mercredi 13 mai 2026
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La jouissance des femmes

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L’art de la joie © Christophe Raynaud de Lage

On ne pouvait souhaiter une plus belle illustration de la puissance féminine, en ce jour international de lutte pour les droits des femmes. Le manuscrit de Goliarda Sapienza, indubitablement un chef d’œuvre, achevé en1976, a pourtant été refusé par toutes les maisons d’édition pendant plus de 20 ans. Publié confidentiellement en 1998, après la mort de l’écrivaine, c’est sa traduction française par Nathalie Castagné, éditée par Viviane Hamy en 2005, qui a enfin déclenché un succès planétaire.

Une reconnaissance posthume due à la fois aux qualités indéniables du style de Sapienza et de sa construction narrative haletante, mais aussi à l’affirmation, toujours aussi révolutionnaire, de l’orgasme des femmes. Elle y décrit, comme peu avant elle, la violence de l’accouchement, l’instabilité de l’amour maternel, la bisexualité naturelle des femmes, leur oppression complice qui maintient le patriarcat, et se combat par la sororité, et l’éducation libre des filles.

Esthétique excessive

La mise en scène d’Ambre Kahan colle comme un gant aux qualités hors normes de ce roman énorme. Constamment épique, saturé de musiques en direct et de hurlements amplifiés, d’architectures et de symboles, d’étages, d’alcôves et de secrets. Parfois au long de ces 5h30 de représentation la tempête se calme et un moment poétique s’installe où l’amour des mots et des caresses instaure un répit. Mais le spectacle, comme le roman, est ouvert à tous les vents, et la joie si nécessaire y est aussi tapageuse que le fascisme qui monte, et l’accouchement aussi traumatique que le viol du père – qui ouvre le spectacle par une scène insoutenable.

Les scènes de sexe sont nombreuses, longues et impudiques, comme dans le roman, mais elles ne bénéficient pas de l’intimité de la lecture, et gagneraient sans doute à l’ellipse face à des spectateurs transformés en voyeurs involontaires. Mais Noémie Gantier habite la scène sans discontinuer avec une énergie exceptionnelle et une grâce à la fois éthérée et charnelle. Elle est Modesta, cette fille du peuple exceptionnelle née avec le XXe siècle, le premier janvier 1900, dans la campagne sicilienne. Cette orpheline qui deviendra Princesse en se débarrassant des obstacles, tuant parfois, manipulant toujours, cherchant la voie de sa liberté et de celles des femmes. Les douze comédiens qui l’accompagnent au plateau et jouent tous les autres rôles sont aussi phénoménaux, drôles et bavards, rauques et émouvants, en particulier le comédien trisomique qui danse le Prince avec une grâce infinie.

Le spectacle, qui commence en 1910 et s’achève en 1931, s’arrête au mitan du roman, quand l’Italie et la Sicile sombrent dans le fascisme. La seconde moitié du roman, plus intérieure, livrant une Modesta moins violente, reste à monter !

Agnès Freschel

Spectacle donné les 7 et 8 mars à La Criée, Théâtre national de Marseille.

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Trous de mémoires

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© Kheireddine Lardjam

Écrite par Métie Navajo, autrice compagnonne du Théâtre Joliette, et mise en scène par Kheireddine Lardjam, La Dernière – ma colère est née au fond d’un trou s’ouvre sur un espace scindé en deux. L’avant-scène et l’arrière scène sont entièrement séparées par un grillage de deux mètres de haut surmonté de barbelés. Un énorme tronc d’arbre coupé à ras, fossilisé, aux grosses racines repliées (certaines se déplieront), occupe le centre de l’avant-scène, espace surveillé par un gardien du temps et de la mémoire (Azedine Benamara). Un titre ronflant et un personnage à la raideur sentencieuse, rapidement désamorcés par quelques inserts humoristiques. Deux espaces séparés mais poreux, entre passé, présent, rêve et imaginaire, souvenirs d’enfance, camp de harkis, école et cérémonie officielle.

Saint-Laurent des Arabes

Pendant que Jeanne, la mère (Vanessa Bettane), sorte de mère-courage, prépare son discours pour une cérémonie au cours de laquelle elle va recevoir une médaille pour son engagement de professeure de judo dans les « quartiers difficiles », Lilia (Camille Bernon), la plus jeune de ses trois filles, au tempérament de ninja, vient de se faire exclure de sa classe de CM2. Elle a frappé un garçon, Abdelkader, qui lui a adressé une insulte, qui l’a mise en colère mais qu’elle ne comprend pas : « harki ».

Jeanne décide de zapper la cérémonie et les honneurs officiels pour emmener ses filles, qui se chamaillent, sur les lieux de cette mémoire. Elle y allait en vacances pour retrouver des membres de sa famille : le camp de Saint-Laurent-des-Arbres, dans les Cévennes, rebaptisé par certains « Saint-Laurent des Arabes ».

Médaille et doudous

À travers une écriture vive, poétique et documentée, un jeu des comédiennes et une mise en scène au diapason, on glisse, entre espaces réels et espaces rêvés, d’une époque à une autre, et d’une mémoire familiale fragmentée à une histoire collective planquée sous le tapis. Le grand-père, l’Algérie, la guerre, l’arrivée en France, les camps de harkis enfermés pendant les années yéyé et Johnny, l’idole des jeunes. Honte, colère, désir de reconnaissance. Une médaille de guerre, qui traverse les frontières et le temps, et une valise pleine de peluches, permettent d’incarner les fantômes du passé. Ils seront et resteront accrochés au grillage, entre les deux espaces.

MARC VOIRY

La Dernière – ma colère est née au fond d’un trou a été créée du 4 au 6 mars au Théâtre Joliette, Marseille.

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La tornade Hello, Dolly !

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© Christian DRESSE 2026

Il est des après-midis où la Canebière semble prendre l’éclat des grandes premières de Broadway. En accueillant cette nouvelle production de Hello, Dolly ! le Théâtre de l’Odéon ne s’est pas contenté de monter une comédie musicale : il a réveillé un vent d’optimisme et de panache qui a instantanément conquis le public phocéen.

Dès les premières notes de l’Orchestre de l’Opéra de Marseille, le décor est planté : nous sommes dans le New York flamboyant des années 1890. Au centre de cette fourmilière, Laurence Janot incarne une Dolly Gallagher Leviabsolument magnétique. Veuve aussi extravagante qu’ingénieuse, elle déploie une énergie débordante pour mener à bien sa mission la plus délicate : se trouver un époux en la personne du grincheux mais richissime Horace Vandergelder, campé avec une drôlerie bourrue par Rémi Cotta.

Quiproquos et triomphe de l’amour

La mise en scène de Carole Clin réussit le tour de force de fluidifier une intrigue riche en rebondissements. On suit avec un plaisir non dissimulé les escapades new-yorkaises de Cornelius et Barnaby, fuyant leur boutique de banlieue pour une aventure qui les mènera tout droit au restaurant Harmonia Gardens. C’est là, entre deux sorties improvisées et des quiproquos savamment orchestrés, que la magie opère véritablement.

L’ensemble de la troupe, des modistes élégantes aux danseurs aériens, porte ce spectacle vers une conclusion où, sans surprise mais avec un bonheur immense, l’amour finit par triompher pour chacun. Plus qu’un simple divertissement, cette production est une véritable célébration de la vie, portée par une orchestration brillantissime, qui laisse le spectateur avec un sourire indélébile bien après le baisser de rideau.

DANIELLE DUFOUR-VERNA

Spectacle donné les 7 et 8 mars au Théâtre de l’Odéon, Marseille.

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Les visages dévisagés de Roger Edgar Gillet

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Roger Edgar Gillet, Ville brune 1975 © Bertrand Huet

Roger Edgar Gillet figure dans les collections du musée de Rennes, de Lyon ou du Centre Pompidou, du musée d’art moderne de Paris, ainsi que dans des collections privées américaines. Une belle présence qui ne fait pas de lui un peintre très reconnu de la scène française du XXe siècle. Belle idée pour le musée Estrine de Saint-Rémy-de-Provence que de le remettre en valeur jusqu’au 7 juin à travers l’exposition La grande dérision.

Formé à l’école Boulle puis à l’école nationale des Arts décoratifs et devenu professeur de dessin à l’académie Julian, il participe à l’abstraction lyrique dans les années 1950. Progressivement, il va jeter des ponts entre pure abstraction et émergence d’un figuratif où la présence humaine s’exprime comme un « corps-masse » colorée et surtout comme un visage caché, fantomatique, défait de toute représentativité individuelle.

Le regard perturbé

Le regard est le plus souvent privé de ses deux yeux, comme aveugle. C’est plutôt une humanité, (un « tas de gens », 1966) une présence humaine souffrante, déconsidérée qui surgit. Ainsi les deux versions des Fusillés de 1982, témoignent-elles justement de ce traitement en masse. Il en va de même avec le grand format de son Harem (1969) en dominante rouge où les femmes occupent l’espace de manière totalement chaotique et dont les corps sont traités en silhouettes disloquées essentiellement.

Il y a chez Gillet à la fois un point de vue de déconstruction sarcastique (le titre de l’exposition est la grande dérision) mais aussi d’une approche sensible. Celle d’un homme qui a vu les images de la Shoah, des faméliques du monde entier (Le Tiers Monde, 1966).

Ce qui frappe dans les œuvres présentées, c’est l’unité chromatique de beaucoup de toiles, figuratives ou abstraites : les tons de brun l’emportent, traitant tout aussi bien les cieux, les visages, les corps, les fonds du tableau. Il travaille une matière particulière, dans laquelle se mêle sable et colle de peau ; il crée au couteau de l’épaisseur et ne cesse d’expérimenter.

Mais par-delà l’émergence d’un langage pictural personnel, Roger Edgar Gillet se souvient des œuvres de grands peintres de l’histoire de l’art, comme Goya, Zurbaran, Rembrandt, Manet… Ce qui compte avant tout pour lui, c’est de perturber le regard, nos regards. L’exposition est à la fois monographique mais aussi dialogue avec des œuvres de la collection permanente.

MARIE DU CREST

La grande dérision
Jusqu’au 7 juin
Musée Estrine, Saint-Rémy-de-Provence

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« Le Roi et l’Oiseau est presque un anti-conte »

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Émilie Lalande © Sébastien Ynesta

Zébuline. Comment avez-vous eu l’idée de mettre en scène Le Roi et l’Oiseau ?
Émilie Lalande. J’avais déjà fait une carte blanche autour de cet univers, que j’avais appelée L’Histoire d’un roi, parce que je n’avais pas encore les droits. Ils sont très difficiles à obtenir … Puis, par hasard, j’ai rencontré Amaury de Crayencour, qui avait travaillé avec la petite-fille de Jacques Prévert. Il m’a donné son contact en me prévenant qu’elle était très exigeante : si elle aimait le projet, elle aiderait, sinon elle le dirait clairement. Je lui ai envoyé un mail avec une petite captation. Elle m’a d’abord expliqué que, même si elle pouvait donner les droits, Henri Grimault n’avait jamais laissé adapter l’œuvre. Elle me décourageait presque. Puis elle m’a rappelée cinq minutes plus tard avec une tout autre voix : « C’est incroyable, vous êtes la première à pouvoir adapter Le Roi et l’Oiseau. » À partir de là, j’ai contacté les ayants droit de la musique et nous avons travaillé pendant presque deux ans pour construire le projet et relever ce défi. Celle de Wojciech Kilar est incroyable, elle m’a rappelée celle de Pierre et le Loup dans sa manière d’adapter un même thème en berceuse, en polka… On manquait un peu de matériel musical pour le roi, et nous avons donc puisé dans d’autres de ses bandes originales : Dracula, notamment. On a également utilisé d’autres poèmes de Prévert lorsqu’ils nous semblaient entrer en résonance avec le reste.

Dans Pierre et le Loup, les interprètes se redistribuaient les rôles au fil des représentations. Qu’en est-il ici ?

Dans Pierre et le Loup, les danseurs pouvaient effectivement échanger les rôles, ce qui apportait un peu de piment [rires]et permettait de ne pas faire toujours la même chose. Ici, ce n’est pas le cas : les rôles sont fixés. Baptiste Martinet interprète le roi et Marius Delcourt l’oiseau. Ce qui m’intéresse, en revanche, c’est la manière dont un même mouvement peut être interprété différemment. On peut garder la même phrase chorégraphique et pourtant la transformer physiquement.

Par exemple, pour tout ce qui concerne la royauté, le mouvement est beaucoup plus rigide. Dans le duo de la bergère et du ramoneur, au contraire, il devient plus organique, plus libre. Parfois la chorégraphie est la même, mais l’intention dans le corps change complètement.

Le Roi et l’Oiseau est une œuvre très inclassable, moderne. Que nous raconte-t-elle aujourd’hui ?
Je me suis aperçue que ce dessin animé n’est pas vraiment un conte de fées : c’est presque un anti-conte. Il n’y a pas vraiment de princesse ni de héros. Et il reste très actuel : il parle de dictature, de fascisme, de résistance, et de cette liberté qu’il faut toujours chercher.

C’est aussi une œuvre pleine de références, et qui sera aussi source de références pour les artistes qui suivront – je pense à Miyazaki qui cite son travail explicitement, par exemple. Si on regarde attentivement, on trouve des clins d’œil à De Chirico ou à Rodin – cette pose du robot, à la toute fin du film, qui reprend celle du Penseur. Grimault et Prévert rendent hommage à l’art sous toutes ses formes. Pour moi, ce sont des passeurs : ils transmettent des images et des œuvres pour que l’on puisse encore s’en inspirer et créer autre chose aujourd’hui.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR SUZANNE CANESSA

Le Roi et l’Oiseau


14 mars


Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence

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© Anaïs Baseilhac

Une épopée marseillaise

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Catchy Péril © Pat

Depuis un premier concert au Léda Atomica (Marseile), à l’automne 2023, on connaît le talent de Catchy Péril pour le live : une bombe énergique, une machine à sueur et à riffs surpuissants. Benjamin Delair, leader du groupe, à la guitare et au chant, est accompagné de Louise Baudu, au clavier, de Kevin Plasse, à la batterie, et de Paul Blanes, à la basse. Ils proposent un voyage entre le post-punk et la new-wave, où l’on caresse ça et là les origines du rock des 60’s ou le garage.

Leur premier EP, Disco Sucks, paru en 2024, en posait déjà solidement les fondations.

L’album Catchy – fort bien nommé, est à l’écoute un régal d’émois rock. Si l’on parlait de voyage, plus haut, l’opus semble traverser la stratosphère et catapulter l’auditeur dans un bataille stellaire.

Dans les étoiles

Si l’album s’ouvre sur le très garage punk Lemon Haze, les lignes instrumentales sont claires : une batterie très précise et bien lourde, un clavier mélodieux et synthétique à souhait, semblant tout droit tombé d’un jeu vidéo, et un ensemble gratté offensif. Le sentiment d’épopée règne ainsi sur l’intégralité ou presque des compos, bien que le groupe maîtrise avec soin les ruptures, comme dans Épilepsie, pépite aux confins du post-rock et du psyché. Un ballotage constant et jouissif entre tachycardie et trêves psychotiques.

Maîtres dans l’hybridation des styles, les musiciens vont chatouiller le métal avec des bpm soutenus, dans Electricity ou dans Lovely. La voix de Benjamin, le chanteur, se balade sans contrainte entre codes et tessitures, passant d’octaves en trémolos sans effort apparent, jusqu’à la maîtrise de balades loufoques comme I Like It Hard, beau morceau rappelant par endroits la pop rock des Doors. Drugs, dernier morceau de la version digitale, est lui un véritable plongeon dans le post-punk new-wave des années 1980. (Petite surprise en français dans le texte parlé-chanté d’une balade en bonus, donc nous ne dévoilerons rien de plus ici).

Un superbe album, qui laisse transparaître recherche pointilleuse et maîtrise travaillée. Si ces quatre-là semblent savoir où ils vont, on leur souhaite que ce soit loin !

LUCIE PONTHIEUX BERTRAM

Catchy Péril
Sorti le 6 mars
Projet soutenu par B-Side Prod, et distribué par No Need Name.

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Du cirque, sans détours

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Fidji, Cie la Depliante © Mat Santa Cruz

Dans Fidji, il est question d’un chat que son maître Starsky n’arrive pas à retrouver. Seul sur son banc, cet anti-héro en profite pour partager avec le public ses réflexions sur la vie, de désillusion amoureuse, dans un spectacle aux accents de « comédie sociale anglaise », et « anti-héros de Marvel »… le tout parsemé d’acrobaties et d’humour. Ce n’est pas la première fois qu’Antoine Nicaud met en scène son personnage de Starsky. Déjà en 2017, il présentait Starksy Minute, où un livreur de colis se lançait dans des acrobaties hautes en « conneries ».

ZimZam c’est pas que du cirque

Outre ses Détours de Cirque, ZimZam accueille également des artistes en résidence, et est à l’initiative du festival Fadoli’s Circus – qui se tiendra cette année du 3 au 7 juin. ZimZam c’est aussi, en lien avec l’association La Bourguette, des ateliers à destination de personnes atteintes d’autisme, au sein du Pôle Cirque & Handicap de La Tour d’Aigues.

NICOLAS SANTUCCI

Fidji

14 mars
Pôle Cirque & Handicap, La Tour d’Aigues

Le Var : une expérience plastique

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© M.V

La nouvelle exposition de la Villa Théo, en proposant des tableaux de différentes époques parcourant la variété des paysages varois, invite le visiteur à considérer à la fois la singularité des œuvres et leur appartenance à une même histoire picturale localisée.

À l’entrée de l’exposition ont été placées une dizaine d’œuvres de la fin du XIXᵉ siècle et du début du XXe, signées de quelques représentants du néo-impressionnisme et du fauvisme : Henri-Edmond Cross, Maximilien Luce, Henri Manguin, Louis Valtat, Charles Camoin ou encore Théo Van Rysselberghe lui-même, dont la Villa, qui porte son prénom, célèbre cette année le centenaire de la disparition.

Des œuvres montrant notamment comment la lumière varoise a été traduite sur la toile par des touches de couleurs pointillistes, divisionnistes. Par exemple Cross avec Retour de baignade, Van Rysselberghe avec Les anthémis en fleurs ou Valtat avec Nocturne (Effet de lune) fragmentent la touche, cherchant à restituer la vibration lumineuse propre au littoral méditerranéen.

D’autres, comme Maximilien Luce avec ses rouges, ses violets et ses verts puissants dans Coup de vent à Saint-Clair, montrent une émotion chromatique plus directe, avec des aplats francs, des contours simplifiés et une palette saturée. L’affirmation d’une subjectivité picturale, que l’on retrouve dans la plupart des œuvres contemporaines exposées dans la grande salle.

Contrastes et voisinages

La nature varoise, dans les tableaux des artistes contemporains présentés, est explorée comme un champ formel, expressif, frôlant parfois l’abstraction. Notamment chez Caroline Vicquenault avec son monumental Dans le Verdon, Solange Triger avec Lys des sables, Presqu’île de Giens ou Jean-Pierre Maltèse, avec Harmonie jaune, orange et vert : des toiles où la couleur s’émancipe du strict motif paysager, explorant les rapports entre surface, matière et lumière.

D’autres, tels que Patrice Giorda avec La Chapelle Saint-Clair, Marie Astoin avec Retour de pêche ou Bertrand de Miollis avec Le premier bain, mettent plutôt l’accent sur la matérialité de la peinture : leurs œuvres se caractérisent par des empâtements, des superpositions et un travail du geste pouvant évoquer une certaine rugosité du territoire varois. La couleur y est parfois assombrie, parfois étouffée par la matière.

Une exposition en forme de jeux de contrastes et de voisinages entre l’historique et le contemporain, entre la mémoire locale et l’universel de la couleur.

MARC VOIRY

Couleurs du Var

Jusqu’au 30 mai

Villa Théo, Le Lavandou

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Les lâchés de l’Histoire

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Sophie Boutière-Damahi © A.-M.T.

Zébuline : Votre roman croise la destruction du quartier Saint-Jean à Marseille par les nazis en 1943 et la fermeture des chantiers navals de La Ciotat dans les années 1980. Comment vous êtes-vous emparée de ces deux histoires ?

Sophie Boutière-Damahi : Il y a quelques années, j’étais tombée sur un documentaire concernant l’opération Sultan, celle qui a entraîné la destruction du Panier par les nazis en 1943. J’ai été frappée par le fait que cet épisode n’ait jamais été traité de manière romanesque, et à peine journalistiquement. Sans doute parce que les victimes, -beaucoup d’immigrés italiens-, puis leurs descendants, n’avaient pas réussi à qualifier, à mettre des mots sur ce qui leur était arrivé. Socialement, ils se sentaient invisibles. Et puis, j’étais touchée par l’histoire des chantiers navals de La Ciotat, ce monde ouvrier et syndical des années 1980 qui s’effondre lui aussi. Deux violences d’État, deux destructions : un quartier, un bassin de vie entier. J’ai senti que ces deux histoires résonnaient profondément l’une avec l’autre.

Mais ce n’est pas là que le livre a commencé

Non. J’ai commencé à écrire trois mois après le décès de ma mère, qui était d’origine marocaine et avait connu l’exil, ce sentiment d’être une Française « à moitié ». Le deuil est une forme d’exil, et j’avais besoin d’écrire sur un monde confronté à la perte. J’ai voulu faire résonner ces deuils, ces déchirures, et c’est ainsi que l’histoire s’est déployée. L’Italie m’a toujours intéressée. J’ai ressenti le besoin que mes personnages en soient originaires.

C’est la jeune Tania, la narratrice, qui enquête sur sa propre famille. Que cherche-t-elle ?

Son frère Sacha a fui car il refuse de rejoindre le combat de leur père Marius, syndicaliste qui lutte pour sauver les chantiers. Cette fuite fait écho à celle du grand-oncle Arturo, disparu pendant la guerre, officiellement pour entrer en Résistance. L’idée centrale du livre, c’est la reproduction des silences familiaux et des fractures collectives : ces gens ont été lâchés une première fois en 1943, dans le Panier, une seconde fois à la fermeture des chantiers. Face à chaque violence, certains fuient, d’autres résistent. Marius n’est pas un héros, seulement un résistant ordinaire comme le fut, durant la guerre, son père Bartoloméo. Arturo, lui, demi-frère de ce dernier tourne le dos à ses origines italiennes pour s’intégrer. Il devient pétainiste, antisémite, prétend entrer en Résistance. Insaisissable, plein de zones d’ombre. Quant aux femmes du roman, elles subissent une vie de violence normalisée, acceptée. En revisitant cette histoire, Tania, d’abord simple observatrice, va trouver sa place et peut s’affranchir.

Votre langue est belle, classique, les lieux y sont de véritables personnages. Quelles sont vos influences ?

Jorge Semprun, que j’ai beaucoup lu pendant l’écriture. Mon premier choc littéraire fut Les Raisins de la colère de Steinbeck, pour ses dialogues au plus près du réel. Malaparte aussi, avec La Peau et cette façon de mettre Naples en mouvement, de faire d’un lieu un corps vivant. Et Elsa Morante. J’aime que les lieux soient de véritables personnages. Cela demande un grand travail d’écriture, mais c’est là que tout se joue.

Propos recueillis par ANNE-MARIE THOMAZEAU

La Part des vivants

Sophie Boutière-Damahi

Le Bruit du Monde, 21 €

Une histoire humaine acrobate

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Zébuline. Pour Ostinato, comment s’est organisé le travail entre les acrobates, les musiciens, le metteur en scène, la scénographie ?

Jean-François Pyka. Il y a 13 artistes sur la piste, neuf acrobates, trois musiciens et une acrobate-musicienne. Le point de départ du travail, c’est avant tout l’acrobatie, parce que c’est très chronophage d’arriver à un objectif acrobatique. Puis très rapidement les musiciens composent en même temps qu’on essaye des scènes. Et ensuite le metteur en scène Alexandre Markov, qu’on a sollicité pour ce spectacle, qui vient du théâtre et des arts de la rue, a commencé à former des tableaux, à intégrer les musiciens dans l’action, ce qui est très important pour nous. Tout ça a pris aussi beaucoup de temps. On a mis un an à créer Ostinato, dont 6 mois au plateau.

Ostinato renvoie à une idée musicale de répétition et d’insistance. Comment cette notion est-elle arrivée ?

On avait envie de raconter une histoire toute simple, universelle, pour embarquer le public : l’histoire de l’humanité, en une heure de temps, de la préhistoire jusqu’à la conquête de la Lune. Qu’est-ce que qu’est-ce que ça raconte de l’humanité de vouloir toujours aller plus loin, toujours aller plus haut ? Ostinato, c’est la traduction de l’italien, obstiné, obstinément. Et c’est aussi effectivement une forme musicale répétitive, qui varie très légèrement.

Cette notion de répétition s’applique aussi dans les acrobaties du spectacle ?

Il y a effectivement une histoire de répétition, une idée de boucle qui revient. C’est en gros la même histoire racontée à une époque différente. On revoit les mêmes personnages, mais dans une ère différente, et ça crée des décalages très drôles. C’est une espèce de traveling permanent, où on court après la montre, on court après le temps, dans une forme très acrobatique, très musicale, très cirque. On ne s’attarde pas à raconter un épisode en particulier, le public est embarqué dans une folle histoire, absurde, avec vraiment cette notion de temps qui déroule.

Qu’en est-il de la scénographie ?

Je ne vais pas tout dévoiler, mais il y a chez Akoréacro, pour chaque création, une envie d’aller encore plus loin dans le challenge acrobatique. Donc ça passe par des agrès, et sur Ostinato, l’agrès fait décor, fait scénographie, en évoluant tout au long du spectacle, avec des utilisations différentes, selon les époques. Un agrès qui va amener une acrobatie toujours plus haute, toujours plus spectaculaire. Ça commence au sol et ça finit dans les airs, dans un décor mouvant en permanence.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR MARC VOIRY

Ostinato

Du 13 au 15 mars

puis du 20 au 22 mars

Chapiteaux de la mer, La Seyne-sur-mer
Une proposition du Pôle - Arts en circulation