vendredi 17 avril 2026
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Le Nomad’ trouve son point de chute

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Le futur campus de la Plateforme © X-DR

En marge de la présentation de la programmation du festival Babel Minots, ce sont les contours d’un nouveau projet d’ampleur qui ont fait l’objet d’une conférence de presse ce 3 février. Julian Crozat, chargé de projet, dévoilait la future implantation d’un lieu culturel dédié à la musique et au jeune public géré par le Nomad’, sur le campus en construction de l’école du numérique La Plateforme, dans le quartier des Crottes. Pour rappel, Le Nomad’ perdait en 2024 ses murs historiques du boulevard de Briançon au profit d’Euroméditerrannée, après 25 ans d’activité.

Triple axe

« Il était important pour nous de retrouver notre ancrage d’origine dans le quartier d’Arenc », précise Julian Crozat. La Ville, séduite par l’idée de ce projet autour de la musique et du jeune public, suggère alors au Nomad’ de se rapprocher de l’école.

Le souhait du Nomad’ va à un rééquilibrage des propositions jeune public dans un espace de diffusion où elles n’ont que peu de place. Il programmera sur une centaine de dates à l’année des concerts jeune public mais également de musique actuelle, imaginés en partenariat avec ceux qui le souhaiteront, dans un grand auditorium de 1 000 places debout pour 500 assises.

En outre, il imagine un autre espace, expérimental et à visée des plus jeunes : le Petit Nomad’. Projet à hauteur d’enfant ouvert toute la semaine, il proposera des créneaux d’ouvertures aux écoles, crèches et structures partenaires ainsi qu’aux enfants du quartier, et un panel d’activités entre diffusion, transmission, accompagnement et mise à disposition d’équipements spécifiques.

Enfin, la structure développe un nouveau projet de « Café », sur une place publique à l’entrée du campus, ouvert à toutes et tous en journée. « Dans un quartier en totale rénovation, il est important qu’il y ait des espaces que les habitants du quartier peuvent s’approprier, nous voulons créer du lien »,explique encore le Nomad’.

Émancipation

Si les travaux sont en cours, le Nomad’ est consulté sur la configuration des espaces qu’il investira. La Ville porte ce projet avec le Nomad’, qui hybride pour la première fois son financement : « Le mix privé/public nous garantit une certaine force : à une époque où l’on ne sait pas ce qu’il se passera politiquement demain, à tous les niveaux, nous avons besoin de ne plus dépendre exclusivement des partenaires publics. Chaque projet est une lutte pour continuer à mener des actions, en coopération avec nos partenaires culturels. » Le projet devrait voir le jour dans son intégralité en janvier 2027.

L’équipe de Nomad’ © X-DR

LUCIE PONTHIEUX BERTRAM

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L’hymne à Alcmène

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© A.-M.T

À la demande de Roland Hayrabedian, directeur artistique de Musicatreize, le compositeur Patrick Burgan a créé une œuvre vocale autour d’Hercule, mythe que l’ensemble explore depuis quelques années. Nous l’appellerons Hercule a conquis les spectateurs. Burgan a bâti son œuvre autour de l’Amphitryon 38 de Jean Giraudoux. Jupiter, épris d’Alcmène, l’épouse fidèle du général Amphitryon, prend l’apparence du mari absent et la viole, la fécondant durant la nuit. Mais celle-ci préférerait se donner la mort plutôt que d’accoucher de cet enfant. Après de multiples rebondissements, Jupiter efface la faute mais exige que les deux amoureux engendrent un fils de leur propre union. Ils acceptent : « Ils l’appelleront Hercule ».

Conte mythologique

« J’ai toujours été fasciné par le personnage d’Alcmène, qui est d’ailleurs le nom que porte mon association crée en 2010 », explique Burgan. « Cette femme est un modèle […], une humaine inflexible n’hésitant pas à tenir tête à Jupiter lui-même par amour pour son mari. J’ai souhaité créer un conte mythologique autour de cette figure admirable. »

Pour donner corps à ce récit, la partition mobilise trois chœurs : Musicatreize, le chœur d’enfants de la Maîtrise d’Istres (direction Alexis Gipoulou) et le chœur amateur Attaca (direction Mila Bellier).

Dès les premières notes – un bourdon se transformant en sirènes languissantes –, la magie opère. Hélène Richer campe une Alcmène exceptionnelle, à la fois soliste remarquable et tragédienne totalement habitée. Marco Van Baaren incarne un Amphitryon touchant et sensible. Leur duo, dans la scène 2, fantastique et onirique, est poignant.

La scène 4, située à l’aube suivant l’enfantement secret, prend la forme d’une lumineuse ode au soleil, magnifiée par les chanteurs de Musicatreize, tandis que Mercure presse l’astre de se lever. Le chœur déroule l’histoire, brouhaha flamboyant et exalté de dieux tentant de raisonner Jupiter.

L’intervention spatialisée des deux autres chœurs, disséminés dans la salle, renforce l’immersion : d’abord en scène 5, reprenant les paroles d’Alcmène affirmant « je ne crains pas la mort », puis en scène 8, où ils incarnent les voix célestes ; une véritable symphonie de sons et de vibrations entoure les spectateurs. Lors de la scène finale, le ténor Xavier de Lignerolles surgit dans le public et invite à s’extraire du mythe. Dommage : on s’y sentait bien. L’humanité et la fidélité ont triomphé des dieux.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

La création a été donnée le 8 février au Foyer Reyer (Opéra de Marseille).

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Le Mucem regarde le monde

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Nabeul, Tunisie, 2019 © Marion Poussier

Au moment de présenter à la presse la programmation prochaine du Mucem, Cécile Dumoulin, responsable du développement culturel et des publics, le soulignait : « un musée de société ne se résume pas à un patrimoine matériel ; il doit intégrer le débat, les enjeux sociétaux, le lien ». Ce que les équipes s’attellent à faire exister à travers les expositions, bien-sûr. Mais aussi le MucemLab, qui pilote une activité de recherche pluridisciplinaire, sous la houlette d’Aude Fanlo : lors de rencontres, colloques, formations, y sont abordées toute l’année « questions environnementales, fragilités sociales, géopolitiques compliquées, souvent sous la forme de discussions libres ; au sens premier de recherche ! On cherche ensemble à mieux comprendre le monde ».

Cette démarche porte ses fruits : en témoigne le succès depuis cinq saisons des Procès du Siècle : chaque lundi, l’auditorium Germaine Tillon déborde de visiteurs souvent jeunes, parfois critiques, mais bouillant d’envie de débattre des sujets abordés. Thème jusqu’au 16 mars : C’est par où le futur ? Bonne question, pour des générations qui peinent à trouver des perspectives réjouissantes, sur une planète polluée par le capitalisme, aux sociétés meurtries par des inégalités inouïes et des algorithmes opaques.

Mères en Méditerranée

Les expositions porteront la marque de ce foisonnant questionnement contemporain. Particulièrement Bonnes Mères (du 18 mars au 31 août), que Pierre-Olivier Costa, président du Mucem, qualifie de « solaire et militante ». Pour Anne-Cécile Mailfert, co-commissaire avec Caroline Chenu, il s’agit de mettre en pleine lumière « les injonctions contradictoires faites aux femmes, montrer la réalité matérielle de leur corps, encore tabou, ou au contraire instrumentalisé, l’idéalisation et les ambivalences des figures maternelles ». 350 œuvres ponctueront ce parcours, avec plus encore que de coutume, au côté des items issus du fonds ethnographique du musée, le travail d’artistes contemporaines en nombre.

À partir du 28 octobre, Manger les images interrogera quant à elle l’iconophagie de l’Antiquité à nos jours. Comme le formule Raphaël Bories, conservateur du pôle Croyances et religions, « submergés par un flot d’images numériques, ne sommes-nous pas en train de nous faire dévorer à notre tour ? »

Autre temps fort, d’une durée exceptionnelle de 11 mois (à partir du 18 novembre), Mayotte, Maoré, La rencontre des mondes, consacrée à la culture de l’archipel. Le MuMa, fermé suite au cyclone Chido, est ainsi soutenu par le Mucem, de belle manière.

GAËLLE CLOAREC

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Le Jazz des Cinq Continents dévoile sa partition

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Ezra Collective © Yout

Le festival Marseille Jazz des Cinq Continents investit Marseille chaque année en juillet pour promouvoir la scène jazz et célébrer une ouverture au monde par le croisement des esthétiques. Pour cette 26e édition, le festival a choisi comme thème : « la musique comme nature et la nature comme musique ». Et pour l’illustrer, une très belle affiche signée Luci Pina. Le festival investira, comme chaque année, les lieux emblématiques de la ville tels que la Vieille Charité, le Conservatoire Pierre Barbizet et la Friche la Belle de Mai. Mais nouveauté cette année : son installation au parc Henri Fabre dans le 8e arrondissement de la ville.

Côté programmation, le jazz londonien marque à nouveau Marseille Jazz, avec en grande tête d’affiche Ezra Collective. Le quintet connaît une montée fulgurante depuis l’obtention du Mercury Prize 2023 – le prix le plus convoité de la musique britannique – puis élus meilleur groupe de l’année aux Brit Awards en 2025. Ensuite ce sera au tour de Kyoto Jazz Massive, de la scène acid jazz des années 2000, ils avaient été révélés par Gilles Peterson – pionnier du genre – aussi à l’affiche cette année.

Sous d’autres influences, le festival accueille Abdullah Miniawi, qui avait remporté les Victoires du Jazz pour son album Cri du Caire en 2023. Ici il présente son nouveau projet Peacock Dreams, un album poétique, écrit en arabe littéraire et chanté dans la tradition soufie. Il sera accompagné des deux trombonistes Robinson Khoury et Jules Boittin, et en invité, Erik Truffaz, habitué du festival.

Incarnant le thème de cette édition, Away Ly vient ajouter du folk à la progammation, avec son album spirituel Essence & Elements, un voyage initiatique autour des éléments et de la nature – qui rappelle la chanteuse Ayö. Enfin, l’année 2026 marque le centenaire de la naissance de Miles Davis, jazzman emblématique toujours en perpétuel recherche de création, d’improvisation et d’innovation – incarnant ainsi les valeurs même du festival. Ainsi, pour clôturer l’édition 2026, Marcus Miller rend un hommage à cette icône aux côtés des membres orignaux du groupe qui ont accompagné son retour dans les années 1980.

LAVINIA SCOTT

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Un quatuor, trois ambiances

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© A.-M.T

Pour accueillir le Quatuor Agate, il fallait bien un écrin. Et c’est dans la Salle La Major, dans le Palais historique du Pharo, que les quatre musiciens – Adrien Jurkovik et Juliette Beauchamp aux violons, Raphael Pagnon à l’alto et Simon Iachemet au violoncelle – ont officié ; un lieu à la hauteur d’un programme traversant un siècle et demi d’histoire.

Le concert s’est ouvert avec le Quatuor en mi bémol majeur de Fanny Mendelssohn. Longtemps restée dans l’ombre de son frère Félix à une époque où les femmes ne composent pas – du moins officiellement –, Fanny Mendelssohn démontre une maitrise de la forme et une profondeur émotionnelle qui aurait mérité une reconnaissance de son vivant. Il s’ouvre sur un Adagio ma non troppo sombre, incluant un long passage fugué en mode mineur qui évoque Beethoven. Le scherzo qui suit – et qui fait la part belle à l’alto –, vif et rythmique, exprime une belle énergie. La Romanze, cœur du quatuor, est traité dans le style d’un lied sans paroles, typique du romantisme allemand. Le finale, Allegro molto vivace, s’ouvre de manière enjouée mais les tonalités plus sombres ne se dissipent qu’à la toute fin de l’œuvre.

De Vienne à Hollywood

Changement d’atmosphère avec le Quatuor à cordes n° 3 de Korngold, écrit en 1945 après son exil aux États-Unis pour fuir le nazisme. Compositeur prodige, Korngold s’inspire tout autant de sa formation artistique dans la Vienne du début du XXe siècle que de son expérience hollywoodienne. « On a découvert son œuvre il y a deux ans, explique Iachemet. On adore cette musique. »

L’Allegro moderato évoque un univers cinématographique au lyrisme assumé. Le scherzo, mécanique suggère une foule, filmée marchant en accéléré. Le Sostenuto, construit comme un « folk tune », déploie un paysage minéral de grands espaces, tandis que le finale, vif et rythmique, convoque l’imaginaire du film d’action.

Le programme s’achève avec le Quatuor n° 9 op. 59 n° 3 de Beethoven, troisième des Razumovsky (du nom du prince Russe qui lui passa commande) : « Beethoven part de Mozart et Haydn, mais il porte le quatuor à un niveau inégalé » rappelle Iachemet.

Après une introduction haletante, le premier mouvement explose d’allégresse. Le second, plus intérieur, se pare d’accents russes. Le menuet, rustique, prépare un Allegro molto final vertigineux : succession de fugues lancées dans une cavalcade virtuose d’une précision redoutable. La salle retient son souffle. Pour faire retomber la tension, les musiciens offrent, en bis, l’élégant Quatuor n° 21 en ré majeur de Mozart, tout en clarté et équilibre.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le concert s’est déroulé le 7 février au Palais du Pharo, Marseille.

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Le hip-hop dans la 6e dimensionLes Élancées

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Hip-Hop, Est-ce bien sérieux © Carlier Guy photographieAvec : Cynthia Barbier, Severine Bidaud, Clement James, Blondy Mota Kisoka et Cault Nzelo (photo by Patrick Berger)

Le hip-hop et Séverine Bidaud, c’est une histoire de longue date. Quand la gamine de Drancy traverse l’Atlantique dans les années 1990 à la rencontre des pionniers de cette danse, elle se mue en Lady Severine puis revient prêcher la bonne parole en France, contribue à l’organisation des premières battles, fonde sa compagnie 6e Dimension

C’est par ce petit bout de lorgnette, dont on sent la passion toujours chevillée au corps, que la chorégraphe nous agrippe avec son spectacle Hip-hop, est-ce bien sérieux ?. Une heure durant, épaulée par son équipe de haute voltige – époustouflants danseurs, tous champions dans leur domaine -, elle nous fait naviguer à travers les évolutions du mouvement : l’imparable émission Soul Train, le Campbell locking, le popping…

Une narration efficace

À l’écran, images d’archives et mots pixélisés appellent une époque. En filigrane, l’évocation d’un contexte socio-culturel, le respect gagné par une jeunesse de banlieue, revendiquant ce fameux Peace Unity Love and Having Fun comme un slogan farouchement fédérateur. C’est tout l’historique – lumineux, documenté et fourmillant d’anecdotes -, de la danse hip-hop qui se déroule devant nous, de la Californie – Original Lockers ou Electric Boogaloos et leur inspiration protéiforme mêlant postures d’animaux, dessins animés, gestes du quotidien ou démarches de passants… – à la côte Est, avec l’émergence du breakdance à New-York, porté par les BBoys et Bgirls des blocks parties du Bronx.

La narration, très efficace, mêle démonstration de pas, récit de leurs origines et tuto d’apprentissage – une démarche ludique qui culmine dans le grand bal participatif proposé à l’issue du spectacle : “le but de ce spectacle, c’est quand même que vous repreniez le flambeau !” Si c’est une gageure de verbaliser le mouvement, c’est bel et bien une évidence pour le festival des arts du geste, qui démontrait une fois de plus avec ce galvanisant spectacle intergénérationnel la pertinence de ses partis pris !

JULIE BORDENAVE

Hip-hop, est-ce bien sérieux ? jouait le 7 février à l’espace Gérard Philipe d’Istres, dans le cadre des Elancées.

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La magie du spectacle

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© Célia Bolzoni

Sur le plateau vide du Studio du Zef, une soixantaine de chaises sont installées en cercle, en deux rangées. Claire Chastel, jean, baskets et longue chevelure bouclée de sorcière, accueille chacun·e à l’entrée du cercle, puis l’accompagne vers une chaise précise. Auparavant, on a été prévenu que l’entrée allait se passer de cette façon, qu’il s’agit d’un spectacle participatif, et que, pour commencer, on va devoir écrire une question qui nous tient à cœur, sur un petit bout de papier plié. L’artiste les recueille une à une sur un plateau rond, pour nous indiquer aussitôt, qu’elle n’est pas voyante et qu’elle ne répondra pas aux questions !

Puis raconte la première fois qu’elle a consulté une voyante : après une rupture amoureuse très douloureuse, désorientée, elle voulait savoir si son histoire recommencerait. Trois cartes de tarot ont conclu que premièrement : non, deuxièmement : elle n’aurait plus d’histoires d’amour pendant six ans, et troisièmement : qu’elle finirait sa vie toute seule !

Tout autour du cercle

Sa curiosité pour la voyance est piquée à vif. Elle embarque l’audience dans ses récits de voyages et d’explorations de différentes pratiques de voyances dans différentes cultures autour du monde, histoires qu’elle mêle à des tours de cartes et de numéros de mentalisme stupéfiants ! En redoublant le cercle de chaises par le tracé d’un cercle au sol, à la fois cadran d’horloge et cercle des constellations du zodiaque, elle inscrit le spectacle dans l’immensité du temps et de l’espace, tout autant que dans l’introspection personnelle et collective, à travers des séries de questions qu’elle pose au public.

Il y a aussi ce dézingage hilarant de chaque signe zodiacal, puis un texte émouvant et poétique, qu’elle joue jusqu’aux larmes, sur tout ce qu’elle croyait et espérait du monde quand elle était une enfant. Le spectacle se termine par une nouvelle séquence tourneboulante, à partir de la toute première question, entre enchantement et désenchantement, lue au début du spectacle, qu’elle redit : peut-on tout effacer pour tout recommencer ?

MARC VOIRY

Les clairvoyantes a été présenté le 5 février au Zef, Scène nationale de Marseille.

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Dramaturgie de l’in‑humain

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Le ring de Katharsy © Simon Gosselin

Sur un plateau qui semble défier toute futilité décorative, Le Ring de Katharsy se déploie comme une expérience scénique avant tout réflexive, où le théâtre, la danse, le chant et l’art de la marionnette se conjuguent. L’espace est radicalement occupé : un ring, aire de confrontation physique, trône au centre de la scène, surplombé par une maîtresse du jeu aux allures de statue vivante, encadré par deux joueurs installés sur des chaises de gaming. Au centre, des corps se mouvront avec une précision troublante, oscillant entre la chair et l’algorithme, le mouvement saccadé rappelant les avatars que l’on manipule et dont l’on oublie trop souvent la fragilité intrinsèque.

Ce jeu singulier et assez terrifiant, où les interprètes incarnent tour à tour des figures numériques et humanoïdes, s’entend comme une interrogation sur les mécaniques sociales qui gouvernent nos existences. Les noms des manches désignent les nouvelles traductions de l’ordre social contemporain. : « enjoy your meal », « black friday », « green is beautiful » …

De l’art de l’affrontement

Alice Laloy s’illustre depuis ses débuts dans l’art délicat de la marionnette, qu’elle déploie avec sa compagnie depuis plus de vingt ans – trois relectures de Pinocchio à l’appui. Ce sont ici des danseurs et des circassiens qui font office d’androïdes, manipulés par des joueurs leur hurlant des consignes laissant souvent la place à l’erreur et au glissement : « localise », « attrape », « retourne », « avance ». Les interprètes, tous exceptionnels, portent une physicalité qui fait entendre des tensions invisibles : tensions du combat, de l’attraction, de l’élan, de la perte mais aussi, en filigrane, de l’effort et du désir. Au fil de ces affrontements successifs, l’humanité surgit dans ses instants les plus vulnérables – là où le jeu devient lutte, où la lutte devient danse, et où la danse finit par être langage. La scénographie sobre et puissante de Jane Joyet s’associe à une matière musicale riche, où les voix des joueurs et de la maîtresse de cérémonie se font, par percées, opératiques.

Dérangeant et somptueux, le spectacle porte un regard acéré sur les manipulations contemporaines, les illusions de contrôle et les promesses fallacieuses du monde virtuel autant que du monde réel. Une des propositions les plus pénétrantes et singulières vues sur les scènes ces dernières années.

SUZANNE CANESSA

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Jazz à l’auberge

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© Laetitia Macé

C’est dans une Mesón pleine comme un œuf que se réunissaient de nombreux férus de jazz pour assister à ce concert très attendu. Arrivé tôt pour se restaurer et avoir une place de choix (et assise), le public languissait avec une impatience palpable le trio, mené par le saxophoniste guadeloupéen Jacques Schwarz-Bart et augmenté par le batteur guadeloupéen Arnaud Dolmen et le contrebassiste américain Reggie Washington.

Les trois musiciens entrent en scène dans une décontraction coutumière de la salle intimiste. Quelques mots de présentation suffiront à comprendre, que, ce soir, nous découvrirons en avant première le fruit live de l’album Résistance, à peine enregistré, pour le plus grand plaisir de l’auditoire venu pourtant entendre leur précédent opus, The Harlem suite.

Métissage esthétique

Le premier morceau, éponyme, pose l’ambiance d’un jazz singulier. Si les codes du jazz tantôt contemporain, tantôt emprunté aux années 1950 ou teinté de blues, sont lisibles, les thèmes, chantants et entêtants joués d’un souffle de maître par le saxophoniste, sont soutenus par une session rythmique voyageuse et très pointue. De manière remarquable, le batteur Arnaud Dolmen insuffle dans sa batterie des rythmiques percussives afro-caribéennes. Cette capacité impressionnante, exécutée avec une aisance et un sourire accrocheurs, ne manquera pas d’époustoufler le public, conquis. Jacques Schwarz-Bart n’hésite d’ailleurs pas à le présenter comme le « meilleur batteur au monde ».

Hommage(s)

Le deuxième morceau, Sarabande, hommage à la résistante guadeloupéenne des années 1960 Sarah Maldoror, permet au saxophoniste un remerciement appuyé à Sarah Lepetre, directrice de la Mesón. Une mise en abîme d’hommages dans l’hommage à l’image de nombre de morceaux de l’album, qui sont autant d’opportunités pour Jacques Schwarz-Bart d’honorer ses origines et racines ; de saluer son père, « plus jeune résistant de France, à 12 ans », l’écrivain primé André Schwarz-Bart. De se souvenir aussi, ému, de la « magicienne de la cuisine » guadeloupéenne Violetta, amie de se mère, et, bien sûr, de rendre un hommage vibrant à sa guadeloupe natale.

Si le concert fut marqué par ces nouveautés, il donna tout de même l’occasion d’entendre certaines des anciennes œuvres du trio. Il se terminait sur deux encore dont l’un permettait de découvrir la voix du batteur Arnaud Dolmen, laissant ainsi un public ému et ravi, que le trio rencontrait quelques minutes plus tard, près du bar. Un grand moment.

LUCIE PONTHIEUX BERTRAM

Concert donné le 6 février à La Mesón, Marseille.

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Les voyages deTéreza

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Les Voyages de Tereza (C) Paname distribution

Le film de Gabriel Mascaro , Ours d’Argent à la Berlinale 2025,  sort en salles le 11 février

Dans une petite ville d’Amazonie Téresa 77 ans qui a toujours travaillé et a élevé sa fille, apprend qu’elle est licenciée. Elle a atteint l’âge limite : le gouvernement impose aux personnes de plus de 75 ans d’aller vivre dans une colonie isolée pour personnes âgées. Pas question pour Teresa d’accepter ce destin imposé ; elle a un rêve : prendre l’avion ; cela se révèle plus difficile que prévu : pour prendre un billet pour n’importe où, il lui faut l’autorisation de sa fille qui ne la lui donne pas. Pas question de baisser les bras.  Embarquée  dans une voiture fourrière jusqu’au bus de transport, munie d’un joli sac à dos fourni aux personnes âgées de la colonie et rempli de couches pour adultes, elle s’échappe pour tenter de ivre son rêve : voler. Elle a appris qu’elle pouvait  trouver un vol illégal à Itacoatiara. Il lui reste à trouver un « passeur ». Ce sera Cadu (Rodrigo Santoro) un marin étrange. Quand  il trouve un escargot dont la bave bleue, utilisée comme collyre éclairerait le chemin vers l’avenir, il l’essaye, devient brûlant de fièvre et ne peut plus diriger l’embarcation. Téresa apprend vite et prend le gouvernail quand la voie est libre. Elle va désormais mener sa barque. Elle fait  une rencontre qui va changer sa vie : Roberta (Miriam Socarrás), une femme de son âge, exubérante,  libre, athée, qui navigue  le long de l’Amazonie et vend des Bibles numériques aux communautés fluviales. Roberta lui apprend à faire des nœuds marins et surtout que  la seule chose en laquelle il vaut la peine de croire est la liberté .Ensemble, elles boivent, dansent, vivent. Le corps même de Teresa semble transformé, lumineux. L’interprétation de Denise Weinberg  est superbe et mériterait un prix.Les paysages de ce road movie sont d’une grande beauté ; les jungles verdoyantes, les ondulations du fleuve, les rives sinueuses sont magnifiées par le directeur de la photographie Guillermo Garza.

 On sort rempli d’espoir et de foi dans la résilience humaine à tout âge de ce film de Gabriel Mascaro,

Annie Gava

© Paname distribution