Ils viennent de Russie, d’Ukraine, d’Irak ou de Birmanie, et ont fui leurs pays pour vivre et pratiquer leur art. Certains de ces artistes exilés sont aidés par Atelier des artistes en exil, leur assurant espaces et matériels de travail, conseil juridique, cours de français… que ce soit dans leurs locaux parisiens ou ceux ouverts à Marseille (rue Villa Paradis) depuis octobre 2021. Dès le 4 novembre dans la Cité phocéenne, l’association propose de découvrir le travail de 26 de ces artistes à l’occasion de la nouvelle édition de son festival Visions d’exil, avec plusieurs temps forts qui commencent ce samedi à la Friche la Belle de Mai.
C’est au 5e étage de la Tour que le coup d’envoi du festival est donné. À partir de 15 heures, des « parcours-performances » de 14 artistes et d’une durée de 5-10 minutes sont à visiter par groupes d’une vingtaine de personnes, préservant ainsi la couleur « intime » de leur travail (sous réservation). Après ces parcours, le festival donne rendez-vous à La Ruche K voisine, pour le vernissage de l’exposition Rituels où le travail de dix autres artistes est présenté. Au programme, de la peinture, de la photo, de la vidéo, ainsi qu’une performance musicale sont à découvrir. Le lendemain, c’est au Musée d’art contemporain que se poursuit le festival, avec la performance intitulée Visages de l’artiste kurde irakien Peshawa Mahmood. Il investit le hall du musée de 14 à 18 heures, le temps pour lui de créer une œuvre que l’on imagine inspirée de son travail autour du « portrait rapide ».
NICOLAS SANTUCCI
Visions d’exil Du 4 au 24 novembre Divers lieux, à Marseille et Aix-en-Provence festival.aa-e.org
Le biopic est vieux comme le cinéma mais il semble que, depuis les années 2000, le genre prolifère sur nos écrans. Avec des bonheurs divers. Artistes, sportifs, scientifiques, personnalités politiques, Piaf, Freddy, Cloclo, Oppenheimer, Simone ou Bernadette, le choix est large. Figure majeure de l’après guerre, icône iconoclaste adorée des Français, L’Abbé Pierre, qui avait pris en 89, les traits de Lambert Wilson pour Hiver 54 de Denis Amar, est incarné ici par le tout aussi convaincant Benjamin Lavernhe de la Comédie française. Dans le long parcours de la vie de l’Abbé, il joue tous les âges, entrant dans le rôle par sympathie et mimétisme : maquillage, costumes, travail minutieux sur la diction et les postures. « Tout est vrai », déclare Frédéric Tellier, suivant un des crédos du genre.
Dans une mise en scène très sage, alourdie parfois par des effets superflus, le film feuillette chronologiquement le livre du destin exceptionnel de Henri Grouès, devenu l’Abbé Pierre en 43 pour se cacher des Allemands. Fils d’un grand bourgeois lyonnais catholique qui entraînait ses fils dans des activités caritatives dominicales, à l’instar de St François d’Assise, il renonce à ses privilèges économiques, pour trouver Dieu, un sens à sa vie, ou plus simplement sa place. Accepter chacun sans rien lui demander. « Donner une voix aux sans voix », un toit aux sans toits, une dignité à chacun : ce sera sa mission jusqu’au dernier souffle.
Une traversée du siècle
Les chapitres s’enchaînent : le noviciat en 1937 d’où il est renvoyé en raison de sa fragilité physique, la guerre, la mobilisation, le front, la capitulation, la collaboration de l’Eglise avec le régime de Vichy, la Résistance, le maquis du Vercors, Hiroshima. L’après guerre, la députation, la création d’une auberge de jeunesse puis de la communauté d’Emmaüs. L’Hiver 54, l’« insurrection de la bonté » provoquée par son appel sur Radio Luxembourg. La création des Centres d’hébergement. La starification de l’Abbé sur les autels médiatiques, tous ses combats contre l’inertie, l’égoïsme, la cécité du pouvoir politique, ses engagements anti colonialistes et son burn-out qui le conduit en hôpital psychiatrique. Un chemin de croix et de bannière et un sacré pan d’histoire ponctué par des images d’archives, des scènes de terrain émouvantes, des discours et un dialogue ininterrompu avec son ami d’enfance, un François, lui aussi, toujours près de lui, au-delà de sa mort.
L’indispensable Lucie
Le film rend justice à Lucie Coutaz, interprétée par Emmanuelle Bercot. Bien moins connue que l’Abbé, pourtant déterminante dans son destin. C’est elle qui lui donne son nom pendant l’occupation, elle qui gère et chapeaute les projets, elle qui lui remet les idées en place quand il perd le sens des réalités ou se fourvoie. Co-fondatrice d’Emmaüs, elle est de tous les combats pendant 40 ans ! Henri et Lucie sans lien charnel ont formé malgré tout un vrai couple, partageant des appartements, leurs repas et les soucis communs, s’entraidant dans la vieillesse à petits pas, ensevelis l’un près de l’autre au cimetière, avec d’autres compagnons.
Bilans
A l’heure des bilans – est-ce péché d’orgueil ? L’Abbé Pierre se demande s’il a réussi à rendre le monde un peu meilleur. Ne pas pouvoir changer l’Homme, ni faire son bonheur, l’aimer seulement. Pratiquer la fraternité, la miséricorde. Est-ce suffisant ? La dernière séquence sur les SDF actuels dans les rues de nos villes pourrait faire conclure à l’impossibilité de changer les choses. Pourtant le réalisateur place l’Abbé toujours jeune, dans l’image parmi eux, nous rappelant l’aphorisme brechtien : « celui qui combat peut perdre mais celui qui ne combat pas a déjà perdu. »
ELISE PADOVANI
L’Abbé Pierre, une vie de combats de Frédéric Tellier
En salles le 8 novembre
Ce n’est pas tous les jours qu’on peut voir un film venu du Soudan où le cinéma a été interdit pendant des décennies. On se souvient de Talking about trees de Suhaib Gasmelbariet de ses cinéastes facétieux et idéalistes qui sillonnent dans un van les routes du Soudan pour projeter des films en évitant la censure du pouvoir. Ce 8 novembre sort Good Bye Julia de Mohamed Kordofani, présenté en avant-première au cinéma Le Mazarin (Aix-en-Provence) dans le cadre du festival nouv.o.monde.
Mohamed Kordofani choisit lui de nous conter l’amitié qui va naitre entre deux femmes. Mona (Eiman Yousif), bourgeoise du nord et musulmane et Julia (Siran Riak), femme du sud, pauvre et chrétienne. Une amitié fondée sur un mensonge, certes, mais qui va grandir et transformer l’une et l’autre.
Tout commence en 2005 dans un pays divisé entre un sud catholique, et un nord musulman ; la mort accidentelle de John Garang, le leader du Sud, provoque des émeutes dans les rues de la capitale soudanaise et les heurts sont fréquents entre les communautés. Mona est mariée à Akram (Nazar Gomaa) et ne peut avoir d’enfant. Dans sa cage dorée, la vie n’est pas facile pour cette ex-chanteuse, qui n’a plus le droit de chanter. Elle se sent responsable, même si c’est involontaire, de la mort du mari de Julia et la recueille avec son enfant sous le prétexte de la prendre comme aide-ménagère. Durant cinq ans, les deux femmes vont partager leur quotidien. Gestes de celle qui sert dans un intérieur feutré à la lumière tamisée, moments où on apprend à connaitre l’autre, où on s’aide, que la caméra de Pierre de Villiers capte avec pudeur. Extérieurs à la lumière éclatante où toutes deux, comme de vraies amies, partagent des moments de bonheurs simples, un verre, un chant…
Ça tourne mal
« L’écriture de ce film faisait partie d’un effort continu pour se débarrasser de ce racisme hérité, motivé par un sentiment de culpabilité, un désir de réconciliation et un appel à la réconciliation », précise Mohamed Kordofani. Un tournage difficile à un moment où les manifestations se multipliaient à Khartoum. Et au moment où le film était présenté à Un Certain Regard à Cannes, récompensé par le Prix de la Liberté, le Soudan était de nouveau en proie à la violence : depuis avril 2023, avait démarré la « guerre des généraux » qui oppose l’armée au pouvoir et les forces paramilitaires.
Cet ancien Ingénieur aéronautique qui a tout quitté pour fonder son propre studio de production, le Klozium Studios, dans son premier long métrage, aborde tout à la fois la séparation entre le nord et le sud de son pays, le racisme, l’apartheid social, la condition des femmes, tout en nous contant une belle histoire d’amitié.
ANNIE GAVA
Good Bye Julia, de Mohamed Kordofani
En salles le 8 novembre
Le film sera projeté en clôture du festival Africapt, le 15 novembre à 20h30 au cinéma Le César d'Apt
Pierre-Feuille-Pistolet, le titre français du film de Maciek Hamela, renvoie au célèbre jeu de mains. Le pistolet a remplacé ici les ciseaux donnant victoire à chaque coup à Sofia, une fillette ukrainienne qui invente cette variante. Sofia a 5 ans, une gravité bouleversante qui la place hors de l’enfance et une joie instantanée qui l’y ramène. Elle pose beaucoup de questions sur la guerre et la mort, dit sa mère. Dans le véhicule qui l’éloigne du danger, vers la Pologne près de sa sœur, son frère, sa mère et sa grand-mère, elle feuillette des illustrés avec Sanya, une autre fillette séparée de sa mère et de sa fratrie, mutique depuis le bombardement de son immeuble.
Ces familles font partie de celles qui, par millions, ont fui les bombes russes sur les villes ukrainiennes. Des gens de toutes classes sociales, de tous âges, devenus des réfugiés qui transportent tous leurs biens dans des sacs plastique. Maciek Hamela est polonais. Solidaire. Engagé. Il organise leur évacuation. Depuis le début de la guerre, il a parcouru plus de 100 000 km, sillonnant toute l’Ukraine. Il devient, pour ceux qu’il embarque à bord de son mini van 7 places, le chauffeur providentiel qui les conduit dans un lieu inconnu mais sûr, où ils retrouveront une partie de leur famille ou pas, reconstruiront une autre vie ou attendront la fin du conflit pour revenir chez eux. Pour autant, Maciek reste cinéaste et fait de cette expérience un film.
Caméra embarquée
Nous voilà embarqués avec les fugitifs et la caméra. Les paysages défilent. La route, les chicanes de béton, les checkpoints, les soldats armés et nerveux. Ponts effondrés, convois de tanks, cimetières de voitures, voies défoncées par les impacts d’obus, terres hérissées de débris de missiles, immeubles éventrés, carbonisés. La sinistre dévastation d’un pays devenu inhabitable. Maciek consulte par téléphone les informations, doit parfois changer d’itinéraire dans ces zones frontalières dangereuses. A l’intérieur de l’habitacle -huis clos propice à la conversation- la caméra fait face aux passagers qui occupent tout le cadre, saisis par un chef op invisible. Maciek presque toujours hors champ, conduit, questionne. En plans fixes, les visages se succèdent au fil des voyages comme les récits. La vie dans les caves, les séparations, les deuils, la peur des missiles, des bombes, et pour ceux qui ont connu une occupation temporaire, celle des soldats russes, des enrôlements de force, de la torture, et des viols. Des horreurs racontées sans grandiloquence.
Des visages, des vies
On s’arrête pour faire uriner un chat. On regarde son portable. On parle d’école, de projets d’avenir. On écoute Ewelina qui finance son rêve d’ouvrir un café-salon de thé, en portant des enfants pour les autres. Natasha et ses deux mois passés en sous-sol tandis que sa ville Marioupol était rasée. On s’émeut quand elle peut enfin étreindre son mari et sa fille à Kiev. On découvre Sifa, la congolaise installée à Odessa, tirée à bout portant par les Forces Spéciales russes et laissée dans la rue toute une nuit, Sifa pour laquelle Maciek transformera son van en ambulance…
Quand les événements dépassent les individus, les submergent, les noient dans une masse anonyme de chiffres et de statistiques, donner visages à quelques uns rappelle que chaque vie est précieuse, chaque trajectoire unique, chaque espoir singulier. C’est ce que montre aussi ce film.
ELISE PADOVANI
In the Rearview de Maciek Hamela ACID CANNES 2023 En salles le 8 novembre
Pierre-Henri Gibert a l’habitude de faire des portraits de cinéastes. Près d’une vingtaine à son actif : Audiard, Clouzot, Resnais… Viva Varda !,commandé par Arte, est le premier consacré à une femme. Et quelle femme ! Une photographe, cinéaste, plasticienne, Agnès Varda qui a fait elle-même, plusieurs fois son autoportrait à travers ses films. Un projet audacieux ! Suicidaire même, plaisante son auteur. Mais un portrait vraiment réussi qui nous donne à voir une Agnès loufoque, tenace, libre mais en livre aussi quelques aspects qu’on connaissait moins. Un portrait fait avec bienveillance où l’on suit son parcours de vie et ses débuts cinématographiques avec La Point courte. L’arrivée à Sète de la petite Arlette, au bout de la route de l’exil pendant la guerre, la rencontre avec sa famille de cœur, les Schlegel, sa liaison avec leur fille, Valentine. Ses débuts en photographie, son installation à Paris rue Daguerre. Elle crée sa coopérative de cinéma, elle qui n’ a pas fait d’études cinématographiques. Elle qui avait vu en tout huit films se lance dans l’écriture et la réalisation de La Pointe Courte qui ne plait pas du tout aux Cahiers du cinéma.
Amour et bienveillance
Pierre-Henri Gibert donne la parole à ses collaborateurs, à ses enfants, Rosalie Varda et Mathieu Demy, à des ami·e·s, Sandrine Bonnaire, Patricia Mazuy, Audrey Diwan, Aton Egoyan qui, tout au long du documentaire, évoquent la cinéaste, précurseure de la Nouvelle Vague. Une cinéaste qui n’a jamais baissé les bras, qui est toujours partie à la rencontre des autres, Chinois, Cubains, Black Panthers. « Je vais filmer de toute façon » disait-elle, allant chercher de l’argent avec arrogance, précise Patricia Mazuy. Le réalisateur évoque la cinéaste mais aussi la femme, celle qui a rencontré Antoine Bourseiller, le géniteur de Rosalie, qui a aimé très fort Jacques Demy dont le départ l’a fait souffrir, qui a rencontré ses voisins qu’elle a filmés avec bienveillance. C’est tout cela qu’on retrouve dans le documentaire de Pierre-Henri Gibert qui a réussi son projet audacieux. Viva Varda ! nous fait rencontrer une Agnès Varda avec ses failles, son extraordinaire soif de vivre, son amour des gens et du cinéma. On l’aime encore plus!
ANNIE GAVA
Viva Varda ! est disponible sur Arte TV à partir du 30 octobre et sera programmé le 6 novembre à 22h35.
Cristi Piui, révélé en 2005 par La mort de Dante Lazarescu a été, depuis 18 ans, multi primé, membre du jury à Cannes, Berlin, Venise. Pourtant, malgré cette reconnaissance critique, ses films – souvent plus longs que le format habituel – peinent à gagner un large public. Rien de difficile pourtant dans ce cinéma passionnant, radiographie – voire autopsie –, de la société roumaine (et au-delà). Trois ans après Malmkrog, vertigineuse mise en scène des Trois Entretiens de Soloviev sur la guerre, la morale et la religion, son dernier film MMXX (réalisé en 2020) sort sur nos écrans, le 1er novembre.
Le film, en quatre chapitres titrés, se donne pour cadre quatre lieux différents. Le cabinet d’Oana Pfifer pour une séance de thérapie où la praticienne semble plus déstabilisée que la patiente. Une cuisine où le frère de Oana, Mihai Dumitru, despotique, égoïste, pique-assiette, organise les préparatifs de son repas d’anniversaire familial, tandis que sa sœur gère à distance les problèmes d’une amie en train d’accoucher seule. Une salle de repos dans un établissement hospitalier où le mari d’Oana, Septimiu Pfifer entre deux appels de détresse, se fait un test PCR en écoutant distraitement l’histoire tarentinesque dans laquelle son copain ambulancier s’est autrefois trouvé piégé. Enfin, une pièce presque nue dans un hameau rural où pendant un enterrement, l’inspecteur Narcis Patranescu, perturbé par le suicide récent d’un collègue, interroge une femme impliquée dans un sordide trafic pédocriminel.
Quatre moments cousus entre eux par les images en plans serrés d’herbes folles dans lesquelles des objets disparates ont été éparpillés comme des indices liés aux personnages ou aux fictions, pour les Petits Poucets que nous sommes. Quatre récits dans lesquels naissent d’autres récits, et où les protagonistes, confrontés par leurs professions à la maladie, au mal, aux errances individuelles et collectives, n’échappent pas à leur contagion, dans le contexte si étrange de l’ère de la Covid, en cet an de disgrâce MMXX (2020).
Chorégraphie d’appartement
Dans une mise en scène virtuose, la parole passe d’un personnage à l’autre dans un dispositif le plus souvent statique : chez la psy, deux fauteuils face-à-face (dont un Poltrona-Frau copie d’un modèle de la marque de luxe, est-il précisé). Chez les ambulanciers, un lit et un sofa perpendiculaires. Chez la suspecte de vente d’enfants, une chaise et un canapé. Espaces contraints, privés, où le masque prophylactique tombe, se déclinant dans la profondeur de champ – portes, couloir, entrées. Plans séquences immersifs, petits morceaux de bravoure à l’instar de cette séquence où Oana, téléphone collé à l’oreille, sans cesser de mener deux ou trois conversations à la fois, fouille fébrilement toute sa cuisine, semblant se cogner aux murs invisibles d’une aliénation. On a souvent loué « la chorégraphie d’appartement » de ce cinéaste et sa représentation caustique de la comédie humaine comme un ballet burlesque. L’humour grinçant de Cristi Piui n’est jamais absent tandis que s’élèvent ici, sublimes, les airs de la Traviata et les prières des Requiem. « Le cinéma, pour moi, c’est le médicament qui me permet d’extraire de mon corps, le caillou qui me fait mal », a pu dire le réalisateur. Une catharsis réussie et partagée.
Le jazz aime les feuilles mortes, c’est bien connu. En miroir du Charlie Jazz Festival de l’été, le Rendez-vous de Charlie scelle notre entrée dans l’automne. La récolte sur deux jours connaît un pas sur le côté dans l’univers jazzique et lorgne vers le cinéma avec la projection du film César et Rosalie de Claude Sautet en partenariat avec le Cinéma Les Lumières. Deux stars, l’une du cinéma, l’autre du monde du jazz présenteront cette toile mythique du répertoire où se croisent Romy Schneider, Yves Montand et Sami Frey, Sandrine Bonnaire et Erik Truffaz qui revisitera dans le cadre du projet Rollin’& Clap quelques thèmes de la musique de cinéma. Le célèbre trompettiste accompagné d’Alexis Anérilles (claviers), Marcello Giuliani (basse), Valentin Lietchi (batterie), Matthis Pascaud (guitare), une équipe « digne des Marvels », sourit Aurélien Pitavy, directeur artistique de l’association Charlie Free, organisatrice de l’évènement, jouera des textures, des esthétiques, pour nous faire rencontrer comme jamais Nino Rota, Ennio Morricone, Michel Magne ou Miles Davis.
Des valeurs sûres
Dans la série des légendes, le dernier saxophoniste ayant accompagné Miles Davis sur scène, Kenny Garrett revient à Vitrolles (il y a été ovationné en 2019) avec Sounds from the Ancestors (projet couronné par un Grammy Award), où se mêlent jazz, R&B, gospel, sonorités de France, de Cuba, du Nigéria, de la Guadeloupe, pour un groove irrésistible. À ses côtés il y aura le swing de Rudy Bird (percussions, chant), Keith Brown (piano, claviers), Ronald Bruner (batterie), Jeremiah Edwards (contrebasse) et Melvis Santa (percussions, chant). La trompette d’Hermon Mehari explorera dans Asmara sa culture ancestrale, (sa famille avait fui l’Érythrée dans les années 1980), les sonorités du jazz éthiopien et les folklores des peuples de la Corne de l’Afrique avec la complicité de la contrebasse de Luca Fattorini, la batterie de Gautier Garrigue et le piano de Peter Schlamb. Enfin, une relecture de Gainsbourg conduit le tromboniste Daniel Zimmermann à réinterpréter l’œuvre de « l’homme à la tête de chou » en une liberté débridée avec son quartet composé de Julien Charlet (batterie), Pierre Durand (guitare), Jérôme Regard (basse). Un « Homme à tête de chou in Uruguay » irrévérencieux et groovy à souhait ! Une avalanche de pépites d’automne !!!
Antoinette Pépin ? Pépin-Fitzpatrick ? Qui est-ce ? La question laisse perplexes les personnes interrogées. Et pourtant, celle que l’on surnommait « Nénette » a laissé nombre de musiques qui nous sont familières ! Une centaine d’œuvres du chanteur et guitariste argentin Atahualpa Yupanqui sont cosignées par elle, en fait par « Pablo Del Cerro », pseudonyme qu’elle utilisa, les temps n’étaient guère féministes.
Le mystère d’un nom
Intriguée par cette signature de Pablo Del Cerro, attachée à une centaine d’œuvres d’Atahualpa Yupanqui, alors qu’elle faisait des recherches autour de l’œuvre musicale de ce dernier, la chanteuse Mandy Lerouge a mené une véritable enquête durant près de trois ans, a suivi les traces de ce « Pablo » à Paris, Buenos Aires, Cerro Colorado enfin, ce village de la province de Córdoba en Argentine où est située la maison (et désormais le musée) d’Atahualpa Yupanqui, « Agua Escondida » (l’eau cachée). Pablo Del Cerro, alias Antoinette Pépin-Fitzpatrick (1908-1990), née à Saint-Pierre et Miquelon d’un père français d’une mère terre-neuvienne, fut non seulement la muse mais l’épouse d’Atahualpa Yupanqui. Musicienne, pianiste, tombée amoureuse de l’Argentine, elle rencontrera Atahualpa, l’amitié artistique qui unira aussi le couple se transcrira dans les collaborations musicales.
Roberto Chavero, fils du chantre argentin, ému de l’intérêt passionné de Mandy Lerouge, lui a transmis une grande boîte fermée que sa mère avait laissée et qu’il n’avait jamais ouverte : « c’est pour vous, c’est votre quête » lui dit-il. Un trésor de partitions d’enregistrements, de lettres, de livres, de carnets de compositions et de confidences est ainsi légué à la chanteuse. Elle s’imprègne des ouvrages de la bibliothèque d’Atahualpa, des paysages montagneux qui servent d’écrin au village Cerro Colorado, y trouve des correspondances avec sa vie, au point de commettre le délicieux lapsus de « la Cordillère des Alpes » (Mandy Lerouge est originaire des Hautes-Alpes).
Un spectacle enquête
Le spectacle qui découle de cette recherche et de ces rencontres nous fait plonger à notre tour dans les bonheurs de la quête, part des voix enregistrées de personnes qui ignorent qui est cette fameuse Antoinette Pépin, mais aussi de celle, émouvante, de son fils qui évoque ses parents. Les chants souvent donnés en primeur, directement issus de la fameuse boîte d’Antoinette, sont entremêlés aux bribes du récit, prennent une épaisseur nouvelle, habités d’un parfum de légende. La voix souple de Mandy Lerouge se glisse avec aisance dans les méandres des textes et des mélodies, accompagnée par le violoncelle augmenté d’Olivier Koundouno, la guitare de Diego Trosman, les percussions et la batterie de Javier Estrella. « Il ne s’agit pas de mimer la musique argentine, sourit l’interprète, je ne m’en sens pas la légitimité, et n’en vois pas non plus l’intérêt, les musiciens argentins le font bien mieux que moi, mais plutôt de donner une lecture personnelle, un hommage à une femme dont le nom a été tu comme si souvent et à sa puissance créatrice ». Les musiciens offrent des contre-points subtils aux airs, transcrivent atmosphères, esprit, variant les esthétiques avec intelligence. Les musiques populaires, leurs rythmes, la teneur des chants, de l’Argentine sont intiment liés aux reliefs, aux climats, non par une fantaisie folklorique prise dans un sens réducteur, mais en sont l’émanation profonde. Une enquête musicale passionnante au cours de laquelle Mandy Lerouge prend un essor nouveau, habitée, puissante, sensible.
MARYVONNE COLOMBANI
Mandy Lerouge / Del Cerro a été joué le 7 octobre au Petit Duc, Aix-en-Provence
Bientôt un CD et une émission radiophonique en huit épisodes pour suivre au plus près cette enquête musicale !
Zébuline. Après avoir brillé dans le répertoire baroque, en tant que chanteur, vous voilà sur le point de diriger un récital dédié à Mozart. Pourquoi ce choix ?
Philippe Jaroussky. Il s’agit en effet d’un gros changement, je dirais même : d’un saut de l’ange dans l’inconnu ! Je dirigerai vendredi 27 et samedi 28 un orchestre symphonique, c’est-à-dire un orchestre non baroque pour la première fois de ma vie : l’orchestre de l’Opéra de Montpellier, que j’affectionne tout particulièrement depuis que j’ai été nommé artiste associé dans cette merveilleuse institution. J’ai tant de chance, à mon âge, de pouvoir vivre encore des premières fois ! [rires] La formation Mozart est certes moins intimidante que les effectifs romantiques, mais tout de même, l’effectif s’impose. Heureusement, l’orchestre est constitué de musiciens très talentueux mais également gentils, disponibles et patients. Et Marie Lys est une chanteuse formidable, et une soliste hors pair, particulièrement facile et agréable à accompagner.
Les choses ne se sont cependant pas faites du jour au lendemain. Vous avez notamment dirigé deux opéras baroques, dont un à Montpellier même en juin dernier, l’Orfeo d’Antonio Sartorio, avec votre ensemble Artaserse.
Et je dois tout cela en grande partie à la confiance que m’a accordée l’Opéra de Montpellier, et à cette résidence qui revêt de multiples façettes : soliste, pédagogique… J’ai pu m’y produire en récital moi-même, mais aussi proposer des masterclasses, auxquelles j’ai pu rattacher les activités de mon académie. Certains des jeunes talents que j’ai accueillis à la Seine Musicale se sont produits à la salle Molière ! Et puis il y a ce rêve que je nourrissais depuis toujours de diriger un orchestre, et de m’attaquer à Mozart. Il a toujours été le compositeur que je rêvais de diriger : il me trotte dans la tête depuis toujours… J’étais heureux de pouvoir commencer avec ses œuvres de jeunesse, encore proches de la période baroque qui m’est si familière, et pourtant déjà singulières. Ce programme m’a permis de comprendre Mozart en profondeur. Il débarque réellement sur la scène musicale dans le style galant des années 1770 : il compose des opéras serias à l’ancienne avec une inventivité phénoménale. Ses premières symphonies durent 12, 13 minutes, à l’instar des sinfonias baroques. Tout y est flamboyant ! Nous en parlions lors de notre première répétition avec Dorota Anderszweska, la violon solo supersoliste : sur certains traits malicieux, on a presque l’impression de l’entendre rire ! Il s’amuse : il ne se pose pas encore les questions existentielles, profondes qui l’occuperont pendant les dernières années de sa vie. L’intégralité du programme que nous avons pensé a été composée entre ses quatorze et ses seize ans : on y lit aussi un désir de prouver, comme l’éternel enfant célébré par Milos Forman, de quoi il est capable. Il sait en effet déjà mieux écrire que tous les autres…
Qu’apprend-on justement de son style si singulier en se plongeant dans ses œuvres de jeunesse ?
Ce qui m’a avant tout frappé, c’est qu’il comprend et connaît déjà si bien les voix. Les choix qu’il fait pour les doubler, les accompagner avec le pupitre des bois, et les cuivres, sont très audacieux et surtout inédits ! Il y a quelque chose de si jubilatoire dans ses intuitions mélodiques, et dans ses choix de timbre. Le travail de chef m’a toujours passionné, il est si différent de celui de chanteur ! On se met à la table, en face de la partition, on écoute chaque voix, on essaie de comprendre pourquoi le hautbois double la mélodie ici, pourquoi cette petite échappée de la trompette par là… Ce travail d’analyse musicale est grisant : on a l’impression d’entrer dans sa tête, dans son cerveau, tout simplement. On finit par pleurer en lisant simplement une partition, c’est prodigieux. Et puis, il y a le travail avec l’orchestre, l’engagement physique qui est très intense, même si j’espère apprendre par la suite à communiquer avec un peu plus de sérénité pour moins m’épuiser ! Mais j’ai davantage appris en cinq heures de répétition que pendant toute une année d’étude.
Êtes-vous donc parvenu à pardonner à Mozart son plus grand défaut : ne pas avoir écrit de grand rôle pour contre-ténor ?
Peut-être oui, enfin [rires] ! Cependant, même si peu de ces rôles sont passés à la postérité, Mozart a écrit pour les castrats de son époque lors de sa première période : dans Lucio Silla, ou dans Mitridate, re di Ponto… Et puis, à la fin de sa vie, il y revient avec La Clémence de Titus. Mais les castrats d’alors avaient des ambitus que les contre-ténors ne possèdent pas. A Coven Garden, récemment, on a entendu un contre-ténor chanter le rôle de Chérubin dans Les Noces de Figaro par exemple. Mais ce sont des rôles que je ne pense pas être en mesure d’aborder. Mon plus grand rêve, ce serait un jour, je l’espère, diriger un Don Giovanni !
Le Festival du cinéma méditerranéen ne pouvait passer à côté de l’actualité internationale. En ouverture du rendez-vous ce 20 octobre, dans un Opéra Berlioz du Corum plein à craquer, deux messages de paix ont été diffusés. L’un du réalisateur israélien Dani Rosenberg, l’autre de l’acteur et cinéaste palestinien Mohammad Bakri, comme une parenthèse confraternelle nécessaire à un cinéma méditerranéen sans frontières endeuillé.
Entre Brésil et Argentine
Pour la première fois de son histoire, lefestival projette ensuite un film d’animation en ouverture : They shot the piano player du réalisateur Fernando Trueba (Oscar du meilleur film étranger en 1993 avec Belle époque) et de l’artiste graphique Javier Mariscal. Les deux Espagnols, qui avaient déjà collaboré sur le long-métrage d’animation Chico & Rita (en 2011), signent un film marquant tant par le fond que par la forme. C’est une co-production internationale coordonnée à Montpellier par Les Films d’Ici Méditerranée, dirigés par l’influent producteur Serge Lalou, lequel espère que ce film « commence sa course vers les Oscars ».
Par la magie du cinéma, les spectateurs sont transportés en musique et en couleurs dans le Brésil des années 1970. Et au-delà. Entre fiction et documentaire, le film nous emmène par le biais de son héros Jeff (l’alter-ego fictionnel de Fernando Trueba auquel Jeffrey Goldblum a prêté sa voix) sur les traces d’un pianiste brésilien surdoué qui disparaît à Buenos Aires une nuit de 1976, à quelques jours du coup d’État militaire qui mettra à feu et à sang l’Argentine.
Un musicien des musiciens
En conférence de presse le lendemain, Fernando Trueba reconnaît qu’il comptait faire au départ un documentaire sur Tenorio Junior, ce pianiste brésilien surdoué devenu « un musicien des musiciens », influençant de nombreux artistes de son temps. Mais après avoir réalisé près de 500 heures d’entretiens, le réalisateur réalise que seul un film d’animation peut lui permettre de prendre la distance nécessaire. Ainsi, They shot the piano player redonne vie au pianiste, mort à 35 ans, sous la forme d’un documentaire dessiné constellé de quelques touches de fiction, racontant comment le jeune musicien est une victime collatérale de l’épidémie de dictatures qui fait sombrer une partie de l’Amérique du Sud. C’est aussi (et surtout) une façon inédite de faire revivre avec des couleurs psychédéliques enivrantes et un souci obsessionnel du détail l’âge d’or de la bossa-nova et du samba jazz. À découvrir dans les salles en janvier 2024.
ALICE ROLLAND
They shot the piano player de Fernando Trueba et Javier Mariscal a été présenté lors de la soirée d’ouverture de Cinémed ce 20 octobre, à l’Opéra Berlioz de Montpellier. En salles en janvier 2024