vendredi 1 mai 2026
No menu items!
Accueil Blog Page 34

L’intime, l’enquête… Et les nuages

0
Mathieu Simonet © Olivier Dion

Mathieu Simonet publie en janvier aux éditions Philippe Rey Le Grain de beauté, son huitième roman autobiographique. Trois ans après La Fin des nuages, l’écrivain revient sur les années qui ont suivi la disparition de Benoît Brayer, son mari, décédé en 2020 d’un mélanome. Le titre désigne ce grain de beauté apparu sur le sexe de Benoît à l’adolescence et qui finira par le tuer.

Fidèle à sa méthode d’écrivain-enquêteur, Simonet transforme le deuil en investigation. Il convoque ses souvenirs, les écrits laissés par Benoît, reprend contact avec ses proches et d’anciens amis qu’il n’avait jamais rencontrés. Cette plongée réserve des surprises : Mathieu découvre que l’homme avec qui il a partagé sa vie avait une personnalité plus complexe qu’il ne l’imaginait. Le livre interroge : « peut-on vraiment connaître celui ou celle qu’on aime ? »

Son mari lui ayant expressément demandé d’écrire sur lui après sa mort, Simonet livre un récit d’une franchise désarmante. Il n’élude rien : ni l’absence de sexualité dans leur couple après le mariage, ni la manière dont, après le décès de Benoît, la sexualité est devenue pour lui un moyen de se reconnecter à la vie. Le livre raconte aussi ses rencontres au cimetière du Père Lachaise avec d’autres parents endeuillés, son déménagement, ses transformations professionnelles – avocat durant vingt ans, il se consacre désormais à l’écriture – et ses tentatives pour retomber amoureux.

Marseille et les nuages

Les Marseillais ont découvert Mathieu Simonet lors de plusieurs interventions qui témoignent de son approche de la littérature. En mai 2024, au Mucem, il participait au festival « Oh les beaux jours ! » à une rencontre intitulée Le cœur dans les nuages – À travers soi, aux côtés de l’écrivain italien Paolo Giordano. Le Mucem a également accueilli en mars 2024 la Journée internationale des nuages, événement qu’il a créé en 2022 pour sensibiliser à l’appropriation et à la manipulation des nuages – thématique au cœur de La Fin des nuages.

Mais c’est aussi avec le collège Sylvain Menu du 9e arrondissement que Simonet a mené un projet ambitieux. Tout au long de l’année 2024-2025, il a enquêté avec les élèves de troisième sur le drame qui a coûté la vie à Sylvain Menu, cousin éloigné de l’écrivain et jeune héros de 16 ans, mort lors d’un accident dans les calanques le 28 juin 1981. Avec les élèves, il mène une enquête pour démontrer que les articles de journaux de l’époque contenaient des erreurs – une réflexion particulièrement pertinente à l’heure des fake news-. Une restitution publique a été donnée au Théâtre de la Criée le 23 mai 2025.

Autobiographies collectives

Depuis deux décennies, Simonet construit une œuvre à la croisée de l’enquête journalistique et de la performance. Il pratique ce qu’il appelle les « autobiographies collectives » : des récits où sa propre histoire se tisse avec celles des autres. Dans Marc Beltra, roman autour d’une disparition (2013), il enquête sur la disparition d’un étudiant en Colombie, transformant cette absence de réponse en méditation sur le deuil impossible. Il a aussi raconté sa mère dans La Maternité (2012), son père dans Barbe rose (2016), et son amie Anne-Sarah Kertudo dans Anne-Sarah K. (2019).

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le grain de beauté, Éditions Philippe Rey, 352 pages, 22 €

Des Rose et des épines

0
Maryline Desbiolles © Philippe Matsas

Maryline Desbiolles, qui n’est pas dépourvue d’imagination, s’est donné une contrainte d’écriture : demander à des femmes qui portent le prénom Rose, ou ses composés, de lui raconter leur histoire. Suite à une petite annonces sept femmes ont accepté le jeu. Elle en inventera une autre qui porte la voix des sept Rose. Une « Shéhérazade d’une seule nuit (…) sans sultan » qui raconte son histoire pour rester en vie et passer une nuit au chaud dans un hôpital, suite à des blessures dont on ne connaît pas l’origine. « Grand échalas » blessé, meurtri par des brûlures. Sa voix s’élève dans un flux continu, s’adresse à l’infirmière ou l’aide-soignante et les mots et les images se déroulent. Des personnages prennent vie, : Rosie, Rose-Marie ou Rosa, Rosina, Rosetta… Marie-Rose fut la première, la bergère qui emmenait la narratrice enfant dans les collines avec ses chèvres, vêtue d’une jupe plissée couleur du ciel. Puis les personnages de l’enfance, les grands-parents italiens, siciliens pour l’une, calabrais pour l’autre, l’accueil en France où l’une était traitée de bohémienne et rejetée avec ses sœurs et frères, les villages aux rochers gris, la cueillette des fleurs d’orangers enivrantes. Une Rose venue du Nigeria qui ne sait ni lire ni écrire évoque la traversée de la mer et du désert, sans boire ni manger. Et dans toute les histoires, l’apparition d’un cheval noir avec une étoile blanche sur le front.

Le ruban des langues

Les souvenirs se mélangent et les mots les servent avec saveur. L’évocation des origines nourrit le récit, les mots éclosent. Maryline Desbiolles entremêle certainement ses propres souvenirs à ceux des Rose quand elle évoque ces villages des Alpes maritimes qu’elle connaît si bien, comme elle en connaît les expressions et les accents, elle-même petite fille d’émigrés italiens parfois dédaignés par des locaux. Son récit commence d’ailleurs avec humour quand elle évoque les o ouvert et fermé de Rose et ces accents qui « déhanchent » la langue. La narratrice s’épanche de plus en plus auprès de l’infirmière et déverse sa parole dans le désordre comme un ruban de mots se déroulant dans les airs, la délivrant. Les anecdotes se succèdent comme des flasches qui s’allument et s’éteignent rapidement, emportant lectrices et lecteurs dans leur sillage.

CHRIS BOURGUE

Rose la nuit de Maryline Desbiolles, Éditions Sabine Wespiesser, 144 pages, 18 €

Marseille, prochaine capitale du cinéma !

0
La future cinémathèque en chantier © C.L.

Grande nouvelle pour les féru·es de cinéma; début 2027, une antenne marseillaise de la Cinémathèque française ouvrira ses portes au Campus La Plateforme, dans le quartier des Crottes. Installée dans la capitale depuis sa création en 1936, cette annonce marque un nouveau tournant. Le projet s’inscrit dans le cadre de « Marseille en grand », annoncé en 2021 par le Président de la République, visant à : « placer la culture au cœur du développement du territoire ». Soutenue par les collectivités territoriales, la Cinémathèque de Marseille s’implantera sur plus de 1 500 m², avec comme mission la diffusion et la transmission du patrimoine cinématographique auprès du plus grand nombre.

Chantier en cours!

Une dalle de béton, quelques escaliers : les bases sont là, mais il reste toutefois encore difficile d’imaginer le public déambuler dans l’espace. Quelques mois de travaux suffiront à l’ancienne friche industrielle pour quitter son aspect encore austère et se transformer en 400 m² d’espaces d’exposition. La première, prévue en avril 2027, portera sur les représentations de Marseille au cinéma et en séries. Ce même bâtiment accueillera un pôle éducatif prévu pour recevoir une panoplie d’actions culturelles et transmettre à tous·tes la magie du cinéma. Enfin, quelques dizaines de mètres plus loin, un bâtiment, cette fois-ci tout neuf, accueillera trois salles de cinéma (deux d’art et essai et une spécialement dédiée à la programmation de la cinémathèque). Ce qui s’apparente pour l’instant à un chantier promet un beau lieu culturel au cœur d’un quartier en pleine transformation.

Secousse médiatique

Mais… l’ouverture de cette nouvelle antenne intervient dans un climat épineux : en décembre dernier, la projection du Dernier Tango de Bernardo Bertolucci, prévue dans une rétrospective du cinéma de Marlon Brando, avait suscité une vague d’indignation. Promotion de la culture du viol, scène tournée sans le consentement de Maria Schneider : la projection, prévue sans médiation, n’avait absolument pas ravi le public. Sous la pression, la cinémathèque avait finalement déprogrammé le film et fait un mea culpa lors d’une session devant la commission parlementaire sur les violences sexuelles… S’ajoutent à cela les propos de Frédéric Bonnaud, tenus en 2018, qualifiant de « demi-folles » les manifestantes contre les rétrospectives Roman Polanski et Jean-Claude Brisseau. Enfin, un rapport de la Cour des comptes de février 2025 pointe aussi des manquements en matière de conservation et de diffusion. La nouvelle antenne s’ouvre donc dans un contexte d’interrogations : certes, elle s’appuiera sur l’expérience parisienne, mais n’en répliquera pas la formule. Tout reste encore à créer dans la Cité phocéenne, à commencer par les salles de cinéma. Affaire à suivre…

CARLA LORANG

Le grand rêve américaine

0

ICE, politique anti-immigration… Si, pendant des décennies, les États-Unis d’Amérique incarnaient un eldorado, la grande puissance occidentale apparaît désormais comme le berceau de la haine et d’une profonde désillusion. Une image qui ferait presque oublier que, quelques siècles auparavant cette terre, pourtant volée aux natives, offrait encore l’illusion d’un espace de liberté.

Plongée dans le destin d’Eliza, la bande dessinée de Paula Lombas, adaptée de Fille du destin d’Isabel Allende, retrace le parcours initiatique et aventureux d’une adolescente chilienne en quête de liberté. Au cœur du 19e siècle, à l’époque de la ruée vers l’or aux États-Unis, l’ouvrage dépeint une période de pleine mutation…

Refuser le destin

Valparaíso, 1832. Un enfant est laissé à l’abandon aux abords d’une riche maison de famille anglaise. Recueillie par Rose Sommers et son frère Jeremy, la jeune fille grandit dans une éducation bourgeoise. À l’âge adulte, la famille tente de lui trouver un prétendant de bonne famille. Elle devra alors obéir à des préceptes genrés, allant de « s’arranger pour qu’il se sente toujours supérieur jusqu’au devoir marital ».

Mais, ce destin-là, Eliza n’en veut pas, elle l’a toujours refusé. De plus, son cœur bat pour un autre: Joachim, un jeune Chilien en quête d’aventure, parti créer son futur en Amérique, « le pays où tout le monde pourrait devenir riche à la sueur de son front ». Décidée, elle s’enfuit à sa recherche, renonçant à son faux destin bourgeois pour devenir chercheuse d’or.

Mais les chercheuses d’or se font rares à cette époque. Contrainte de dissimuler sa féminité, Eliza se fait passer pour un jeune garçon une fois arrivée en Californie. Si les hommes ont le droit de rêver, pourquoi n’y aurait-elle pas droit elle aussi?

Loin de l’eldorado

Avec en filigrane, la quête romantique, la bande dessinée explore aussi, ans des coloris ocres et ambrés, les pans obscurs de l’histoire. Elle fait ressentir, au fil des planches,par ses silhouettes aux contours flous mais aux regards acerbes, le climat hostile envers les étrangers. «Dehors les Latinos » résonne tristement avec l’actualité récente des politiques migratoires de Donald Trump…

Car les Etats-Unis ont été, dès leur création confrontés à des divisions complexes et profondes. Tandis que les États du Nord, portés principalement par l’immigration européenne, s’industrialisent, les États du Sud restent dépendants du travail des Afro-Américains réduits au statut d’esclave. En Californie, terre de la ruée vers l’or, se cristallisent des tensions multiples autour de l’arrivée des aventuriers venus d’ailleurs.

Le ton romanesque combiné à l’histoire d’amour, aux planches ordonnées aux traits fins, rendent la lecture légère malgré les multiples violences qui imprègnent l’histoire… Si l’époque paraît lointaine, le récit révèle une Amérique déjà fracturée propice aux violences à venir.

CARLA LORANG

Fille du destin

Isabelle Allende, Paula Lomas

Editions Le Lombard

Paru le 13 février

Lætitia Bianchi, une autrice au MAAOA

0
Laetitia Bianchi © Francesca Mantovani/Editions Gallimard

Franco-mexicaine, écrivaine, éditrice et traductrice, Lætitia Bianchi tisse depuis plusieurs années un dialogue fécond entre littérature, arts populaires et mémoire visuelle. Son œuvre, nourrie par un séjour prolongé au Mexique entre 2013 et 2017, explore avec sensibilité les zones d’interpénétration entre imaginaire collectif, croyances populaires et héritages coloniaux.

À l’occasion de cette rencontre, l’autrice proposera une conversation entre son écriture et la collection d’arts populaires mexicains du musée, un ensemble rare de sculptures, ex-voto, masques et objets votifs qui témoignent de la vitalité des traditions populaires et des continuités entre art et rituel.

Son dernier roman, Bonampak (Verticales, 2025), revisite la découverte d’un site maya en donnant voix aux explorateurs mais aussi aux paysages et aux silences des peuples oubliés. Par une écriture à la fois documentée et poétique, elle interroge les naïvetés néocoloniales de l’archéologie et les imaginaires hérités des explorations scientifiques.

Mémoires des collections

Fondatrice des éditions Mexico (2022), Lætitia Bianchi s’attache à redonner visibilité à l’imagerie populaire, du graveur mexicain José Guadalupe Posada aux louboks russes, tout en traduisant des textes fondateurs, comme Les Oiseaux d’Aristophane (Arléa, 2024).

Cette rencontre s’articule avec le processus de refondation du projet scientifique et culturel du MAAOA, mené par son directeur Benoît Martin et les équipes de conservation, de recherche et de médiation. Elle participe à une réflexion sur la manière dont les musées racontent aujourd’hui les objets hérités des collections coloniales notamment les artefacts amérindiens : parures de plumes, crânes rituels ou objets cérémoniels issus de dons historiques (Heckenroth, Gastaut). Plus que des curiosités, ces œuvres incarnent des usages spirituels et des liens vitaux avec les cultures d’origine, auxquels la littérature peut offrir une voie sensible de résonance.

Entre écriture et ethnographie, fiction et mémoire, Lætitia Bianchi invite ici à repenser la relation entre récit, regard et restitution, un cheminement poétique au cœur des débats actuels sur la représentation des mondes autochtones et les communautés sources dans les musées.

SAMIA CHABANI

28 février,
Centre de la Vieille Charité, Marseille

Après l’effondrement, réinventer le langage

0
Emmanuelle Heidsieck © T. Rateau

Nous sommes en 2078 en Provence, sur les rives du lac de Sainte-Croix. Le monde d’avant n’existe plus. Après le coup d’État d’extrême droite de 2032, la France et l’Europe ont sombré dans une guerre civile de vingt ans. Des villes entières ont disparu. Le réseau informatique s’est effondré, emportant avec lui archives et mémoire collective. Seuls quelques centenaires témoignent encore de ce qui fut.

Dans une petite bourgade, une communauté intergénérationnelle tente de refaire société. Mais comment, après la dictature, recréer sur les ruines du monde capitaliste ? En se réappropriant le langage, pour commencer. Fini les acronymes qui masquent la violence sociale, ces PSE (Plans de sauvegarde de l’emploi) qui ne sauvegardent rien mais laminent, ce contrôle-sanction permanent des chômeurs, ces fonds de pension travestis en épargne retraite. Place à un vocabulaire simplifié à l’extrême, banni d’abstraction, le plus transparent possible, garant d’une démocratie réinventée.

Des habitants-chercheurs mènent l’enquête sur le monde d’avant, tentant de comprendre comment une société a pu se perdre dans les euphémismes et le jargon technocratique, dépossédant le peuple de la pensée politique, jusqu’à la catastrophe. Cette dystopie prolonge l’engagement d’Emmanuelle Heidsieck pour la protection sociale, elle qui fut longtemps journaliste spécialisée sur ces questions et demeure une militante de la Sécurité sociale.

Une œuvre qui ausculte

Le qualificatif de « roman social » s’applique plus qu’à aucun autre à Emmanuelle Heidsieck. Depuis son premier texte, Bonne année ! Manifeste pour un revenu d’existence (Éditions du Toit, 1999), qui associait nouvelles sur le chômage et entretien avec l’économiste Yoland Bresson, elle construit une œuvre qui ausculte méthodiquement les zones aveugles de notre système social.

Chacun de ses livres éclaire un pan différent du démantèlement néolibéral. Notre aimable clientèle (Denoël, 2005) plongeait dans la souffrance au travail d’un employé des Assédic, contraint à une mutation forcée dans le contexte de privatisation rampante des services publics. Il risque de pleuvoir (Seuil, 2008) démontait les manœuvres des assureurs privés pour grignoter la Sécurité sociale. Avec À l’aide ou le rapport W (éditions du Faubourg, 2020), l’autrice franchit un cap dans la dystopie. Deux hauts fonctionnaires, A et B, doivent rédiger un rapport pénalisant tous les actes gratuits – garder les enfants d’un voisin, dépanner un ami… Le don, échappant au système marchand, devient délit, la solidarité passible de prison. L’autrice démonte la logique néolibérale poussée jusqu’au grotesque absurde.

Puis, en 2023, Il faut y aller, maintenant (Éditions du Faubourg) bascule dans l’anticipation politique : Inès, menacée d’arrestation lors d’un coup d’État militaire d’extrême droite en France -déjà-, doit prendre le chemin de l’exil, aidée par Aida, sa femme de ménage devenue sauveuse inespérée.

Plus qu’une succession de romans, Heidsieck bâtit une œuvre dans laquelle ses personnages circulent de livre en livre, dans une fresque éclairant un aspect différent d’une même décomposition. La progression est significative : partant de situations réalistes ancrées dans le présent (souffrance au travail, conflits de classe, privatisation) Heidsieck glisse progressivement vers la dystopie pure. Comme si le présent contenait déjà, en germe, le futur autoritaire. Après avoir documenté minutieusement la catastrophe en cours, elle imagine ce qui pourrait naître après l’effondrement. La question n’est plus seulement : comment en sommes-nous arrivés là ? » mais « comment reconstruire autrement ?

Heidsieck ne se contente pas d’écrire : elle agit. Contributrice aux ouvrages collectifs Et nous vivrons des jours heureux (Actes Sud, 2016) et Les jours heureux (Éditions de la Découverte), elle travaille à actualiser et défendre l’héritage du programme du Conseil national de la Résistance.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Depuis la nuit des temps, d’Emmanuelle Heidsieck
Éditions de L’Attente - 14,50 €

Bibliodiversité

0
Abigaël London, autrice de Marcher vers soi © A.-M.T.

Pour Baptiste Lanaspèze, fondateur et gérant de la maison d’édition Wildproject, « la pensée écologique est le grand enjeu de notre temps ». Raison pour laquelle, depuis dix-huit ans, il s’est attaché avec son équipe à l’aborder sous tous les angles dans un catalogue impressionnant. Le 2 février dernier, ils présentaient aux médias et aux acteurs du livre leur programme de publications pour le premier semestre 2026. Du manuel de réemploi très pratique, 20 petites leçons d’économie de matière, pour les constructeurs professionnels ou amateurs (Victor Meesters Vincent Laureau, sorti en janvier), aux grands noms de la discipline, comme Vandana Shiva (Régénérer ou dégénérer, dénonciation implacable de l’agriculture high tech, à paraître en mars) ou Murray Bookchin (La liberté dans la nature, en mai).

Des essais à la littérature

Wildproject fait figure de pionnière dans un paysage éditorial qui déborde désormais de titres sur l’écologie. Comme le formulait Georgia Froman, éditrice chargée des relations avec les librairies, la maison a, durant sa première décennie, plus axé ses publications sur la recherche, « pour gagner en crédibilité », avec des auteurs comme le philosophe Baptiste Morizot, ou des classiques, Rachel Carson, Henry David Thoreau…

Forte à présent de plus de 130 ouvrages, elle entend « mettre en œuvre les sociétés écologiques de demain » et pour cela cherche à accompagner la transformation sociale et culturelle sans laquelle l’humanité va droit dans le mur des limites planétaires. Un changement d’orientation qui passe par l’ouverture du catalogue à des titres moins cérébraux, plus sensoriels. On se souvient de l’excellent Pastorales de Violaine Bérot, Florence Debove et Jean-Christophe Cavallin, qui inaugurait en 2024 la collection Littératures. En 2026, place au roman graphique avec le premier livre d’Abigaël Lordon, une autrice retraçant son périple sur le GR2013, parcours de randonnée périurbain né au moment où Marseille était capitale européenne de la culture.

Faire école

Wildproject se lance prochainement dans l’accueil de résidences de création, avec l’ouverture d’un « cabanon en ville ». Mais cherche aussi, progressivement, à constituer une école de l’écologie, qui se décline pour le moment dans différents formats de formation. Des interventions en collège et lycée, par exemple. Un module sur un ou deux jours, créé avec l’Association pour l’écologie du livre et destiné aux professionnels de la lecture (« qui s’y perdent un peu dans la déferlante des publications », dixit Baptiste Lanaspèze), pour apprendre comment, dans une librairie ou une bibliothèque, bâtir un bon rayon Écologie, et contribuer à renforcer l’écoresponsabilité d’une filière à l’impact lourd. Ou encore un parcours d’enseignement sur un an, conçu avec l’Agence française de développement, Vers les sociétés écologiques de demain, qui sera cette année proposé gratuitement en ligne, sous forme de Mooc.

GAËLLE CLOAREC

Une bibliothèque de l'écologie

Lors de la conférence de presse de présentation des publications à venir, l'équipe de Wildproject a glissé dans son propre dossier un communiqué de soutien à un projet de bibliothèque de l'écologie porté par Roland de Miller. L'écrivain a rassemblé durant des décennies 50 000 ouvrages sur la question, et cherche un lieu à Marseille pour accueillir ce fonds exceptionnel, ouvert au public et aux chercheurs.
Baptiste Lanaspeze, le fondateur de WP. À droite Georgia Froman, éditrice chez Wildproject © A.-M.T.

Réparer le désir

0
Deux femmes et quelques hommes de Chloé Robichaud © Les Alchimistes

La France a eu, en 1974, son Emmanuelle ; le Québec a lui longtemps célébré ses Deux Femmes en or, plaidoyer érotique pour une libération des mœurs féminines, resté pendant trente ans son plus grand triomphe au box-office. L’époque étant aux réactivations et aux relectures, Emmanuelle a, entre autres, fait l’objet d’un remake mal-aimé confié à Audrey Diwan – tentative de déplacement du regard coincée dans sa propre théorie ; Chloé Robichaud reprend Deux femmes en or pour interroger la conjugalité contemporaine et ses carcans.

Deux voisines de palier. Violette, en congé maternité, corps débordé, sexualité remisée. Laurence Leboeuf, actrice majeure des écrans québécois, lui prête une nervosité à vif, entre épuisement physique et désir d’échappée. Et Florence, en arrêt maladie, sous antidépresseurs, anesthésiée au monde. Karine Gonthier-Hyndman, comédienne de théâtre aux faux airs de Valérie Lemercier, installe chez elle une sécheresse et un abattement que le film fissure peu à peu. Voisines de palier, elles s’observent avant de se rencontrer, et de faire dérailler leurs existences engourdies. Autour d’elles se succéderont des inconnus sollicités pour divers prétextes et services. Mais du cliché porno de l’homme à tout faire venu réparer la tuyauterie émerge bientôt un autre film : un film de l’intériorité, du manque, du contact perdu.

Déplacer l’archétype

Deux femmes et quelques hommes s’inscrit dans une chaîne de réécritures : de l’original des années 1970 à la pièce de Catherine Léger, puis à cette adaptation, la trajectoire est nette : féminisation progressive du regard. Là où le film source relevait d’un érotisme burlesque volontiers voyeuriste, Chloé Robichaud installe une politique de l’intime.

Le contexte québécois, tout en empruntant à l’imagerie seventies – pellicule 35 mm, couleurs mélodramatiques – s’y révèle très incarné, ni tragique, ni franchement réjouissant. Hiver impitoyable, coopératives d’habitation, balcons alignés comme des cases. La lumière froide découpe les corps ; la pellicule réchauffe les teintes. Tout se joue dans l’enceinte domestique, entre cuisine, chambres, buanderie.

Le film original s’achevait au tribunal. Pied-de-nez à une société moralisatrice s’étant depuis déplacée ailleurs. La punition, même ironique, n’est ici plus de mise. La maîtresse – Juliette Gariépy – n’est ni vamp ni ingénue : une présence frontale, peu aimable mais d’une honnêteté rafraîchissante. Les maris – Mani Soleymanlou, Félix Moati, très bien – restent largués, parfois pathétiques, jamais honnis. L’humour suit le même déplacement. Moins de farce, plus de tendresse. Moins piquant que son modèle, peut-être – mais plus utile, aujourd’hui, dans ce qu’il capte d’un désir qui se cherche encore.

SUZANNE CANESSA

Deux femmes et quelques hommes

Chloé Robichaud

sortie le 4 mars

Redonner une histoire aux femmes exécutées

0
Christelle Taraud © X_DR

« Placer l’existence des femmes, la biographie des femmes, la parole des femmes exécutées au centre du récit, c’est faire un choix, c’est interpréter l’histoire d’une certaine manière. » Le projet est clair et l’objectif annoncé sans détour : avec Les Filles-au-diable, Christelle Taraud pose un acte résolument politique qui se déploie dans ce livre unique, tant dans la forme que dans le fond.

Historienne de formation, l’autrice est spécialiste des questions de genre et de sexualité, notamment des violences sexistes et sexuelles en contexte colonial. Elle a notamment dirigé la publication de cette mine d’or qu’est l’ouvrage Féminicides. Une histoire mondiale (Éditions La Découverte, 2022). C’est de ce savoir situé qu’elle part pour aborder ce texte qui a pour point de départ l’histoire de Anne Lauritsdatter, femme norvégienne exécutée en tant que « sorcière » aux côtés de douze autres femmes, à Steilneset, à l’extrême nord de l’Europe, sur l’île de Vardø, en Norvège.

Au XVIIème siècle, de nombreuses femmes sont brûlées vives, accusées d’actes de sorcellerie. L’absence de fondement de ces accusations, pour ne pas dire leur absurdité, n’empêche pas les inquisiteurs d’appliquer leur « politique de terreur ». Quatre siècles plus tard, l’autrice choisit d’explorer ce territoire, alors que La Norvège fait ériger un mémorial dédié à toutes celles qui ont été assassinées dans cette région du Finnmark. Un monument impressionnant, « ventre de métal » balayé par des vents glacés, construit sur la base d’un conséquent travail de documentation.

Retrouver le sensible de l’Histoire

Christelle Taraud découvre le site, parcourt l’environnement neigeux, et se laisse traverser par les émotions provoquées par ce « cimetière sans tombes » chargé de larmes. Elle revient sur les fondements de ce massacre, sur la manière dont il a été rendu possible : accusations infondées, intentionnalité politique, méthodes inqualifiables (transport en cage, muselière, tonte, aiguille qui cherche la marque du diable), mise à mort par le bûcher… Pas de faux semblant ici, il s’agit, pour elle de mettre au jour « un crime de masse à tendance génocidaire », « conséquence directe du patriarcat ».

Au fil des pages, l’histoire se transmet à travers les voix, et tout particulièrement de deux femmes : l’une, Norvégienne, venue du passé, l’autre, Française, historienne sensible, notre contemporaine, devenant l’interprète de nos ancêtres féminines silenciées. L’autrice nous rend leurs récits, leurs émotions empreintes de peur, de violences et d’incompréhension.

Les matériaux se mélangent : poèmes, listes, faits historiques, analyses linguistiques… faisant écho à des situations très contemporaines de haine contre les femmes un peu partout dans le monde – au Canada, en Irak, au Cambodge ou au Rwanda. Notre corps reçoit et digère les faits, rendus plus lisibles et précis grâce à l’historienne. Ça cogne et ça aide à comprendre.

Merci à Christelle Taraud de tisser, par-delà les siècles, ce fil sensible entre elle(s) et nous. Et si dans son texte, comme dans cette chronique, le mot « femme » apparaît de (trop) nombreuses fois, ce n’est pas un hasard.

ÉLODIE MOLLÉ

Christelle Taraud, Les Filles-au-Diable , Éditions La Découverte, 176 pages, 18,50 €

Un certain goût de la fête

0
Festa major (C) La traverse

« Je pense à ce village qui m’apporte ma part d’éternité ». Ce village, c’est Fillols, en pays Catalan, au pied du Canigou. Jean-Baptiste Alazard y vit toute l’année, y écrivant ses films qu’il tourne en 16mm.

Fillols vit au rythme d’une fête, la Festa major, que les Fillolois préparent durant six mois et dont ils se souviennent tout l’hiver. Une fête plus que centenaire, où durant trois jours et trois nuits tout le village respire au rythme de la musique et de la danse. Et ceux qui n’habitent  plus dans le village, « en exil pour le travail »,y reviennent vivre des moments de convivialité et de vie différente.

Et la cuisson des escargots

Jean-Baptiste Alazard a voulu partager cette célébration de la vie et plonge le spectateur en immersion totale dans la fête : des séquences tournées en 2022 et 2023, habilement montées. Il est à la caméra, accompagné de Vincent Le Port et ils ont su rendre palpable la liesse, la ferveur de tous ceux, hommes et femmes, vieux et jeunes qui dansent, chantent, boivent, mangent, oubliant tout ce qui n’est pas dans l’instant, une invitation au lâcher prise.

Une célébration de la vie par la couleur, la lumière, et les sons. On assiste aux préparatifs : le transport de troncs, le collage d’affiches, les discussions sur la cuisson des escargots, la finition des costumes et des coiffes, la mise en place des chaudrons, la répétition des orchestres.

Puis vient la fête. Danses modernes ou anciennes, rondes autour de l’arbre au centre du village. On regarde une photo ancienne et on évoque des souvenirs, on espère voir le rayon vert… Un feu d’artifice de couleurs et une explosion de musique. Rendez-vous à Fillols l’été prochain ?

ANNIE GAVA