Une pièce de théâtre documentaire intime, où la comédienne et performeuse Julia Perazzini part sur les traces de son grand-père paternel italien, un homme dont elle porte le nom mais dont l’existence reste pour elle une énigme presque totale. Une enquête personnelle qui devient un récit scénique qui bouscule les codes du théâtre documentaire, en mêlant introspection, humour et poésie : objets qui frémissent, tiroirs qui s’ouvrent d’eux-mêmes et fantômes qui se réveillent. Une proposition artistique à l’écriture savoureuse qui interroge la mémoire, la présence invisible des absents et la construction identitaire.
« Comment prendre soin des cheveux crépus quand on ne nous l’a jamais appris ? » C’est le point de départ de création pour la nouvelle pièce de Laurent Franchi – Tresser une couronne. Une question pas si anodine, puisque qu’elle interroge le racisme dans notre société, et comment un père adoptant peut en protéger son fils racisé. S’inscrivant dans la continuité d’A Voix Puissante, qui interrogeait la parentalité – en particulier l’homoparentalité – le metteur en scène met ici, en mots et en images, tout le processus de déconstruction de sa blanchité. À la fois enquête et épopée intime, la pièce – toujours en cours de création – sera nourrie par des témoignages de familles mixtes et des recherches scientifiques.
La même chose mais pas tout à fait pareille est une expérience théâtrale participative, où « l’idée de participation est prise dans un sens trèèès large », conçue par Anne-Sophie Turion, autrice, metteuse en scène et performeuse associée à La Bande du ZEF.
Avant la création de son spectacle (du 28 au 30 janvier), c’est une invitation à découvrir le processus de création en cours, tout en testant les interactions possibles entre le public et la structure du spectacle en devenir : chacun·e est invité·e à accomplir de micro-actions discrètes – regarder simultanément un plafond, écouter des chuchotements, déplacer des objets légers, suivre une partition individuelle – qui influencent la dynamique du rassemblement et font émerger des phénomènes de rencontre inattendus.
Écrivain et poète jamaïcain naturalisé états-unien, Claude McKay fut l’un des plus fiers représentants du mouvement de la Harlem Renaissance, ainsi qu’un militant pour les droits civiques proche des milieux révolutionnaires. Il fut également un grand voyageur, sillonnant l’URSS et l’Europe, et consacra plusieurs de ses écrits à la ville de Marseille. Avec Kay ! Lettres à un poète disparu, le réalisateur Matthieu Verdeil, et Lamine Diagne, auteur, comédien et multi-instrumentiste, lui rendent un vibrant hommage sous forme de spectacle protéiforme alliant vidéo, jazz et texte. Lamine Diagne s’y invente un dialogue épistolaire avec l’écrivain à propos de Marseille, et de leurs places respectives d’homme noir dans la société occidentale.
Mis en scène, scénographié et adapté par Valérie Lesort, Petite balade aux enfers propose une version miniature, mêlant chant lyrique et manipulation d’objets, du mythe d’Orphée et Eurydice, inspiré de l’opéra de Christoph Willibald Gluck. Sur scène, évoluant dans des décors en carton-pâte soigneusement éclairés, évoquant un opéra-comique miniature, les personnages sont des mini-chanteurs-marionnettes, mi-humains, mi-fantastiques. Marie Lenormand (Orphée), Caroline Guentensperger (Eurydice) et Amélie Tatti (Amour) sont accompagnées au piano par Nicolas Royez et soutenues par les voix de la Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique.
C’est un week-end de rêve, intégralement consacré à Bach, qu’a concocté la Société marseillaise des amis de Chopin en collaboration avec la Société de musique de chambre de Marseille. Pendant deux jours, le public pourra explorer différentes facettes du Cantor de Leipzig. Le voyage débute le samedi 17 avec un programme consacré aux influences transalpines du compositeur. Floriane Hasler, Florian Caroubi, Marine Faup-Pelot et Julien Beaudiment révèleront comment Bach s’est nourri de la musique italienne pour enrichir son propre langage. La soirée se poursuivra avec David Lively qui s’attaquera à l’un des sommets de la pensée musicale : L’Art de la fugue. Le dimanche verra ces mêmes interprètes explorer L’Offrande musicale, avant que Marie-Rosa Günter ne clôture ce week-end exceptionnel par les Variations Goldberg, monument d’intelligence et de virtuosité.
À l’invitation de Marseille Concerts,Jean-François Dichamp nous embarque dans ses « Folies d’Espagne » à destination de l’Escurial, ce majestueux palais-monastère construit au XVIe siècle par Philippe II près de Madrid et symbole de la grandeur impériale. Le pianiste interprètera des extraits des Goyescas, œuvres phares du répertoire espagnol pour piano qui exigent une virtuosité exceptionnelle. Au programme également des pièces de Domenico Scarlatti. Bien qu’italien, le compositeur baroque a passé l’essentiel de sa carrière à la cour d’Espagne, composant plus de 550 sonates pour clavier. La musique populaire ibérique, avec ses rythmes de danse et ses dissonances audacieuses, a profondément marqué son œuvre. Le rapprochement entre Scarlatti et Granados, séparés par deux siècles, révèle cette fascination commune.
Une après-midi à l’Opéra, c’est que propose l’Opéra Grand Avignon sous la direction de Frédéric Rouillon. Le chef d’orchestre, spécialiste du répertoire lyrique, invite le public à une représentation un peu particulière du fameux dernier opéra de Giuseppe Verdi, Falstaff. Ici, le spectateur ne reste pas assis sur son siège, mais est impliqué dans la mise en scène signée Andrea Piazza. Pour la distribution, Florent Karrer incarne Falstaff, Samuel Namotte campe le rôle de Ford, Célia Moreau Meg, et Raphaëlle Andrieu Nannetta.
La narratrice, dont on ne connaîtra pas le prénom, revient à Maj, village niché dans les Beskides, montagnes du sud de la Pologne aux vallées pittoresques et aux forêts profondes. Elle est accompagnée d’Ann, « belle, calme et appliquée » figure énigmatique venue d’une « lointaine Asie », dont le statut demeure volontairement flou : amie, compagne, muse ?
La femme, que l’on imagine jeune, avait fui ces terres d’enfance après le décès de ses parents. C’est l’approche d’une autre mort, celle de sa grand-mère Róza, qui la rappelle ici. « Tu avais disparu et tu es réapparue », dit la vieille femme, dont la maladie – un cancer – s’entrelace avec le destin de la maison. Tandis que le corps de Róza se défait, les murs, développent de la moisissure. L’odeur de décomposition imprègne chaque pièce, comme si bâtisse partageait la même agonie.
Une symphonie pastorale
Róza aime la nature à l’extrême. Elle accueille dans sa chambre refuge tout ce qui vit : chat, chien et poussins vivent sous sa couette. Elle trace pour les fourmis, qui colonisent la cuisine en couches mouvantes, des lignes de thé sucré qui les guide jusqu’à sa chambre pour les sauver de l’extermination de son mari : « Tu es un monstre, un bourreau », lui reproche-t-elle. De même, les insectes volants trouvent chez la grand-mère un sanctuaire. Elle protège aussi, avec un dévouement guerrier, sauterelles et taupes lors de la récolte du foin. Cette communion avec le vivant fait de ce roman une symphonie pastorale autant qu’une veillée funèbre dont on pressent déjà les premières notes du Requiem.
Bien sûr, Róza refuse de manger la viande des animaux de l’abattoir industriel voisin qui « ne s’arrête jamais ». Les vaches beuglent sans fin, leur sang s’écoule, leur odeur de mort imprègne l’air. Il est aussi le symbole d’une prédation qui grignote le monde rural. Le village se vend morceau par morceau : « nous perdons nos forêts et nos terres agricoles, nos parcelles de terrain constructibles, nos taillis de bouleaux et nos prés ».
Le récit pullule de cette vie animale en train de disparaître : un bouvreuil, des grives draine, une salamandre, une renarde, un faisan au cri si déchirant que « tout ce qui est fragile en moi s’en trouve bouleversé », écrit la narratrice. La nature beskidienne déploie sa luxuriance étrange : un prunelier, des coulemelles, le noyer derrière la maison, des pommiers sauvages, protégés comme dans une bulle par une brume qui envahit tout d’un voile de beauté et de désespérance.
Capteurs de lumière
Avec Vorace, Lebda signe un premier roman délicat et lyrique, dédié « À la perte… Et aussi aux oiseaux » qui prolonge avec bonheur le parcours de poétesse qu’elle a développé dans six recueils. Salué par Olga Tokarczuk (prix Nobel de littérature 2018), ce roman, publié en 2023 en Pologne a déjà reçu de nombreux prix littéraires.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Vorace de Malgorzata Lebda Éditions Noir sur blanc - 23€ Parution le 15 janvier
Le récit s’ouvre aux États-Unis aux alentours des années 2015. Yana, jeune bulgare, née après la chute du mur de Berlin est arrivée dans le cadre du Summer Work Travel. Présenté comme un « programme d’échange culturel », il se traduit dans les faits par des emplois précaires qui visent à « nettoyer des chiottes ou faire la plonge en Amérique ». Comme beaucoup avant elle, Yana décide de rester clandestinement dans le pays. Elle travaille comme serveuse et femme de ménage.
Un soir, elle est témoin d’un accident mortel de vélo impliquant une autre immigrée d’Europe de l’Est. Cet événement met en lumière la vulnérabilité sociale des travailleurs étrangers dans le pays. Sans argent pour se payer une voiture, leurs horaires rendent aussi impossibles des déplacements en transports en commun. À bicyclette, ils risquent quotidiennement leur vie « pour des Nike, des culottes Victoria’s Secret, aller à Las Vegas ou payer leurs études », constate la narratrice avec cynisme. Ce choc déclenche des souvenirs chez Yana qui va retracer l’histoire de trois générations de femmes confrontées à des violences politiques, sociales et domestiques.
Promesses trompeuses
Eva, la grand-mère, a vécu sous le régime communiste d’après-guerre. Elle n’a pas pu suivre son premier amour enfui à l’Ouest et s’est mariée par défaut à un autre homme. Femme au grand cœur mais pétrie de préjugés, elle se montre critique envers le passé politique de ses parents, réputés fascistes, tout en exprimant une aussi grande hostilité à l’égard des communistes.
Sa fille, Lili, mère de Yana, est médecin. Rude, rigide, elle se bat pour élever « à la dure » la petite Yana dont le père, médecin lui aussi, se noie dans un « alcool qui tue les souvenirs qui palpitent comme une plaie infectée ». Le couple parental illustre la génération qui a vécu de plein fouet la désillusion post-communiste.
Après la destitution de Todor Jivkov, le 10 novembre 1989, la Bulgarie rêve d’un nouveau départ mais va entrer dans une longue période de transition marquée par la crise. « La liberté ne se mange pas », déplore Lili, qui s’use dans une vie où la misère suinte de partout : « dans la nourriture, les draps, les chaussures ».
Devenue jeune adulte, Yana, tente l’exil. « Avant de grandir, je ne savais pas à quel point nous étions pauvres » déplore-t-elle. Mais les États-Unis se révèlent aussi une promesse bien trompeuse. Les immigrés sont exploités, utilisés pour les basses œuvres dans un pays « sans cafés ni bancs publics » et dans lequel on ne peut même pas trouver le réconfort de s’attarder pour parler avec quelques amis, se désespère Yana. L’illusion occidentale est disséquée, « l’horreur de tout conte de fées se cache dans ce qui est écrit en petits caractères » ironise la jeune femme. Ce récit, qui se développe entre la Bulgarie et les États-Unis, passé et présent, jour et nuit, est fort, puissant porté par une plume sans complaisance, lucide et affûtée.
À tout juste 31 ans, Elmy s’impose déjà comme une magnifique autrice. Écrit durant ses années universitaires, Porter la faute a reçu en 2022 le prix bulgare de la littérature émergente.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Porter la faute, de Joanna Elmy Le Bruit du Monde - 23 €
Deux rencontres avec l’autrice (qui parle français) : 30 janvier, 18 h, à la librairie Jeanne Laffite – Les Arcenaulx, Marseille. 31 janvier, 17 h, à la librairie Le Chant du monde, Aix-en-Provence.