jeudi 9 avril 2026
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Relire Marie Vieux-Chauvet

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Marie Vieux-Chauvet © X-DR

Publié en 1957, La danse sur le volcan de Marie Vieux-Chauvet plonge dans les méandres de la révolution haïtienne. Au cœur de ce roman, le deuxième de l’autrice – après Fille d’Haïti (1954)qui explore déjà les thèmes qui traverseront toute son œuvre : la condition des femmes,les hiérarchies sociales et raciales –, se trouve Minette, jeune femme métisse dotée d’une voix prodigieuse qui va bouleverser les conventions de Saint-Domingue à la fin du XVIIIe siècle.

Découverte dans les rues de Port-au-Prince par un professeur de musique blanc, Minette devient la première femme de couleur à se produire au prestigieux Théâtre de Port-au-Prince, brisant les barrières raciales qui régissent la société coloniale. Malgré son talent exceptionnel et les ovations du public blanc, Minette reste exclue des bals qui suivent les représentations et ne reçoit aucun salaire pour ses performances. Admise sur scène, elle reste rejetée du monde social qu’elle divertit.

La transformation de la jeune femme d’artiste naïve en militante engagée constitue le fil conducteur de ce roman foisonnant, qui s’inspire d’une histoire réelle. Minette et sa sœur Lise ont effectivement franchi les frontières raciales pour se produire au Théâtre Saint-Domingue dans les années précédant la révolution. L’historien haïtien Jean Fouchard avait documenté leur histoire en 1955, et Vieux-Chauvet a su transformer ce récit historique en une fresque romanesque.

Une métaphore de l’explosion

Le titre du roman n’est pas anodin. Le « volcan » prêt à entrer en éruption, représente les tensions croissantes de la guerre raciale brutale qui s’apprête à éclater. Dans cette société coloniale française, la hiérarchie basée sur la couleur de peau crée une atmosphère oppressante où les personnes libres de couleur, les « affranchis », occupent une position ambiguë : ni esclaves, ni véritablement libres. Le roman explore les contradictions internes de cette société en transition.

Beaucoup d’affranchis fomentent dans l’ombre la révolte qui va bientôt éclater contre les colons, grands propriétaires, en cachant les « marrons », ces esclaves en fuite qui se cachent dans les forêts. Mais certains possèdent eux aussi des esclaves, parfois guère mieux lotis. Les blancs ne forment pas non plus un bloc homogène. Certains, nourris par les idéaux des Lumières, professent des discours égalitaires et émancipateurs, tandis que d’autres, notamment les « petits blancs » pauvres, développent une conscience de classe fragile et ambivalente, parfois solidaire des opprimés, parfois farouchement raciste. Cette porosité morale, où les rôles d’oppresseurs et d’opprimés se chevauchent, constitue l’un des grands enjeux du roman.

Née à Port-au-Prince en 1916, Marie Vieux-Chauvet a grandi dans une société où les femmes n’ont eu accès à l’enseignement supérieur que dans les années 1930 et au droit de vote qu’en 1957 et dans un entourage qui considérait les femmes écrivaines comme folles. Son œuvre témoigne d’un engagement sans faille contre l’injustice. Après La Danse sur le volcan, elle publiera sa trilogie la plus célèbre, Amour, Colère et Folie (1968), dont le portrait sans concession de la dictature de François Duvalier la contraindra à l’exil. Vivant sous surveillance constante et craignant pour sa vie, elle s’installe à New York où elle mourra en 1973, à l’âge de 57 ans, après avoir retiré son œuvre de la vente sous la pression de sa famille. Pendant plus de trente ans, les quelques exemplaires sauvés de ses romans ont circulé clandestinement dans les milieux universitaires américains et haïtiens, contribuant au statut légendaire de l’autrice. Ce n’est qu’à partir de 2004 que le travail de celle que Dany Laferrière qualifiait de « romancière lucide et indomptable » est réédité. Aujourd’hui les éditions Zulma s’en emparent pour notre plus grand bonheur.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

La Danse sur le volcan, Marie Vieux-Chauvet
Zulma - 23 €

Brûler grand, brûler tout

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Juliette Oury © X-DR

Émilie est magistrate du parquet, substitut du procureur dans une petite ville du Doubs. Elle adore son métier, elle y croit, elle veut être utile. Mais la réalité la rattrape :
elle bosse 100 heures par semaine, elle dort avec son téléphone, mange avec son téléphone, « baise » avec son téléphone. La moindre sonnerie est un ordre : garde à vue, conjoint violent, mineurs en fugue, stup’, urgence judiciaire, mails, double appel, décisions à prendre…

« Des constellations de misères grandissaient, scintillaient et éclataient dans mon cerveau », éprouve-t-elle. Toujours absorber. Au début, elle se sent forte, indispensable, « excitée comme du désir ». Puis, elle s’effondre. Petit à petit, son corps lâche. Trous noirs, paralysies. Un jour, elle est incapable d’écrire un simple mail. Un autre, elle s’évanouit sur un parking. Dans un style vif, alerte, haché, ce roman – qui aura pour beaucoup de lecteurs un air de documentaire – nous fait ressentir la dégringolade qui s’annonce : le souffle coupé, le corps pris dans du béton, « l’impression d’être dans la queue pour l’abattoir ». Si elle se tait, Mehdi, son compagnon, voit tout. Il s’inquiète. Le mot est lâché : « burn-out » littéralement « griller de l’intérieur ».

Souffrance systémique

On retrouve notre héroïne dans un centre un peu new age, qui accueille ceux qui ont craqué. Émilie accepte de s’y rendre pour une semaine. Là, elle rencontre d’autres personnes en lambeaux : Christine, broyée par un fonds d’investissement, Mathilde, RH devenue secrétaire générale dans un hôpital psy, Virginie, infirmière dans un hôpital public, rincée, Éliane, travailleuse sociale proche de la retraite, usée par une vie d’enfance en danger et Alexandre, seul homme, persuadé de ne pas être à sa place, arrogant et sceptique qui juge et toise les « pauvres femmes » qui l’entourent. Toutes partagent leurs symptômes, leurs colères, leurs humiliations professionnelles, leur culpabilité aussi de laisser tomber : « Parce que je sais ce que ça voudrait dire, une personne en moins au parquet, pour les justiciables et pour mes collègues ».

En s’écoutant, elles prennent conscience que leur souffrance n’est pas individuelle mais systémique à l’organisation du travail dans un monde capitaliste : harcèlement, reporting, incivilités quotidiennes, les deadlines, les TTU (très très urgents), les ordres et les contre-ordres : « on se gratte toutes là où ça nous a fait mal, comme si arracher nos croûtes, comme si comparer nos prurits allait nous soulager. On jette tout ça au milieu du salon, et quand Alexandre propose “les syndicats”, Éliane, une autre pensionnaire, le fusille du regard ».

Au fil des témoignages et des fissures qui s’ouvrent chez chaque personnage, Brûler grand démontre combien l’épuisement n’est jamais une faiblesse personnelle mais le symptôme d’un système qui déraille qui consume les individus : brutalement ou à petit feu.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Brûler grand, Juliette Oury 
Éditions de l’Observatoire - 21 €
Parution le 9 janvier

Littérature acoustique

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Anne Savelli © Francesca Mantovani

Bruits n’est pas un roman. Il s’agit plus d’une expérience littéraire qui se développe dans un ouvrage structuré en 24 heures, 1 440 minutes. Chaque saut de ligne correspond à une minute supplémentaire, un fragment de vie.Située dans une ville imaginaire, l’action progresse en fonction des bruits, des sons, des voix, des silences. Le texte débute à [06:00] et se termine à [05:59].

Tout commence par la fugue de F, une petite fille en manteau rouge. Nous la suivons en train de courir. Elle fuit, on ne sait trop ni qui ni quoi, un lieu dont on ne sait pas non plus s’il s’agit d’un squat ou d’un appartement de cité… Autour d’elle les voix des adultes, des claquements de porte, une descente de police, mais aucune trace de parents. Tandis qu’elle court pour trouver un abri, elle, mais aussi la ville et ses bruits autour d’elle, se transforme. On croise un flic, des éboueurs, une chatte, une femme dans le coma sur fond, de ronflement de frigos, de sirènes, une ville saturée de sons.

Collecte sonore

Anne Savelli a mis plusieurs années à collecter le plus d’éléments sonores possibles, puisés auprès de musiciens, d’ouvriers de chantiers, dans différentes villes, de différentes tailles. Ils donnent corps à la forme littéraire qui saisit à la fois le mouvement, le temps et l’environnement, l’écriture, le son et l’image, ce qui bruisse, ce qui gronde, ce qui grince. Elle aime faire remarquer à quel point la langue française est pauvre en mots pour décrire les sons quand elle est si riche pour décrire le visuel. Ses pas l’ont régulièrement mené à Marseille où La Marelle l’a accueilli deux fois en résidence de création dont une pour ce projet de janvier à juin 2021.

Plus qu’une simple lecture, c’est aussi une expérience d’écoute qu’Anne Savelli nous propose. À travers les minutes qui s’égrènent, on réalise à quel point nous subissons les bruits, nous nous laissons envahir, traverser par eux, sans jamais y prêter attention – sauf quand ils nous agressent –, sans vraiment les écouter, les analyser, les interroger.

Tout au long du processus de création de cette littérature acoustique, Savelli a composé, comme une suite de mouvements, une série de podcast « lire le bruit », que l’on peut écouter sur son site (annesavelli.fr) « Le bruit, dit-elle, c’est ce qui reste quand tout le reste s’effondre. » Une phrase qui résonne lors des drames, des incendies, des attentats mais peut-être aussi lors de nos effondrements personnels, quand seul résonne encore à l’intérieur de nous, le souffle d’un cœur, d’une respiration ou le silence infini de la solitude.

Savelli est aussi membre d’un collectif d’auteurs et créateurs sonores et vidéo l’aiRnU (Littérature Radio Numérique) pour lesquels la littérature est partout et ne peut être réduite à l’actualité littéraire ni aux morceaux choisis des anthologies.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Bruits, Anne Savelli
Actes Sud - 23,50 €
Parution le 7 janvier

La jeunesse entre en scène

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Swann-chef-©Oak

Pour fêter la nouvelle année, la scène lyrique marseillaise invite ce 10 janvier Swann van Rechem pour diriger son Orchestre philharmonique. Révélation chef d’orchestre aux Victoires de la musique classique 2024, le jeune chef lillois (25 ans) présentera un programme transversal, où se côtoieront Loewe, Chabrier, De Falla et Johann Strauss II.

Le programme débute par l’ouverture de My Fair Lady, écrit par le compositeur américain Frederick Loewe pour les comédies musicales de Broadway, et où l’on reconnaît l’héritage classique des opérettes viennoises. On reste à Vienne, et sa valse, avec Johann Strauss II, puis du romantisme avec une pièce virtuose pour basson de Carl Maria Von Weber. Le public va retrouver également la Fête Polonaise de l’opéra-comique Le Roi malgré lui d’Emmanuel Chabrier, la plus lyrique des Danses slaves – la Danse slave n°2 – de Dvořák, ainsi que le folklore andalou dans El Sombrero de tres picos de Manuel de Falla.

Un jeune talent

Originaire de Lille, Swann van Rechem est lauréat du 58e Concours international de jeunes chefs d’orchestre à Besançon en 2023 pour lequel il reçoit le Grand prix de direction, le « Coup de cœur de l’orchestre » ainsi que le « Coup de cœur du public », devenant ainsi le premier français à remporter ce prix depuis 18 ans.

Après avoir étudié la percussion au Conservatoire national supérieur de musique de Paris, il s’initie à la direction d’orchestre auprès de Jean-Sébastien Béreau. Il poursuit ensuite sa formation au Conservatorium van Amsterdam avec Antony Hermus, Karel Deseure et Ed Spanjaard.

LAVINIA SCOTT

Concert du Nouvel an
10 janvier
Opéra de Marseille

Retrouvez nos articles Musiques ici


Les étudiants aux manettes

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Les studios de Radio Zaï © X-DR

Ce jeudi 4 décembre, c’est une journée chargée, même effervescente, qui attend l’énergique Graeme Reid, responsable de Radio Zaï. Depuis quelques temps, cette radio indépendante à la ligne éditoriale engagée, inclusive et antiraciste, séduit de nombreux étudiants de la ville, qui viennent produire du contenu avec le matériel qu’on leur laisse à disposition.

Les locaux de Radio Zaï sont situés à Aix-en-Provence, au dernier étage de la MJC Prévert, boulevard de la République. Elle est composée de trois salles d’enregistrements tapissées de mousse anti-bruit, avec micros et logiciels installés, pianos et tasses de thé.

Aujourd’hui, ce sont deux étudiantes en licence de sociologie, Loïs et Tova, qui sont venues monter un podcast pour leur cours d’anthropologie de l’immigration. Elles viennent ici pour l’informalité de la radio aixoise, et l’enthousiasme de Graeme : « Il croit plus en nous que nous en nous-même ! », ajoute-t-elle en souriant. D’ailleurs, pour venir enregistrer ici, nul besoin d’avoir un bon niveau. « Ça donne envie de refaire de la radio par la suite », se réjouit Loïs. « J’avais vraiment besoin de faire un truc en dehors de la fac. »

Dans une salle de répétition au rez-de-chaussée de la MJC, Gabin, un autre étudiant, tient le même discours. « Je voulais sortir du cadre des Beaux-arts », explique-t-il. Lui, a rencontré Graeme à la Fête de la musique 2024, et depuis, il l’aide à organiser des concerts avec Radio Zaï. Ce jeudi, il est là pour préparer un concert qui doit se tenir dans quelques jours. Des stands de vente de fanzine, affiches et BD sont aussi prévus. En trois jours, ils vont créer des affiches, des tracts, concevoir les éclairages, et dessiner les visuels projetés sur le drap blanc étendu derrière la scène. Un format de spectacle appelé « Tiny d’Aix Concerts » qui commence à se faire un nom : le musée Granet vient de leur en commander quatre pour sa prochaine exposition.

Une inclusivité d’utilité publique

Ces derniers temps, la radio accompagne de plus en plus de jeunes. La raison : Abdou, un étudiant en info-com, qui avait tellement d’idées d’émissions qu’il a monté des campagnes de communication pour trouver des volontaires. Alors, depuis quelques semaines, les étudiants défilent dans les salles d’enregistrement de Radio Zaï. Graeme est ravi, mais s’inquiète cependant de devoir bientôt refuser des projets : « Avant, on diffusait tout parce qu’on était petit… Maintenant, on va être plus exigeants, et on va essayer de mieux aiguiller les volontaires. »

GABRIELLE SAUVIAT

Exarchia : utopie à la grecque

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Après Nanterre, du bidonville à la cité, et Du taudis au Airbnb sur le mal-logement à Marseille, parus aux éditions Agone, Victor Collet y publie Vivre sans police, du long été au crépuscule d’Exarchia. Exarchia est un quartier d’Athènes, fameux pour sa résistance à l’État, au point qu’à partir de 2008, et durant près d’une décennie, les habitants ont vécu quasiment sans présence policière. L’auteur a beaucoup séjourné là-bas, attiré par l’aura libertaire d’Exarchia, comme nombre de militants venus de pays européens, voire plus lointains.

Mais en tant que chercheur indépendant, docteur en sciences politiques et sociologie, il a voulu aller au delà de « l’anarcho-tourisme », comprendre comment cette parenthèse, exceptionnelle dans une grande capitale occidentale, a pu perdurer. Par une configuration géographique : Exarchia forme un triangle de rues étroites, propice aux blocages comme aux échappées. Par une culture antifasciste nourrie depuis le soulèvement, en 1973, des étudiants de l’école Polytechnique d’Athènes contre la dictature des colonels.

Pas de police, est-ce capital ?

Victor Collet entremêle récits et analyses personnels avec des témoignages d’habitants collectés au fil de années. Loin d’être en perpétuelle émeute, le quartier est vert, planté d’orangers, la plupart du temps tranquille. Surtout, décrit Marisa, « Il n’y a pas de banques. Pas de magasins de luxe. Pas de bagnoles. » On y trouve de multiples centres sociaux et cantines auto-gérées, cruciales durant la terrible crise économique subie par la Grèce. L’auteur n’occulte rien des difficultés de vivre au quotidien en ayant desserré l’emprise de l’État : les conflits incessants entre assemblées, les différends portant sur l’auto-défense ou l’accueil des migrants, la lutte contre la mafia et ses drogues, la gentrification due à Airbnb. Mais on referme l’ouvrage avec une sensation de foisonnement, de potentialités. C’est peut-être cela qui a nourri le mythe Exarchia : dans nos villes ultra-strandardisées par le capitalisme, entre McDo et H&M, remettre de l’incertain en mouvement.

GAËLLE CLOAREC

Vivre sans police, de Victor Collet

Éditions Agone - 22 €

À venir

Une rencontre avec l'auteur est prévue le 23 janvier (17h) à la librairie Maupetit, Marseille.

Leçon des ténèbres

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Russell Banks © Chase Twichell

Ce n’est pas vraiment un roman, mais certainement un triptyque : les trois nouvelles d’American Spirits, indépendantes, se déroulent dans la même petite ville fictive, Sam Dent, au nord de l’État de New York, avec un narrateur qui se signale discrètement d’un « nous », parfois, sans s’y mettre en scène autrement qu’en promeneur.

Les protagonistes, couples et familles blanches portant casquettes MAGA et idées courtes, y sont confronté·es à des actes d’extrême violence. Ce sont des réacs fiers de leur histoire, de leurs maisons et de leurs armes, mais qui se voient confrontés au mal absolu, au meurtre de sang froid, au déchaînement sauvage. Une réalité de la société américaine, où le taux d’homicides par millier d’habitants est six fois plus élevé qu’en France.

La dentelle narrative de Russell Banks agit comme un révélateur du suspense, mais aussi comme une consolation. Les phrases s’élancent, belles, cadencées, dégraissées de toute surcharge ornementale, distillant quelques indices qui font avancer les trois récits haletants, mais construisent aussi un monde, une ville dans l’épaisseur et la complexité de la société rurale américaine. Celle qui vote Trump et qui, depuis la mort de Russell Banks, l’a réélu à la tête du monde, comme l’écrivain le pressentait.

L’Amérique n’a jamais été grande

Les prédateurs imaginés par Russell Banks, soutien affirmé de Bernie Sanders, ont pourtant des caractéristiques peu attendues sous la plume d’un écrivain progressiste : l’un porte kippa, d’autres sont des french canadians, ou un couple lesbien. Mais leur intrusion dans le petit bourg de Sam Dent, édifié sur une réserve indienne, révèle de fait les dysfonctionnements et inadaptations fondamentales du modèle américain.

Drogue, maternité défaillante, alcool, masculinisme, culte des armes et des bagnoles, compétition sociale, appauvrissement latent et repli sur la cellule familiale sont les caractéristiques de cet « esprit » américain, hanté à la fois par les revenants de l’histoire, et les effluves des spiritueux. Voter Trump y est naturel, fondé sur l’illusion d’une Amérique immuable qu’il s’agirait de rendre grande à nouveau. Erreur contre laquelle Russell Banks, par la force de ses métaphores, prémunit avec une rare force : cette Amérique là n’existe pas, n’a jamais existé, la « forêt primitive » était peuplée de Natives, et la société américaine est indéniablement un creuset de cultures qui ne survivront que dans l’acceptation de sa complexité. Et de sa nature.

La description de la forêt, de la chasse au cerf, des paysages, des chiens d’attaque ou de garde, rappelle que les sociétés humaines se construisent « sur » des terrains. La dernière phrase, d’une sidérante beauté, conclut l’œuvre d’un immense romancier par un vœu. Celui que « nous émergions des bois pour entrer dans la maison ».

Agnès Freschel

American Spirits, de Russell Banks

Traduction Pierre Furlan
Actes Sud – 22,8 €

Parution février 2026

Au Cirva, la poésie du verre

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© M.D.C

La plupart des Marseillais ignorent l’existence du Cirva, Centre international de recherche sur le verre et les arts plastiques, installé au 62 rue de la Joliette, dans une ancienne manufacture de vêtements. Il faut dire que le Cirva n’ouvre que très rarement ses portes au public. Il n’a pas vocation à être un musée, ni une galerie. C’est un lieu de résidences artistiques, de formation, d’apprentissage pour les verriers, laboratoire des possibles, avant tout.

C’est pourquoi l’exposition de pièces de sa collection au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne jusqu’en mars 2026 est l’occasion de mesurer sa place unique dans l’expérimentation et la création de cette matière. Une matière si particulière, à la fois liquide et solide, née de la silice, qui accompagne depuis si longtemps l’histoire de l’humanité.

Si l’institution stéphanoise accueille cette exposition, dont l’un des commissaires est Stanislas Colodiet, directeur actuel du Cirva, ce n’est pas totalement un hasard. Les deux structures sont nées dans les années 1980 et ont accordé toutes les deux, au design, une place de choix.

L’histoire commence en 1983

En 1982, Jack Lang inaugure l’exposition New Glass, verriers français contemporains, art et industrie, au musée des Arts décoratifs à Paris. L’année suivante, le Cirva voit le jour à Aix, puis déménage à Marseille en 1986. Le Centre répond alors à des commandes publiques à des travaux de recherche dont celles de Pierre Soulages pour les futurs vitraux de Conques.

Le grand designer italien Gaetano Pesce y travaille sur des lustres et avec les équipes techniques, met au point le brevet de « Mistral », procédé de projection de particules de verres à haute température, dans les années 1990. À la fin de cette décennie, Othoniel, natif de Saint-Étienne, met au point un prototypage des perles du Kiosque des noctambules de la station de métro Palais Royal à Paris. Plus récemment, en 2023, le Mucem commande à Mathilde Rosier des dizaines d’œil-graines en verre, œuvre poétique s’il en est.

L’exposition dévoile donc la plupart de ces réalisations signées par de grands noms de l’art contemporain et du design international. Les noms de tous les intervenants techniques les accompagnent justement sur les cartels. Le verre est soufflé, thermoformé, fusionné, peint ; il joue avec la lumière, l’opacité. Bob Wilson lui crée des séries conceptuelles. Il est objet du vase qui peut devenir nature morte comme le triptyque C de l’Américaine Betty Woodman, ou figure comique chez Hervé Di Rosa.

Pour admirer certaines œuvres et les savoir-faire du Cirva, il faudra passer par Saint-Étienne ces prochains mois, ou attendre les prochaines Journées européennes du Patrimoine, et passer la porte de ce précieux centre marseillais.

MARIE DU CREST

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Jean Christophe Maillot livre sa Bayadère 

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Ma Bayadère © Hans Gerritsen

À la tête des Ballets de Monte-Carlo depuis plus de trente ans, le chorégraphe français poursuit son œuvre de réinterprétation des grands ballets classiques. Après avoir revisité Roméo et Juliette, Cendrillon, Le Lac des cygnes ou encore Casse-Noisette, lechorégraphe s’est attaqué au monument chorégraphique créé par Marius Petipa en 1877 sur une musique de Léon Minkus. La Bayadère est devenue Ma Bayadère, pronom possessif qui n’a rien d’anodin.

En effet, il ne s’agit pas d’une énième reconstitution de l’intrigue orientaliste originale, où une bayadère nommée Nikiya meurt empoisonnée avant de retrouver son amant Solor au Royaume des ombres. Maillot abandonne l’Inde fantasmée de Petipa pour plonger le spectateur dans les coulisses d’une compagnie de danse contemporaine.

Une mise en abyme

Les tensions et rivalités qui animaient la cour d’un raja indien sont transposées dans le microcosme d’un studio de répétition. Les danseurs succèdent aux costumes exotiques, et les dynamiques hiérarchiques de la compagnie se substituent aux intrigues de palais. Le personnage de Niki – jeune danseuse fraîchement intégrée à la compagnie et qui cristallise les rivalités –, magnétiquement interprétée par Juliette Klein, incarne cette fragilité du corps dansant, cette tension permanente entre virtuosité et vulnérabilité. Elle est particulièrement émouvante dans les deux solos qui lui sont consacrées dans le premier tableau de l’acte I.

Ils constituent les moments les plus poignants du spectacle. Sa grande sensualité quand elle évolue à la barre dans le premier se meut en tristesse absolue dans le second lorsqu’elle rate volontairement ses variations. À ses côtés, Ige Cornelis incarne Solo, le danseur étoile virtuose et Romina Contreras – à la vélocité technique impressionnante –, Gamza, l’étoile installée dans son statut, qui refuse de se voir détrôner par la jeune Niki.

On apprécie particulièrement les prestations de Michele Esposito, en Brahma, le maître de ballet trouble et malicieux à l’énergie souple et féline, et Jaat Benoot en Rajah, chorégraphe autoritaire sombre et glaçant, aux allures d’immense oiseau de proie. Au-delà des solistes, c’est toute la troupe des Ballets de Monte-Carlo qui impressionne par sa qualité exceptionnelle. La dimension théâtrale et la dramaturgie, particulièrement accentuées par Maillot, rendent l’évolution captivante.

L’acte II est envoûtant. Il délaisse l’ambiance brouillonne et conflictuelle du studio de répétition pour le Royaume des ombres dans lequel Solo s’est réfugié après le décès tragique de Niki. Dans ce monde idéal, dépouillé et éthéré – servi par un décor futuriste d’iceberg – dans lequel tous les protagonistes en blanc et pastel cohabitent en harmonie.

L’exotisme de la version originale n’est pas pour autant totalement absent. Il surgit lors d’une séquence de mise en abyme saisissante, où l’on voit la troupe répéter en costumes traditionnels sur la scène d’un opéra – avec des partitions de bravoure ovationnées –, tandis que les coulisses révèlent le reste des danseurs qui patientent. Ce clin d’œil permet à Maillot de pointer du doigt le caractère suranné de l’ancienne version tout en lui rendant hommage.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le spectacle a été joué le 3 janvier au Forum Grimaldi, Monaco.

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Un bulle éclatante

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Galaxie provisoire, Maguelone Vidal © X-DR

Une once de psychédélisme, une expérience multisensorielle, une grande audace formelle :
mi-décembre à Marseille, du Théâtre Massalia au Mucem, Galaxie provisoire donnait une très vive expression de ce parti pris éditorial. Seule en scène, usant de son saxophone avec parcimonie, Maguelone Vidal y revisite l’art ancestral des bulles de savon. Pour créer des planètes colorées et irisées, petits foyers iridescents s’agrégeant peu à peu aux quatre coins de la scène plongée dans le noir, l’artiste use de divers outils – calumet télescopique, pipe à bulles, ou ses simples mains en alcôve.

En évolution perpétuelle, le dispositif est évocateur, propice à délier l’imagination dans une ambiance hypnotique. On y devine comètes, constellations, nébuleuses et arcs en ciel éphémères, les enfants sont subjugués – « de l’eau à couleur de paillettes, ça n’existe pas normalement ! ». Un crépitement d’ébullition, caractéristique de la rencontre de l’air et de l’eau, suivi d’aspersion et brumisation ; des bulles emplies de fumée qui éclatent en s’envolant… Il s’agit quasi de théâtre noir, dans lequel la démiurge s’efface et réapparait, laissant toute la place aux métamorphoses en cours, ordonnant son rituel sibyllin à l’aide d’artefacts et accessoires minimalistes, se passant volontairement de toutes nouvelles technologies.

La bande son est organique – inspiration, expiration, discrètement soulignée de compositions contemporaines. Les actions sont parfois sonorisées, quand un lasso lumineux tournoie à bout de bras. L’interaction entre air et eau se fait espiègle, le quatrième mur se dissout instantanément quand les bulles envahissent les gradins dans une tempête de savon ! L’immersion est totale, ravissante pour tous les âges, nous plongeant dans un agréable état d’apesanteur entre clarté et lumière, dans une Galaxie provisoire qui porte bien son nom.

JULIE BORDENAVE

Galaxie provisoire a été donné le samedi 13 décembre au Théâtre Massalia, Marseille.
Tous à l’Opéra

Le 15 décembre, le festival Tous en son ! invitait à un concert pédagogique à l’Opéra de Marseille. De Schumann à Schubert en passant par Brahms, Mozart ou encore Benjamin Britten, cette promenade musicale à travers les siècles proposée par un trio échappé de l’Orchestre philharmonique de Marseille – Cécile Florentin (alto), Cécile Freyssenède (violon) et Véronique Gueirard (violoncelle) –, se commentait en direct, pour mieux discerner par exemple les pizzicati symbolisant les gouttes d’eau chez Vivaldi. Deux expériences fidèles à l’éclectisme échevelé de Tous en sons !, excellent festival brillant toujours par son audace et son grand écart entre musiques dites savantes et populaires, pour décomplexer les escourdilles dès le plus jeune âge. J.B.