samedi 11 juillet 2026
No menu items!
cliquez sur l'image pour faire un donspot_img
Accueil Blog Page 447

Tomber sous la coupe

0
Le piège de Huda © Destiny Distribution

Comme Paradise Now (premier film palestinien nommé aux Oscars en 2005), qui suivait une opération kamikaze à Tel Aviv, Le piège de Huda soulève une nouvelle fois la polémique. Il faut dire qu’Hany Abu-Assad, réalisateur palestinien de nationalité néerlando-israélienne reconnu internationalement à l’instar de son aîné Elia Suleiman et primé à Cannes en 2013 pour Omar, développe des sujets délicats. La trahison, l’extrémisme, la remise en cause de la légitimité de la violence dans les révolutions, l’oppression – non seulement des Israéliens sur les Palestiniens mais encore des Palestiniens sur les Palestiniens et surtout sur les Palestiniennes. Il décrit une société bloquée, oppressive, machiste, minée par une occupation et une guerre sans fin qui engendre peurs, soupçons, perversions, lâchetés. Une société d’autant « plus facile à occuper qu’elle se réprime déjà elle-même », résume Huda.
Si Hany Abu-Assad revendique la fiction, Le piège de Huda s’inspire de faits réels : des salons de coiffure en Palestine, utilisés par le Mossad pour piéger de jeunes femmes, puis les contraindre à espionner leurs compatriotes. Compromises même par ruse, ces Palestiniennes n’avaient d’autre choix que de céder au chantage, sous peine, si elles s’y refusaient, de n’être pas crues, d’être mises au ban familial et social, de perdre leurs enfants, voire d’être éliminées par la Résistance pour présomption de trahison. 

En vase clos
Dans le film, c’est Huda (Manal Awad) qui fait le travail. Agent de l’ennemi mais féministe, elle-même prise à la gorge par les services secrets israéliens, la coiffeuse recueille les confidences de ses clientes, leurs doléances conjugales. Elle sélectionne les épouses « des plus connards», les drogue, met en scène un adultère, menace de diffuser les polaroïds qu’elle prend. Reem (Mais Abd Elhadji) sera sa dernière prise. Jeune mère d’un bébé qui accroît sa vulnérabilité, engluée dans un mariage étouffant ses désirs d’indépendance, la jeune piégée n’aura pas le temps de trancher le dilemme entre trahison et exclusion. Huda est démasquée, et on trouve les photos de toutes ses « recrues ». Dès lors, on suit en parallèle d’une part le calvaire de Reem, recherchée par les résistants, se débattant seule face à l’adversité. Et, d’autre part, la confrontation entre Huda et le chef du réseau palestinien, Hassan (Ali Suliman). Un long débat comme une mise à nu, sans tabou, rapprochant paradoxalement peu à peu la collabo du résistant dans un désespoir partagé.

L’action se situe à Bethléem. Et le préambule nous rappelle les faits, comme les racines incontestables du mal : la Cisjordanie occupée depuis 1967, coupée de Jérusalem par un mur depuis 2002, les déplacements contraints, les fouilles, les checkpoints. De la ville, on ne voit guère que le « mur de la honte » paré de street art, une Marie de Nazareth en fresque, un bout de souk et quelques rues défoncées. Le drame, théâtralisé, se joue essentiellement en vase clos : le salon de coiffure et la chambre attenante, l’appartement de Reem, la salle d’interrogatoire où seuls Huda et Hassan sont éclairés sur le fond noir. Un vase clos dans un lieu clos, sans échappatoire. Tous les protagonistes sont ici piégés.

Dans ce thriller politique, oppressant et dérangeant, il n’y a pas de héros, il n’y a que des victimes et cela ne rassure personne.

ÉLISE PADOVANI

Le piège de Huda, de Hany Abu-Assad
En salle depuis le 1er février

La Galerie éphémère : place à l’art durable 

0
La galerie vue du ciel © Ch. Ruiz, Montpellier3m

En arrivant aux Salines de Villeneuve, difficile de ne pas se laisser submerger par la beauté du paysage sous le soleil d’hiver. On s’attarderait bien à écouter le clapotis de l’étang malgré le vent qui s’amuse à nous glacer les oreilles. Ce week-end, dans le cadre de La Galerie éphémère, une foule assortie d’écharpes et de bonnets va se presser au bord de l’étang ainsi qu’à l’entrée de la demeure singulière située en retrait. Une ancienne maison de sauniers, dernier témoin du passé industriel d’un lieu où les hommes ont récolté le sel dès le XIIe siècle, et jusqu’à la fin des années 1960. Le bâtiment a des faux-airs de maison hantée, un cadenas est attaché à une barrière, rien ne filtre à travers les fenêtres. Un écriteau précise au promeneur imprudent : « Pas d’accès. Résidence en cours. Ouverture 03/02/2023 ». 

On a rendez-vous avec Cahuate Milk, alias Tanguy Soulairol, photographe et plasticien bien connu du milieu culturel montpelliérain. Il fait partie de l’association Inkartad, en charge de la direction artistique de l’événement aux côtés d’Aline Riou et Olivier Scher. C’est au détour d’une collaboration de Cahuate Milk avec ce dernier, naturaliste et photographe, que l’histoire de cette galerie au bord des étangs est née, presque par hasard. En 2013, la première édition attire 500 personnes. Au fil des ans, le succès est grandissant. En 2021, en pleine crise du Covid, la neuvième édition de La Galerie éphémère ne se visite que virtuellement, pour la plus grande frustration des amateurs d’art. Comme une revanche, ils seront 4000 en trois jours à faire le déplacement l’année suivante. 

En 2023, rien ne change. Le cadre est aussi exceptionnel qu’immuable : les Salines de Villeneuve, site protégé sous la responsabilité du Conservatoire d’espaces naturels d’Occitanie. À cheval entre les communes de Villeneuve-lès-Maguelone, Mireval et Vic-la-Gardiole, il compose un paysage lagunaire unique de près de 300 hectares. C’est la raison pour laquelle l’événement se déroule à l’occasion de la Journée mondiale des zones humides, qui célèbre la signature en 1971 de la convention de Ramsar destinée à mieux protéger ces espaces fragiles.

Déconstruire les perspectives
La résidence de création dure à peine six jours, notre venue a un avant-goût presque frustrant. La visiter, c’est comme fouiller dans les frigos d’une cuisine de restaurant en essayant de deviner à quoi ressemblera le plat une fois servi. Ici, pas d’assiette, mais une exposition à déguster pièce par pièce. À commencer par une cuisine dont les fenêtres donnent sur l’étang. À défaut de pouvoir y boire un café, on y apprécie le papier-peint réalisé avec l’illustrateur-naturaliste Cyril Girard. À l’étage, plusieurs installations sont en cours, il y a de la couleur sur les murs, des sculptures en attente d’être accrochées, une pièce où chacun peut recycler des matériaux en bon état issus des éditions précédentes. Au bout du couloir, on reconnait les formes graphiques dessinées par l’artiste Siko

Résidence © Federico Drigo

Vient une pièce sombre, dont les murs noirs sont décorés des peintures mystérieuses de Célia Teboul, le fruit d’un travail réalisé en partenariat avec le CNRS. On poursuit la visite dans un dédale de couloirs, tandis que Cahuate Milk décrit l’ambiance sonore qui va redonner vie à l’une des pièces. Jules Hidrot est en train de coller des fragments de clichés de bâtiments architecturaux tout en déconstruisant les perspectives. Plus loin, quelques illustrations bleutées de Nadège Féron sont déjà installées. On redescend en empruntant un escalier qui garde les traces des éditions précédentes. 

En bas, la première salle est destinée à accueillir les illustrations de Rachel Weasel Fisher, mais pour l’instant seules quelques dentelles de papercut (papier finement découpé) donnent des indices sur l’univers graphique que le visiteur va être amené à traverser. L’artiste installée à Montpellier participe à sa deuxième édition, tout comme la photographe Élise Ortiou Campon, qui présente son travail photographique à la fin du parcours.

Un condensé d’art
Pas question d’en dévoiler plus, car La Galerie éphémère est avant tout une immersion pleine de surprises pour le visiteur. « C’est un condensé d’art, des univers très différents qui se côtoient au sein d’un même parcours : de l’illustration, du graffiti, de la photo, de la sculpture… On essaie de montrer le spectre le plus large possible en termes de pratiques artistiques », détaille Cahuate Milk. Avec dans l’idée de créer des passerelles lors d’un événement à la fois familial et grand public. Ici, ni censure ni thématique imposée, mais des artistes qui s’inspirent des lieux, de la nature omniprésente comme de son passé industriel. 

Cette année, ils sont une douzaine à exposer (ainsi que deux groupes de musique), essentiellement des artistes régionaux, sous la houlette de l’association Inkartad, qui leur laisse carte blanche. « Chacun fait ce qu’il veut, c’est un lieu d’expérimentation qui leur permet de sortir de leur zone de confort, précise Cahuate Milk. On laisse les artistes libres tout en leur proposant de bénéficier de notre regard artistique. Avec Inkartad, on fait de l’accompagnement d’artistes émergents et locaux tout au long de l’année. » Selon lui, la résidence fait pleinement partie du processus, permettant de « fédérer en connectant les artistes entre eux ». Depuis 2013, 150 artistes ont été exposés ici.

Pour prolonger la visite, différentes actions de sensibilisation à la nature sont proposées l’après-midi : balades natures, observation des oiseaux, ludothèque écologique… Alors que près de 80 bénévoles sont engagés dans l’événement, un groupe Facebook a été créé pour mutualiser les trajets. En partant, chacun pourra se prendre en photo devant un tableau souvenir réalisé en 3D par le duo Maj qui devrait laisser la part belle au flamant rose, mascotte malgré lui d’une Galerie éphémère 100% nature. 

ALICE ROLLAND

La Galerie éphémère
3 au 5 février  
Salines de Villeneuve
Villeneuve-lès-Maguelone
Entrée libre

David Hockney : aiguilleur du siècle 

0
David Hockney "In the Studio, December 2017" Photographic drawing printed on 7 sheets of paper (109 1/2 x 42 3/4" each), mounted on 7 sheets of Dibond Edition of 12 109 1/2 x 299 1/4" overall © David Hockney assisted by Jonathan Wilkinson

Déjà passée par le Bozar de Bruxelles, le Kunstforum de Vienne et le Kunstmuseum de Lucerne, la rétrospective David Hockney s’installe cette fois au musée Granet d’Aix-en-Provence. Peintre vivant le plus cher au monde depuis qu’il a détrôné Jeff Koons en 2018 (90,3 millions de dollars adjugés pour son Portrait of an Artist (Pool with Two Figures) de 1972), il aura 85 ans en juillet prochain et se consacre aujourd’hui aux paysages de sa Normandie d’adoption, où il est installé depuis 2019. L’exposition aixoise, organisée grâce à un partenariat de la Tate Modern de Londres, compte neuf sections, en suivant une chronologie du milieu des années 1950 jusqu’à aujourd’hui. 

Peu de toiles 
Les 103 œuvres présentées et sélectionnées par la commissaire Helen Little sont essentiellement des œuvres sur papier, gravures et lithographies. Seule une quinzaine de toiles sont présentées. Dont le très connu Man in Shower in Beverly Hills (1964) qui reprend certains des thèmes favoris de l’artiste dans les années 1960 : l’eau en mouvement, le rideau, les scènes domestiques et l’imagerie homo-érotique. Également, plusieurs grands doubles portraits en pied, naturalistes, série qu’Hockney a débuté en 1968, s’inspirant notamment pour leur composition d’annonciations religieuses (celle peinte par Fra Angelico au XVe siècle) ou de portraits de mariage (The Arnolfini Marriage du peintre flamand de la Renaissance Jan van Eyck), tout en détournant avec espièglerie quelques codes du genre, pour évoquer certains malaises relationnels. 

Par exemple, dans Mr and Mrs Clark and Percy (1971), deux amis du peintre, représenté peu de temps après leur mariage, tous deux à distance l’un de l’autre, le regard tourné vers le spectateur. Ou encore dans My parents (1977) où l’on perçoit l’incommunicabilité entre les deux personnages. Dans la dernière section de l’exposition, sont exposés deux œuvres hommages encore jamais vues en France : La chaise et la pipe de Vincent (1988) dans lequel, plein cadre, comme le serait un portrait, la chaise est représentée selon une perspective inversée. Et Les joueurs de cartes (2015) en hommage à Cézanne.

A Bigger Card Players, [Les joueurs de carte en plus grand format], 2015, dessin photographique imprimé sur papier et monté sur cadre aluminium, exemplaire 11/12, 177 x 177 cm, Galerie Lelong & co, Paris, © David Hockney 

L’un des derniers cubistes
La perspective inversée (le point de fuite du tableau se situe derrière le spectateur qui le regarde) est l’un des outils picturaux qu’Hockney utilise pour ses recherches sur la représentation de l’espace. Ce qui l’a spécifiquement mobilisé à partir des années 1980, donnant lieu à des travaux qui occupent les dernières sections de l’exposition, après celles dédiées aux arts graphiques (gravures de la série A Rake’s progress et celles inspirées du poète gréco-égyptien Constantin Cavafy). 

Car comme Picasso, qui l’a fortement influencé, Hockney prône la pluralité des points de vue, constatant que l’œil humain n’est jamais figé, et qu’il est capable de percevoir plusieurs choses en un seul regard. Un nombre important de lithographies en témoignent, aux compositions dansantes, et aux influences qu’on pourrait également qualifier de fauve et « matissienne ». Notamment celle des vues de la cour intérieure de l’hôtel Acatlán au Mexique, ou encore le paravent de quatre panneaux formant Carribean Tea Time

À la fin de l’exposition, son goût pour « le point focal changeant », la combinaison de différents médias et techniques, les citations érudites et les mises en abimes picturales s’expriment en très grand dans le monumental (8m x 3m) In the Studio de 2017. Un autoportrait de l’artiste dans son atelier, entouré d’œuvres anciennes et récentes, composé de 3000 photographies numériques assemblées. Enfin, les paysages normands sont présentés sur un triptyque d’écrans, où on les voit se réaliser du début à la fin en parallèle, faisant un clin d’œil malicieux au fameux film d’Henri-Georges Clouzot Le mystère Picasso.

MARC VOIRY

David Hockney, collection de la Tate
Jusqu’au 28 mai
Musée Granet, Aix-en-Provence
museegranet-aixenprovence.fr

Fééries romantiques

0
Renaud Capuçon © Simon Fowler

On ne retient souvent de Barber que son Adagio tendre et archaïsant. Le compositeur américain s’est pourtant frotté à différents registres et différentes formes, dont son à peine moins célèbre Concerto pour violon, virtuose et touffu à souhait. Sur ces pages hybrides, entre mélancolie néo-romantique et éclat moderniste, le plus célèbre des violonistes français n’a pas démérité. L’émotion de Renaud Capuçon est en effet tangible dès son entrée sur scène : l’oreille tantôt collée à son instrument comme celle d’un jeune premier, tantôt tournée avec émoi vers l’orchestre, il fait entendre la mélodie dans toute sa tendre mélancolie sans rien sacrifier de sa fraîcheur. Le dialogue avec l’orchestre est constant, et la complicité avec la cheffe Debora Waldman tangible, jusqu’à la synchronisation de pizzicati et d’accords piqués au piano, irréprochable. Sollicitée sous toutes les coutures, la phalange avignonnaise révèle des pupitres investis, dans ses tutti,très affûtés, comme dans ses parties solistes. Et notamment sur le hautbois solo de Frédérique Constantini,particulièrement sollicité.

Le reste du programme, endossé par l’orchestre et sa cheffe, est également remarquable. L’ouverture de La Belle Mélusine, opéra de Félix Mendelssohn placé sous le signe du conte et de la féérie, se révèle éthérée à souhait. Les contours se font plus tranchants sur la Symphonie n°3 de Louise Farrenc, compositrice oubliée à laquelle la cheffe rend régulièrement hommage, elle qui s’attelle chaque saison à remettre en lumière les oubliées de l’Histoire. Si la parenté avec le style épuré et lyrique de Mendelssohn saute aux oreilles, c’est plutôt à l’avantage de Farrenc : la finesse des mélodies et la richesse des timbres sollicités en font décidément un mètre étalon du genre. Quasi complète, la salle de l’Opéra regorge de publics de différents horizons : jeunes et moins jeunes, enthousiastes au point d’applaudir chaleureusement, y compris entre les mouvements et bien après les saluts.

SUZANNE CANESSA

Ce concert a été donné le 7 février à l’Opéra Grand Avignon.

À venir
9 février à 11 heures au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence

« Je suis le vent » fait-il Fosse route ?

0
Je suis le vent © Tim Wouters

Au Bois de l’Aune, les TG Stan, acronyme de Stop Thinking About Names, sont un peu comme à la maison. Invités réguliers, ils reviennent quasiment chaque année avec des propositions différentes mais toujours intéressantes, unissant propos et forme en spectacles d’une belle intensité. Parfois se font jour des projets annexes, demandant une configuration moins importante, c’est le cas de Je suis le vent de l’auteur norvégien Jon Fosse que Matthias de Koning et Damiaan De Schrijver ont traduit avec Maaike van Rijn et ont porté à la scène.

Sur le plateau, ils sont deux, pendant des clochards de la pièce de Beckett En attendant Godot, eux aussi discourent, sans doute avec moins de subtilité que Vladimir et Estragon, mais avec une dimension tragique supplémentaire, l’un des protagonistes a choisi de mourir. L’Un et l’Autre, ils n’ont pas d’autres noms, sont déjà installés sur deux chaises lorsque le public entre. L’Autre fume un cigare, et humecte sa longue barbe de parfum tandis que l’Un caresse son crâne chauve et boit avec une maladresse étudiée une canette de Coca, dans un décor dépouillé jonché de quelques bouteilles plastique et de canettes. Le texte en néerlandais est traduit en larges caractères sur la toile tendue derrière les protagonistes. « Ik » (« je » en français) est le premier mot de la pièce. Les deux compères se retournent pour vérifier la traduction affichée jouant avec le public en une connivence rapidement nouée.

Des trouvailles ingénieuses

Sans doute, la relation brillante avec les spectateurs qui se laissent mener par la fantaisie des mimiques, des intonations et des silences, nuit à la tension dramatique et au contenu tragique de la pièce. La lourdeur ressentie par l’Un qui est désespéré de sa relation au monde, – il se sent devenir aussi lourd si ce n’est davantage que les rochers gris émergeant des eaux (les deux personnages voguent sur un bateau à la voile déchirée, du moins on le devine) -, s’oppose à la légèreté à laquelle il aspire. La profondeur du propos est gommée par les clowneries et perd sa puissance existentielle. Certes, selon les instructions de l’auteur, « l’action aussi est inventée, imaginée, elle ne doit pas être accomplie, mais rester imaginaire », cependant la teneur tragique de la mort choisie n’est pas anodine, pas plus que le mal-être de l’Un qui le pousse à se jeter à l’eau, refuser la gaffe que lui tend désespérément l’Autre.

Le français est employé lorsque l’Autre se retrouve seul et raconte, désemparé, la disparition de l’Un, abandonnant le langage qui les reliait pour celui, plus intime, qu’il est le seul à manier correctement et à comprendre. Cette volte fait partie des trouvailles ingénieuses de la mise en scène. Le suicide apparaît ici héritier de la pensée d’un Cioran, vécu comme une délivrance, une conquête de la légèreté, bref, l’expression de l’ultime liberté humaine. Entourés de néant avec le brouillard qui peu à peu envahit leurs descriptions, les deux hommes évoquent les plaisirs de la vie, « c’est quand même bien de vivre non ? », la vacuité du vocabulaire dont ils usent, « ce ne sont que des mots des choses que l’on dit », mais ce que recouvrent ces mots est dépourvu d’existence…

Si le clown est le symbole du tragique, les allusions à Francis Blanche (« je peux le faire ») ou à Laurel et Hardy dont un extrait de film est passé à la fin, après la mort de l’Un, tandis que l’on voit les pieds des acteurs danser des claquettes, sont alors intéressants, mais la distanciation qui aurait dû s’établir entre poésie, humour et désespoir, n’y est pas et c’est dommage, car les comédiens sont excellents. « Maintenant je suis parti. Je suis parti avec le vent. Je suis le vent. » (Jon Fosse). Malgré le charme indéniable de ce moment de théâtre, on aurait aimé garder en mémoire la puissante tension dramatique que l’œuvre réclamait…

MARYVONNE COLOMBANI

Je suis le vent a été donné les 26 et 27 janvier au Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence.

Les affameurs

0

On l’a suffisamment entendu pour le croire, la guerre en Ukraine est largement responsable de l’explosion des prix. Celui du blé comme celui du gaz. Mais il y a des « nouvelles » que l’on entend moins : si l’inflation bat des records, c’est aussi parce qu’elle est aidée par la spéculation. Particulièrement sur les matières premières agricoles. Car bien entendu, à l’époque formidable dans laquelle nous vivons, ces produits essentiels pour notre alimentation sont cotés en bourse. Et des acteurs purement financiers, à défaut de s’épuiser au travail, boursicotent avec nos estomacs. Banques, fonds d’investissement, établissements de crédit font mumuse avec le marché et se gavent sur le dos de la crise alimentaire. Investir au bon moment, quand les cours commencent juste à grimper, et revendre plus cher, beaucoup plus cher, pour encaisser les plus-values. Le principe est vieux comme le capitalisme. Et aussi immoral que lui. Quelques fins observateurs ont pu constater que ces profiteurs sans foi ni loi ressemblent fortement à ceux qui nous ont déjà mis dans la mouise en 2008. Pourquoi se priveraient-ils ? On les laisse faire. Mieux : on les couvre. Parfois l’Union européenne ou de grandes institutions internationales pseudo-régulatrices montrent les dents. Mais c’est souvent pour de rire. Et comme on n’arrête pas le progrès – pas le social, l’autre – ce sont les ordinateurs qui font le sale boulot. Un algorithme, ça n’a pas de scrupules, c’est l’avantage. On appelle ça le trading à haute fréquence et il paraît que c’est sain pour le marché. Ils seraient quatre dans le monde à se répartir le gâteau dont le groupe Louis Dreyfus, entreprise tentaculaire mais toujours familiale bien connue des supporters de l’OM et impliquée dans le scandale des Paradise Papers en 2017. Elle, n’est toujours pas cotée en bourse. Pas folle la guêpe.
Selon certains experts, ces pratiques spéculatives pèseraient pour près de 40% dans la hausse des prix des matières premières. Vous reprendrez bien un chèque énergie ?

LUDOVIC TOMAS

Universelles cornemuses !

0
Cornemuses alchimiques Correns © MC

Éric Montbel, saxophoniste de jazz, eut le coup de foudre à dix-sept ans, l’âge où l’on n’est guère sérieux, pour la cornemuse. « Pour se démarquer, c’est parfait, sourit-il ! c’est un instrument insupportable et adorable ». En résidence au Chantier de Correns, ce compositeur, chercheur, docteur en ethnomusicologie, jouait au sein du Babeloni Quartet, formation composée de musiciens inventifs, Yvon Bayer, sonneur* et danseur, Marc Anthony et sa vielle à roue acoustique et Nicola Marinoni, percussions et bruitages.

Se rencontraient sur scène les mélodies, toutes des créations, dont les motifs plongeaient dans l’humus des musiques traditionnelles, et les œuvres filmées de peintres. Le combat de Carnaval et Carême de Pieter Brueghel l’Ancienet Le Jardin des délices de Jérôme Bosch, en un voyage qui soulignait les détails, découvrant dans le foisonnement des œuvres les représentations allégoriques ou simplement pittoresques de la cornemuse. Les airs et les rythmes s’accordent avec le jeu des images, les nappes électroniques de la vielle dessinent des atmosphères d’autres mondes, l’époustouflant duo de guimbardes répond à la riche palette du udu et aux infinies variations des cornemuses (chacune accordée différemment, permettant de passer des tonalités majeures à mineures avec finesse).

La danse d’Yvon Bayer vient transcrire l’esprit de fête véhiculé par les ritournelles de village, entraînante d’abord, « aux bras » d’une robe rouge, puis surlignant les pauses des danseurs en les figeant au cœur de leurs tournoiements par des arrêts sur image tout droit sortis de l’œuvre de Brueghel. C’est une conclusion stellaire portée par les vagues oniriques de la vielle qui nous emporte dans la dimension métaphysique des compositions. Jonction émouvante entre la matière organique et l’élan spirituel.

MARYVONNE COLOMBANI

Les Cornemuses alchimiques ont été jouées le 27 janvier à La Fraternelle, Correns.

A venir
10 février
Vélo Théâtre, Apt

À gauche, l’heure des choix

0

Des événements politiques mineurs en apparence peuvent entraîner des conséquences plus déterminantes qu’il n’y paraît. Ainsi la victoire de deux candidats de la Nupes – l’un face au RN et l’autre face à la majorité présidentielle – dans le cadre des trois élections législatives partielles, dimanche dernier, n’est peut-être si anodin. Encore faut-il comprendre le désir de gauche dans ce pays… Et la déception qu’elle peut susciter quand elle n’est pas, dans sa diversité, à la hauteur des attentes populaires.
À Marseille, le week-end dernier, le congrès du Parti socialiste a fait mine d’enterrer la hache de guerre, actant la victoire de la stratégie d’ancrage et de rassemblement à gauche portée par Olivier Faure. Si la réélection du premier secrétaire sortant est définitivement actée, son orientation risque de devoir mettre de l’eau (de rose) dans son vin. Flanqué d’un premier secrétaire délégué qui contestait le résultat des urnes internes quelques jours plus tôt et d’une présidente du conseil national ouvertement hostile, Olivier Faure aura-t-il les coudées franches pour défendre avec la même pugnacité la coalition parlementaire ? Un inter-groupe dominé numériquement par La France insoumise et qui provoque de l’urticaire à certains de ses camarades semblant regretter les égarements idéologiques de l’ère Hollande.
C’est également à Marseille que se tiendra le prochain congrès d’une autre formation importante de la Nupes, le Parti communiste français. Avant ce moment fort de la démocratie partidaire, les membres du parti plus que centenaire ont voté eux aussi, mais bien plus nettement, en faveur de la ligne de l’actuel secrétaire national, Fabien Roussel. Un dirigeant médiatiquement à l’aise, aux « punchlines » habiles pour animer le débat voire la controverse dans les rangs de la gauche mais pas toujours des plus enthousiastes à l’égard de l’hybride Nouvelle union populaire écologique et sociale. Dans ce contexte incertain quant à la pérennité d’une gauche solidement rassemblée, la Nupes connaitra-t-elle un nouveau printemps ? Au lendemain d’une mobilisation encore plus massive que la précédente contre le projet de réforme des retraites et à l’heure d’un front syndical uni comme rarement ces dernières années, prendre le risque d’une désagrégation serait une lourde responsabilité dans l’échec de la construction d’une alternative progressiste majoritaire pour le pays.

LUDOVIC TOMAS

Une vie de fureurs

0
Sarrazine © Jean-Louis Fernandez

Enfant née d’une mère de 15 ans, abandonnée à la naissance, à Alger en 1937, Albertine Sarrazin avait été rapidement adoptée par un couple déjà âgé qui va s’installer à Aix-en-Provence alors qu’elle a une dizaine d’années. Elle y reçoit une éducation stricte et religieuse. Jugée trop indisciplinée, elle est placée dans une maison de correction. Après le bac, elle s’échappe, fait du stop jusqu’à Paris, se prostitue, vole pour vivre et commence à écrire. Avec une amie, elle tente un hold-up et blesse quelqu’un : elle est condamnée à sept ans de prison. En s’évadant elle se brise l’astragale qui donnera son titre à son roman le plus célèbre. C’est un certain Julien Sarrazin qui la sauve et la soigne. Lui aussi est en rupture avec la société. Ils se marient en 1959 et peuvent commencer leur vie de couple en 1967. Entre-temps, en 1964, Jean-Jacques Pauvert publie L’astragale et La cavale, textes dont il a apprécié l’originalité. Albertine a « enfin un nom » et aurait pu entrevoir une vie plus sage avec Julien… Mais une opération se passe mal à cause d’une erreur d’anesthésie et Albertine meurt en 1967.

Vrillée au coeur
C’est cette histoire inscrite dans la France traditionnelle des années 1950/60 que relate le spectacle écrit par Julie Rossello-Rochet. Elle y bouscule la chronologie pour offrir au personnage une présence extraordinaire, vivante et attachante, brûlant sa vie par les deux bouts. Son texte est riche et coloré, parsemé de citations des œuvres originales. Nelly Pulicani réussit un seule en scène exceptionnel. Elle arpente la bande de l’espace de jeu située entre les deux rangées des spectateurs, sollicitant leur adhésion, les faisant participer en leur confiant un objet ou en leur offrant une flûte de champagne. Son personnage l’habite totalement, et elle le défend bec et ongles. On admire sa prestation, car la metteuse en scène, Lucie Rébéré, ne l’a pas ménagée. Ne la fait-elle pas plonger dans une baignoire dès le début du spectacle, s’immerger complètement, comptant avec ses doigts les secondes qu’elle reste sous l’eau et y retournant souvent ? On s’interroge sur le parti-pris de cette baignoire, seul élément de décor, imposant. Si on se refuse à y voir un désir de pureté de la part d’Albertine, on peut y déceler une soif de liberté et d’authenticité vrillée au cœur. « Je marche » insiste-t-elle plusieurs fois. Son chemin s’est malheureusement brutalement arrêté.

CHRIS BOURGUE

Sarrazine, de la compagnie La Maison, s’est joué du 17 au 20 janvier au Théâtre Joliette, Marseille.

Dire le passé pour éclairer le présent

0

C’est en 2009 qu’Ariane Bois découvre le camp des Milles. Avant sa réhabilitation et sa transformation en mémorial – en 2012, après plusieurs décennies de lutte acharnée, car il a bien failli être démoli. Un endroit sombre, angoissant, où flottait encore la poussière rouge des tuiles qu’on y fabriquait ; une poussière qui s’insinue partout et prend à la gorge. Ce camp de transit, d’internement puis de déportation en 1943 – le plus grand encore intact de France – est longtemps resté méconnu, malgré les 10 000 étrangers, en majorité juifs, qui y ont été détenus. Il est aujourd’hui un lieu de mémoire exceptionnel. Un lieu de réflexion aussi, qui permet de mieux saisir l’engrenage de l’horreur, mais également de mettre en lumière tous les gestes de résistance possibles.

Créer pour résister
De ce lieu qui l’a longtemps hantée, l’écrivaine a voulu garder la mémoire en le mettant au cœur de son roman tout récemment paru (12 janvier), Ce pays qu’on appelle vivre. Car il est particulier : il a vu passer de nombreux artistes et intellectuels, Max Ernst entre autres. La vie culturelle, la création continuaient d’y bouillonner malgré les affreuses conditions matérielles. En témoigne la fameuse Salle des Peintures. Créer pour résister, c’est ce que faisaient les internés. Créer pour qu’on n’oublie pas, c’est ce que fait Ariane Bois. Et l’on mesure, en suivant la visite qu’elle ponctue d’extraits de son roman, combien elle a œuvré pour intriquer les fils de sa fiction avec la réalité historique. Des lectures – en particulier celle de Le diable en France de Lion Feuchtwanger (à nouveau disponible au Livre de Poche) – de multiples rencontres avec Alain Chouraqui, le directeur de la Fondation du camp des Milles, et Odile Boyer, son adjointe, lui ont fourni le fonds documentaire indispensable à l’écriture d’un émouvant roman d’amour et de résistance.

Ariane Bois © F.R

Les salauds et les justes
Jeune caricaturiste de presse juif allemand, Leonard Stein a vu sa vie basculer quand Hitler est arrivé au pouvoir. Après un bref internement à Dachau, il a réussi à s’enfuir en Espagne d’abord, puis à se réfugier à Sanary-sur-Mer. Mais en 1940, il est arrêté par les gendarmes français et envoyé aux Milles. Dès lors, il n’aura qu’un but : sortir du camp, quels qu’en soient les moyens. Durant une des permissions accordées afin d’effectuer les démarches administratives nécessaires à l’obtention d’un visa pour quitter la France, il fait la connaissance à Marseille de Margot Keller, volontaire d’un réseau de sauvetage, juive elle aussi. Coup de foudre réciproque. Les deux amants affronteront le terrible été 42, le durcissement des lois antisémites, la désespérance qui mine les plus vaillants, les déportations de 1943. Dans ce roman riche en péripéties, en vaines tentatives, en espoirs déçus, en pertes mais aussi en retrouvailles, on rencontre Max Ernst, Max Schlesinger, Varian Fry. Le personnage de Leo est inspiré de l’artiste Franz Meyer. Une histoire qui souvent croise la grande, avec ses salauds et ses justes. Bref, un livre qu’on ne lâche pas, entraîné par le tempo rapide de chapitres brefs, d’événements saisissants, de personnages, réels ou fictifs, attachants. Et un roman engagé, pour que jamais ne revienne « le diable en France ». Ni ailleurs. 

Une visite et une lecture vivement conseillées par les temps qui courent.

FRED ROBERT

Ce pays qu'on appelle vivre, d’Ariane Bois 
Plon, 20,90 €