Pierre-Henri Gibert a l’habitude de faire des portraits de cinéastes. Près d’une vingtaine à son actif : Audiard, Clouzot, Resnais… Viva Varda !,commandé par Arte, est le premier consacré à une femme. Et quelle femme ! Une photographe, cinéaste, plasticienne, Agnès Varda qui a fait elle-même, plusieurs fois son autoportrait à travers ses films. Un projet audacieux ! Suicidaire même, plaisante son auteur. Mais un portrait vraiment réussi qui nous donne à voir une Agnès loufoque, tenace, libre mais en livre aussi quelques aspects qu’on connaissait moins. Un portrait fait avec bienveillance où l’on suit son parcours de vie et ses débuts cinématographiques avec La Point courte. L’arrivée à Sète de la petite Arlette, au bout de la route de l’exil pendant la guerre, la rencontre avec sa famille de cœur, les Schlegel, sa liaison avec leur fille, Valentine. Ses débuts en photographie, son installation à Paris rue Daguerre. Elle crée sa coopérative de cinéma, elle qui n’ a pas fait d’études cinématographiques. Elle qui avait vu en tout huit films se lance dans l’écriture et la réalisation de La Pointe Courte qui ne plait pas du tout aux Cahiers du cinéma.
Amour et bienveillance
Pierre-Henri Gibert donne la parole à ses collaborateurs, à ses enfants, Rosalie Varda et Mathieu Demy, à des ami·e·s, Sandrine Bonnaire, Patricia Mazuy, Audrey Diwan, Aton Egoyan qui, tout au long du documentaire, évoquent la cinéaste, précurseure de la Nouvelle Vague. Une cinéaste qui n’a jamais baissé les bras, qui est toujours partie à la rencontre des autres, Chinois, Cubains, Black Panthers. « Je vais filmer de toute façon » disait-elle, allant chercher de l’argent avec arrogance, précise Patricia Mazuy. Le réalisateur évoque la cinéaste mais aussi la femme, celle qui a rencontré Antoine Bourseiller, le géniteur de Rosalie, qui a aimé très fort Jacques Demy dont le départ l’a fait souffrir, qui a rencontré ses voisins qu’elle a filmés avec bienveillance. C’est tout cela qu’on retrouve dans le documentaire de Pierre-Henri Gibert qui a réussi son projet audacieux. Viva Varda ! nous fait rencontrer une Agnès Varda avec ses failles, son extraordinaire soif de vivre, son amour des gens et du cinéma. On l’aime encore plus!
ANNIE GAVA
Viva Varda ! est disponible sur Arte TV à partir du 30 octobre et sera programmé le 6 novembre à 22h35.
Cristi Piui, révélé en 2005 par La mort de Dante Lazarescu a été, depuis 18 ans, multi primé, membre du jury à Cannes, Berlin, Venise. Pourtant, malgré cette reconnaissance critique, ses films – souvent plus longs que le format habituel – peinent à gagner un large public. Rien de difficile pourtant dans ce cinéma passionnant, radiographie – voire autopsie –, de la société roumaine (et au-delà). Trois ans après Malmkrog, vertigineuse mise en scène des Trois Entretiens de Soloviev sur la guerre, la morale et la religion, son dernier film MMXX (réalisé en 2020) sort sur nos écrans, le 1er novembre.
Le film, en quatre chapitres titrés, se donne pour cadre quatre lieux différents. Le cabinet d’Oana Pfifer pour une séance de thérapie où la praticienne semble plus déstabilisée que la patiente. Une cuisine où le frère de Oana, Mihai Dumitru, despotique, égoïste, pique-assiette, organise les préparatifs de son repas d’anniversaire familial, tandis que sa sœur gère à distance les problèmes d’une amie en train d’accoucher seule. Une salle de repos dans un établissement hospitalier où le mari d’Oana, Septimiu Pfifer entre deux appels de détresse, se fait un test PCR en écoutant distraitement l’histoire tarentinesque dans laquelle son copain ambulancier s’est autrefois trouvé piégé. Enfin, une pièce presque nue dans un hameau rural où pendant un enterrement, l’inspecteur Narcis Patranescu, perturbé par le suicide récent d’un collègue, interroge une femme impliquée dans un sordide trafic pédocriminel.
Quatre moments cousus entre eux par les images en plans serrés d’herbes folles dans lesquelles des objets disparates ont été éparpillés comme des indices liés aux personnages ou aux fictions, pour les Petits Poucets que nous sommes. Quatre récits dans lesquels naissent d’autres récits, et où les protagonistes, confrontés par leurs professions à la maladie, au mal, aux errances individuelles et collectives, n’échappent pas à leur contagion, dans le contexte si étrange de l’ère de la Covid, en cet an de disgrâce MMXX (2020).
Chorégraphie d’appartement
Dans une mise en scène virtuose, la parole passe d’un personnage à l’autre dans un dispositif le plus souvent statique : chez la psy, deux fauteuils face-à-face (dont un Poltrona-Frau copie d’un modèle de la marque de luxe, est-il précisé). Chez les ambulanciers, un lit et un sofa perpendiculaires. Chez la suspecte de vente d’enfants, une chaise et un canapé. Espaces contraints, privés, où le masque prophylactique tombe, se déclinant dans la profondeur de champ – portes, couloir, entrées. Plans séquences immersifs, petits morceaux de bravoure à l’instar de cette séquence où Oana, téléphone collé à l’oreille, sans cesser de mener deux ou trois conversations à la fois, fouille fébrilement toute sa cuisine, semblant se cogner aux murs invisibles d’une aliénation. On a souvent loué « la chorégraphie d’appartement » de ce cinéaste et sa représentation caustique de la comédie humaine comme un ballet burlesque. L’humour grinçant de Cristi Piui n’est jamais absent tandis que s’élèvent ici, sublimes, les airs de la Traviata et les prières des Requiem. « Le cinéma, pour moi, c’est le médicament qui me permet d’extraire de mon corps, le caillou qui me fait mal », a pu dire le réalisateur. Une catharsis réussie et partagée.
Le jazz aime les feuilles mortes, c’est bien connu. En miroir du Charlie Jazz Festival de l’été, le Rendez-vous de Charlie scelle notre entrée dans l’automne. La récolte sur deux jours connaît un pas sur le côté dans l’univers jazzique et lorgne vers le cinéma avec la projection du film César et Rosalie de Claude Sautet en partenariat avec le Cinéma Les Lumières. Deux stars, l’une du cinéma, l’autre du monde du jazz présenteront cette toile mythique du répertoire où se croisent Romy Schneider, Yves Montand et Sami Frey, Sandrine Bonnaire et Erik Truffaz qui revisitera dans le cadre du projet Rollin’& Clap quelques thèmes de la musique de cinéma. Le célèbre trompettiste accompagné d’Alexis Anérilles (claviers), Marcello Giuliani (basse), Valentin Lietchi (batterie), Matthis Pascaud (guitare), une équipe « digne des Marvels », sourit Aurélien Pitavy, directeur artistique de l’association Charlie Free, organisatrice de l’évènement, jouera des textures, des esthétiques, pour nous faire rencontrer comme jamais Nino Rota, Ennio Morricone, Michel Magne ou Miles Davis.
Des valeurs sûres
Dans la série des légendes, le dernier saxophoniste ayant accompagné Miles Davis sur scène, Kenny Garrett revient à Vitrolles (il y a été ovationné en 2019) avec Sounds from the Ancestors (projet couronné par un Grammy Award), où se mêlent jazz, R&B, gospel, sonorités de France, de Cuba, du Nigéria, de la Guadeloupe, pour un groove irrésistible. À ses côtés il y aura le swing de Rudy Bird (percussions, chant), Keith Brown (piano, claviers), Ronald Bruner (batterie), Jeremiah Edwards (contrebasse) et Melvis Santa (percussions, chant). La trompette d’Hermon Mehari explorera dans Asmara sa culture ancestrale, (sa famille avait fui l’Érythrée dans les années 1980), les sonorités du jazz éthiopien et les folklores des peuples de la Corne de l’Afrique avec la complicité de la contrebasse de Luca Fattorini, la batterie de Gautier Garrigue et le piano de Peter Schlamb. Enfin, une relecture de Gainsbourg conduit le tromboniste Daniel Zimmermann à réinterpréter l’œuvre de « l’homme à la tête de chou » en une liberté débridée avec son quartet composé de Julien Charlet (batterie), Pierre Durand (guitare), Jérôme Regard (basse). Un « Homme à tête de chou in Uruguay » irrévérencieux et groovy à souhait ! Une avalanche de pépites d’automne !!!
Antoinette Pépin ? Pépin-Fitzpatrick ? Qui est-ce ? La question laisse perplexes les personnes interrogées. Et pourtant, celle que l’on surnommait « Nénette » a laissé nombre de musiques qui nous sont familières ! Une centaine d’œuvres du chanteur et guitariste argentin Atahualpa Yupanqui sont cosignées par elle, en fait par « Pablo Del Cerro », pseudonyme qu’elle utilisa, les temps n’étaient guère féministes.
Le mystère d’un nom
Intriguée par cette signature de Pablo Del Cerro, attachée à une centaine d’œuvres d’Atahualpa Yupanqui, alors qu’elle faisait des recherches autour de l’œuvre musicale de ce dernier, la chanteuse Mandy Lerouge a mené une véritable enquête durant près de trois ans, a suivi les traces de ce « Pablo » à Paris, Buenos Aires, Cerro Colorado enfin, ce village de la province de Córdoba en Argentine où est située la maison (et désormais le musée) d’Atahualpa Yupanqui, « Agua Escondida » (l’eau cachée). Pablo Del Cerro, alias Antoinette Pépin-Fitzpatrick (1908-1990), née à Saint-Pierre et Miquelon d’un père français d’une mère terre-neuvienne, fut non seulement la muse mais l’épouse d’Atahualpa Yupanqui. Musicienne, pianiste, tombée amoureuse de l’Argentine, elle rencontrera Atahualpa, l’amitié artistique qui unira aussi le couple se transcrira dans les collaborations musicales.
Roberto Chavero, fils du chantre argentin, ému de l’intérêt passionné de Mandy Lerouge, lui a transmis une grande boîte fermée que sa mère avait laissée et qu’il n’avait jamais ouverte : « c’est pour vous, c’est votre quête » lui dit-il. Un trésor de partitions d’enregistrements, de lettres, de livres, de carnets de compositions et de confidences est ainsi légué à la chanteuse. Elle s’imprègne des ouvrages de la bibliothèque d’Atahualpa, des paysages montagneux qui servent d’écrin au village Cerro Colorado, y trouve des correspondances avec sa vie, au point de commettre le délicieux lapsus de « la Cordillère des Alpes » (Mandy Lerouge est originaire des Hautes-Alpes).
Un spectacle enquête
Le spectacle qui découle de cette recherche et de ces rencontres nous fait plonger à notre tour dans les bonheurs de la quête, part des voix enregistrées de personnes qui ignorent qui est cette fameuse Antoinette Pépin, mais aussi de celle, émouvante, de son fils qui évoque ses parents. Les chants souvent donnés en primeur, directement issus de la fameuse boîte d’Antoinette, sont entremêlés aux bribes du récit, prennent une épaisseur nouvelle, habités d’un parfum de légende. La voix souple de Mandy Lerouge se glisse avec aisance dans les méandres des textes et des mélodies, accompagnée par le violoncelle augmenté d’Olivier Koundouno, la guitare de Diego Trosman, les percussions et la batterie de Javier Estrella. « Il ne s’agit pas de mimer la musique argentine, sourit l’interprète, je ne m’en sens pas la légitimité, et n’en vois pas non plus l’intérêt, les musiciens argentins le font bien mieux que moi, mais plutôt de donner une lecture personnelle, un hommage à une femme dont le nom a été tu comme si souvent et à sa puissance créatrice ». Les musiciens offrent des contre-points subtils aux airs, transcrivent atmosphères, esprit, variant les esthétiques avec intelligence. Les musiques populaires, leurs rythmes, la teneur des chants, de l’Argentine sont intiment liés aux reliefs, aux climats, non par une fantaisie folklorique prise dans un sens réducteur, mais en sont l’émanation profonde. Une enquête musicale passionnante au cours de laquelle Mandy Lerouge prend un essor nouveau, habitée, puissante, sensible.
MARYVONNE COLOMBANI
Mandy Lerouge / Del Cerro a été joué le 7 octobre au Petit Duc, Aix-en-Provence
Bientôt un CD et une émission radiophonique en huit épisodes pour suivre au plus près cette enquête musicale !
Zébuline. Après avoir brillé dans le répertoire baroque, en tant que chanteur, vous voilà sur le point de diriger un récital dédié à Mozart. Pourquoi ce choix ?
Philippe Jaroussky. Il s’agit en effet d’un gros changement, je dirais même : d’un saut de l’ange dans l’inconnu ! Je dirigerai vendredi 27 et samedi 28 un orchestre symphonique, c’est-à-dire un orchestre non baroque pour la première fois de ma vie : l’orchestre de l’Opéra de Montpellier, que j’affectionne tout particulièrement depuis que j’ai été nommé artiste associé dans cette merveilleuse institution. J’ai tant de chance, à mon âge, de pouvoir vivre encore des premières fois ! [rires] La formation Mozart est certes moins intimidante que les effectifs romantiques, mais tout de même, l’effectif s’impose. Heureusement, l’orchestre est constitué de musiciens très talentueux mais également gentils, disponibles et patients. Et Marie Lys est une chanteuse formidable, et une soliste hors pair, particulièrement facile et agréable à accompagner.
Les choses ne se sont cependant pas faites du jour au lendemain. Vous avez notamment dirigé deux opéras baroques, dont un à Montpellier même en juin dernier, l’Orfeo d’Antonio Sartorio, avec votre ensemble Artaserse.
Et je dois tout cela en grande partie à la confiance que m’a accordée l’Opéra de Montpellier, et à cette résidence qui revêt de multiples façettes : soliste, pédagogique… J’ai pu m’y produire en récital moi-même, mais aussi proposer des masterclasses, auxquelles j’ai pu rattacher les activités de mon académie. Certains des jeunes talents que j’ai accueillis à la Seine Musicale se sont produits à la salle Molière ! Et puis il y a ce rêve que je nourrissais depuis toujours de diriger un orchestre, et de m’attaquer à Mozart. Il a toujours été le compositeur que je rêvais de diriger : il me trotte dans la tête depuis toujours… J’étais heureux de pouvoir commencer avec ses œuvres de jeunesse, encore proches de la période baroque qui m’est si familière, et pourtant déjà singulières. Ce programme m’a permis de comprendre Mozart en profondeur. Il débarque réellement sur la scène musicale dans le style galant des années 1770 : il compose des opéras serias à l’ancienne avec une inventivité phénoménale. Ses premières symphonies durent 12, 13 minutes, à l’instar des sinfonias baroques. Tout y est flamboyant ! Nous en parlions lors de notre première répétition avec Dorota Anderszweska, la violon solo supersoliste : sur certains traits malicieux, on a presque l’impression de l’entendre rire ! Il s’amuse : il ne se pose pas encore les questions existentielles, profondes qui l’occuperont pendant les dernières années de sa vie. L’intégralité du programme que nous avons pensé a été composée entre ses quatorze et ses seize ans : on y lit aussi un désir de prouver, comme l’éternel enfant célébré par Milos Forman, de quoi il est capable. Il sait en effet déjà mieux écrire que tous les autres…
Qu’apprend-on justement de son style si singulier en se plongeant dans ses œuvres de jeunesse ?
Ce qui m’a avant tout frappé, c’est qu’il comprend et connaît déjà si bien les voix. Les choix qu’il fait pour les doubler, les accompagner avec le pupitre des bois, et les cuivres, sont très audacieux et surtout inédits ! Il y a quelque chose de si jubilatoire dans ses intuitions mélodiques, et dans ses choix de timbre. Le travail de chef m’a toujours passionné, il est si différent de celui de chanteur ! On se met à la table, en face de la partition, on écoute chaque voix, on essaie de comprendre pourquoi le hautbois double la mélodie ici, pourquoi cette petite échappée de la trompette par là… Ce travail d’analyse musicale est grisant : on a l’impression d’entrer dans sa tête, dans son cerveau, tout simplement. On finit par pleurer en lisant simplement une partition, c’est prodigieux. Et puis, il y a le travail avec l’orchestre, l’engagement physique qui est très intense, même si j’espère apprendre par la suite à communiquer avec un peu plus de sérénité pour moins m’épuiser ! Mais j’ai davantage appris en cinq heures de répétition que pendant toute une année d’étude.
Êtes-vous donc parvenu à pardonner à Mozart son plus grand défaut : ne pas avoir écrit de grand rôle pour contre-ténor ?
Peut-être oui, enfin [rires] ! Cependant, même si peu de ces rôles sont passés à la postérité, Mozart a écrit pour les castrats de son époque lors de sa première période : dans Lucio Silla, ou dans Mitridate, re di Ponto… Et puis, à la fin de sa vie, il y revient avec La Clémence de Titus. Mais les castrats d’alors avaient des ambitus que les contre-ténors ne possèdent pas. A Coven Garden, récemment, on a entendu un contre-ténor chanter le rôle de Chérubin dans Les Noces de Figaro par exemple. Mais ce sont des rôles que je ne pense pas être en mesure d’aborder. Mon plus grand rêve, ce serait un jour, je l’espère, diriger un Don Giovanni !
Le Festival du cinéma méditerranéen ne pouvait passer à côté de l’actualité internationale. En ouverture du rendez-vous ce 20 octobre, dans un Opéra Berlioz du Corum plein à craquer, deux messages de paix ont été diffusés. L’un du réalisateur israélien Dani Rosenberg, l’autre de l’acteur et cinéaste palestinien Mohammad Bakri, comme une parenthèse confraternelle nécessaire à un cinéma méditerranéen sans frontières endeuillé.
Entre Brésil et Argentine
Pour la première fois de son histoire, lefestival projette ensuite un film d’animation en ouverture : They shot the piano player du réalisateur Fernando Trueba (Oscar du meilleur film étranger en 1993 avec Belle époque) et de l’artiste graphique Javier Mariscal. Les deux Espagnols, qui avaient déjà collaboré sur le long-métrage d’animation Chico & Rita (en 2011), signent un film marquant tant par le fond que par la forme. C’est une co-production internationale coordonnée à Montpellier par Les Films d’Ici Méditerranée, dirigés par l’influent producteur Serge Lalou, lequel espère que ce film « commence sa course vers les Oscars ».
Par la magie du cinéma, les spectateurs sont transportés en musique et en couleurs dans le Brésil des années 1970. Et au-delà. Entre fiction et documentaire, le film nous emmène par le biais de son héros Jeff (l’alter-ego fictionnel de Fernando Trueba auquel Jeffrey Goldblum a prêté sa voix) sur les traces d’un pianiste brésilien surdoué qui disparaît à Buenos Aires une nuit de 1976, à quelques jours du coup d’État militaire qui mettra à feu et à sang l’Argentine.
Un musicien des musiciens
En conférence de presse le lendemain, Fernando Trueba reconnaît qu’il comptait faire au départ un documentaire sur Tenorio Junior, ce pianiste brésilien surdoué devenu « un musicien des musiciens », influençant de nombreux artistes de son temps. Mais après avoir réalisé près de 500 heures d’entretiens, le réalisateur réalise que seul un film d’animation peut lui permettre de prendre la distance nécessaire. Ainsi, They shot the piano player redonne vie au pianiste, mort à 35 ans, sous la forme d’un documentaire dessiné constellé de quelques touches de fiction, racontant comment le jeune musicien est une victime collatérale de l’épidémie de dictatures qui fait sombrer une partie de l’Amérique du Sud. C’est aussi (et surtout) une façon inédite de faire revivre avec des couleurs psychédéliques enivrantes et un souci obsessionnel du détail l’âge d’or de la bossa-nova et du samba jazz. À découvrir dans les salles en janvier 2024.
ALICE ROLLAND
They shot the piano player de Fernando Trueba et Javier Mariscal a été présenté lors de la soirée d’ouverture de Cinémed ce 20 octobre, à l’Opéra Berlioz de Montpellier. En salles en janvier 2024
Pendant deux semaines, un chapiteau vert foncé s’est fait une place dans la pinède du Domaine d’O. C’était celui de Johann Le Guillerm et de sa compagnie Cirque ici. Rapidement, le mot est passé parmi les amateurs d’arts du cirque : Terces, le nouveau spectacle de Johann Le Guillerm, invité du festival de cirque Ekilibr, était à découvrir à tout prix. Certains connaissaient déjà l’univers de cet artiste inclassable qui depuis 2001 tente des expériences circassiennes à la fois plastiques et corporelles avec son projet-manifeste au long cours nommé Attraction. Terces en est la troisième phase, après Secret (temps 1) et Secret (temp 2). Malgré tout, il n’est en rien nécessaire d’avoir vu les deux précédents opus pour comprendre que dans le monde de Johann Le Guillerm l’incertitude est reine, l’expérimentation essentielle, l’équilibre incertain. De grande stature, l’homme possède un charisme scénique hors normes avec son corps émacié aux muscles saillants et son regard azur sévère. Son long manteau lui donne même des faux-airs d’enchanteur venu d’un autre monde. À moins qu’il ne soit un maître alchimiste, détenteur des secrets d’une poésie du geste oubliée.
Laboratoire de création circassienne
Le spectacle commence par la chute délicate d’une plume, la suite s’enchaîne comme une série de tentatives virtuoses menées par cet équilibriste-plasticien, créateur de structures monumentales aussi complexes que minimalistes. Aidé par de discrets assistants, Johann Le Guillerm se transforme en dompteur d’imaginaire face à des machines hybrides à la mécanique mystérieuse capables de fascinantes métamorphoses. Ces dernières sont confrontées aux lois de la physique de manière surprenante. Comme son propre corps.
Le tout se déroule au centre d’une piste, ou plutôt d’un laboratoire de création circassienne. Le temps semble distendu, parfois long, parfois court. Johann Le Guillerm prend son temps, laissant les spectateurs devenir acteurs du spectacle par la force de leur regard, contribuant à créer un monde éphémère chaque soir renouvelé. Ce spectacle, dont l’ingéniosité d’une précision infaillible est une source inépuisable d’inspiration pour les plus jeunes spectateurs, met en branle notre imaginaire d’une manière rare et fondamentalement poétique.
ALICE ROLLAND
Terces de Johann Le Guillerm a été donné dans le cadre du festival Ekilibr, du 10 au 22 octobre au Domaine d’O, Montpellier.
Le Théâtre Jean Vilar était plein à craquer de la jeunesse populaire de La Mosson et La Paillade, familière d’un lieu où la Ville de Montpellier programme des spectacles engagés et pratique une médiation active. Hélène Soulié y est en terrain familier : la metteuse en scène s’est formée à Montpellier et y a fait ses premières armes, et sa compagnie Exit y est toujours basée. Mais cet ancrage local n’empêche pas la portée universelle d’un spectacle pour enfants qui est une claque pour tous·tes.
Dans un décor enfantin astucieux où les meubles colorés se déplacent seuls, où les costumes ont tout du déguisement, une scène de prédation familiale a lieu. Le père (Jean Christophe Laurier), regard mauvais, bouche oblique, perruque blanche, bon chic terrifiant, accule sa fille, tandis que la mère fuit en conseillant à son enfant sans nom d’en faire autant. Celle-ci devra pourtant céder au rituel des « siestes » paternelles…
Ce que disent nos fictions séculaires
Le premier acte est glaçant. Fanny Kervarec, qui joue l’enfant, s’étiole, se renferme, amenuise ses gestes, incarne la terreur et la culpabilité jusqu’au malaise. Le père éditeur et son ami écrivain, sorte d’affreux Matzneff gras, rois porcs libidineux, lorgnent sur la chair fraîche et dévorent des cervelles et de la viande crue. Ils sont l’incarnation dans le réel des ogres des contes, des loups, des pères qui veulent se marier avec leur fille, leur ôter le cœur, les endormir cent ans et dévorer les chevrettes.
Après ce premier acte sidérant c’est une autre fantaisie, féerique et libératrice, qui viendra réparer les traumatismes dans une joie tapageuse. L’âne de l’enfant (Nathan Jousni, très drôle) se révèle un hybride qui se genre au féminin. Il rencontre une Belle au bois dormant noire (formidable Laury Hardel) qui milite pour que la forêt renaisse. Leur road trip en auto tamponneuse délie peu à peu les paroles de l’enfant, son anorexie, sa terreur. Jusqu’au procès du père, définitif : oui, les hommes doivent s’interdire certains désirs, pour les enfants, surtout quand ils sont les leurs.
La fête est finie. Ce Peau d’âne met un terme à l’inceste raconté dans le conte des Grimm et le film de Demy. La fée des lilas, le cake d’amour en prennent aussi pour leur grade. Mais au-delà, il construit un univers féérique possible où il y aurait des couples choisis, des hybrides et des trans, des princesses racisées et des espèces en voie d’apparition. De nouveaux contes, pour un nouveau monde non patriarcal.
AGNÈS FRESCHEL
Peau d’âne, la fête est finie a été créé les 12 et 13 octobre au Théâtre Jean Vilar, Montpellier.
À venir Le 28 janvier au Théâtre Savary, Villeneuve-lès-Maguelone
On serait sur une plage, à marée basse. Sur un petit atoll s’agglutinent une chanteuse et des musiciens. En préambule au premier accord, des dépouilles enveloppées dans un drap s’échouent et sont évacuées sur le sol détrempé.
« La Villanelle rythmique », tube primesautier, est évacuée dès l’ouverture. Les chants suivants empruntent des accents plus mélancoliques, entre perte et chagrin, plaintes insondables et éternels regrets. Les six chants sont reliés par des nappes sonores et agrémentés par « Adieu à la poésie », septième poème mis en musique par Laurier Rajotte, compositeur de la compagnie.
Les sentiments en désuétude se diffusent dans un espace morne et dévasté. L’alliage entre lumière et vidéo participe d’un tableau vivant, du levant au couchant, traversé d’ombres, de fantômes, de fugitifs, de gisants, recueillis, transportés, enlacés, préservés, par des vivants, secourables et affairés.
Elégants transfuges
« Il ne peut pas exister de progrès durable sans tendresse. » Christophe Garcia définit ainsi l’esprit de cette pièce, dessinée par la ligne claire, élégante, propre au style de Michel Kelemenis. En 2003, ce dernier s’attaqua à ces mêmes « Nuits d’été ». Ce ballet devint l’une des pierres angulaires, sur laquelle Christophe Garcia, jeune émule du Béjart Ballet Lausanne, posa le socle de sa toute jeune compagnie.
Ses interprètes, le chorégraphe les appelle sa « meute ». A priori, un aréopage hétéroclite, agrégeant des fidèles depuis les origines, des transfuges, issus du corps de ballet de l’Opéra d’Avignon, auxquels se greffe une chanteuse, accompagnée de six musiciens et leur chef. Au delà des spécificités de chacun, c’est une véritable fraternité qui se déploie, tout au long de cette parenthèse élégiaque, qui oscille sans cesse entre l’ode funèbre et le chant d’espoir.
MICHEL FLANDRIN
Nuits d’été a été créé à l’Opéra d’Avignon les 20 et 21 octobre
Ne pas confondre ! Marylou de Michel Polnareff c’est avec un « y », celle-ci met les points sur les « i » et se refuse à tout « y » patriarcal. Les deux créatrices de l’opus Mauvaise(s) Fille(s), Émilie Marsh, autrice, compositrice et réalisatrice, et Maryline Maillot, interprète et autrice, brossent des portraits de femmes en dix chansons, composées et écrites par Émilie Marsh à l’exception de Petite fille dont le texte est dû à Maryline Maillot.
Leurs mots se lovent au cœur des mélodies soutenues finement par des guitares aux sonorités qui flirtent avec la pop et le folk, le tout habillé de sons électro, de percussions efficaces et de chœurs (Maryline Maillot) qui offrent leurs échos. La voix de Maryline Maillot aborde les paroles avec une fine simplicité, en un phrasé sans fioritures inutiles. Les finales des chansons se plaisent parfois à des suspens abrupts qui laissent à l’auditeur la résonance des mélodies, tandis que d’autres prolongent leur magie en réitérations rêveuses…
La révolte s’arpège
La fausse innocence des cantilènes offre une distanciation ironique aux paroles parfois acides et aux passions exacerbées. « La joie de vivre » communicative de Seconde adresse suit celle, « légère », qui « scintille » et « ne veut pas choisir ». La liberté des corps et des esprits irrigue les vagues d’un « amour qu’on ne nous a pas appris ». Les personnages sont « comme le vent qui ose » même dans une Impasse Paradis, s’endorment « au cœur du volcan », « plonge(nt) et replonge(nt) dans l’autre vie » et « décide(nt) de faire (leur) chemin ». Si l’ivresse peut être recherchée dans les alcools interdits ou les choix de vie qui s’éloignent des routes communes, celles que les « braves gens » de la Mauvaise réputation de Brassens « n’aiment pas », elle rend hommage au courage d’être pleinement soi. Mauvaises filles, le titre éponyme qui clôt l’album, décline les multiples définitions de cette expression, tellement plus négative que sa version masculine, -une certaine aura en littérature entoure le « mauvais garçon » alors que la « mauvaise fille » est définitivement perdue-. Un disque pailleté où révolte et fête s’arpègent, lumineuses, comme leurs interprètes.
MARYVONNE COLOMBANI
Mauvaise(s) fille(s) MARILOU label marseillais Free Monkey Records