce qui est fabuleux, c’est qu’il a été d’accord. On m’a dit que j’étais le premier réalisateur de l’histoire de l’Opéra de Marseille à demander de faire la musique d’un film. On a pu enregistrer au GMEM à la Friche avec l’Opéra et le Chef d’orchestre Leo Margue (Victoires de la Musique 2024). On a travaillé sur des matières : il y a des moments symphoniques, des moments où on a demandé aux contrebassistes de caresser leur instrument, de plaquer, frotter les cordes, aux instruments à vent de tapoter etc.  De l’artisanat !  

Changer le regard               

Ce film changera assurément le regard de certains ? Avez-vous prévu d’organiser des séances avec des associations qui sont sur le terrain et se battent pour une meilleure prise en charge des MNA

Le film est soutenu par plein d’associations qui accompagnent le film. L’idée est bien sûr de changer le regard. Si le cinéma a une fonction, c’est bien de rendre visibles  les invisibles, de montrer ce qu’on ne peut pas voir, de déplacer le regard. Presque 10000 lycéens et collégiens ont déjà vu le film !

Le film sort en salles le 7 janvier 2028 et bien sûr vous allez l’accompagner

Entretien réalisé par Annie Gava le 9 décembre 2025

Lire ICI la critique du film

Les Salins aux couleurs de l’Espagne

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Thibaut Garcia © Warner Classics - Marco Borggreve

Fidèle à sa mission de diffusion sur l’ensemble du territoire, l’Orchestre national de France (Orchestre symphonique de Radio France) poursuit son Grand Tour et fait escale au Théâtre des Salins. À la baguette, le chef japonais Yutaka Sado, invité régulier de la formation, dirigera un programme autour d’une Espagne rêvée ou réelle. L’ouverture reviendra au flamboyant Capriccio espagnol de Rimski-Korsakov, partition écrite en 1887 qui emprunte ses thèmes au folklore ibérique. Le public retrouvera ensuite les célébrissimes airs de Carmen : Prélude, Marche des Toréadors, Habanera, Chanson bohème et la vision fantasmée et théâtrale de l’Espagne de Bizet.

Le cœur du concert mettra à l’honneur Joaquín Rodrigo et son Concerto d’Aranjuez, œuvre phare du répertoire pour guitare et orchestre composée en 1939. Le jeune virtuose Thibaut Garcia, Victoire de la Musique 2019, en sera le soliste. Une interprétation attendue, notamment pour son sublime mouvement lent, l’Adagio.

La redécouverte de Maria Rodrigo

Mais la véritable révélation de cette soirée sera sans aucun doute Becqueriana de Maria Rodrigo écrit en 1916 et qui s’inspire des poèmes de Gustavo Adolfo Bécquer. Née à Madrid en 1888, cette compositrice demeure une figure largement méconnue, alors qu’elle fut l’une des premières femmes espagnoles à mener une carrière professionnelle dans les domaines symphoniques et lyriques, à une époque où les compositrices sont rarement programmées.

En 1939, à l’issue de la guerre civile, Maria Rodrigo s’exile en Colombie en raison de ses engagements républicains. Elle y poursuit son activité créatrice jusqu’à sa mort en 1967, loin de sa terre natale. Depuis quelques années, son œuvre bénéficie – et c’est heureux – d’un regain d’intérêt, porté par des recherches musicologiques et une volonté de réintégrer ces partitions injustement oubliées dans les programmes de concert. Avec Becqueriana, l’Orchestre national de France participe à ce mouvement de redécouverte.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le Grand Tour 8 janvier
Les Salins, Scène nationale de Martigues

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« Laurent dans le vent » : Ici et là

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Si on connaît dans le cinéma nombre de célèbres duos-tandems-couples de réalisateurs, la coréalisation à trois est chose rare. Anton Balekjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon, prouvent que c’est possible et poursuivent leur collectif initié durant leurs études à la Cinéfabrique. Sans doute aiment-ils le chiffre 3 – leur premier long métrage Mourir à Ibiza, tourné sur trois ans, assemblait trois moyens métrages et trois étés. Sans doute aussi, apprécient-ils le contrepied puisqu’avec Laurent dans le vent, leur deuxième opus, on passe de l’été à l’hiver et de la mer à la montagne.

Le film, en caméra embarquée depuis un télésiège, s’ouvre sur des pieds en gros plan qui survolent le paysage pelé d’une station de ski hors saison. Laurent (Baptiste Perusat) « atterrit » là, sur une musique de western spaghetti.

Il a 29 ans, sans emploi, sans projet, parce que « c’est dur de savoir ce qu’on veut faire ».

Il est au propre comme au figuré en suspension, prêt au précipité – corps insoluble dans une masse homogène. Il a « pété un câble » et vient se reposer dans un studio encore vide, prêté par la famille de la copine de sa sœur. Quelques semaines plus tard, chassé de son refuge par l’arrivée des vacanciers hivernaux, il « tape l’incruste » auprès des gens qu’il a croisés.

Laurent dans le vent joue de la chimie et de l’alchimie. Au fil des allées venues et des rencontres du protagoniste, le film se construit sur une errance et un ancrage.

Utopies croisées

Le héros, en panne d’utopie -ou porteur de la plus difficile à atteindre : « aimer et être aimé », révèle celles des autres.

Ce sont les saisonniers, Lizzy (Ira Verbitskaya) la barmaid qui vit pour ses voyages, Farès ( Djanis Bouzyani) le photographe homo marseillais qui aurait voulu être danseur et attend le chaland sur la route des cols, en plein virage, sur un pliant flanqué d’un parasol.  C’est Lola (Monique Crespin), une vieille femme du coin, seule, malade, qui ne pense qu’à mourir face à sa vallée. C’est un éleveur qui affirme tuer les loups en dépit des Écolos et cherche sa chèvre magique et chérie répondant au nom mythologique d’Aristée. C’est encore Sophia (Béatrice Dalle), une herboriste, échouée là depuis 20 ans, après une vie d’aventures en Amérique latine. Son fils de 22 ans, Santiago (Thomas Daloz), vêtu de peaux de bêtes, armé d’une grande épée et qui s’identifie à un Viking.

Les réalisateurs disent avoir passé beaucoup de temps dans ces villages alpins à écouter les histoires des gens, et avoir imaginé leurs personnages à partir de ces entretiens. Ils mêlent au casting, des « Locaux » non professionnels et extraient du réel, magie et étrangeté.

Laurent dans le vent est un film guiraudien en diable pour la friction entre une matérialité toujours un peu burlesque et la spiritualité. Entre le prosaïque et la métaphysique, le naturalisme et le fantastique des nocturnes montagnards. Un film tendre et universel qui parle de solitude et des liens humains sans lesquels on n’est rien. Un film générationnel sur ceux qui, parmi les 20-30 ans, ne se projettent pas dans une success story avec en horizon une Rolex à 50 ans. Des jeunes égarés dans le siècle qui « portent en leur âme, un chemin perdu » tel le Desaparecido de la chanson de Manu Chao entonnée pour le nouvel an chez la sœur de Laurent.

ELISE PADOVANI

Laurent dans le vent de Anton Balekjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon

Sortie le 31 décembre 2025

Un fantôme arménien

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Le Pays d'Art (DR)

C’est le fantôme de son mari que va chercher Céline (Camille Cottin) : celui qu’elle a épousé, Arto Saryan, né le 22 octobre 1968, n’existe pas pour l’État Civil. C’est son premier voyage en Arménie : elle est venue chercher à Gyumri l’acte de naissance de son mari pour pouvoir donner à leurs enfants l’âme arménienne. Alors qui est son mari, cet homme qui s’est suicidé un 21 novembre ? C’est sur les traces de ce fantôme qu’elle va parcourir ce pays qu’elle ne connait pas. Guidée par Arsiné (Zar Amir Ebrahimi), elle mène son enquête et apprend que son mari qu’elle ne voyait jusque-là que comme un pacifique ingénieur, a été un combattant : il  a tué, il a peut -être été responsable de la mort de ses hommes. Céline traverse ce  pays meurtri et nous le parcourons avec elle en de longs plans séquences, filmés par Claire Mathon. Ruines dans lesquelles errent des êtres, perdus, blessés. Loin de tout, elle rencontre un homme fêlé, Rob, (Denis Lavant) qui a vécu toutes les guerres, parle toutes les langues, joue du doudouk et sait des choses. Apparaît soudain, dans un reflet, le visage du fantôme, cet inconnu avec qui elle a vécu vingt ans.

Le pays d’Arto, le dernier film de Tamara Stepanyan dont on avait apprécié le documentaire Mes Fantômes arméniens, sélectionné au Festival de Locarno, représentera l’Arménie aux Oscars2026

Annie Gava

À Monaco, le studio de danse est un temple

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Ma Bayadère (photos des répétitions) © Alice Blangero

Après avoir revisité les plus grands monuments du répertoire classique – Roméo et Juliette (1996), Cendrillon (1999), Shéhérazade (2009) LAC (2011) et Coppél-I.A. (2019) – et tant d’autres, le chorégraphe Jean-Christophe Maillot s’attaque à un nouveau classique du répertoire chorégraphique : La Bayadère. Ce ballet a été créé en 1877 au Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg, sur une chorégraphie de Marius Petipa, une musique de Ludwig Minkus et un livret de Petipa et Sergueï Khoudiakov. Il appartient au grand style classique impérial russe, avec une atmosphère exotique inspirée d’une Inde imaginaire. 

Mais on le sait, Maillot n’est pas un artiste qui se contente seulement de reproduire. Le titre seul exprime qu’il va signer une relecture qui promet d’être l’une de ses œuvres les plus personnelles. Fini l’exotisme orientaliste de Marius Petipa (1877) ou la splendeur grandiose de Rudolf Noureev (1992). Le chorégraphe abandonne le pittoresque pour ancrer son ballet dans un territoire qu’il connaît intimement : le quotidien d’une compagnie de danse. Le temple hindou devient studio de répétition, les bayadères se transforment en artistes contemporains, et le drame millénaire se rejoue dans les tensions, les jalousies et les passions d’un groupe de danseurs. « Les bayadères ne sont-elles pas des danseuses sacrées qui ont dédié leur vie à la danse ? interroge le chorégraphe. Tous les danseurs ont fait un choix similaire. Ils ont tout sacrifié pour devenir les artistes qu’ils sont aujourd’hui et, d’une certaine manière, le studio est leur temple. »

Ce qui fascine Maillot dans La Bayadère, ce n’est pas l’exotisme de façade, mais bien les ressorts émotionnels profonds et universels ; à savoir, comment l’arrivée d’une jeune danseuse Nikiya perturbe l’ordre établi, contrarie les projets de chacun pour que le sien puisse éclore. Des dynamiques que le chorégraphe a observées tout au long de sa carrière, d’abord comme danseur, puis comme directeur de compagnie.

Entre générosité et épure

« Ma Bayadère est évidemment une œuvre qui parle de son auteur. Sinon, pourquoi la faire ? confie-t-il. Mes ballets parlent toujours de moi à travers ce qui m’émeut, me révolte, me fait rire, me terrifie ou me rend heureux. » Pour accompagner cette vision, il s’est entouré de Jérôme Kaplan aux décors et costumes. Si le chorégraphe n’a pas la réputation de faire des « ballets chiches », celui qui aime tant ne pas parasiter la place donnée aux corps et au mouvement, insiste : tout doit être justifié par la chorégraphie, rien de superflu.

Et puis, il y a cet acte mythique du « Royaume des Ombres », ce moment suspendu, qui évoque la perfection géométrique du ballet classique, la spiritualité et l’amour absolu entre Solor et Nikya, et exige retenue et épure. « Ce sera l’occasion de créer un contraste puissant, une parenthèse à la fois scénographique et chorégraphique », annonce-t-il, sans en dire davantage. Le mystère reste entier sur la chorégraphie elle-même car le maître évoque l’importance de préserver la surprise.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Ma Bayadère (Création mondiale)
Du 27 décembre 2025 au 4 janvier 2026
Grimaldi Forum, Monaco

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Une enfance allemande-île d’Amrum, 1945

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A l’origine du film, le projet autobiographique de Hark Bohm, scénariste, réalisateur, acteur, hambourgeois, qui, né en 1939, a grandi sur l’île allemande d’Amrum, en Mer du Nord. Un projet contrarié par des ennuis de santé et repris par Fathi Akin, né à Hambourg dans une famille d’immigrés turcs. Le réalisateur de Head-On et In the Fade, y retrouve matière à explorer des thèmes qui lui sont chers : l’exil, la quête d’identité, les tensions entre histoire personnelle et Histoire collective, incarnés par un personnage dont on épouse le regard.

Ici ce sera Nanning (Jasper Billerbeck) un pré-ado de douze ans. Fils d’un dignitaire nazi resté sur le continent pour défendre jusqu’au bout, l’Allemagne d’Hitler. On est au printemps, quelques jours avant le suicide du führer et la capitulation de l’Allemagne. Après la destruction d’une partie de sa ville de Hambourg, Nanning arrive dans l’île de ses ancêtres baleiniers : Amrum. Sa famille y possède une maison. Moby Dick reste sur les étagères de la bibliothèque au milieu des parutions théoriques du père sur la suprématie arienne. Sur l’île, qui a connu un exode économique vers les USA avant-guerre, on se débrouille : troc, cueillette, chasse et pêche. Nanning, en tant qu’aîné, grapille un peu de lait pour sa famille en aidant aux champs, désertés par les hommes mobilisés. L’île balayée par vents et marées pourrait être le lieu idyllique d’une enfance. Mais il y flotte encore les croix gammées, les escadrilles de chasseurs bombardiers se substituent à celles des oiseaux migrateurs. Des cadavres arrivent sur les plages. Et, Nanning se trouve au cœur de conflits ouverts ou larvés. Entre une mère acquise âme et ventre (elle a déjà trois enfants et en attend un quatrième) à l’idéologie nazie et une tante hostile au régime. Entre son appartenance aux jeunesses hitlériennes et son amitié buissonnière avec un enfant du coin. Entre pro-nazis et opposants de moins en moins silencieux. Nanning, le continental conspué par les insulaires xénophobes ou revanchards, qui se sentent « envahis » par de nouveaux réfugiés affamés venus de Silésie. L’enfant est tiraillé entre l’amour qu’il porte à ses parents et la révélation de leur monstruosité, mise en évidence par un secret de famille douloureux.

Innocence perdue

Un parcours initiatique que le cinéaste décrit dans un quotidien austère et hostile, sans idéalisation, impliquant l’enfant dans la cruauté et la crudité du monde, du dépeçage d’un lapin à la mise à mort d’un phoque. Un apprentissage qui ôte toute innocence au héros, le blesse en lui donnant à affronter l’indifférence de sa mère aux sacrifices qu’il a consentis pour lui fournir la tranche de pain blanc tartinée de beurre et de miel dont elle rêvait. Et, comme épreuve ultime, lui fait ressentir la honte des Vaincus.

La bande son se fait discrète. Filtrés par le point de vue de Nanning, les personnages secondaires s’estompent gardant leurs vérités.

L’île, éminemment symbolique, offre, en lumière froide, ses horizontalités d’eaux, de sables et de champs, écrasées par un ciel qui pèse de plus en plus comme un couvercle. Belle et dangereuse, filmée en plans larges, avec ses marées traîtresses, ses terres mouvantes.

Le film déroule le récit en une chronique lente, dans une mise en scène qui manque un peu des reliefs auxquels le cinéma de Fathi Akin nous avait habitués.

ELISE PADOVANI

Une enfance allemande-île d’Amrum, 1945 de Fathi Akin

en salles le 24 décembre

Le New-York de Sondheim débarque en France

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Company © Jean-Michel Molina

Disparu en 2021, Sondheim demeure la figure tutélaire de la comédie musicale contemporaine. Lauréat de huit Tony Awards, il a élevé le genre à un niveau d’exigence littéraire et musical rarement atteint. Company marque le début d’une série de chefs-d’œuvre qui inclura Follies, A Little Night Music, Sweeney Todd ou Into the Woods

Nous sommes en 1970. Sondheim et le librettiste George Furth frappent un grand coup sur Broadway. Fini les intrigues à l’eau de rose. La pièce raconte l’histoire de Bobby, trentenaire célibataire new-yorkais qui observe cinq couples d’amis mariés avec un mélange de fascination et d’effroi. Entre fêtes d’anniversaire surprises et confidences nocturnes, le spectacle dissèque avec une ironie mordante les paradoxes de l’engagement amoureux et la solitude au cœur de la ville. Bobby est entouré, tout le temps, de partout. Mais être en« compagnie », est-ce forcément être avec quelqu’un ? C’est ce qu’interroge cette œuvre plus que jamais d’actualité dans notre époque obsédée par les relations, les connexions mais terrifiée par l’engagement. Les dialogues fusent, spirituels et cruels, alternant humour ravageur et tendresse. 

Loin des mélodies sirupeuses qui dominaient Broadway, Sondheim compose une partition, nerveuse, qui épouse les contretemps de la vie contemporaine. Les orchestrations originales de Jonathan Tunick, mélange de cuivres mordants et de cordes élégantes, ont révolutionné le son de Broadway. Being Alive, Side by Side by Side ou The Ladies Who Lunch, avec leur sophistication harmonique et leur intensité psychologique sont devenus des standards. Sondheim prouve qu’une comédie musicale peut être aussi profonde qu’une pièce de théâtre dramatique, aussi complexe qu’une partition de musique contemporaine, sans jamais sacrifier l’émotion et le divertissement. 

Une équipe de choc

Traduire Sondheim relève de l’exploit. Le compositeur est réputé pour ses jeux de mots et ses rimes complexes. C’est Stéphane Laporte, adaptateur de référence (Le Roi Lion, West Side Story, My Fair Lady) qui a relevé le défi. Le choix retenu préserve l’équilibre de l’œuvre : le texte parlé est en français mais les parties chantées restent en anglais, avec surtitrage. Cette option permet de conserver la prosodie originale de Sondheim tout en rendant l’intrigue accessible au public francophone.

Gaétan Borg incarne l’insaisissable Bobby qui traverse le spectacle, fantôme dans sa propre vie. Autour de lui gravitent quinze artistes, dont Jasmine Roy dans le rôle iconique de Joanne, femme désabusée dont le numéro The Ladies Who Lunch constitue l’un des moments les plus glaçants de la pièce. « Les numéros de danse sont un feu d’artifice, les scènes s’enchaînent à un rythme trépidant » promet la présentation. James Bonas signe la mise en scène, Ewan Jones la chorégraphie, et Barbara de Limburg la scénographie. La direction musicale alterne entre Larry Blank, collaborateur historique de Sondheim qui connaît l’œuvre sur le bout des doigts, et la cheffe française Charlotte Gauthier. L’Orchestre national Avignon-Provence accompagnera les solistes. 

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Company
28, 30 et 31 décembre 
Opéra Grand Avignon

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Miss Cagole Nomade : l’inclusivité a tous les suffrages 

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© I.R.

Depuis 2021, Cagole Nomade trace sa route joyeusement indisciplinée et invite le public à soutenir son/sa cagole à travers des événements célébrant les corps et les identités. Pour cette 5e édition, présentée avec talent par Jeanne-Pierre Boucan, treize candidat·es enchaînent les épreuves : défilé, lip-sync, performances libres et discours final. Le jury mêle figures nationales et talents locaux, dont la finaliste de Drag Race, Ruby On The Nail ou l’humoriste Gabrielle Giraud. Le public, pleinement acteur, et muni de pancartes scintillantes pour soutenir son/sa candidat·e dispose lui aussi d’un vote.

Au fil des épreuves, les candidat·es dévoilent leurs univers. Cette année marque une première avec l’accueil d’un Drag King, Andromax, seul artiste à proposer une performance théâtralisée de marionnettiste, mimant un combat de catch contre la masculinité toxique.

Les références pop et plaisirs coupables s’assument, de Annie Cordy à Diane Tell en passant par Raffaella Carrà. La scène devient un espace de liberté totale, où le hashtag #saleconne, involontairement lancé par une certaine personne, revient en force comme une affirmation féministe et puissante.

En point d’orgue, l’élection consacre une miss au corps et au tempérament loin des clichés sur papier glacé, affirmant que la beauté se niche dans l’authenticité. Cagole Nomade rappelle que l’inclusivité n’est pas qu’un slogan mais une fête de tous les jours dans nos espaces culturels marseillais.

ISABELLE RAINALDI 


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