mardi 13 octobre 2026
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Qui peut faire justice ? 

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©LS

Où se définit la limite entre le bien et le mal, la vengeance et la justice ? Après avoir cartonné en Italie, L’Uomo più crudele del mondo, a entamé sa tournée internationale en passant, ce samedi, par le théâtre du Jeu de Paume à Aix. La pièce écrite et mise en scène par Davide Sacco voit Lino Guanciale dans le rôle d’un homme puissant à la tête de la plus grande entreprise d’armement d’Europe. Face à lui, Francesco Montari interprète un jeune journaliste d’une revue locale mais l’entretien se transforme rapidement en un combat psychologique et philosophique jusqu’au retournement final, brillamment amené dès le début de cette intrigue. 

C’est dans une pièce sobre, vêtue de quatre murs noirs, un bureau et deux chaises que se rencontrent deux hommes. Un décor dépouillé qui laisse toute la place au fervent va-et-vient entre les acteurs. Ils sont en apparence aux antipodes de l’un et de l’autre : l’un, homme d’affaires réputé pour sa cruauté, l’autre un simple journaliste. Mais on s’aperçoit rapidement que l’homme cruel n’a pas choisi son adversaire au hasard : il est « l’homme que je cherchais » dira-t-il. 

Lino Guanciale incarne ce personnage cruel, tout aussi désespéré qu’il est calculateur. Avec un débit de parole si rapide qu’il en vient presque difficile de lire les surtitres, il pousse le journaliste à admettre ses pires désirs. Le journaliste qui se montre d’abord incertain est alors entraîné dans une frénésie puissante révélant une sorte de bête en lui. La morale a-t-elle un prix ? L’aveu final de son crime vient comme un choc, et un sursaut, lorsqu’il est tué brusquement par celui qui, au départ, est dépeint comme l’homme le plus cruel du monde. Et qui s’écroule en larmes, la pièce finie. 

Qui peut exercer la justice ? Ce questionnement est laissé parfaitement en suspens.

LAVINIA SCOTT

Ce spectacle a été donné le 26 septembre
Jeu de Paume à Aix-en-Provence

À Aix, le Présent à livre ouvert

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© Delaume

« On peut voir dans Les Promesses de l’aube celles que la littérature porte en elle, autant que celles des lendemains que la poésie contribue à inventer. Pour ma part, j’y vois surtout les promesses de la littérature lorsqu’elle refuse de rester à sa place. » C’est en ces mots que Chloé Delaume présente cette quatrième édition d’un festival en plein essor. Les amoureux de sa prose indocile, déjà nombreux à la Halle aux Grains le 24 septembre pour un arpentage autour de son ouvrage collectif Nullipares, et alors , pourront la retrouver au Théâtre de l’Archevêché. Accompagnée du musicien Benoist Esté, la queen de l’autofiction lira le 1er octobre à 19 h des extraits de Lilith & Cie, son nouvel ouvrage illustré par Pénélope Bagieu. Le lendemain, à 20h30, elle offrira une Bulle poétique à Héloïse Brézillon, Aurélie Olivier, Solène Planchais et Guillaume Richez.

Des premières fois

L’émergence demeure la raison d’être du festival. Le 2 octobre à 19h30 à la Halle aux Grains, Thibault Daelman présentera L’Entroubli, premier roman nourri des silences familiaux. Une heure et demie plus tôt, Richard Gaitet y rencontrera les lecteurs dès 8 ans autour des Ours blancs ne perdent pas le Nord, dans un échange mené par des collégiens. Le 3, l’adolescence traversera Voir venir de Lucile Novat, à 10 h à l’Office de Tourisme, et les « premières fois » de Clara Héraut, à 14 h au Théâtre de l’Archevêché.

Les plus jeunes auront aussi leurs rendez-vous à la bibliothèque Michel-Vovelle : Le Coq polyglotte à 10h30 pour les 6-8 ans et Le Monde dont je rêve à 14h30 pour les 9-11 ans. À 18h, Uto-Pax entraînera enfin le public dans les rues, avec Richard Gaitet, Séphora Pondi, Elio Possoz et des comédiens pour imaginer de « futurs désirables ». L’exposition Adoscopie de Véronique Dorey, visible tout le mois d’octobre à l’Office de Tourisme, scrutera les corps en transformation et les identités mouvantes de l’adolescence.

Raconter le monde autrement

Le festival ausculte aussi les récits qui façonnent le présent. Le 1er octobre à La Manufacture, trois tables rondes interrogeront réel et fiction à 9h30, la « déferlante du livre féministe » à 11 h et, à 14 h, les prescripteurs de BookTok, Bookstagram et autres réseaux. Dans le sillage de la Biennale d’Aix, l’Italie s’invitera le 4 octobre : Monica Acito conversera à 11 h au Petit Bistrot, puis rejoindra Sophie Boutière-Damahi à 16 h à la Halle aux Grains pour Sagas italiennes, dialogue à deux autour Naples, Marseille, de l’exil et des héritages familiaux. 

La journée s’ouvrira également à 10h avec Séphora Pondi, comédienne à la Comédie-Française, qui donnera à entendre Avale, son premier roman à la Halle aux Grains. À 11h30, Sacha Bertrand et Louise Browaeys exploreront notre part animale ; à 14 h, Eliot Ruffel et Grégoire Sourice questionneront travail et algorithmes. À 16 h au Théâtre de l’Archevêché, Léa Cuenin et Jacky Schwartzmann confronteront IA, mémoire et réel, avant May Day à 18h, fantaisie radiophonique de la compagnie TSF.

SUZANNE CANESSA

Les Promesses de l’aube
Du 1er au 4 octobre
Divers lieux, Aix-en-Provence

Tenir ensemble face aux déferlantes

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© M.V.

Face à la rade de Toulon, six circassiennes, entourées d’un public nombreux, se rapprochent, s’observent, forment une ligne, s’attrapent, se soulèvent. C’est SITU d’Ino Kollectiv, un spectacle tout en portés acrobatiques et mains à mains, qui surprend les attentes : la plus menue peut porter la plus costaude, la voltigeuse peut assurer la base. Les rôles s’échangent, les positions deviennent réversibles : il s’agit de trouver sa place parmi les autres et dans le monde. Une question explorée à travers des combinaisons à plusieurs, des solos face au groupe, des duos, des séquences chorégraphiées à l’unisson, mais aussi par des fragments de texte, dit en live par certaines acrobates ou diffusés en voix off sur des enceintes. 

Acrobaties relationnelles

La pièce avance avec ces corps construisant des hypothèses en forme de différentes pyramides humaines, d’étranges bestioles à six têtes, des moments de lâcher-prise dans les bras des autres, s’immisçant régulièrement parmi les spectateurs, dont certains prêtent main-forte pour certaines élévations. Accompagnées par une création musicale qui, selon les moments, prend des accents planants, balade folk, musique concrète, jazz forain, les acrobates se regardent entre elles avec bienveillance, se sourient. Un langage relationnel, rendant visible, par le corps, la fragilité et la puissance de ce qui les (nous) tient ensemble.

Bande annonce

Une heure plus tard, de l’autre côté du Parc de la Navale débute, devant un public encore plus nombreux, En attendant la Vague de la compagnie Espèces d’espaces. Un studio de cinéma à ciel ouvert, avec, à côté d’un barnum abritant une régie, un utilitaire surmonté d’un écran vidéo, qui adresse quelques consignes au public et déroule le pitch d’un film dystopique.

Des membres de l’équipe de tournage se lancent dans le recrutement de volontaires parmi les spectateurs présents pour être : « archipelleteurs », « vaguistes », « effetspecistes », exilés, grand-mère, enfant, … 

Puis arrive le réalisateur, Pippo Taleggio annonçant qu’ils vont tourner la bande-annonce du film dont on a pu lire le pitch : l’histoire de Théa, enfant séparée de sa grand-mère lorsqu’une vague a recouvert toute la planète. La mamie avait un téléphone contenant tous leurs souvenirs. 25 ans après, Théa, employée par le ministère de la Mémoire, va tenter de le retrouver au fond des eaux.

Séquences

Les volontaires sont appelés à tour de rôle dans les différentes séquences-clés qui se succédent : Théa qui roule à toute allure, moment intime entre Théa enfant et sa mamie Mado, la scène d’évacuation, une embarcation de fortune au milieu d’une mer agitée, les constructions sur l’archipel b.12, la plongée de Théa au fond de l’eau.  

Sous la tchatche inarrêtable de Pippo, les effets spéciaux sont mis au point, les scènes organisées à vue, et les séquences immédiatement projetées sur l’écran de l’utilitaire. L’ensemble oscille entre potacherie décontractée et moments poignants. La scène d’évacuation dans laquelle le réalisateur organise très précisément la file d’exilés figés, tout comme celle de la frêle embarcation chahutée au milieu des flots, même si tout est bricolé à vue dans une bonne humeur amusée, font froid dans le dos. L’expérience collective d’un monde qui s’effondre, face auquel En attendant la vague propose de répondre par le jeu, les autres, et la capacité à faire avec ce que l’on a sous la main. 

MARC VOIRY

SITU d’Ino Kollectiv et En attendant la vague d’Espèces d’espaces
joués dans le cadre de Regards sur Rue, organisé par Le PÔLE

« Une histoire de violence et d’argent »

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Mi madre y el dinero © Gabriel Morales

Campeche était, à la fin du XXe siècle, l’une des villes les plus importantes de l’industrie pétrolière mexicaine. C’était aussi, et c’est toujours, la capitale de l’un des États les plus pauvre du pays. Josefina Orlaineta a grandi là, dans cette ville où la pauvreté a été organisée, « administrée ». Elle y a passé la majeure partie de sa vie, et y a exercé une quarantaine de métiers. Sa vie, dictée par l’argent et surtout par son manque, est au cœur de Mi Madre y el dinero (« ma mère et l’argent »), écrit et mis en scène par son fils, le comédien Anarcasis Ramos. 

Mère et fils 

La performance se découpe en courts chapitres dont les titres, tels que « Esthétique » ou « Épicerie », font référence à certains emplois exercés par Josefina. Sur scène, le duo mère-fils rejoue des scènes de vie, la rencontre des parents, les échauffourées avec la police des douanes, la préparation du chorizo qu’iels vendent ensuite aux spectateurices, transformant la salle du Théâtre Joliette en marché le temps de quelques minutes ! 

Iels rejouent aussi la genèse de la pièce, dont Josefina doutait de l’intérêt et surtout de la rentabilité. Pour la convaincre, Ramos lui démontre cyniquement la valeur marchande qu’aurait une pièce sur la vie d’une femme « pauvre et racisée » et son fils « queer, racisé, transfuge de classe » d’une région détruite par le capitalisme et l’impérialisme, dans les festivals internationaux. Mais cet humour grinçant couvre en réalité ses vraies motivations, révélées dans une lettre qu’il lit à la fin de chaque représentation : recréer un lien avec sa mère et lui faire comprendre son amour du théâtre. 

Prendre soin

Cette tension entre cynisme et sincérité traverse toute la pièce. Un texte dans lequel Ramos exprime la honte de cette abjecte pauvreté qu’il ressentait enfant est projeté sur l’écran de carton qui surplombe le plateau, mais il ne le dit pas devant sa mère, une pudeur qui témoigne du soin qu’il porte à leur relation. 

La mise en scène maintien une certaine légèreté, alternant entre scènes écrites, improvisations, vidéos amusantes, description de la ruine de Campeche… Cette forme hybride permet de ne jamais sombrer dans l’apitoiement, sans pour autant minimiser ou banaliser les violences vécues. Ramos le dit lui-même, à propos de la relation de ses parents, à laquelle s’opposaient ses grands-parents : ce n’est pas une histoire d’amour qui surpasse l’adversité, mais « une histoire de violence et d’argent ». Magnifique.

CHLOÉ MACAIRE 

Mi Madre y el dinero
a été donné du 24 au 26 octobre
Théâtre Joliette, Marseille 

Don Giovanni, un gosse de riche

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Don Giovanni, Toulouse © Mirco Magliocca

C’est une des productions lyriques les plus attendues de la saison française, produite par cinq grandes maisons d’opéra : créé au Capitole de Toulouse, donné en avril à Dijon, il a passionné l’immense Corum de Montpellier, et ouvrira la saison lyrique de Marseille avant de finir sa tournée à Tours. 

Chacune de ces maisons accueille la production avec son propre chef, son orchestre et ses chœurs, et une distribution qui lui est propre. Donc que les Marseillais se réjouissent : Lawrence Foster sera à la baguette, et le casting propose une belle palette de voix dans cet opéra singulier où tous les hommes, sauf Ottavio (Cyrille Dubois, ténor) sont des basses plus ou moins profondes et toutes les femmes sont des sopranos plus ou moins dramatiques. Quant au rôle-titre (Dario Solari) il chante peu, court beaucoup, poursuivant celles qu’il veut séduire, et poursuivi par celles qu’il a violées, leur famille, et l’ombre du Commandeur (Misha Schelomoanski) qu’il a tué.

La modernité est dans l’œuvre

Agnès Jaoui, qui dit son admiration sans limite pour la partition, décrit Don Giovanni comme « un gosse de riche qui se croit tout permis ». Un violeur, un prédateur. Mais elle n’impose pas, pour autant, une condamnation schématique : sa direction d’acteurs, de chanteurs, repose sur une compréhension des personnages « mêmes les plus odieux ». Ainsi sa mise en scène classique, sans surprise, porte un regard féminise subtil sans récrire l’opéra. Pas besoin de « moderniser » dit-elle, Don Giovanni, « ça parle encore » parce que « ces rapports de domination existent toujours ».  

Car le désir des femmes s’affirme dans cette mise en scène doucement subversive : Zerline la paysanne (Florence Hasler) désire Don Giovanni, tout comme Donna Elvira (Margaux Poguet), qui n’est pas une folle aveuglée comme on le voit souvent, mais une amoureuse épousée et abandonnée. Quant au viol de Donna Anna (Salome Jicia) il est explicite, tout comme sa force et sa dignité. Ces trois femmes victimes ne sont jamais ridicules, comiques, rabaissées, une sororité se tisse entre elles contre l’emprise des hommes, Don Giovanni bien sûr, mais aussi Leporello le valet (Marc Barrard) qui humilie Elvire, et Ottavio qui agit peu et veut surtout s’assurer qu’Anna va rapidement se remettre et l’épouser. 

Le décor, conçu par Éric Ruf, se situe, comme les costumes, dans une Espagne baroque qui est celle de l’écriture du premier Don Juan, celui de Tirso de Molina, sous-titré L’Abuseur de Séville. Un décor très sombre (trop ?) où les personnages se dissimulent en un éclair : Don Giovanni se déroule en quelques heures, mais accumule les actions – un viol, un meurtre, une noce paysanne, deux apparitions fantastiques, des scènes de poursuite et de séduction. 

Le comique de ce « dramma giocoso » disparaît, dans ce décor et avec cette empathie pour les victimes, y compris le paysan Masetto (Louis Morvan). Don Giovanni apparaît comme l’opéra le plus dramatique de Mozart et Da Ponte : c’est-à-dire le plus théâtral, et le plus brutal sur la proximité du désir et de la mort, du viol et du meurtre, du plaisir et de la liberté. 

Une noirceur profonde, servie par une musique d’une beauté constamment éblouissante.

AGNÈS FRESCHEL

Don Giovanni
Les 2, 4, 7, 9 et 11 octobre
Opéra de Marseille

En exil

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Un Hiver russe © Aurora films

Un jeune homme blond. Il est russe. Il s’appelle Yuri et tout comme Phillip, Taras et Tatiana, il est l’ami de Margarita Zubatova que le cinéaste Patric Chiha a rencontrée. Avec eux et en particulier Margarita, devenue sa première assistante, il réalise un film avec ces jeunes gens qui se sont exilés après l’invasion de l’Ukraine en 2022. « Je ne fais pas de films sur les gens mais avec eux ! » précise le cinéaste. Ils sont des milliers à avoir fui l’atmosphère de peur. Yuri confie combien c’était douloureux de voir que les gens n’étaient pas sortis dans la rue pour protester contre la guerre, qu’aucune phrase n’avait été transformée en slogan, « les muses se sont tues quand les armes ont parlé. »  « J’ai choisi l’errance » ajoute -t-il. Yuri qui, à 13 ans, faisait partie du 1er groupe punk de sa ville et rêvait de pouvoir continuer. Il n’a pas chanté certaines paroles pour éviter la censure.  Vivre sous un régime totalitaire, c’est ne pas dire certaines choses. Faut- il fuir ? Faut -il résister ? Est- ce que fuir, c’est résister ?  Eux sont partis. Margarita a fui d’abord en Géorgie, à Tbilissi puis en Turquie : peur, honte, désarroi, douleur, deuil, voilà ce qu’elle a ressenti en arrivant à Istanbul Elle finit par obtenir un visa pour la France. Tous ont la nostalgie du pays et ne se sentent pas autorisés à vivre une vie heureuse ni à avoir un avenir ; « Toute ma vie ne tient qu’à un fil : est ce que je veux devenir un adulte ? se demande Yuri ; à 36 ans, un âge où normalement on construit sa vie : « Je serai un Russe de merde ! » Ils se confient sur la perte d’identité, sur les attaches rompues, sur la mémoire qui efface les choses, sur la difficulté à espérer.

La caméra de Céline Bozon les suit de près quand ils se parlent : Margarita et Yuri, amis depuis 10 ans, assis sur un muret, ou allongés dans l’herbe semblent tirer leur force l’un de l’autre. Comme dans ses films précédents, La Bête dans la jungle ( https://journalzebuline.fr/la-bete-dans-la-jungle-en-quete-dabsolu/) ou Si c’était de l’amour, les plans de Patric Chiha sont particulièrement soignés ; les visages se colorent de vert, de rouge, de jaune, comme en recherche d’identité.  Les corps avancent dans des espaces déserts, au ralenti, pareils à des fantômes. La fête d’anniversaire de Margarita, où ils sont costumés et grimés comme dans un vieux livre d’images, filmée au ralenti qui amplifie les gestes et les rires, se termine par des plans de visages désespérés. De longs travellings de paysages blancs et enneigés reviennent régulièrement, nous rappelant l’hiver russe. La musique, entre rock et punk a été composée par l’un des personnages du film, Yuri Nosenko, son rêve d’adolescent.

Un beau film, nécessaire, qui rappelle que tous les Russes ne s’appellent pas Poutine ! et Patric Chiha de préciser : « Avant d’être un film sur des Russes, c’est peut-être un film sur nous tous. Que ferions-nous à leur place ? Ne ressentons-nous pas aussi un fort sentiment d’impuissance ?

Annie Gava

  Un Hiver Russe sort en salles le 30 septembre © Aurora films

La tentation du contrôle politique

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La liberté de création est scrupuleusement encadrée par la loi qui définit les limites entre une œuvre contestable et une œuvre illégale, et permet, jusqu’à ce seuil, la liberté. Y compris d’être con. Ainsi l’injure et la diffamation sont attaquables par les victimes uniquement, et si quelqu’un déclare que « Netanyahou est une sorte de Nazi sans prépuce », il n’est attaquable que par lui. Est interdite aussi l’incitation à la violence en particulier raciste, sexuelle et pédo-criminelle. Quant au possible trouble à l’ordre public, il peut amener les collectivités à interdire un spectacle non pour ce qu’il raconte, mais pour ce qu’il peut possiblement déclencher. 

 C’est tout. 

En clair vous pouvez dire les femmes sont gouvernées par leurs hormones, mais pas inciter à les frapper. En tenant des propos sexistes, vous risquez une manifestation à l’entrée de votre spectacle, des prises de parole dans les médias et les RS, voire une annulation si ces manifestations deviennent susceptibles de troubler l’ordre public. Mais si ces femmes que vous dénigrez empêchent le spectacle en manifestant dans la salle ou sur scène, elles sont en infraction. De même que tous les intégristes de toute obédience qui veulent interdire les œuvres qu’ils jugent blasphématoires, ou fachos.

Il est interdit d’interdire

Ainsi vous pouvez dire, sur scène, que les Noirs courent vite, que les Juifs sont partout, que les Chinois sont sales et que les Blancs se sont exclus de « l’humanité générique ». Autant de propos racistes au sens propre du terme puisqu’ils supposent des races humaines aux caractéristiques différenciées. On peut trouver ça insupportable et combattre ces œuvres et ces propos, par la critique, la dérision, la protestation. Mais en aucun cas la puissance publique ne peut s’opposer à une programmation parce qu’elle pense que l’artiste a tenu ailleurs, auparavant, des propos moralement ou politiquement contestables. Il faut qu’elle démontre que le spectacle programmé trouble l’ordre public, ou incite à la violence. 

Ce n’est clairement pas le cas de Louisa Yousni quand elle vient lire son roman à actoral, festival de création préférant nettement le trouble intime au désarroi public. En suspendant le vote de sa subvention le département des Bouches-du-Rhône répond à une campagne menée sur les réseaux sociaux par l’extrême-droite, et ce report du vote s’apparente clairement à une censure politique. Même s’il n’est question, pour l’heure, « que » d’un report, ne pas mesurer combien ce type d’incertitude financière constitue une menace vitale pour actoral est irresponsable. 

Ou le mesurer, au contraire, et souhaiter sa disparition ? 

Couperet financier, la censure en pratique

La tentation des collectivités de contrôler les discours des artistes est partagée par tout l’échiquier politique. Revendiquée par l’extrême-droite qui assume de vouloir détruire la subvention publique, cette volonté de contrôle démange aussi certains édiles de gauche, qui connaissent l’impact des œuvres sur la conscientisation politique. Mais il est rare que le retrait brutal d’une subvention publique soit un outil assumé en dehors des municipalités RN. Les autres partis prennent généralement plus de gants, ou de masques.

Ainsi, le département dirigé par Martine Vassal et la Métropole qu’elle a présidée, pratiquaient plutôt, jusqu’alors, la récompense des amis que la punition des ennemis. Ils pouvaient financer la construction d’une salle, la tournée de concerts ou le festival littéraire dans les communes amies… Vont-ils aujourd’hui passer à la méthode forte ? 

Tenir ensemble

La déroute budgétaire héritée par le nouveau conseil métropolitain met aujourd’hui en danger immédiat les structures culturelles qui en dépendent. Il serait injuste qu’elles payent les errements de la politique culturelle clientéliste et volontairement opaque qui y a été menée. 

Les acteurs culturels demandent à être reçus par une Métropole qui a suspendu ses financements culturels, qu’elle n’a par ailleurs jamais rendus publics. Ils n’ont pas fini de se serrer les coudes, et résistent ensemble à la vague à La Seyne, passée RN ; à Avignon, où la nouvelle municipalité LR est restée sourde à la magnifique solidarité de C’est pas du luxe ; à Port-de-Bouc, municipalité communiste particulièrement impactée par la situation métropolitaine. 

La bataille culturelle est clairement entrée dans une phase nouvelle.

 AGNÈS FRESCHEL


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La fille de 58

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Mémoire de fille (C) Jour2fete

« C’était un été sans particularité, météorologique, celui du retour du Général De Gaulle, du franc lourd et d’une nouvelle république (…) de la chanson de Dalida, Mon histoire, c’est l’histoire d’un amour. L’été 58. »  C’est par cette voix –je que démarre le film

Une jeune fille de 17ans et demi, à Yvetot dans l’épicerie de ses parents. Joie de vivre ; bavardages avec sa copine Odette. Elle parle avec enthousiasme de son départ comme monitrice dans une colonie de vacances. L’occasion de « quitter ce trou. », d’être libre, de rencontrer d’autres gens, plus cultivés que ses parents, d’échapper à la vigilance de sa mère (Ariane Labed). C’est par les livres qu’elle connait la vie. Elle s’appelle Annie Duchêne. L’arrivée au domaine lui réserve quelques surprises : malgré ses tentatives d’aller vers les autres, elle n’est pas acceptée : elle n’a pas les codes. On se moque d’elle mais elle accepte l’humiliation pour être dans le groupe. Quand entrainée par sa coturne, elle participe à sa première surpat’, son destin se joue. H, moniteur chef (Victor Bonnel) se précipite sur elle, l’entrainant dans un rock endiablé et…ailleurs pour la « baiser ». Elle voulait que quelque chose lui arrive. Elle voulait tomber amoureuse. C’est chose faite. Et même s’il n’arrive pas à la pénétrer, elle lui assure que ça marchera… Cette nuit du 16 aout 1958, la marquera à jamais…

Ceux et celles qui ont lu les textes d’Annie Ernaux auront reconnu Mémoire de fille qu’elle a publié en 2016 où elle pose un regard sur celle qu’elle était presque 60 ans plus tôt. Invitée à Rouen pour un hommage, elle croit reconnaitre H et se dit qu’elle doit « aller à la recherche de cette fille qu’elle a été. La rejoindre par l’écriture.  Écrire c’est la quête du réel ou d’une vérité. Cela surgit de l’écriture ; Il faut essayer de comprendre. Ça ressemble à un film. » écrit Annie Ernaux.

Dix ans plus tard, Judith Godrèche décide d’adapter Mémoire de fille, nous faisant retrouver cette jeune fille par le cinéma, par les images, par les chansons. C’est Tess Barthélémy, sa fille qui incarne avec conviction Annie, souvent filmée en gros plan ; sur son visage, tour à tour, se lisent  la soif de vivre intensément, la honte sociale, la quête de l’amour pour cet homme abject qui ne pense qu’à lui et à son pouvoir sur elle. «La caméra subjective permet d’être au plus près d’Annie, de son parcours. Je voulais regarder ce qu’elle regarde, que le spectateur puisse être entièrement à sa place à elle. J’ai énormément travaillé là-dessus en amont, pour qu’elle ne soit jamais perçue à travers le regard de H. » précise la cinéaste

 La caméra du chef opérateur Joachim Philippe filme avec beaucoup de pudeur cet acte qu’Annie Ernaux a mis longtemps à appeler viol. On voit la jeune fille fixer la lampe au plafond, avec l’impression d’un moment qui ne semble jamais finir. L’Annie Ernaux de 2016 qui lit ses textes à Rouen, c’est Valerie Dreville

Et l’Annie Ernaux de 2026 est  très satisfaite de cette adaptation, la première au cinéma.  « Judith Godrèche ne démontre rien. Elle déroule ce que devient l’existence d’une fille après, dans sa tête et son corps, dans son rapport aux autres, à l’image d’elle-même, à la vision d’un avenir qu’on ne désire plus. Ce ravagement informe que la lecture du Deuxième sexe, un jour, est venu éclairer. »

 D’autres œuvres de cette écrivaine, Prix Nobel de littérature ont été adaptées comme  L’Evénement par Audrey Diwan, J’ai aimé vivre là par Régis Sauder ou  Passion simple par Danielle Arbid  entre autres. Très récemment, Sarah Kohm et Elisa Leroy en ont fait une adaptation théâtrale (https://journalzebuline.fr/ete-1958-des-histoires-contemporaines/

Mémoire  de fille de Judith Godrèche  sort le 30 septembre : un film, réussi  à voir absolument !

Annie Gava

© Jour 2 Fête

Melpomène, le labyrinthe de la folie

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C’est un film-énigme, un film-traversée, un film funambule. Hypnotique, par la beauté de ses plans, la sensorielle partition musicale de Michel-Ange Merino, mélodique et dissonante, jouant avec les silences, les respirations et l’apnée. Lancinant comme la douleur qui mine l’héroïne,  l’enlise lentement et dissout certitudes et réalité.

La réalisatrice – qui produit son film et y incarne le rôle principal, déclare avoir voulu « explorer les confins de la solitude existentielle ». 

Marthe est une trentenaire, professeure d’Art à Paris. Elle a été opérée d’un cancer du sein. Trente ans auparavant, sa mère s’est suicidée dans des circonstances restées mystérieuses. Marthe part sur la  Côte d’Azur et s’installe aux Roches Rouges. Elle revient sur les lieux du « crime » pour comprendre ce qui s’est réellement passé, ce que lui a caché sa famille de la haute bourgeoise corsetée, incarnée par son élégante grand-mère ( Marisa Berenson) .  

Marthe rencontre l’inquiétant  psychiatre de sa mère, le docteur Rozère ( Pascal Greggory). Un jeune patient rieur, Georges ( Finnegan Oldfield) qui disparaît inexplicablement. Hannah ( Anouk Grinberg) qui a bien connu la mère de Marthe et parle de son agitation, de ses « intuitions » et de ses hallucinations. Une sculptrice mystérieuse (Andie MacDowel)

Cette enquête catalyse les propres angoisses de Marthe, croise les thèmes de la filiation, du corps des femmes, du rapport social et politique à la folie, de la collusion du pouvoir médical et familial.

Charlotte Dauphin titre son film Melpomène, en référence à la mythologie grecque. Fille de Zeus et de Mnémosyne, Melpomène préside au chant, à l’harmonie et à la tragédie qui exprime la souffrance  humaine à travers des destins funestes.

Le thriller psychologique rejoint l’esprit tragique. Marthe semble se débattre en vain contre l’enfermement, épouser la schizophrénie diagnostiquée pour sa mère. On lui répète si souvent qu’elle lui ressemble trait pour trait. 

Le chœur de ceux qui ont connue la suicidée, voix supposées de la raison, lui devient hostile. Elle se heurte à leurs mots comme à leur silence. Dans le domaine où elle s’est réfugiée, les coups de fusil claquent à l’improviste. Les gardiens de l’ordre traquent, tuent, dépècent les sangliers, sauvages agents de désordre. 

Sans angle droit

Le film multiplie les allégories. Il se déroule presque entièrement à Théoule-sur-mer dans le Palais Bulles, racheté en 92 par Pierre Cardin.

Manifeste architectural signé Antti Lovag qui proscrit lignes et angles droits,  s’inspirant de la morphologie humaine. Rotondité cellulaire, boyaux organiques et labyrinthiques qui effacent les rassurants repères orthonormés. Hublots s’ouvrant sur le bleu de la mer et du ciel, tandis que les rouges ocrés de l’Estérel, le sang de l’opération mammaire et les enduits terra cotta des bétons, s’affirment en motifs plastiques et symboliques. 

Un film trop « arty » , trop « conceptuel » ont reproché certains après sa projection cannoise. On se croirait par moments dans un épisode de la série culte des sixties Le Prisonnier. Ou chez Hitchcock. Ou chez Cocteau, la couleur en plus. Ou encore dans une proposition de Resnais avec des dialogues distancés à la Rohmer. Mais c’est bien un film de Charlotte Dauphin et un objet de cinéma identifié.  

ELISE PADOVANI

Melpomène de Charlotte Dauphin

En salle le 30 septembre

Utopia Festival

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urumi ©Jérémie Monnier

Ce sont les rythmes de la rentrée. Depuis 5 ans, le Cabaret Aléatoire propose son Utopia Festival, rendez-vous électronique à la dimension désormais internationale, qui se tient chez lui, à la Friche de Marseille. Cette année, la bonne dizaine de milliers de festivaliè·res pourront danser sur le large répertoire que peut proposer l’électro : du hardcore avec Hysta, la hard house de Matrakk, l’EBM de Roüge, ou l’univers plus que singulier – et rappé – d’Urumi. Pendant deux jours à la Friche, le festival ne se cantonne pas au Cabaret Aléatoire, mais investit aussi le Petit Cab et la grande salle Seita.

N.S.

25 et 26 septembre
Friche la Belle de Mai, Marseille