lundi 27 avril 2026
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Entre cultures autochtones et rythmes syncrétiques

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Zawia Fama © X-DR

Animé par Yassine Laroussi, le groupe Zawia Fama s’est formé autour de musiciens venus de divers horizons, leur point commun est la ville de Marseille comme port d’attache. Empruntant son nom aux zawias, confréries ancestrales qui rassemblent des disciples autour de pratiques mystiques et de rituels collectifs, le groupe conjugue fraternité et diversité.

L’autre partie du nom, Fama, est un prénom donné principalement en Afrique de l’Ouest, lié aux langues et culture mandingues comme le bambara, où il signifie « reine » ou « celle qui est honorée ». Fama est aussi un hommage à la grand-mère de Yassine auprès de laquelle il apprend les valeurs d’hospitalité et de dignité.

Musique gnawa et soin des âmes

Le répertoire gnawi, ou musique gnaoua, puise ses racines dans le lien historique et culturel entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne. Introduite au Maroc et en Algérie dès le XVe siècle par des esclaves originaires du Ghana, de la Guinée et du Mali, cette tradition musicale reflète un syncrétisme entre les rythmes hypnotiques et polyrythmiques subsahariens, les pratiques animistes et les influences soufies maghrébines arabes et amazighes.

Les Gnaouas, musiciens nomades, ont développé ce répertoire d’une zaouïa à l’autre, parcourant les confréries mystiques, mêlant invocations aux djinns et saints aux rythmes des percussions et chants d’Afrique de l’Ouest. Le guembri (luth à trois cordes), les qaraqeb (crotales métalliques) et le tbel (tambour) incarnent cette hybridité, où les polyrythmies ternaires et binaires du golfe de Guinée se superposent à des structures nord-africaines.

Pour Yassine Laroussi, animateur du groupe « chacun est porteur de sa culture et de ses influences musicales. Zawia Fama est comme un mausolée imaginaire qui permet d’abriter cette diversité et permet son harmonisation et son alchimie. Au croisement d’emprunts musicaux circulants, il en sort un cocktail au groove percutant et une invitation dans l’univers de la transe. »

Une identité musicale hybride qui se construit au fil du parcours entre le Maroc et Marseille comme un carnet de voyage. Par essence, les musiciens de Zawia Fama sont un peu troubadours, porteurs et transmetteurs de culture, la musique gnawie est leur point central. Cette musique de liberté se nourrit des rythmiques africaines se sublime par des expressions de transes corporelles et d’un imaginaire très coloré.

Avec des titres emblématiques comme Yemma ou Amazighia, le voyage est assuré jusqu’à Tiznit (Maroc), haut lieu de la culture amazighe. À l’occasion de Yennayer, Nouvel An amazigh 2976, cette chanson célèbre la fierté d’une identité amazighe affranchie d’un monde mortifère cerné par les frontières, celles dressées par les États-nations comme celles, plus bruyante que jamais, des velléités de guerre.

La scène marseillaise occupe une place particulière pour le groupe qui s’y produit régulièrement, la prochaine date du 23 janvier à la brasserie Zoumaï, sera de nouveau l’occasion de retrouver un public fidèle et de partager la nouvelle année, sous le signe de la paix et de la tolérance.

SAMIA CHABANI

Zawia Fama
23 janvier
Brasserie Zoumaï, Marseille

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T’as essayé le curcuma ?

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© X-DR

T’as essayé le curcuma ? est un fanzine réalisé par un collectif d’entraide handie, qui rassemble des textes militants, des témoignages, des poèmes, lus à la librairie Transit lors d’une soirée dédiée à l’antivalidisme l’année dernière. Pour célébrer la sortie du fanzine, et dans la continuité de ce premier événement, une scène ouverte avait lieu vendredi 16 janvier, autour du validisme, des maladies chroniques et du handicap.

Accueilli.es par la librairie l’Hydre à milles tête, les organisateurices de la soirée avaient disposé des chaises, des transats, et dégagé le passage central pour permettre un accès PMR à la salle du fond. « On avait envie ce soir de tendre le micro à d’autres voix pour dire ce qui ne se dit pas, visibiliser l’invisible et raconter ce que ça fait de vivre dans un monde validiste. ». Au cours de la soirée, les lectures s’enchaînent et chaque témoignage semble faire écho. Rire du validisme, rire de la violence institutionnelle et systémique est une pratique de soin et d’insurrection collective qui empouvoire et accompagne la colère. Écrire et témoigner participe à une archive et une politisation collective des expériences handies.  Le collectif antivalidiste de Marseille prend la parole et rappelle l’importance de les visibiliser ldans les luttes intersectionnelles, mais aussi de la présence de corps et de point de vues handis aux prides radicales, aux manifestations féministes et antiracistes. Les personnes en situations de handicap sont régulièrement exclues du discours militant. Parce que les manifestations et les lieux de réunion ne sont pas accessibles, parce que leurs expériences sont injustement considérées comme minoritaires, l’occasion de s’adresser à des pairs handis dans un contexte militant, d’échange d’informations, d’organisation politique collective, est profondément révolutionnaire.

NEMO TURBANT

Conter la Sicile

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Constant Spina est né en Sicile en 1992. Il est journaliste, auteur, fondateur du média Manifesto XXI et vit en France depuis près de quinze ans. Publié en 2023 aux éditions Trouble, son premier essai Manifeste pour une démocratie déviante – Amours queers face au fascisme présente, à travers une analyse politique et autobiographique de la montée du fascisme, les pratiques queers de tendresse radicale comme des outils de résistance. Paru également aux éditions Trouble, son premier roman, Lettre infinie, a fait l’objet d’une relecture particulièrement enthousiaste par l’artiste et traducteur Sarah Netter, qui modère avec bienveillance cette rencontre à la librairie de la Friche

Constant Spina lui raconte l’émergence de son style d’écriture hybride, entre la théorie et la fiction, né de la volonté de faire exister des plumes et faire émerger des écritures queer, au sein de l’aventure Manifesto XXI depuis 2014. « Quand j’ai commencé à écrire, assez jeune, j’écrivais surtout de la fiction et des histoires, des contes. Lettre Infinie, c’est un peu un ensemble d’écrits de mon adolescence ». À la suite d’une longue période d’hospitalisation, l’envie de se replonger dans une mémoire d’enfant le submerge et avec elle, le besoin d’écrire sur la Sicile.

« C’est une terre qui se prête à l’écriture. Comme elle n’a pas pu produire sa propre histoire vis-à-vis du pouvoir hégémonique du nord de l’Italie, elle se raconte beaucoup par des contes oraux, par des légendes qui empruntent des récits à des régions proches pour pouvoir comprendre sa propre identité. ».

Sarah Netter revient d’ailleurs sur la précision géographique qui accompagne le récit : « On en a discuté en comité de relecture. Ce que j’ai trouvé très beau, c’est l’alternance entre une écriture très simple, très directe, mais aussi des mots beaucoup plus complexes pour décrire la géographie, la roche. Pouvoir se situer spatialement dans le récit, permet d’accompagner les allers-retours passés-présents, les croisements narratifs entre la lettre et le conte. »

Terres de métamorphoses

Thésée, ou « l’enfant sans genre », écrit à ses êtres chers une lettre infinie. En essayant d’ouvrir la tombe trouvée dans leur jardin, Thésée et ses adelphes arpentent une terre blessée, où les légendes et les religions se confondent, où la réalité surgit parfois et transperce le conte. « Il y a des passages qui parlent de la militarisation de l’île, de ces avions qui vont vers la Palestine en octobre 2023 et qu’on voit passer devant la maison ». Car les enfants ont parfois, une capacité de réécriture instinctive des événements terribles auxquels iels font face. Se raconter, c’est ouvrir une brèche ; c’est permettre d’accéder à une dimension malléable où la souffrance, notamment celle d’une enfance queer en territoire fasciste, est également source de récits sensationnels et de métamorphoses stratégiques. « Je me suis rendu compte qu’enfant, j’avais les idées très claires sur plein de choses, notamment sur qui j’étais, comment mon corps était. Quand j’étais enfant, je voyais le diable. Je n’arrivais pas à dormir parce que l’histoire du diable, elle est réelle, et je pense que c’était aussi la façon dont l’enfant que j’étais se disait : OK, je ne devrais pas être comme ça. »

La couverture de Lettre Infinie est un ex-voto, réalisé à partir de l’illustration de Francesco de Marco, un enfant sicilien, et en hommage sans doute, à cette lucidité transformatrice de l’enfance : « C’est l’Etna en éruption, avec tout le feu qui descend et les gens qui fuient. Et tout autour, il y a des nuages. Je pense qu’il a remercié l’Etna de ne pas avoir tué des gens pendant une éruption. Apolline Labrosse, qui a réalisé la couverture, est partie du dessin de cet enfant, du ciel qu’on voyait, là-bas au coucher de soleil. ».

En postface, Constant Spina s’adonne à un court essai sur la pensée méridionale. « la Sicile continue d’être une terre d’extraction européenne […] l’idée qu’abattre le capitalisme et le fascisme passe par l’insurrection méridionale en Italie, c’est un peu le fond de la pensée méridionale, ça raconte d’autres Méditerranées. ». En rupture avec le ton poétique du conte, cet éclaircissement sur l’histoire politique de la Sicile est aussi une façon de contextualiser le récit. La fable poétique qui précède cette postface prend alors, dans sa forme même, une dimension politique. Lettre Infinie, s’affirme comme un espace-temps liminal aux multiples couches narratives, au sein duquel la fiction et la poésie s’affirment comme des outils de transmission de savoirs, des clés de résistance à une surveillance littéraire et à un élitisme militant.

NEMO TURBANT

Constant Spina© X-DR

Une réalité rêvée

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Corinne@LucieAssiat

Chimères tropicales porte bien son nom : le roman nous transporte dans une forêt dense, magique et inquiétante, où l’on croise des êtres hybrides, mi-morts mi-vivants, mi-humains mi-animaux, et où le rêve semble plus puissant que le réel.

Le récit se construit autour de l’histoire d’Ariane, ou plutôt de ses pensées et de ses émotions. Le lecteur comprend peu à peu que l’intrigue s’entrelace avec le déroulé chaotique du tournage du film Fitzcarraldo, tourné en 1982 par Werner Herzog, et dont Ariane est une fervente admiratrice. Celui-ci est marqué par deux crashs aériens, qui constituent le point de départ de l’obsession d’Ariane pour la recherche de trois enfants rescapés, perdus au beau milieu de la jungle.

Les allers-retours entre l’angoisse d’Ariane, infirmière à Paris et les tentatives de survie des enfants en milieu hostile se succèdent, accompagnés par les commentaires de la narratrice. Celle-ci explique à plusieurs reprises qu’« Ariane a parfois du mal à accepter la réalité ». De fait, peu à peu, la frontière entre le réel et l’imaginaire, entre l’inconscient et le conscient, se brouillent. Dans la forêt, les repères se perdent, transformant le récit en une réflexion hallucinée sur notre rapport à la nature, à la folie et à la création artistique.

L’admiration et le respect de l’autrice pour la forêt tropicale jaillissent à chaque page de ce roman déroutant. Comme dans le réalisme magique sud-américain dont elle semble s’inspirer, Corinne Morel Darleux fait se côtoyer avec habilité le merveilleux et le familier, le réel et l’irréel. Une image, commune aux Chimères et au film de Herzog, le résume avec force et poésie : « Un voilier se détache de la canopée ».

GABRIELLE BONNET

Chimères tropicales, de Corinne Morel Darleux
Éditions Dalva - 21,50 €

Balkis Moutashar questionne la jeunesse

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ous n’arrivons pas les mains vides, Balkis Moutashar © Duy Laurent Tran

À quelques jours de sa première et forte de plusieurs mois de résidence et de répétitions, Balkis Moutashar présente Nous n’arrivons pas les mains vides, pièce pour douze jeunes interprètes qui sera jouée le 22 janvier au Pavillon Noir, et le 24 à Klap – Maison pour la danse. C’est d’ailleurs dans cette même salle marseillaise que le projet est né il y a six ans, quand la chorégraphe a été amenée à travailler avec des jeunes danseurs en fin de formation.

« À ce moment-là, j’avais imaginé un protocole qui tient à la fois de l’enquête et de la composition. Je leur ai posé des questions simples : la première fois qu’ils ont dansé, la première fois qu’ils sont montés sur scène… et je leur ai demandé d’y répondre par le mouvement », explique la chorégraphe.

Rencontres de prototypes

Plutôt que d’imposer un vocabulaire unique, Balkis Moutashar a rassemblé des danseurs aux parcours très divers : certains ont suivi des formations institutionnelles, d’autres ont appris en dehors de ces cadres, dans des pratiques variées comme le hip-hop ou la danse électro. « Je voulais un groupe presque sociologiquement représentatif des jeunes danseurs et danseuses d’aujourd’hui, avec leurs propres histoires corporelles, sociales et culturelles. »

Les douze interprètes, tous au début de leur parcours professionnel, viennent ainsi d’horizons variés : écoles supérieures, autodidaxie, danse contemporaine, classique, hip-hop ou électro. Certains ont commencé très jeunes au conservatoire, d’autres ailleurs, parfois « sur la plage ! ».

Son travail de composition s’appuie sur cette hétérogénéité : « Ce qui m’intéresse, c’est qu’ils fassent groupe et que tout le monde fasse tout. Que chacun soit, à certains endroits, extrêmement brillant, et à d’autres presque vulnérable. »

Pour la chorégraphe qui, depuis son parcours de danseuse, navigue entre les genres et les disciplines, cette création est aussi une manière d’interroger ce que signifie faire groupe sans effacer les singularités. Attachée de longue date aux questions de diversité sociale, culturelle et stylistique, Balkis Moutashar inscrit cette création dans une réflexion plus large sur la rencontre. « Ce spectacle parle de rencontre. Ce sont des rencontres d’histoires les unes avec les autres. »

SUZANNE CANESSA

ChoreograpHER au Pavillon Noir

Cette semaine, deux chorégraphes sont également invitées au Pavillon Noir, dans le cadre de son cycle ChoreograpHER. La chorégraphe chilienne Marcela Santander Corvalán propose le 23 janvier une plongée dans l’élément aquatique avec Agwuas. Inspirée par des rituels et instruments liés à l’eau, la pièce explore les notions de flux, de mémoire et de résonance, dans une relation étroite entre geste, voix et matière sonore.

Solène Wachter présente quant à elle le 26 janvier une soirée en deux volets, For you / not for you et Logbook, qui interrogent la place du regard et la fabrication du spectacle. Jeux de points de vue, écriture fragmentée, adresses directes au public : deux pièces qui brouillent les cadres habituels de la représentation et revendiquent une danse proche de la performance, consciente de ses propres dispositifs. S.CA.

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Week-end Bach : Joie et consolation

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Marie-Rosa Gunter © A.-M.T

La Société marseillaise des amis de Chopin et la Société de musique de chambre de Marseille ont offert aux mélomanes marseillais un week-end Bach magistral. C’est au temple Grignan – lieu idéal pour écouter les œuvres du compositeur– que les concerts se sont succédés. Samedi, David Lively s’est attaqué à L’Art de la Fugue, l’une des œuvres les plus énigmatiques de Bach, à laquelle le compositeur travaille dès 1740 et qu’il laisse inachevée. Érudit, le pianiste franco-américain, lauréat de nombreux prix internationaux, fait précéder son interprétation par une conférence, schéma à l’appui, bienvenue pour appréhender la construction de cette œuvre, aboutissement de l’art contrapuntique occidental. Elle est composée de quatorze fugues – doubles, triples ou en miroir – et de quatre canons ; soit dix-huit variations autour d’un seul thème en ré mineur. Certaines pièces, virtuoses et pleines d’allégresse, sont jubilatoires et permettent au pianiste, élégant, de révéler toute sa vélocité. D’autres, méditatives et animées d’une fausse simplicité, font toucher du cœur le sacré. C’est hypnotique. L’interprétation est rigoureuse, l’artiste s’effaçant entièrement au service de la partition. La pulsation est parfaite, la structure se déploie avec clarté, mais aucune signature personnelle ne vient filtrer Bach. Ce qui constitue à la fois la force et la faiblesse de ce concert : une justesse impeccable, une objectivité exemplaire, mais l’absence d’incarnation ; l’humilité face au maître.

L’elfe des Goldberg

Le lendemain, contraste saisissant. La jeune Marie-Rosa Gunter offre une interprétation des Variations Goldberg pleine d’émotions et de sensibilité. Face à cette autre somme prodigieuse – trente variations enchaînant danses, canons, fugues, choral, toccatas et gigues –, la pianiste déploie une fragilité touchante. On dirait un elfe.

Captivant, bouleversant, son jeu imprègne. Des notes élégamment retenues, une perfection dans la suspension du son. Cette œuvre de fin de vie de Bach, interprétée par la jeunesse de Gunter, fait pressentir par sa grâce cristalline ce qui s’épanouira chez Mozart. Comme si, à six ans de distance, la mort du cantor de Leipzig annonçait la naissance du prodige de Salzbourg. À chaque interruption entre deux variations, le silence dans le temple est total : instants suspendus pour ne pas rompre le charme.

Les Variations Goldberg forment une boucle parfaite : l’œuvre se termine par la reprise de l’Aria initiale créant une structure circulaire fermée. Après toutes les métamorphoses explorées, on retrouve la simplicité du thème, mais l’auditeur, lui, a changé, enrichi. On n’entend plus cette mélodie de la même façon. Deux concerts, deux visions de Bach. Deux manières également légitimes d’approcher le génie, qui continue, trois siècles plus tard d’offrir joie et consolation.

ANNE-MARIE THOMAZEAU
Les concerts se sont déroulés les 17 et 18 janvier au Temple Grignan à Marseille

Amour Apocalypse : Romance catastrophe

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Le protagoniste du sixième long métrage de la Canadienne Anne Émond, porte le prénom du premier homme : Adam. Selon la Genèse, Dieu lui a confié la planète Terre pour vivre et multiplier. Mais la Terre aujourd’hui n’en peut plus. Elle a atteint tous les « pics » au-delà desquels tout s’effondre comme le souligne le titre anglais Peak Everything.  Si le titre français Amour Apocalypse met un peu de rose dans le noir, l’éco anxiété nourrie par le chaos du monde et le sentiment d’impuissance sont au cœur du film.

Adam (Patrick Hivon) est un célibataire de 45 ans. Il tient un chenil dans la petite ville de Thetford Mines au Québec. Un no man’s land banlieusard, dans un paysage reconstitué où on aperçoit parfois pylones et cheminées d’usines. Son entourage se limite à un père ronchon, un peu lourdingue et maladroit (Gilles Renaud), un pote en surpoids, champion du gratin pâtes-saucisses (Eric K. Boulianne), et Romy, une jeune employée effrontée à laquelle il ne dit jamais non (Elizabeth Mageren). C’est un « gentil », Adam, un « bon bizarre » comme on le définira. Il est le double de la réalisatrice, atteinte en 2020 d’une forte dépression.

Dérèglement climatique oblige, c’est la canicule dans ce petit bout de Canada. Adam essaie de surmonter sa peur et son angoisse chronique par le sport, les séances de psy, les anxiolytiques, les conseils d’un coach de bien-être qu’il écoute au casque, et dont la voix suave le projette dans un monde enneigé et immaculé. Adam tente la luminothérapie et achète sur le web une lampe pyramidale chez Polar Lux. Prenant le numéro d’assistance technique qui accompagne le colis pour un numéro d’écoute psychologique, le voilà mis en relation avec une opératrice, Tina (Piper Perabo), acronyme malicieux de There Is No Alternative.

Une relation amoureuse se tisse entre eux sur fond d’incendies, d’orages et de tempêtes. L’amour est un bouleversement, un chaos doux-amer. Elle est anglophone, mariée, mère de deux fillettes. Il est suicidaire, vulnérable, inadapté. Il le sait, s’il fallait se battre pour survivre, il mourrait tout de suite. Adam ne songe pas à l’activisme. La fin du monde tel que nous l’avons connu n’est plus une hypothèse mais une certitude. Il ne lutte pas, englué dans ses traumatismes. Une entaille au couteau dans le pneu du SUV d’un voisin, sera son seul acte subversif. Accompli surtout pour séduire Tina, et bien vite verbalisé par une policière amicale du coin.

Dérapages contrôlés

Avec son chef op Olivier Gossot, Anne Émond donne à cette fable sur la dépression générationnelle, tournée en pellicule 35 mm, une teinte « un peu sale », « doucement pré-apocalyptique » dit-elle. Elle travaille en dérapages contrôlés. Amour Apocalypse est avant tout une comédie romantique -les amants de cinéma ne se rapprochent-ils pas sous des parapluies ou des porches par temps de pluie ? Mais s’y s’invitent aussi un mini road-movie, une course poursuite, des scènes burlesques, dramatiques, oniriques, brouillant un peu les pistes au risque de les perdre de vue.

« Si on m’apprenait que la fin du monde est pour demain, je voudrais quand même planter un pommier » dit-on à Adam. Les histoires de pommes finissent mal pour les Adam et l’amour n’évitera sans doute pas les malheurs annoncés par les Cassandre aux justes prophéties que personne n’écoute.

ELISE PADOVANI

Amour Apocalypse d’Anne Émond

Prix Iris (César québécois) pour l’acteur Patrick Hivon

En salle le 21 janvier

Un maître du Piccolo 

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Grand représentant pour la flûte piccolo dans le monde, Jean-Louis Beaumadier, s’est lancé ce 11 janvier au Temple Grignan dans un récital de piccolo à travers les siècles, accompagné au piano par Véronique Poltz. L’occasion de mettre en valeur cette « petite flûte » en bois au registre aigu, de la famille des flûtes traversières, souvent discrète, dans les orchestres ou ailleurs.  

Le concert rythmé par des morceaux tantôt rapides, tantôt plus lents, débute par le caractère espiègle – comme un oiseau chanteur – du Scottish opus 39 écrit par l’italien Vincenzo De Michelis. Le flutiste parcourt esnuite, avec grande agilité, les articulations et la légèreté mozartienne de la Sonate K.14. En contrepoint, le public goûte aux mélodies plus légato et lyriques du Souvenir du Para de Reichert ou la Scène des Champs Elysées – un passage de ballet dans Orfeo ed Euridice de Gluck. Beaumadier révèle ici un piccolo tendre et vulnérable, par le phrasé des mélodies et sa grande musicalité, embellie par la belle acoustique de la paroisse. 

Plus tard, il introduit trois œuvres de Carl Joachim Andersen, dont le Moto Perpetuo, une étude à la virtuosité savoureuse. La ligne mélodique composée entièrement de doubles croches s’interprète à tempo rapide, démontrant le souffle épatant du maître et une remarquable synchronicité entre lui et la pianiste, en chœur sur chaque respiration du piccolo. 

Pour finir, le duo interprète une composition écrite par la pianiste en 2024, intitulée Etincelles. L’œuvre joue sur des sonorités contemporaines : un piano liquide, des couleurs riches et des mélodies aux inspirations minimalistes, jouées en boucle. Mais aussi des techniques de jeu comme le flatt, qui font entrevoir une autre manière de jouer du piccolo, s’éloignant des techniques classiques et romantiques. Le piccolo n’est décidément pas avare de surprises. 

LAVINIA SCOTT

Concert donné le 11 janvier au Temple Grignan, Marseille.  
À venir :
Concert Bach
1er février
Musiques Françaises
22 mars
Temple Grignan, Marseille

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La chute de l’Archange

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Dans un univers mêlé de tendresse et de violence, vous serez empoigné·e·s par des personnages attachants auréolés du talent de l’autrice. Charlotte, comédienne de 42 ans, rejoint à Marseille Octave, metteur en scène, qui lui propose un rôle qu’il pense lui convenir parfaitement. Le texte anonyme, Coupable (?), laisse le choix à Charlotte. Elle choisit très vite : le personnage sera coupable. Dans son appartement haussmannien, elle attend son fils, Gabriel, en contemplant une copie de l’Annonciation de Simone Martini (1333). 

On découvrira vite que Gabriel peint des Annonciations qu’il offre à sa mère pour ses anniversaires. Mais aussi que sa compagne, Emmy, est très douée – à 18 ans, on lui propose déjà une exposition personnelle – tandis qu’il peine dans ses créations et que la violence jaillit parfois dans ses relations aux autres. Le ver est dans le fruit : envie et jalousie se sont glissés entre les deux jeunes gens mais Charlotte n’a d’yeux que pour son archange…

Cecile Ladjali © Bruno Nuttens/Actes Sud

Le récit fait alterner des rencontres avec d’autres personnages essentiels : Léon, l’ami d’enfance de Gabriel, aussi laid et brillant que Gabriel est beau et fanfaron ; Sarah, mère de Léon, amie clairvoyante et admirative de Charlotte, qui la domine, formant un autre duo révélateur. De conversations en silences et regards éloquents, l’action se développe en cercles concentriques, parfois dans une ambiance trouble jusqu’au malaise. Séduits par la maîtrise de l’autrice, sa culture et son attachement à la langue dont la justesse et la poésie enluminent les pages nous sommes entraînés à la suite des personnages, curieux des liens ténus qui les entrelacent et soulignent la particularité des rapports mère/fils ou de la domination dans le couple.

Un réseau de désirs, d’admiration, de jalousies

Une autre voix s’élève peu à peu, entre parenthèses, donnant son avis et son ressenti. C’est celle de Claire qui écrit, dans sa tête et sa prison noire, cette histoire. Narratrice voyante, elle regarde Charlotte s’enfoncer dans le déni, refouler les soupçons de déviance chez son fils alors qu’en travaillant son rôle elle a donné de l’ampleur au crime et à la faute. Mère aveugle, elle est piégée. Lorsque le drame survient, elle sera obligée d’accepter la vérité que les autres avaient devinée et de vivre une véritable apocalypse. L’archange s’est changé en Satan.

CHRIS BOURGUE

Repentir de Cécile Ladjali    
Actes Sud - 21,80 €

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Au Zef : Ulysse, l’épopée recommencée 

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Ulysse © Laurent Paillier

Au début des années 1980, la création de Jean-Claude Gallotta a bousculé les cadres esthétiques et narratifs de la danse contemporaine. Inspirée librement de L’Odyssée d’Homère, Ulysse ne cherche pas à illustrer le mythe mais à en capter l’essence : le voyage, l’errance, la métamorphose, le désir de retour. Une chorégraphie ludique et abstraite, fluide, tourbillonnante, une ode à la liberté du corps en mouvement et au voyage que Josette Baïz connaît de l’intérieur : elle fut l’une de ses interprètes à sa création. 

Une traversée collective

Traversé d’un bout à l’autre par les atmosphères méditerranéennes créées par la musique répétitive d’Henry Torgue et Serge Houppin, le spectacle s’ouvre sur une mise en mouvement progressive du groupe (17 interprètEs de 10 à 14 ans), vêtu de costumes blancs, simples, fonctionnels, neutres. L’absence de hiérarchie visible entre les interprètEs induit l’idée qu’Ulysse n’est pas seulement un individu, mais une figure collective, portée et mise à l’épreuve par les autres. 

Le plateau est parcouru par des successions de courses, d’arrêts brusques, de changements de directions, d’éclats de voix, de murmures, de respirations, avec des séquences où les danseurs se regroupent, se serrent, formant des masses mouvantes, et des moments plus suspendus, où le temps semble se dilater : un danseur isolé traverse lentement le plateau, pendant que les autres observent ou dessinent des gestes minimalistes en périphérie. 

Une scénographie épurée

Une chorégraphie qui associe légèreté de la danse et rigueur de l’écriture, et se déploie dans un espace ouvert, épuré, sculpté par la lumière : un plan horizontal (le plateau) et un plan vertical (grand écran en fond de scène) à la jointure desquels se trouve une sphère de la taille d’un ballon, qui va glisser discrètement de gauche à droite du début à la fin de la pièce. Une Odyssée qui ne se conclut pas sur un retour triomphal : les danseurs quittent progressivement le plateau ou continuent de bouger dans un flux ralenti, comme si le voyage ne pouvait jamais vraiment s’achever.

MARC VOIRY

Ulysse était présenté au Zef, Scène nationale de Marseille, les 8 et 9 janvier

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