lundi 18 mai 2026
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Politique, avant l’effondrement

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Le Poids des fourmis © Yanick Macdonald

Créé en 2019, le spectacle québécois mis en scène par Philippe Cyr enchaine les dates et les tournées internationales. En France pour la troisième fois, le spectacle est revenu dans la région, à L’usine d’Istres, au Pôle du Revest. Pour des représentations tous publics et scolaires de la pièce de David Paquet, éditée chez Actes Sud : un texte de théâtre drôle et corrosif, traversé de jolis personnages, mais surtout de questions politiques immédiates et cruciales.

Au Pôle du Revest-les-Eaux, pas très loin de La Seyne-sur-Mer qui vient de basculer RN et de Toulon qui est passé près, 5 classes de lycéens assistent à la représentation. Différentes, mais toutes extrêmement calmes et attentives, y compris celle en uniforme, chemise blanche et veste bleue, et celle, nettement plus diverse, qui s’agitait un peu avant la représentation. Le spectacle fait mouche et les gamins reconnaissent une réplique qu’ils entendent, qui prononcent, parfois « Je suis pas raciste mais… ». Ou des attitudes de repli et de rejet de la différence.

Dos ados

Le spectacle n’est pas tendre avec eux. Une génération d’ados perdus est mise en scène, bouffés par le virtuel, accaparés par les réseaux, dépolitisés, mous, capables de vendre leur vote contre une promesse de pizza. Entourés d’adultes qui ont renoncé à leur construire un avenir, largement hypothéqué par l’effondrement climatique et les bourrages de crâne médiatiques. Entourés d’adultes qui font l’autruche, se réfugient dans l’alcool, se défaussent de leurs responsabilités, renoncent à enseigner.

Parmi ces ados, une lycéenne révoltée qui détruit les publicités sexistes et lutte contre l’emprise capitaliste, et un timide écolo qui rêve que la terre flambe comme une guimauve, et déprime. Ils s’opposent aux élections lycéennes mais partagent une préoccupation commune : comment contrer l’effondrement du monde ?

Ensemble ils trouveront quelques solutions partielles : retrouver le plaisir, le dialogue intergénérationnel, s’étonner du poids des fourmis et des ongles qui poussent. Mais aussi : ne pas obéir aux diktats de la mode ni aux stéréotypes de genre, lire des livres, dire sa révolte, tenter de prendre le pouvoir politique, de se faire élire, pour changer le monde. Persister si ça ne marche pas.

Un propos ambitieux et fluide, mis en œuvre par quatre comédiens très engagés, et très convaincants, dans une scénographie astucieuse qui joue avec l’enfance, les illusions, les plongées vers le néant et les faux semblants. À mettre entre toutes les mains, y compris des adultes.

AGNÈS FRESCHEL

Le poids des fourmis a été joué le 17 mars à L’Usine, Istres et du 26 au 28 mars au Pôle, le Revest-les-Eaux.

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Chakâm et ses vents brûlants

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© A.-M.T

Chakâm, est un mot issu du persan classique désignant un poème bref et intense, porteur de récit et d’éloge. À la Cité de la Musique de Marseille, le trio en a livré une belle démonstration. Sogol Mirzaei, formée en Iran à l’art des luths târ et sétâr, est aujourd’hui l’une des interprètes les plus recherchées de la musique savante persane. Couronnée de succès en Iran, elle s’installe en France et poursuit sa carrière en Europe depuis 2006 : « Si nous n’avons pas de plumes, nous avons 91 cordes pour raconter avec nos propres compositions », témoigne-t-elle.

Le târ iranien qu’elle déploie, le qanun syrien de Rimonda Naanaa et la viole de gambe de Marie-Suzanne de Loye engagent un dialogue que rien ne prédestinait à résonner ensemble. Déracinement, nostalgie, sont parmi les thèmes de leur album Les Vents Brûlants, sorti il y a un an « les vents brûlants, ce sont nos souvenirs, notre vécu, les absences, les silences, les familles dispersées, les cœurs déchirés, mais aussi l’élan, l’espoir et le renouveau ».

Entre Bach et Al-Farabi

Le premier morceau, Didor (« rencontre ») plonge le spectateur dans un voyage entre Orient et Occident. Puis un solo de viole de gambe d’une gravité sombre s’élève comme composé par un Bach qui, au-delà des siècles, aurait croisé Al-Farabi. Les trois voix se rejoignent ensuite et la soirée se construit en tableaux ; trios entrecoupés de solos qui laissent apprécier toute la virtuosité des artistes. Rimonda Naanaa, au qanun, s’y révèle stupéfiante. Issue d’une famille de musiciens de Damas, elle joue depuis le plus jeune âge cet instrument à cordes pincées dont l’histoire remonte à plus de mille ans. L’élégance fine est sans doute le terme qui caractérise le mieux ces trois musiciennes.

Les jeunes femmes multiplient les références littéraires. Elles rendent hommage aux femmes du monde entier qui « rougissent comme l’aurore qui déchire la nuit » et qui se battent tous les jours pour leurs droits, « debout dans l’ombre comme face à la lumière ». Aux mères aussi, avec une berceuse vietnamienne inspirée de l’Américain Ocean Vuong dans son roman Un bref instant de splendeur. Puis vient Le Chameau ivre, pièce imaginée à la lecture du roman L’Absence de Soluch de l’Iranien Mahmoud Doulatabadi. L’auteur y suit la marche d’un chameau dans le désert : traînante, solennelle. Le chamelier s’impatiente, sort son bâton, et le roman bascule. Il devient noir, cruel. Le chameau, ivre de colère, se retourne contre son maître.

Chakâm traduit cette tension qui monte et explose : les changements de rythme épousent la démarche de la bête, les accélérations en restituent la révolte. La démarche de l’animal devient partition, et la rébellion, musique.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le concert s’est déroulé le 27 mars, à la Cité de la Musique, Marseille.

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Dialogues des Carmélites
Un drame dans l’épure

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© Christian Dresse 2026

Sorcières ou saintes, même destin. C’est sans doute la première pensée qui s’impose dans les dernières minutes de ce très beau Dialogues des Carmélites donné à l’Opéra de Marseille : qu’elles soient sorcières de Salem ou carmélites de Compiègne, ce sont toujours les femmes qui paient le prix d’une crise collective et que l’on sacrifie, même lorsque, comme c’est le cas dans cet opéra, ce sacrifice est « librement » consenti.

L’épure de la mise en scène de Louis Désiré – fidèle à ce que Poulenc aurait sans doute souhaité, lui qui s’agaçait qu’on lui reproche, à l’Opéra de Paris, de ne pas avoir mis « des défilés de Sans-Culottes et des Carmagnoles à toutes les scènes » – favorise sans doute cette prise de conscience. Là où un dispositif plus spectaculaire noierait l’essentiel, le dépouillement laisse le drame parler.

Jusqu’à l’échafaud

La tragédie est réelle. Le 17 juillet 1794, seize carmélites de Compiègne montent à l’échafaud, quelques jours à peine avant la chute de Robespierre, ce qui a conduit certains à voir dans leur supplice le signe d’une intervention divine précipitant la fin de la Terreur. L’histoire nous est parvenue grâce à Marie de l’Incarnation, qui échappa à l’exécution.

Au cœur de cet opéra, trois figures dominent. Une Blanche de la Force, hantée par la peur, à la naïveté lumineuse – personnage auquel Poulenc s’est identifié au point de confier : « Blanche, c’est moi » -, incarnée avec une fraîcheur désarmante par Hélène Carpentier. Sœur Constance et sa grâce espiègle, portée par Ana Escudero. Et surtout Madame de Croissy, héroïne de l’une des scènes de doute les plus bouleversantes du répertoire lyrique : cette prieure qui a consacré son existence à la prière, à la discipline et à la certitude, ne rencontre au moment décisif que le vide. Dans son agonie, elle avoue craindre la mort et va jusqu’au blasphème. On notera que Bernanos a rédigé les Dialogues en 1947, alors qu’il était lui-même en phase terminale d’un cancer. Il mit le point final à l’œuvre, s’alita, et mourut le 5 juillet 1948. Dans ce rôle, Lucie Roche – enfant de Marseille – est sublime.

Mais avant l’échafaud, il y a le choix de Blanche d’entrer dans les ordres. Dans le très beau duo entre la jeune femme et son frère le Chevalier de la Force (Léo Vermot-Desroches), une question affleure : serait-elle entrée au couvent pour servir Dieu ou plutôt fuir le lien trouble qui l’unit à ce frère qui la surnomme « petit lièvre » et refuse de la laisser partir ?

La scène finale est un tableau en noir et blanc où ne pointe qu’une touche de rouge : le collier au cou de chacune des martyres. L’une après l’autre, en montant à l’échafaud, elles arrachent l’ornement, résignée, fuyante ou exaltée. Chaque collier claque comme la lame de la guillotine. Le Salve Regina composé par Poulenc s’amenuise à mesure que le chœur se réduit, voix après voix avalées par le silence. Puis Blanche surgit de la foule pour rejoindre ses sœurs, in extremis, dans un élan à la fois désespéré et serein.

On se réjouit que cette œuvre, qui parle si profondément des femmes broyées par l’Histoire, ait été dirigée ce soir-là par une femme : Debora Waldman, devenue en 2020 la première à la tête d’un orchestre national permanent français : celui d’Avignon-Provence.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Spectacle donné le 25 mars à l’Opéra de Marseille.

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Aller vers… les terrains de pétanque

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Iraka et Mila Necchella © Claire Gaby

La bise est tombée et les cigales vont bientôt recommencé à chanter : c’est le retour des beaux jours ! Et depuis maintenant cinq éditions, fin de l’hiver rime avec nouvelle saison d’Aller vers dans les Bouches-du-Rhône. Après quelques mois d’hibernation, le dispositif hors-les-murs des Théâtres, imaginé par Dominique Bluzet, revient avec une nouvelle programmation de spectacles en lieux non-dédiés.

Le slammeur Iraka et la DJ Mila Necchella ouvrent la partie en ce mois d’avril avec leur spectacle J’ai les boules. Une pièce musicale singulière, dans les textes et les mélodies de laquelle se mêlent confessions, blagues et amour de la Méditerranée, chant, spoken-word et composition électronique. Et qui est pensée, comme le nom l’indique avec humour, pour être donnée sur les terrains de pétanque. J’ai les boules n’est pas inconnue au public habitué d’Aller vers, car le spectacle a été créé dans le cadre du dispositif en octobre et avait clos la dernière saison dernière.

À deux pas

Ce mois-ci, Iraka et Mila Necchella donnent donc 14 représentations dans presque autant de villes et de quartiers. À commencer par Marseille au Cercle de Saint-Barnabé le 3 avril, puis La Boule des Vents (2e arr.) et le boulodrome Targuist (7e arr.) le lendemain.

La moitié des dates aura lieu en dehors de Marseille, à Allauch d’abord (La Boule de craie, 11 avril), à Arles (boulodrome Daillan, 12 avril), au Rove (17 avril), à Miramas (boulodrome Méano, 21 avril) ou encore à Septèmes-les-Vallons (Grand Pavois, 22 avril).

CHLOÉ MACAIRE

J’ai les boules

Du 11 au 24 avril

Divers lieux, Bouches-du-Rhône

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Un festival de cinéma hispanique

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La Hija Condor (C) Trigon films

Du 4 au 10 avril au Cinéma  La Croisée des Arts à Saint Maximin la Ste Baume, se tiendra la 14  édition d’Hispanorama,  organisée par l’Association Agissez dans votre ville. Une sélection d’une douzaine de films venus du Chili, du  Pérou, de  Bolivie, Colombie, Argentine, République Dominicaine et péninsule ibérique

Des invitées

Eléna Molina présentera le 4 avril au soir Remember my Name (Meilleur Documentaire à Cine Horizontes 2025)  sur de jeunes mineurs non accompagnés, ayant franchi illégalement la frontière espagnole à Melilla et qui trouvent un soutien dans une compagnie de danse… Le lendemain, sera là, Florencia Santucho, coréalisatrice du documentaire Identidad , une quête de vérité, de justice et de mémoire face aux crimes de la dictature argentine de 1976 à 1983.

 Des films

En ouverture et avant- première, un film venu de Bolivie: La Hija Cóndor d’ Álvaro Olmos Torrico suit la fille d’une accoucheuse traditionnelle dans une communauté rurale en Bolivie qui aspire à d’autres horizons.

Des films à découvrir comme Un poète du réalisateur colombien Simón Mesa Moto, une comédie de l’échec  (https://journalzebuline.fr/un-poete-la-poesie-ca-sert-a-quoi/) ou El Cuarto pasagero de l’Espagnol Álex de la Iglesia, une comédie romantique pétaradante. Ou encore Sorda d’Eva Libertad, un film délicat, sensible, qui nous immerge, dans le monde des non-entendants. (https://journalzebuline.fr/cine-horizontes-sorda-sourde-angoisse/)

Une soirée est consacrée au Vénézuela avec Aún es de noche en Caracas de Mariana Rondón et Marité Ugás, où l’on suit dans un Caracas au bord du chaos, Adelaida qui,  après avoir enterré sa mère, découvre sa maison occupée par une milice violente. On pourra voir aussi Si vas para Chile d’Amilcar Infante et Sebastián González M, un voyage choral à travers le plateau andin, le désert d’Atacama et les falaises de la côte, en passant par les zones urbaines, où se révèle la réalité de la crise migratoire vénézuélienne.

Hispanorama,  c’est aussi une sélection de courts métrages, une exposition, Mayas du Guatemala, des conférences et, en ouverture le 3 avril, un concert de  Mandy Lerouge, Del Cerro, une mise en lumière du poète argentin Atahualpa Yupanqui et de sa compagne française qui composa pour lui sous un pseudo masculin.

Annie Gava

Pour le programme complet : https://agissezdansvotreville.fr/hispanorama-2/

La Hija Cóndor d’ Álvaro Olmos © Trigon films

Holding Liat : Et après ?

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Le 7 octobre 2023, en bordure de la bande de Gaza, des brigades du Hamas attaquent des bases militaires israéliennes, un festival de musique près de Réïm et d’autres kibboutz  voisins. Plus de 1200 morts dont 828 civils. Liat Beinin-Atzili et son mari Aviv Atzili, un couple israélo-américains, installés à Nir Oz sont kidnappés ce jour-là, avec 251 autres personnes .

Deux semaines après les faits, Brandon Kramer et son frère producteur Lance Kramer, parents éloignés de la famille, quittent les U.S.A pour se rendre sur place. « Ce sera un documentaire d’observation, dit le réalisateur américain, nous avions un point d’accès unique pour créer un enregistrement historique de ce moment à travers le cadre d’une famille et nous avons été amenés à un endroit que nous n’aurions pu imaginer au début. »

Kramer va filmer l’impact de l’enlèvement de Liat sur les siens, le calvaire de l’incertitude et de l’impuissance, les démarches entreprises pour exiger du gouvernement des négociations, l’espoir, la colère, le découragement, les choix à faire – parfois contre ses convictions pour obtenir une libération. On va suivre le voyage de Yehuda, le père de Liat, à Washington pour demander l’aide de Joe Biden, des sénateurs et des associations de Juifs américains. Tout le show médiatico-politique où chacun cherche à se servir du drame pour ses propres intérêts. Puis le retour de Liat, libérée après 54 jours de captivité, son courage quand il se confirme que son mari est mort lors de l’attaque d’Octobre, ses retrouvailles avec ses enfants traumatisés. Liat reprenant sa vie, son travail d’enseignante …

On pourrait d’abord approcher ce film par ce qu’il n’est pas. Ni une reconstitution qui ménagerait une sorte de suspense en arc dramatique– on sait dès le début que Liat est revenue. Ni un tire-larmes qui jouerait indécemment sur le pathos. Ni un discours politique général sur le conflit.

Holding Liat c’est surtout le portait d’un homme, Yehuda, frappé dans son amour paternel mais aussi dans ses convictions de gauche laïque. Un homme blessé, un athée en colère contre les Religieux des deux camps antagonistes. Qui déteste Bibi (Benjamin Netanyahou) lui reproche de se foutre complètement des otages et de chercher surtout une justification à sa politique d’annexion. Un israélo-américain, qui est revenu vivre en Israël avec sa femme Chaya, dans les années 70, adhérant à un certain idéal socialiste, de coexistence pacifique. Son frère, désormais installé à Portland, n’a pas pu rester en Israël quand il a appris que le kibboutz où il croyait participer à un monde meilleur était construit sur les ruines de trois villages palestiniens. Dans le tumulte de ses sentiments, filmé souvent de très près, Yehuda crève l’écran.

L’enlèvement de Liat révèle les dissensions et la solidarité familiales. Yehuda a du mal avec les compromis qu’on lui demande. A Washington, il croise l’avocat palestinien Ahmed Mansour venu négocier au Congrès un cessez-le feu. « Nous avons plus de choses en commun que tu ne penses, lui dit Yehuda. « Avant le 7 octobre, je ne t’aurais jamais serré la main », lui avoue Mansour.

Et puis il y a Liat, elle-même, qui refuse de se complaire dans le rôle de victime et de veuve éplorée, qui veut donner « un sens à cette épreuve ». Elle se dit plus consciente des choses. Tu te plains des difficultés de ta vie lui avait dit Aziz son mari, mais pense à la vie de ceux qui sont de l’autre côté de la barrière. Tout le monde veut vivre ici, du Jourdain à la Méditerranée et pense que les autres pourraient vivre ailleurs, commente la jeune femme. La famille de son ravisseur, qui l’a bien traitée, était très religieuse, raconte-t-elle, elle pensait qu’on pourrait provisoirement, cohabiter, jusqu’à ce que tout le monde se convertisse à l’Islam. Comment ne pas exclure l’autre, comment le penser quand l’engrenage de la haine n’en finit plus de tourner ?

ELISE PADOVANI

Holding Liat de Brandon Kramer

En salle le 1er avril

 Entre territoire, identité et justice

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© Méteore films

Des images vues du ciel, un paysage aux formes géométriques colorées. La caméra s’approche progressivement, nous faisant découvrir une terre aride, puis un stade où s’entrainent filles et garçons. Soudain, un contrôle policier. On se retrouve dans un tribunal en plein procès. Cette entrée de Nuestra Tierra est emblématique de la structure même du film : la vie de la communauté des Chuschagasta à Tucuman, et le procès de ceux qui ont tué leur leader, Javier Chocobar.

Premier documentaire de la réalisatrice argentine Lucrecia Martel , qu’on connait surtout par ses fictions (La Cienaga, Zama) qu’elle a mis plus de 15 ans à réaliser. Nuestra Tierra chronique la spoliation par l’état argentin des droits des communautés indigènes, nous fait suivre le procès des trois prévenus, le propriétaire terrien Dario Luis Amín et deux policiers, Luis Humberto Gómez et Eduardo José Valdivieso.  Revendiquant la propriété des terres et armés de fusils, ils ont tué le leader de la communauté, Javier Chocobar. Le meurtre a été filmé en vidéo et ce sont ses images violentes qui ont incité Lucrecia Martel à se documenter, à  rencontrer la communauté, à faire parler hommes et femmes de leur vie, de leurs terres, de leur luttes pour conserver leur territoire et tenter d’obtenir justice. Le procès ne se tiendra qu’en 2018. Lucrecia Martel a eu le temps de récolter, témoignages, archives, photos auprès de la communauté Chuschagasta. Des images et des paroles qui racontent leur histoire, leur relation à la terre, élément fondateur de l’identité indigène. Certaines paroles comme celle de la vieille Maria, devant la table basse où sont étalées les photos qui racontent sa vie et celles de sa communauté sont très fortes. Néanmoins, tous ces matériaux, un peu trop nombreux, risquent à certains moments de perdre le spectateur.

 Construit en alternance entre présent et passé,  avec des séquences récurrentes comme celle de la vidéo de mauvaise qualité, pixellisée  de l’exécution de Javier Chocobar, ou les plans au tribunal des personnes blanches qui témoignent en faveur des accusés, Nuestra tierra est un documentaire politique, une réflexion sur la relation entre territoire, identité et justice. C’est aussi l’occasion d’admirer la beauté de ce territoire.que nous offre la cinéaste par ses cadres et ses choix sonores.

Annie Gava

Sortie en salles le 1er avril

© Méteore films

Yellow letters : Liberté sous tension

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Les lettres jaunes, ce sont celles qu’ont reçues, entre 2016 et 2019, quelque 2000 artistes, suspendus et traduits en justice pour avoir signé une pétition pour la paix. Ilker Çatak est parti de faits réels : depuis la tentative de putsch de 2016, le régime d’Erdogan a poursuivi et intensifié sa politique de musèlement des oppositions. Le réalisateur voulait tirer un signal d’alarme devant ces attaques de plus en plus violentes contre la liberté d’expression. Mais il désirait aussi écrire une histoire d’amour et de mariage. Le scénario, co-écrit avec sa femme Ayda Meryem Çatak et Enis Köstepen, tissera intimement les deux fils.

Derya (Özgü Namal), star du théâtre national d’Ankara et Aziz (Tansu Biçer), dramaturge et professeur à l’université, forment un couple uni. Ils vivent dans un appartement bourgeois qu’ils achètent à crédit, et affrontent avec humour la crise d’adolescence de leur fille, Ezgi ( Leyla Smyrna Cabas). Leur vie bascule quand, comme ses collègues progressistes, Aziz reçoit des autorités la fameuse lettre jaune. Il est suspendu de ses fonctions universitaires, les représentations de sa pièce où jouait sa femme sont annulées. Derya, qui refuse de se soumettre, est éjectée de la troupe. Le procès intenté par le collectif des professeurs contre l’état pour licenciement abusif doit se tenir sept mois plus tard. Privés de travail et d’argent, Derya et Aziz partent à Istanbul où ils retrouvent leur famille. La mère d’Aziz les héberge dans son petit appartement. Le frère de Derya, commerçant aisé, conservateur et religieux, ami du chef de la police, trouve un boulot de taxi de nuit à son beau-frère. A côté de ce job alimentaire, Aziz écrit une nouvelle pièce. Le couple monte le projet avec un ami, directeur d’un théâtre privé : ce sera « Yellow letters » où Aziz se mettra à nu, au propre comme au figuré tandis que Derya se « compromettra » à la télé.

Comme dans son précédent opus, La salle des profs, Ilker Çatak place ses personnages sous une pression qui révèle leur nature et alimente l’énergie de la mise en scène. La caméra se porte au cœur des tensions et tout le film se tend. Aziz, l’idéaliste, convaincu que le théâtre peut sauver le monde, Derya, rebelle mais pragmatique. Jusqu’où peut-on aller pour subvenir à ses besoins et assurer l’avenir de ses enfants ? Le film ne se contente pas de dénoncer l’arbitraire d’un pouvoir autocratique, il observe ses effets pervers dans la conscience même de chaque individu, et presque cliniquement les déchirures qu’il induit dans le couple.

Pas si exotique

Berlin et Hambourg figurent au générique aux côtés des acteurs. Les deux villes allemandes jouant respectivement les rôles d’Istanbul et d’Ankara. Sans souci de masquer cette convention – des inscriptions urbaines peuvent se lire en allemand, mais en effaçant par le cadrage et la dynamique du film, d’artificielles frontières -un ferry à Hambourg sera semblable à ceux du Bosphore. Ce dispositif particulier donne à cet artifice quasi théâtral (on fait comme si) une portée plus générale. Ilker Çatak refuse l’extériorité et l’extraterritorialité. Le mécanisme de mise sous tutelle des artistes et des universitaires dans des régimes fascisants n’est pas un phénomène « exotique ». Il est présent et de plus en plus prégnant dans de nombreuses démocraties occidentales.

Le film s’ouvre et se ferme sur un plateau de théâtre. Non seulement parce que les protagonistes sont des gens de théâtre mais peut-être aussi parce que le théâtre, par son origine, est le lieu privilégié de la cité et de la démocratie.

ELISE PADOVANI

Yellow letters de Ilker Çatak en salle le 1er avril

[MUSIC & CINEMA] : Vivaldi et moi

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L’édition précédente avait choisi pour commencer une œuvre coup de poing sur l’inceste intra familial (On vous croit de Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys) celle-ci a misé sur un film plus intergénérationnel, nourri par « la puissance narrative et émotionnelle de la musique ». Un film historique mais actuel, résolument féministe : Vivaldi et moi, premier long-métrage de Damiano Michieleto. Pas forcément plus léger tant la violence faite aux femmes dans cette Venise du 18è siècle, sous les apparences de la charité chrétienne et la chape des lois patriarcales, se révèle d’une cruauté inouïe.

Le réalisateur célèbre pour ses mises en scène d’opéra, s’inspire très librement le roman de Tiziana Scarpa, Stabat Mater, et s’appuie sur une solide documentation.

1716, Ospedale della Pietà sur la Riva degli Sciavoni. Un orphelinat religieux où sont déposés dans les tours d’abandon, les nouveau-nés non désirés, une image déchirée en deux dans leurs langes, espoir fragile d’une retrouvaille avec leur mère. Marqués au fer rouge, ils deviennent « propriété » de l’institution qui les nourrit, les éduque. Les filles y suivent une vie monacale, coupées du reste du monde, leur virginité préservée sous l’uniforme gris, comme un capital. Certaines reçoivent une éducation musicale poussée. Non pour leur épanouissement personnel mais pour le prestige et le financement de l’établissement administré par un conseil de gouverneurs. Un concert hebdomadaire où, sous la direction de leur Maître de chœur, elles se produisent à l’église, cachées derrière des grilles, attire les nobles vénitiens donateurs. On les « loue » masquées à l’occasion d’un baptême ou d’une agonie, ayant troqué leurs chasubles grises pour de sobres robes rouges, découvrant un dehors qui met en évidence le vide et l’ennui de leur quotidien confiné. On les marie parfois contre une dot solide à des hommes mûrs qui les ont « réservées » et leur ôteront en les épousant avec leur hymen, le droit de chanter et de jouer de leurs instruments. C’est là que débarque Antonio Vivaldi (Michele Riondino), prêtre et musicien, désargenté, malade, échaudé par des échecs professionnels. Engagé au rabais pour redonner à la Pietà, le prestige (et les subsides afférents) qu’elle est en train de perdre, face aux établissements concurrents. Il y rencontre Cécilia (Tecla Insolia), une violoniste de 20 ans, qu’il choisit comme premier violon « parce qu’elle ne joue pas pour les louanges ». Lui qui en désirerait bien davantage.  C’est la jeune femme qui sera au centre du récit. Cécilia regarde, observe, surprend, juge, transgresse les règles, de plus en plus exaltée par la musique du Maestro, de plus en plus consciente de son propre talent, de plus en plus lucide, de plus en plus en colère contre sa condition et contre l’injustice du monde. En quête d’une identité inconnue, elle écrit la nuit en cachette à la lumière d’une bougie à cette mère qui l’a abandonnée et à laquelle elle n’accorde nul pardon. Aucun « romantisme » entre Vivaldi et Elle. Une reconnaissance des blessures mutuelles et une connexion par la musique. La musique qui ne peut rien et qui peut tout. Faire vivre ce qu’on n’a pas vécu. Faire pleurer les cœurs les plus secs. Élever au-dessus de leur fange et de leur morgue, pour un instant, les souverains les plus vulgaires comme ce roi du Danemark, invité par le Doge. La musique de Vivaldi, tout en contrastes et en éclats baroques, donne à Cécilia une force insoupçonnée mais ne peut pas la sauver du mariage arrangé avec un officier de la République dès son retour de la guerre.

Par la picturalité de sa photo dirigée par Daria d’Antonio. Par l’art du montage des scènes où la musique prend toute la place. Par l’excellent travail de composition de Fabio Massimo Capogrosso dialoguant avec son lointain collègue baroque. Et par la promesse de ce printemps vivaldien (célébré par le titre italien Primavera), qui ouvre le générique de fin sur un espoir, Vivaldi et moi, malgré un certain académisme, est un film délicieux.

ELISE PADOVANI

Vivaldi et moi de Damiano Michieleto en salle le 29 avril

Dans les archives palestiniennes

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« Pour moi, réaliser ce film est un acte de résistance. » affirme Kamal Aljafari, le réalisateur du documentaire A Fidai Film, un film d’archives, retrouvées, retravaillées, montées qui tentent de reconstituer une mémoire disparue, celle du peuple palestinien.

  Un bord de mer, des vagues, une comptine… Des images en noir et blanc et la couleur rouge du sang versé, des flammes qui ravagent des immeubles. Des rues où patrouillent des soldats, des arrestations ; des hommes à terre, mains sur la tête. Mais aussi des scènes de la vie quotidienne, des marchés, des enfants dans la boue. Des camions de Tsahal qui sortent, chargés de dossiers, pillés au siège de l’OLP. Ce sont ces archives dont Kamal Aljafari a récupéré une partie qui vont peu à peu nous raconter l’histoire du peuple palestinien. Des images terribles comme celles de la violente explosion en plein cœur de Beyrouth- ouest à l’heure du déjeuner, (220 kg de TNT) puis aux obsèques, en gros plan, une femme qui pleure. La mer, rouge du sang versé. Le camp de Badaoui où l’l’UNRWA accueillent les réfugiés palestiniens et où ont lieu des affrontements, des arrestations, des massacres. Des fils rouges et des flashs rayent ces images. Et tout à coup un intertitre : « La caméra des expropriés »

La caméra des dépossédés « dans le sens où il s’agit de rassembler et de collecter ce qui est possible de l’être, du point de vue de quelqu’un qui a tout perdu. » Deux types d’images : des archives avec des inscriptions de l’armée israélienne, grattées en rouge et des extraits de films de fiction. Des silhouettes recouvertes de rouge qui deviennent des fantômes. Des séquences auxquelles le travail sonore d’Attila Faravelli redonne vie. Un film personnel et universel.

« Ce film est autobiographique, parce qu’il traite du pays dont je viens. Je travaille librement et ce travail essaie de mettre de l’ordre, d’ouvrir une voie pour que je puisse m’exprimer et exprimer mon rapport à ces images d’une manière qui devient universelle. Au bout du compte, ce film ne parle pas que de la Palestine, mais de tout endroit qui a été occupé et de tout peuple qui a subi l’oppression. » Kamal Aljafari

Un film nécessaire pour parler aussi de tous les peuples qui continuent à subir l’oppression et sont aujourd’hui sous les bombes.

Annie Gava