mercredi 26 août 2026
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Le clown comme poème : Entre Catherine et Arletti

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© Christophe Raynaud de Lage

Les Marseillais, les autres aussi, connaissent bien le travail de François Cervantes et de L’Entreprise, une des plus anciennes et des plus solides compagnies de La Friche. Ils savent aussi son attachement au clown. Celui de Catherine Germain, sa comédienne fétiche, s’appelle Arletti, et n’a pas pris une ride depuis 30 ans qu’il arpente les scènes. Alors que ses parents, celle qui lui donne son corps, ses bras, sa bouche, sa voix, celui qui écrit ses mots, ont naturellement pris de l’âge. Mais les clowns ne vieillissent pas. Ils peuvent être vieux, mais le sont alors depuis toujours…

Que cherche François Cervantes dans le clown depuis 30 ans, et avec ce spectacle encore, modeste, où il joue lui-même son rôle aussi naturellement que s’il nous parlait, assis à sa table qui mime celle d’un écolier, devant une carafe et deux verres Duralex qui rappellent aussi l’enfance ? Rien pourtant n’est professoral dans son ton, il nous parle de son rapport à l’art comme s’il conversait doucement avec nous dans une réunion de vieux ami·es. 

L’art est la clef

Et il avance ceci : comme un sentiment dérobé, quelque chose se cache à l’intérieur de nos propres maisons, et l’art peut ouvrir la porte de chambres intimes dont on ne soupçonne pas l’existence. Cette chose-là, cette ouverture, il l’a éprouvée en croisant le regard peint des fresques antiques, en écoutant Tom Waits, en regardant les chiens de Giacometti. Chacun·e de nous l’éprouve, un jour, lorsqu’ inopinément une œuvre bouleverse.

Le texte qu’il dit, d’une qualité d’écriture tranquille, osant l’image et l’émotion, le sentiment même, annonce l’arrivée d’Arletti, qui va tenter d’expliquer qui elle est, comment elle est née. Mais ne le dira jamais aussi bien, aussi juste, qu’en se délectant d’un verre d’eau, en faisant danser ses gants rouges, en s’attardant au moment du départ avec le public pour ne pas laisser s’enfuir la relation. 

Catherine Germain démaquillée mais jouant encore viendra ensuite raconter l’histoire avec François, depuis 30 ans. Expliquer comment un clown se construit lentement, s’impose à vous aussi, vous habite, vous change, exposant au dehors cette intimité invisible, inconsciente, qui se soulève quand l’art survient. Et comment les clowns de théâtre se construisent aussi dans la langue d’un auteur, à l’écriture. Tout en appartenant à l’invisible. Justement, comme un poème. 

AGNÈS FRESCHEL

Le clown comme poème est joué au Théâtre des Halles jusqu’au 25 juillet (19h)

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Bunker : Le choix du silence

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Bunker, Marion Siéfert et Matthieu Bareyre, 2026 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

Dans un futur indistinct, Paul est un industriel qui a décidé de s’enfermer sous-terre, dans un bunker de luxe, avec sa fille Ami et son chirurgien personnel (qui fait aussi office de coach sportif et d’aumônier). Il apparait pour la première fois en voix off, alors que son chirurgien implante dans son cerveau des implants augmentés à l’intelligence artificielle. Sur scène, sa fille (Janice Bieleu) s’entraîne silencieusement aux arts martiaux. La vie que partage dans ce bunker ce père mégalomane et sa fille qui a décidé de ne plus parler est au centre de la création de Mathilde Siéfert et Matthieu Bareyre au Festival d’Avignon

On ne sait pas vraiment ce qu’il est advenu du monde, sinon son extrême pollution. Et plusieurs pistes narratives lancées puis rapidement abandonnées, comme l’infiltration dans le bunker d’une sorte de zombie ou l’écriture d’une lettre d’amour par Ami adressée à on-ne-sait-qui, renforce cette confusion. Mais la possibilité de sortir de la « maison » pour parler au voisin ou partir en vacances existe toujours : l’enfermement sous-terrain de Paul est donc complètement volontaire, motivé par sa propre paranoïa. 

L’immense plateau de la FabricA, complètement dépouillé à l’exception de quelques éléments de décor rouges et encadrés de portes blindées, alourdit le silence imposé par Ami, renforce l’impression d’isolement des personnages.

Fracture familiale 

Attablé devant d’immenses tentacules de poulpes, Paul cherche à rétablir un lien avec sa fille, dont il attend qu’elle signe un contrat pour son entreprise. Face au silence de sa fille, le pétrolier fait les questions et les réponses, et s’enrage tout seul. Ce très long monologue révèle tout son narcissisme et sa paranoïa, jusqu’à accuser sa fille de le vouloir mort pour son argent. 

Quand il sort de la pièce, Ami prend enfin la parole au plateau, pour expliquer son silence motivé par la mégalomanie de son père dont il vient de fournir la preuve dans sa logorrhée. Comme elle le dit, « je ne suis pas devenue silencieuse, j’ai juste arrêté de faire semblant de parler ». 

CHLOÉ MACAIRE 

Bunker 
Jusqu’au 25 juillet 
La FabricA, Avignon 

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L’esprit critique 

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L’expression désigne un art, celui de la critique, mais aussi plus globalement une manière de penser, qui dépasse l’approbation ou la désapprobation, et se fonde sur la mise en doute et la dialectique. 

On peut aussi lire « critique » comme un verbe, et l’expression comme un constat : l’esprit humain, naturellement, critique. Exerce sa capacité d’analyse du réel perceptible. Émet des avis, des jugements, verbalise ce que le corps éprouve, rappelle ce que la mémoire sait, construit des analogies, compare, démonte, admire. Et transmet son avis, en parlant ou en écrivant. 

Cet esprit critique est nécessaire à la démocratie. Les régimes autoritaires refusent la remise en cause politique. Ils écrivent, dans les « lois » qui les régissent, l’interdiction de critiquer le pouvoir, ceux qui le représentent, les décisions qu’ils prennent et les forces armées qui les défendent. 

Comment peut-on « présumer légitime » ?

Mais l’esprit critique est aussi l’ennemi des régimes démocratiques déclinants. Ainsi l’Assemblée nationale française a voté le 7 juillet une « présomption d’usage légitime des armes » par les policiers et les gendarmes. La gauche dénonce un « permis de tuer », et un rapport de la Cour des comptes publié le 20 juillet préconise plus de transparence, l’usage systématique des caméras piétons et le recours à des observateurs extérieurs aux forces de l’ordre lors de leurs déploiements.

Des forces de l’ordre font l’objet de plus de 12 000 plaintes par an des Français, nombre en constante augmentation même si peu de plaintes aboutissent. Est-il revenu le temps, pas si lointain, où la censure effaçait des photos les policiers français raflant la population du Vieux-Port ou encadrant les internés du Camp des Milles ? L’esprit critique, nécessaire aux démocraties, interdit l’idée de « soutien indéfectible » ou de « légitimité présumée ». Tout gardien de l’ordre doit être soumis à la possibilité de la critique, à la remise en cause de la légitimité de ses actes au nom des principes de ceux qui arment son bras. 

Piratage des esprits

Cet esprit critique nécessaire, encadré par les lois sur la liberté d’expression, souffre pourtant d’une autre menace active. Elle s’exerce sur des réseaux dits sociaux qui aspirent nos données et nous servent du pré-pensé en fonction d’études algorithmiques. Loin de permettre d’observer, de nuancer, de comprendre, d’établir des analogies, de déployer du sens complexe, ces réseaux exacerbent la binarité, le pour/contre figé dans des camps préétablis, et enferment chaque individu dans la caricature de lui-même, le poussant dans des retranchements d’autant plus insidieux qu’ils immiscent la vie publique dans la sphère privée. 

Cette binarité peut transformer un adolescent peu sûr de sa virilité en masculiniste, une féministe de la première heure en transphobe patentée, une victime sociale en raciste vengeur, un décolonial en censeur aveugle, un fragile en suicidé. En suralimentant les esprits des idées qu’ils connaissent et des opinions qu’ils partagent, les réseaux algorithmiques produisent le contraire de l’esprit critique, tout en singeant ses règles et en prétendant défendre la liberté d’expression.  

Critiques d’art

En ces temps de festivals, la réflexion sur la critique de spectacles s’est exposée dans des débats publics, à Avignon ou à Arles. Les mêmes maux guettent les journalistes qui s’y exercent : l’autocensure directe (difficile de critiquer la Fondation Louis Vuitton dans les médias de LVMH) et la censure économique (difficile de laisser de la place, dans des journaux en difficulté, à des articles qui défendent des artistes émergeants) peuvent se combattre, mais la concurrence avec une binarité réductrice est plus complexe à éviter. 

La critique d’art, née sous sa forme moderne, en France, avec Diderot et les Lumières, s’est développée à la fois dans les journaux et dans les universités. Dans des formes et des buts relativement proches au départ, relevant les spécificités, les nouveautés, les points forts et faibles d’une œuvre, permettant au lecteur de la contextualiser, à l’artiste de se confronter à un avis argumenté. 

Les critiques se sont abondamment plantés, fustigeant la Tour Eiffel, portant aux nues des œuvres médiocres, ignorant les femmes, trimballant d’immondes idées racistes sur le jazz… Mais des critiques comme Serge Daney, Thibaudat, Laure Adler, Rosita Boisseau ou Léonardini ont fait connaitre des artistes et des écrivains, fait comprendre des démarches, éclairé les programmateurs, les subventionneurs… et surtout le public ! 

Marie-José Sirach, présidente du syndicat de la critique, journaliste à L’Humanité, expliquait lors de débats à Avignon que son rôle n’était ni de juger, ni de prescrire. Pas question de « j’aime/j’aime pas », pas question d’attribuer des notes ou un nombre d’étoiles comme pour un Airbnb ou un livreur Uber (pratique pitoyable par ailleurs). Il est question d’écrire des textes, de démêler des pensées, d’ouvrir des voies, des possibles, et de participer à la relation entre le public et les œuvres. 

Un processus exactement inverse de celui des réseaux sociaux, qui piratent la sphère privée en la bombardant d’invisibles missiles : il s’agit de prendre le temps de la lecture, de l’écriture, pour que les expériences privées des artistes croisent celles des spectateurs, unis dans une collectivité qui les transforme, et les incite au véritable débat : pas ceux où on campe sur ses positions, mais ceux où on résout, dans la merveilleuse sensation d’une possible transformation personnelle. 

Celle que l’on cherche, au fond, au-delà du plaisir du divertissement, lorsqu’on ouvre un livre, ou qu’on pousse la porte des théâtres. 

AGNÈS FRESCHEL


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Arcanes : Plongée en eau safe

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© X-DR

L’artiste marseillaise réussit, avec Arcanes, un petit exploit. Les questions nouvelles du féminisme queer et de la convergence des luttes sont souvent, au théâtre, portée par des représentations radicales, voire agressives envers les spectateurices non racisé·es, non queer, valides. Qui hélas le leur rendent bien et agressent parfois les artistes queer. 

Ce surgissement sur nos scènes de questions sur la domination masculine et la culture du viol est plus qu’opportun, mais il est aussi clivant. Il est rare que les metteureuses en scène prennent autant soin des specatateurices que dans Arcanes. Parce qu’une narratrice les y emmène comme dans une plongée intime, et qu’Annaëlle Hodet est dotée d’une jolie folie, douce et compatissante. Parce que le mythe de Méduse est raconté dans sa cruauté. Violée par Poséidon, transformée en monstre par Athéna pour la punir de son propre viol, pongée au fond des mers, décapitée par Persée, le héros, parce que son regard, involontairement, tue ceux qui s’approchent d’elle… Mais Manon Worms n’en fait pas un étendard, c’est sa douleur qui sera représentée, portée par Leo Vigouroux, femme trans qui questionne intrinsèquement la fabrique du genre.

Elle incarne aussi, en même temps, la figure de Nelly Arcan, qui écrivait sur la sexualité féminine, la prostitution, la surféminité, ses images et ses contraintes, et qui s’est suicidée en 2009. La comédienne, plongée dans une baignoire, semble muer, enferme son corps dans des gaines de scotch, s’empêche de respirer, de bouger, et incarne toutes les douleurs des sex-symbols qui finissent toutes, Marylin ou Loana, détruites ou suicidées. Annaëlle Hodet, un instant, la rejoint dans ses abysses de Méduse blonde platine, puis remonte avec nous, par paliers, vers un réel plus apaisé. Mais qui n’ignorera plus la douleur des femmes violées, asservies, incestées. Qui modèlent leur corps, leurs ongles, leurs cheveux, leurs cils, leur peau, pour atteindre une hyperféminisation qui leur permet, au moins, de maitriser quelque chose : l’injonction de séduire.

AGNÈS FRESCHEL

Jusqu’au 20 juillet à 19h45 (relâche le 16) à L’Atelier de la Manutention


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Le deuil sied à Électre : O’Neill à toute allure

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Le deuil sied à Électre, Gwenaël Morin, 2026 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

Il fallait oser, et Gwenaël Morin ose toujours, avec plus ou moins de bonheur. Après Le Songe, Quichotte puis Les Perses, c’est avec Électre qu’il « démonte les remparts pour finir le pont », métaphore avignonnaise qu’il file depuis 4 ans dans le jardin de la rue de Mons. Un projet au long cours qui démonte les grands mythes littéraires et dramatiques, et construit effectivement des liens entre le répertoire et notre temps. 

S’attaquer à Électre en choisissant l’adaptation d’O’ Neill, écrite dans les années 1930, superpose plus que jamais les époques et les esthétiques. Dans la tragédie antique – où Agamemnon revient de la guerre de Troie et se fait tuer par son épouse Clytemnestre et son amant Égisthe (fils d’Atrée, cousin d’Agamemnon) – les meurtriers (qui vengeaient Iphigénie sacrifiée par son père, le même Agamemnon) se font à leur tour tuer par Électre et Oreste, fille et fils de Clytemnestre et Agamemnon. 

O’Neill déplace l’intrigue après la guerre de Sécession, dans une Amérique nostalgique de l’esclavage. Le père Mannon devient un juge et un officier sanguinaire, Christine/Clytemnestre une épouse forcée et amoureuse de son Adam (également cousin bâtard de son mari). Mais Lavinia/Électre en est, elle aussi, amoureuse, et Oreste est un fils aux élans incestueux jaloux de sa mère, puis de sa sœur : O’Neill écrit un théâtre psychologique très directement nourri de psychanalyse freudienne, qui se répand à son époque aux États-Unis. 

Gwenaël Morin déplace encore, jouant des échos du texte avec l’Amérique trumpienne et sa nostalgie de l’esclavage, et faisant jouer le père, le fils et l’amant par le même comédien pour bien souligner les glissements oedipiens. L’époustouflant Grégoire Monsaingeon joue en particulier la scène du meurtre d’Adam/Égisthe par Oren/Oreste en assumant les deux personnages dans une pantomime hilarante, et pourtant tragique. Le texte est rendu sans costume et sans décor, presque à plat, avec une sonorisation minimale, des changements de rôles, des comédiens constamment à vue. Les didascalies précises, psychologiques, sont lues par un coryphée moderne, Julian Eggerickx, qui désosse les intentions et crée les espaces imaginaires. 

Les corps alors, et les dialogues, suffisent : Virginie Colemyn de sa voix rauque fait rendre gorge à Christine/Clytemnestre, en prise avec son désir et malade de sa maternité non désirée. Barbara Jung, à l’Œdipe irrésolu, amoureuse éconduite de son cousin, matricide jalouse,  venge son père fascisant, emportée par son désir. La tragédie des Atrides se rejoue dans un backlash de l’histoire, où les femmes ont accès à leur désir, mais pas au pouvoir. Meurtrières car dominées.

Chacune des trois pièces de la tragédie d’O’Neill se joue en moins d’une heure, à toute allure, superposant scènes conflictuelles et plaisir du jeu. Les spectateurices sont saisi·es à la fois par le rire et par l’effroi tragique, par l’histoire et par les coulisses du théâtre déployées à vue. Jubilatoire !

AGNÈS FRESCHEL

Le Deuil sied à Électre a été créé le 7 juillet 
et se joue jusqu’au 23 juillet au jardin de Mons de la Maison Jean Vilar

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Marseille Jazz des Cinq Continents  : Quand la scène et le public ne font qu’un

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Ezra Collective © Clara Lafuente / Marseille Jazz des Cinq Continents

« Nous ne faisons tous qu’un dans l’amour » disait Awa Ly à la fin de son concert devant la foule présente ce soir-là au parc Henri Fabre. La chanteuse ouvrait la soirée de ce 9 juillet au festival Marseille Jazz des Cinq Continents, avant le trio britannique Mammal Hands, qui remplaçait en dernière minute GoGo Penguin, et le quintet emblématique, Ezra Collective. Une soirée portée par l’amour, qui finissait en danse et en célébration, avec un public qui ne voulait plus partir, emportée par cette énergie dansante d’un jazz qui unit. 

Venus d’Angleterre, c’était ensuite au tour de Mammal Hands – composé de Nick Smart, Jordan Smart et Rob Turner – ex-batteur de GoGo Penguin. Le trio fait vibrer une musique émotive, à travers des grandes envolées en crescendo et débutent par deux chansons de leur dernière sortie : Circadia. Fusionnant les genres, le piano joue des boucles répétitives qui relèvent du minimalisme et animent une tension émouvante et perpétuelle, accompagnées par une batterie texturée et un saxophone mélodique qui s’alimente de réverbération et de mélodies mystiques. 

Le jazz britannique se poursuivait avec le Ezra Collective,  le premier groupe de jazz à avoir remporté un Mercury Prize (2023), un quintet qui a « chamboulé le paysage du jazz » disait Hughes Keiffer. Femi Koleoso, le batteur et leader du groupe lance le show en demandant à chacun de se retourner pour dire « bonjour » à un inconnu, lui demander son prénom et d’où iel vient « parce que nous allons tous danser comme une grande famille ». S’en suivent leurs tubes comme Shaking Body qui font éclore une fusion afro-beats et jazz, ou encore No One’s Watching Me, devenu un hit avec la chanteuse Olivia Dean. 

Ife Ogunjobi d’Ezra Collective © Clara Lafuente / Marseille Jazz des Cinq Continents

Après dix ans de tournées ensemble, leur connivence est frappante : TJ Koleoso bouge les hanches tout au long au rythme de sa basse, et sourit de pair avec James Mollison au saxophone. Ife Ogunjobi apporte une ébullition jazz avec ses nombreuses improvisations à la trompette et aux claviers, Joe Armon-Jones, groove avec quiétude des envolées somptueuses. C’est lors de l’électrique Ajala que Femi impressionne avec un interlude de batterie en solo qui fait chavirer tout le monde. « C’est si puissant quand la scène et le public ne font qu’un : c’est comme ça que je me sens à cet instant, explique-t-il, l’énergie que vous ressentez sur scène est une énergie de gratitude ». 

TJ et James enjambent les rambardes pour s’insérer parmi le public. Et surprise, le collectif invite Yazmin Lacey sur scène pour l’emblématique God Gave Me Feet For Dancing. Comme sur leur pochette d’album, le quintet fait passer la danse au premier plan, et invite le public à oublier, le temps d’un concert, les aléas de la vie pour laisser place à l’émotion de la joie, ensemble et en grâce.

LAVINIA SCOTT

Miles Davis et le flamenco

À la Vieille Charité, le festival s’ouvrait avec un hommage à Miles Davis, autour de sa création A New Sketches of Spain. Un projet porté par Michael Leonhart et Israel Galvàn

C’est en 1960 que sortait l’album Sketches of Spain, signé par Miles Davis, avec des compositions écrites et arrangées par Gil Evans, qui est encore aujourd’hui considéré comme une des œuvres les plus accessibles de la légende du jazz. 66 ans plus tard, à Marseille, c’est au tour de Michael Leonhart et du célèbre danseur de flamenco Israel Galvàn de faire revivre ce monument, avec en introduction l’emblématique Concerto de Aranjuez de Joaquin Rodrigo suivi de Will O' The Wisp de Manuel de Falla qui fait sonner les cuivres.
Tout au long du concert, les pas de Israel Galvàn rythment la musique, ajoutant un élément percussif qui se mêle souvent, et dénote parfois, de l’improvisation à la trompette. Son jeu de pieds, ses pas rapides, équilibrés par des temps de silence fait briller le caractère avant-gardiste de Miles Davis. Emergent des improvisations en sourdine à la trompette, transformant le son pour le rendre rauque et une ribambelle de pas rythmés et tapés qui créent un chaos crescendo, parfaitement maîtrisé. Les draps d’Adrien Vescovi secouent dans le vent, entre les voutes de cette magnifique Vielle Charité, et le public est transporté dans la chaleur torride d’un été espagnol. L.S.
Classique soul et chant nouveau 

Le 8 juillet, au Parc Henri Fabre, Célia Kameni, José James et China Moses ont fait vibrer les voix soul pour finir avec le new jazz du batteur et MC Kassa Overall

Célia Kameni est certainement l’une des meilleures chanteuses françaises – elle a remporté les Victoires du Jazz en 2025 dans la catégorie artiste vocale. En introduction, elle fait surgir des aigus éthérées et opératiques, juxtaposés à une instrumentation expérimentale qui puise dans le rock, ou l’électronica, une rythmique libre et des effets qui saturent la voix. Pour finir, et de manière assez magique, des effets sont produits par le public lui-même lorsqu’elle demande à chacun de faire des chants d’oiseaux qui tapissent l’arrière-fond de sa performance. Le chant se poursuit avec José James et China Moses. Place au funk et à la soul de Marvin Gaye lorsque le duo interprète l’album mythique I want you, produit par Leon Ware. Les deux artistes ponctuent le show de compositions originales. José James délivre une impressionnante performance vocale imitant un disque rayé, parsemé de spoken word et de paroles chantées avec un débit rapide, à la lisière du rap. Et le duo finit avec une salutation à un autre grand chanteur de soul : Bill Withers et son Lovely Day. L.S.

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The History of Korean Western Theatre : Le prix de la modernité ? 

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The History of Korean Western Theatre, Jaha Koo © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

En 2008, à Séoul, on célébrait les 100 ans du théâtre coréen. Jaha Koo, alors étudiant, assiste à cet étonnant anniversaire, dont l’existence que l’art peut avoir un âge. Cet étonnant implicite est au cœur de The History of Korean Western Theatre.

À ses côtés, dans une scénographie dépouillée, on retrouve Cuckoo, le cuiseur de riz parlant [Lire ici], qui informe, non sans humour, que contrairement à ce que le titre suggère, il ne s’agit pas d’une pièce documentaire. Ce qu’il ne dit pas c’est que la pièce ne porte pas non plus sur l’histoire du théâtre coréen : celle-ci est plutôt un prétexte, un point de départ pour aborder la notion de mémoire. Car comme l’explique le performeur et les images d’archives qu’il projette sur scène, le centenaire que fêtait le monde de la culture coréen était en fait celui d’une grande réforme, inspiré par la politique du Japon quand la Corée était alors sous protectorat. Le principe est simple : remplacer le théâtre traditionnel par des textes occidentaux pour « civiliser » et « rééduquer » la population.

Tradition intime 

En miroir de cette histoire, de cet effacement volontaire des mémoires collectives, Jaha Koo évoque sa grand-mère, aujourd’hui atteinte de la maladie d’Alzheimer. Celle-ci est restée très attachée aux traditions. Elle priait notamment Bibisae, esprit au visage de Gobelin capable de manger tout ce qu’il y a dans le monde. Celui-ci était aussi un personnage central des pièces traditionnelles, avant la réforme de modernisation. La tête du Gobelin apparaît sur l’écran. Le son sature. Inquiétant, l’esprit mangeur de souvenirs raconte sa propre disparition, et redevient ainsi personnage. 

Jaha Koo ressuscite ainsi des morceaux de culture « amputés et falsifiés » par la colonisation japonaise et l’influence occidentale, et son geste trouve un écho intime dans les enregistrements qu’il diffuse, dans lesquels sa grand-mère lutte contre l’effacement de ses propres souvenirs. Magnifique.

CHLOÉ MACAIRE 

The History of Korean Western Theatre a été donné du 6 au 9 juillet au Lycée Mistral, Avignon

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Festival d’Avignon : La jeunesse coréenne dans un auto-cuiseur

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Cuckoo, Jaha Koo © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

Produit en partie par la Corée du Sud, le focus sur la langue coréenne révèle pourtant la contestation politique de la jeunesse et des classes populaires, en particulier dans ce solo performatif qui tourne depuis 2017 en Europe, et éclaire sur une histoire et un pays que l’Europe connait peu. 

La forme est simple, maline et très efficace : l’artiste, auteur et performeur, dialogue avec trois autocuiseurs, les seuls interlocuteurs qu’il a pu trouver dans son exil. Les « cuckoos » se disputent, et leurs défaillances sont drôles – celui qui parle le mieux ne sait pas du tout cuire le riz, et le seul qui le fait vraiment bien est muet. Une métaphore ? 

Jaha Koo, dans cette solitude habitée de robots absurdes, montre les images de révolte et de répression, de mise sous tutelle par le FMI, de faillites en cascades, de suicides en masse de la jeunesse. La Corée du Sud est un des pays au plus fort taux de mort par suicide, en particulier de suicides de mineurs et d’enfants. Une société malade, que les jeunes ne peuvent que fuir, et dont on sent à chaque instant qu’elle est marquée par son histoire, la guerre, la séparation, les répressions, la dictature. Et l’allié occidental qui continue à se comporter en colon économique…

 AGNÈS FRESCHEL

Cuckoo a été joué du 5 au 8 juillet au Gymnase du lycée Mistral

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Festival Phare : ciné, humour et polar

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Le festival Phare, comme tous les étés, revient avec une belle sélection de courts métrages à partager sous les étoiles, mais aussi de la musique, offrant, en clôture, le 31 juillet, un ciné-concert porté par Clément Doumic, un des musiciens de Feu ! Chatterton coréalisé avec Antoine Fabry : Tout un fromage. Un road trip gourmand à la recherche du producteur d’une exceptionnelle tomme de chèvre, arlésienne, bien sûr !

Au menu de ces cinq jours, la rencontre de cinéastes chevronnés mais aussi la promotion des créations de l’école du film d’animation MoPA. Deux thématiques structureront le programme : humour et polar. Ce sera d’ailleurs le sujet du ciné-causerie de Robert Pujade au Musée Arlaten, le 28 juillet.

Cette année focus sur Taïwan. En partenariat avec le Bureau Culturel de Taïpei à Paris, le prélude inaugural du 6 juillet proposera : The Egret River (Wan-Ling Liu), immersion dans une ville extensible de gratte-ciel et le doc expérimental, Amateur in the moon (Chunni Lin, Pang-Chuan Huang). Et la soirée d’ouverture, le 27 juillet, à l’Eden Cinéma de Fontvieille, laissera carte blanche au cinéma taïwanais.

Le 29, au Théâtre antique, projection du césarisé  Au Bain des dames de Margaux Fournier. Suivi par cinq autres films qui font sourire : Je veux danser de Lomane de Dietrich autour de l’art subtil de la séduction ; Veuillez patienter de Solal Bouloudnine autour du montage d’un berceau ; We were here de Pranav Bhasin autour du grand remplacement par l’IA. Un drôle d’accouchement d’ovaires (Ovary-Acting de Ida Melum) ou une double rencontre en forêt entre chienne-chien et maîtresse-maître (Saillie de Aude Thuries)

Le 30, toujours au Théâtre antique, ce seront six fictions explorant l’univers du polar et de l’humour noir : la comédie musicale Rose Tulipe et Pétunia de Rokhaya Marieme Balde. Ou Coffin Thérapy, la satire de Zéré Turlykhanova dont le personnage principal met en scène ses propres funérailles. Ou encore l’animation taïwanaise de Joe Hsieh, Prying Mantis qui imagine une mante religieuse mutante et ses obscurs secrets.

Cinq prix seront attribués : public, étudiants, cinéastes, prix Alice Guy et Prix de la Réplique ( interprétation masculine ou féminine) à l’issue de ce parcours cinéphilique et festif.

ELISE PADOVANI

4 heures et 17 minutes

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C’est un peu moins de la durée de Maldoror dans la Cour d’Honneur, un peu plus de celle du Deuil sied à Electre au jardin de Mons. À peine. C’est le temps qu’il faut à Total pour encaisser 10 millions de bénéfices nets. 4 heures et 17 minutes suffisent pour accumuler ce bénéfice exceptionnel, dû à la pénurie d’essence en mars 2026. 

10 millions, c’est le montant du surgel qui met en danger immédiat et inédit 28 établissements financés par l’État. Mais il n’est pas question en France de taxer le capital, même quand il est généré par des profits de guerre. 

L’État doit gagner plus, pas dépenser moins

Les finances publiques de la France sont en berne faute de recettes fiscales, parce que les plus riches, les entreprises florissantes, échappent à l’impôt et reçoivent même d’abondantes aides publiques. Les riches n’ont jamais été aussi riches en France, mais la seule recette du macronisme est l’austérité. Fermer tous les robinets des dépenses, peu importent les conséquences sur la vie des Français·es, sur l’économie réelle, sur le déficit des caisses sociales, sur l’éducation, la santé, la justice, la culture, l’information, la crise climatique, la disparition du vivant, les finances des collectivités en charge de tâches de plus en plus lourdes. Il faut fermer les robinets, quelles qu’en soient les conséquences réelles, pourvu que les comptables d’État, qui se prennent pour des économistes alors qu’ils n’ont pas lu Keynes (ni Marx évidemment) continuent de sévir en faisant des soustractions. 

Ceux qui nous gouvernent semblent ignorer qu’une crise budgétaire n’est pas une crise économique, et que la France reste un pays riche. Ils prennent le risque de nous plonger dans une terrible récession, en asséchant tous les services publics, les associations, les paysans, les commerçants, les artisans, tous ces emplois non délocalisables qui éduquent, soignent, informent, donnent de la joie, permettent l’échange. Sans eux, les inégalités vont se creuser davantage encore, la pauvreté toucher l’ensemble des classes dites moyennes, les étudiants souffrir de la faim, la délinquance et la criminalité exploser faute de juges, la souffrance psychique faute de soignants. Et le racisme, toutes les violences discriminatoires, vont augmenter, parce que les humains en souffrance, quand ils n’ont plus de recours, cherchent naturellement des boucs émissaires. 

Un pays sans culture publique est un pays mort

La manifestation de l’intersyndicale de la culture le 13 juillet à Avignon dépassait la volonté inquiète de préservation d’un secteur, pour entrer dans une phase de combat, enfin ressenti comme nécessaire et légitime, y compris de la part des directeurs nommés par le Ministère. Joris Mathieu, président du Syndeac, expliquait que défendre la culture devait se concevoir en grand, comme un sauvetage global des services publics, comme un projet de société auquel il ne faut renoncer à aucun prix. 

Ainsi, il faut obtenir le dégel immédiat des 10 millions, mais aussi un financement décent de la culture par l’État, à hauteur de 1% de son budget (actuellement de 0,7%). Il s’agit de faire entendre que le combat culturel se mène aujourd’hui sur deux fronts simultanés : contre l’extrême droite et sa nostalgie d’une France fantasmée, blanche, chrétienne et monarchique, ou pétainiste ; contre l’extrême-centre qui gouverne en piétinant les intérêts du peuple et en servant les milliardaires qui désindustrialisent le pays et accaparent ses richesses.

Les élus avec la culture

Les élus des collectivités locales, premiers financeurs de la culture en France, sont nombreux à signer, à droite comme à gauche, l’appel de l’intersyndicale de la culture pour refinancer la culture publique. Ils savent combien elle est indispensable à la vie économique de leurs territoires et à leurs habitants. Victimes de restrictions budgétaires insensées et intenables, les élus se tiennent aux côtés des acteurs culturels, dans une solidarité inédite entre la droite républicaine et la gauche, face à la folie destructrice d’un gouvernement à bout de souffle et de légitimité. 

AGNÈS FRESCHEL


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