C’est en 2016 que le saxophoniste ténor Daniel Erdmann a monté le projet « Velvet Revolution », consacré à une relecture des créations du groupe new-yorkais The Velvet Underground, dont les effluves subversifs perdurent de nos jours. L’étrange assemblage entre l’acidité du violon (fantastique Théo Ceccaldi), la fluidité du vibraphone (excellent Jim Hart) et la suavité du saxophone devait disséminer des ondes oniriques et sensuelles dans un Moulin à Jazz archi-complet.
Lou, Nico et John
Le répertoire pop des légendaires Lou Reed, Nico et John Cale était déconstruit sous l’effet d’un son orchestral surprenant, quand les passages de relais entre solistes s’opéraient avec un naturel rare. Des compositions des membres du trio respectaient la charte initiale d’un projet artistique où la modestie le dispute à la grandeur. Le groupe s’aventurant même dans des perspectives bluesy avec des traits d’orchestre fleurant bon le meilleur du jazz, avec des accents ellingtoniens.
Ils ont eu l’excellente idée d’associer à leur performance la chanteuse serbe Jelena Kuljic, qui, en plus de ses propres paroles sur des compositions du groupe a livré un Sunday Morning d’anthologie. Ses modulations vocales et son art du parlé-chanté, agrémentés d’un sens rythmique et mélodique sans faille, ont conduit les artistes et le public vers des horizons d’émancipation collective.
LAURENT DUSSUTOUR
Concert donné le 23 janvier au Moulin à Jazz, Vitrolles.
La Cité de la Musique est un espace unique à Marseille. Un lieu qui reçoit artistes, concerts, pédagogies, et qui, au-delà de ses enseignements, déploie un programme au sein de l’école Korsec depuis 2008. Ce dispositif, intitulé Orchestre à l’école, accompagne, tout au long de l’année, les jeunes de cette école primaire située en zone d’éducation prioritaire. Les objectifs : rendre la musique plus accessible et renforcer les cohésions sociales et la construction de personnalité de ses élèves. La prochaine restitution se tient ce 3 février à la Cité de la Musique.
24 élèves dans l’orchestre
Tout débute en 2007 au collège Joséphine Baker, avec le dispositif « Orchestre au collège ». En remarquant son succès, la Cité de la Musique décide d’étendre son projet, et l’année suivante, il est déployé à l’école primaire Korsec, situé dans le quartier Belsunce. Où ils accompagnent les jeunes du CE2 jusqu’au CM2.
Au départ, il s’agit de découvrir les instruments, avant que l’élève ne choisisse celui qu’il a envie de pratiquer, et qu’il peut garder, chez lui, pendant ces 3 ans. Au total, ils sont 24 élèves. Pour les encadrer, c’est une équipe de musiciens-enseignants avec Nadine Amrani qui assure la direction d’orchestre.
Ensemble ils construisent un répertoire musical qui reflète les différentes cultures des élèves, et donne ainsi naissance à une mémoire commune. L’enseignement se décline en trois parties, avec trois heures de pratique par semaine : répétition d’orchestre, cours des instruments en groupe, divisés dans les différents pupitres, et enfin une formation musicale, notamment pour aborder le solfège. À la fin du parcours, les élèves qui souhaitent continuer leur pratique musicale sont accueillis par la Cité de la Musique pour de nouveaux enseignements.
C’est l’histoire d’un voyage. Du Sénégal à la France, en passant par l’Argentine, Diégane Latyr Faye, jeune écrivain sénégalais part sur les traces d’un mystérieux auteur, T.C. Elimane, disparu après avoir été accusé de plagiat. Inspiré par la figure de l’écrivain malien Yambo Ouologuem, La plus secrète mémoire parle d’amour, de relations entre l’Afrique et l’Occident et revient sur plus d’un siècle d’histoire et d’illusions. Adaptée du livre de Mohamed MbougarSarr, l’œuvre offre une plongée dans la quête poétique d’un jeune auteur à la recherche de son aîné. Les comedien·nes Aristide Tarnagda et Odile Sankara, figures majeures du théâtre burkinabè, incarnent cette quête littéraire et existentielle avec humour et simplicité.
Voilà 25 ans qu’ils se produisent ensemble, tout en menant de (très) belles carrières chacun de leur côté. La violoncelliste Anne Gastinel en se frottant tout particulièrement à la création contemporaine, mais également aux pièces les plus ardues du répertoire ; le violoniste David Grimal en insufflant à différentes nomenclatures ses velléités – très bienvenues – de directeur artistique, notamment à l’orchestre sans chef malicieusement nommé Les Dissonances ; et le pianiste Philippe Cassard, bien connu des auditeurs de France Musique pour sa capacité à ériger des ponts entre arts, musique et musicologie.
Mais c’est ici en chambristes chevronnés qu’ils se présentent devant une salle comble, forts d’une complicité tangible et d’une connaissance respective de Schubert impressionnante. On aurait, peut-être, apprécié d’entendre le Philippe Cassard essayiste et producteur en dire quelques mots. Mais l’éloquence de la musique elle-même suffit amplement à rendre justice à la poésie du mouvement rendu célèbre par le Barry Lyndon de Stanley Kubrick, brillamment interprété en bis, mais aussi et surtout au magnifique Notturno en mi bémol majeur, et au plus méconnu Trio n°1, tous deux pétris d’élégance et de mélancolie, mais aussi d’une entente poignante. Sur ces sixtes qui unissent un violon et un violoncelle si complémentaires, ou encore sur le dialogue si émouvant entre les cordes et le piano vibrant sur l’Andante un poco mosso.
On a cassé Philippe Cassard
Mais la plus belle surprise du spectacle est peut-être, plus encore que cette gracieuse lecture de Schubert, le Trio en la mineur de Ravel. Coloré, rutilant, il impressionne par la vigueur de son écriture mais aussi de l’interprétation. Tant et si bien que l’auriculaire de Philippe Cassard en finira par saigner sur le clavier du Bechstein ! Au retour d’une petite pause pansement, le pianiste revient s’emparer de pages sublimes, rappelant l’inventivité folle d’un compositeur aux confins de l’impressionnisme, interprété ici avec une fougue postromantique rare. C’est le piano qui fixe les soubassements d’une Passacaille entêtante, avant qu’un Final lumineux n’articule des trilles se répondant d’un instrument à l’autre. Tout simplement renversant.
SUZANNE CANESSA
Le concert a été joué le 24 janvier au Palais du Pharo dans le cadre de la saison de Marseille Concerts.
D’emblée, le dernier né de Balkis Moutashar frappe juste. Une très belle ouverture : chaque interprète se succède, porte un geste, et repart. Ce geste inaugural, comme posé avec soin, contient en germe la pièce entière : l’idée que chaque corps arrive chargé d’histoires, de techniques, de pratiques, de désirs. On n’arrive jamais les mains vides.
Sur le plateau, les douze interprètes font apparaître, par touches successives, les danses qui les traversent : le classique affleure dans une batterie, un entrechat ; le contemporain s’inscrit dans un visage, une présence ; l’autodidaxie se reconnaît à une liberté du mouvement ; la gymnastique et le modern jazz surgissent dans une attitude ou un déhanché ; le hip-hop dans un shoulder freeze ; le voguing, l’électro, le jay-setting dans des balancés outrés, le geste iconique de la main emprunté à Beyoncé. Rien n’est hiérarchisé. Tout circule.
D’une voix à l’autre
Peu à peu, un dialogue se noue. Des unissons apparaissent, sur un morceau de 50 Cent qui emmène les pas attendus de danse urbaine vers un ailleurs. Les pas hip-hop revisités laissent la place à des formes plus intimes : solos, duos, compositions collectives où les corps s’écoutent, se répondent, s’accordent sans jamais s’effacer.
La bande-son, composée par Reno Vellard, joue un rôle essentiel. On y entend des témoignages des danseuses et danseurs, devenus matière sonore du spectacle. Rarement la voix entendue est celle du corps qui danse ; et c’est précisément là que se joue quelque chose de fort : un déplacement, une mise en relation, un éloge de l’échange.
Balkis Moutashar affirme une égalité radicale entre les danses – avec, peut-être, un léger penchant pour l’électro, dont l’énergie collective emporte la fin sur Freed from Desire. La danse serait-elle devenue l’art le plus rassembleur ? La question affleure. Le plateau répond par la joie, le partage… et les paillettes.
SUZANNE CANESSA
Nous n’arrivons pas les mains vides a été joué le 22 janvier au Pavillon Noir à Aix-en-Provence.
La même chose mais pas tout à fait pareille est une expérience théâtrale participative, où « l’idée de participation est prise dans un sens trèèès large », conçue par Anne-Sophie Turion, autrice, metteuse en scène et performeuse associée à La Bande du ZEF.
Précédée par plusieurs séances de Test en public (lire ici), la création de son spectacle, fondé sur une ressource humaine fondamentale : l’attention, va inviter chacun.e, par l’intermédiaire d’un texte distribué sur différents supports tout au long de la performance, à accomplir de micro-actions discrètes – regarder simultanément un plafond, écouter des chuchotements, déplacer des objets légers, suivre une partition individuelle –donnant naissance à des phénomènes de rencontre légers et déconcertants.
MARC VOIRY
Du 28 au 30 janvier Le ZEF - Scène nationale de Marseille
Zébuline. Vous avez pris officiellement vos fonctions en septembre, mais vous étiez déjà impliquée en amont. Comment s’est organisée cette édition ?
Anne Kerzerho. J’ai été nommée mi-juin et je suis arrivée à la direction de Parallèle mi-septembre, dans un contexte de transition puisque Lou Colombani, la précédente directrice, était déjà partie. Dès ma nomination, j’ai repris un certain nombre de dossiers : il fallait soutenir l’équipe, très engagée, et assurer des arbitrages. Cette édition est clairement placée sous le signe de la transition et de la collégialité.
Pouvez-vous nous expliquer le principe de « Futur.e.s direction.s » ?
Ce programme associe trois jeunes curatrices-programmatrices, Flora Fetta, Lamia Zanna et Asia Ugobor,choisies à l’automne 2024 à l’issue d’un long parcours. Elles ont d’abord été en immersion lors de la précédente édition, puis ont bénéficié d’un accompagnement très actif : repérages, voyages professionnels, nombreuses rencontres avec des artistes. Elles ont travaillé concrètement à la programmation en dialogue avec les directions, et ensemble nous avons finalisé l’architecture du festival.
Cette approche collective s’inscrit aussi dans une réflexion plus large sur les enjeux de parité, très présente depuis les débuts de Parallèle.
Oui, c’est un point essentiel. Dans le champ chorégraphique, le nombre de femmes à la tête des Centres chorégraphiques nationaux a fortement chuté ces vingt dernières années. Il est donc nécessaire de maintenir cette vigilance et de continuer à corriger des déséquilibres structurels.
Parallèle se distingue depuis ses débuts par un dialogue affirmé entre arts visuels et danse. Et c’est un domaine que vous connaissez bien…
C’est en effet une singularité forte du festival. La performance se situe à la croisée de ces champs, et la danse est une pratique très hospitalière, en dialogue constant avec d’autres médiums. Penser un festival depuis cet entrelacement me semble fondamental aujourd’hui.
Et oui, j’ai travaillé plus de vingt ans dans la danse, notamment au sein de plusieurs CCN. Deux axes ont toujours structuré mon travail : l’accompagnement des artistes – inventer des contextes de création, de production et de programmation – et la relation au territoire, aux publics. Ces quinze dernières années, j’étais davantage du côté de la pédagogie, au sein du Master Exerce à Montpellier, une formation internationale de recherche chorégraphique dont sont issus de nombreux artistes aujourd’hui très présents sur la scène contemporaine. Cette année, huit artistes programmés à Parallèle en sont d’ailleurs diplômés !
Le festival revendique également un rôle central dans l’accompagnement et la visibilité des jeunes artistes.
Oui, Parallèle est un lieu de repérage pour des œuvres qui ont peu circulé. Il accompagne des démarches émergentes, en danse comme en arts visuels, souvent traversées par des enjeux sociétaux forts : questions de colonialité, de représentation, de réparation. Ces artistes ne produisent pas des œuvres documentaires, mais des gestes de composition, à la fois poétiques et politiques.
L’ancrage marseillais de Parallèle est très fort. Comment votre rapport à la ville et à son territoire nourrit-il votre approche du festival ?
Je connaissais déjà Marseille, mais je suis frappée par la vitalité de sa scène artistique et par l’ouverture des lieux à l’expérimentation, sans renoncer à l’adresse aux publics. La réalité méditerranéenne, la diversité sociale, la présence très concrète des enjeux du monde dans la ville : tout cela traverse nécessairement le festival. À Marseille, ces questions ne sont jamais abstraites.
Qu’est-ce qui caractérise plus spécifiquement cette édition et sa nouvelle direction ?
Elle s’inscrit dans une continuité, mais avec des accentuations. J’attache beaucoup d’importance à l’idée que le festival soit un lieu d’apprentissage. C’est le sens du QG du festival : un espace ouvert, avec bibliothèque, rencontres, ateliers et tables rondes. Cette édition est aussi marquée par la convergence de plusieurs programmes d’accompagnement – La Relève, les jeunes chorégraphes du Sud, Futur·e·s directions – avec de nombreuses créations et avant-premières. Penser le festival comme un lieu de circulation, de transmission et de mise en relation est essentiel pour l’avenir de Parallèle.
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR SUZANNE CANESSA
Le festival se tiendra du 28 janvier au 7 février dans divers lieux à Marseille et Aix-en-Provence.
Derrière le mur de ballots de paille qui occulte totalement la scène de Foutue Bergerie, qui va rapidement s’écrouler, il va y avoir du monde. Une tripotée de moutons philosophes, lubriques et panurgiques, divers volatiles chantants, un fermier bougon, sa femme allongée et malade en hors-champ, son fils suicidé par pendaison, qui se promène, suspendu dans les airs et jurant comme un charretier, son autre fils, soucieux de ce qu’on peut dire de la taille de son pénis, sa copine entreprenante, un stagiaire maghrébin, une journaliste, sa rédac-chef et deux gendarmes.
Évoluant au milieu des bottes de foin régulièrement brassées, figurant, selon les situations, les coins et recoins de la grange, le champ, une clôture jamais terminée. Tous·tes sont embarqué·e·s dans une farce tragico-burlesque évoquant quelques points chauds fermiers : la multinationale agrochimique et le petit paysan, la réintroduction du loup, l’étalement urbain, la paysannerie qui disparait, les à-priori sociaux, les fantasmes sécuritaires.
Spectacle poussif
Deux fils conducteurs lient l’ensemble : une tentative de mobilisation contre une multinationale de l’agro-chimie, autour du suicide du premier fils, déprimé par son micro-pénis – certainement dû à l’emploi d’un pesticide utilisé par son père juste avant sa naissance. Et une enquête autour de plusieurs moutons retrouvés morts : est-ce par des loups, comme le suggèrent des gendarmes de mauvaise-foi, ou par des pitbulls, appartenant aux personnes dernièrement arrivées dans les nouveaux immeubles, construits aux abords du champ ?
Après l’immense carton critique et public de Les gros patinent bien, à la fantaisie déjantée jubilatoire, on attendait avec gourmandise ce nouvel opus de Pierre Guillois. Hélas, on reste sur sa faim, malgré quelques bouts de scène réussis, des comédien·ne·s investi·e·s, en particulier une Christina Réalli qui se régale en mouton philosophe, en mère désabusée et en rédactrice en chef brutale. L’ensemble ne décolle pas et finit par s’embourber dans un humour qui n’est pas que faussement lourdingue, et une fantaisie stagnante.
MARC VOIRY
Foutue Bergerie était présentée du 20 au 24 janvier au Théâtre de l’Odéon dans le cadre de la programmation du Gymnase hors-les-murs
Si pour certains, Rabelais n’est qu’un souvenir flou du lycée, il devient pleinement vivant sur le plateau des Salins. Avec Rien qu’un peu de moelle, la compagnie En Devenir 2 offre un voyage par delà Rabelais et relate des aventures du géant gourmand Pantagruel et de son compagnon : Panurge. Le spectacle met en scène les deux héros et embarque le public dans une balade philosophique. Mis en scène par Malte Schwind, l’œuvre offre une plongée dans la pensée de l’écrivain et libre penseur, donnant à voir une langue populaire, joyeuse et étonnamment moderne.
Voyager du fantasme à la réalité, parler de faire l’amour, mais aussi de ne pas le faire. Avec Commençons par faire l’amour, la chorégraphe Laura Bachman poursuit une démarche à la croisée de la danse, de la littérature et du théâtre. Après le succès en 2023 de Ne me touchez pas, l’ancienne danseuse de l’Opéra de Paris s’empare de l’œuvre de Jean-Philippe Toussaint, Le cycle de Marie et relève le défi de chorégraphier ce roman d’amour en s’appropriant les images cinématiques du texte. Enraciné dans les tiraillements d’un personnage complexe, le spectacle ouvre une réflexion sur la féminité, ses représentations mais aussi sur les rapports de pouvoir. Le temps d’une soirée, la scène devient un laboratoire et interroge la manière dont on représente l’amour, les corps et les sexualités.
C.L. 3 février Les Salins, Scène nationale deMartigues