jeudi 2 avril 2026
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Rater pour mieux entrer

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© X-DR

Chercher sa place, hésiter, se tromper, recommencer. Ici, l’échec n’est ni une faute ni un accident, mais un moteur. Le spectacle avance à tâtons, comme on explore un territoire inconnu, avec une énergie joueuse. Sur scène, Jeanne Béziers et Jean-Philippe Barrios tentent l’impossible : entrer, chanter une chanson, repartir. Une action simple en apparence, vite mise en crise par une succession de numéros butant sur leur propre aboutissement. Chansons interrompues, pantomimes parlantes, adresses directes, musique live, jusqu’à une scansion rap : tout se construit à vue, dans un dialogue constant entre le jeu, le son et le corps.

Musicienne et comédienne, Jeanne Béziers déploie une présence clownesque faite de métamorphoses, de bafouillages et de chutes assumées. À ses côtés, Jean-Philippe Barrios, musicien rompu aux formes hybrides, imprime une musicalité précise et ludique, transformant chaque ratage en impulsion nouvelle.

Derrière l’humour et la fantaisie, le spectacle aborde, sans jamais les figer de grandes questions : temps, achèvement, identité, vérité, absolu, dedans et dehors. Il ne s’agit pas d’expliquer, encore moins d’enseigner, mais de faire ressentir. Ici, on peut chanter faux, ne pas savoir, inventer des mots, et même faire chanter « thermoception » à des enfants. On ressort joyeusement déboussolé, convaincu que rater peut être une façon très sérieuse d’entrer en scène.

SUZANNE CANESSA

À venir

Quand j’étais dans le futur est joué au Théâtre de L’Ouvre-Boîte (Aix-en-Provence), jusqu’au 17 décembre.

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Du jazz comme au cabaret

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© L.S.

Reggie Washington, américain installé en Belgique il y a quelques années, est connu pour sa dualité basse/contrebasse, et ses multiples projets dont Black Lives – from Generation to Generation. Sur la scène du Théâtre de l’Œuvre ce 9 décembre, il est rejoint par le redoutable batteur Gene Lake, le brillant guitariste David Gilmore ainsi que le saxophoniste phénoménal Ravi Coltrane – fils de John et Alice Coltrane. Des artistes dont les chemins se sont déjà croisés il y a plusieurs décennies, aux côtés de Wayne Shorter, Herbie Hancock, Roy Haynes ou Joe Zawinul. C’est donc un quartet complice, lié par une longue amitié, qui s’avance sur scène.

Une ambiance vintage, sous lumières rouges et tamisées, tel un cabaret de jazz, accueille un public très enthousiaste. Avec le cool d’un vrai jazzman, Reggie introduit le groupe soulignant la joie de se retrouver en live. Ensuite, il se lance dans un solo à la basse électrique, pleine de groove aux sons durs, instaurant le riddim avant qu’il soit rejoint par ses compères où le saxophone surgit en trémolos.

Explosif

Les spectateurs sont alors emportés dans une effervescence jazz, moderne et funk alternant des morceaux tantôt énergétiques tantôt doux où brillent chaque musicien. Ravi fait sonner de manière flamboyante le saxophone ténor avec des envolées de notes dans les aigus tel une trompette. Lors des solos nerveux de Gene, il apporte une touche d’électricité à l’éruption chaotique de la musique en les agrémentant d’ornementations. À la guitare, David navigue entre douceur et des solos emportés, démontrant toute sa virtuosité technique et sensible. Lors d’un morceau funk où Reggie joue avec brio un walking bass entraîné, le guitariste dévoile une magnifique descente chromatique en accords avant de repartir en furie.

Ces moments explosifs sont contrebalancés de morceaux plus reposés : Ravi joue d’un ton mélancolique et empli de soul, au point que son instrument semble presque chanter. À la batterie, Gene adoucit l’ambiance avec ses balais, et David joue une boucle au rythme souple qui installe une nappe sonore pour une ambiance envoutante et planante. Ils interprèteront par exemple Lawns de Carla Bley, un morceau d’une sonorité légère et chaleureuse que Reggie a découvert avec ses élèves et dont il est tombé amoureux. Le concert se termine par des acclamations et une standing ovation d’une foule extatique : un succès retentissant.

LAVINIA SCOTT

Concert donné le 9 décembre au Théâtre de l’Œuvre, Marseille.

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Charles Berling reprend sa Liberté

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Charles Berling © Vincent Berenger - Châteauvallon-Liberté, scène nationale

Zébuline. Vous avez annoncé le 10 décembre, par un communiqué de presse, que vous prenez votre retraite de directeur dès cet été, après le festival de Châteauvallon. Pour quelles raisons partez-vous ?

Charles Berling. Cela fait 15 ans que j’exerce ce métier de directeur. On a commencé avec mon frère Philippe, on a créé ce théâtre, et j’ai beaucoup donné pendant 15 ans. Beaucoup reçu aussi, mais je n’ai pas envie de faire des années de trop. J’ai envie de continuer mon métier d’artiste, mais aussi d’aller passer une semaine, avec des amis à regarder les nuits étoilées d’Espagne, ce que je n’ai pas eu le temps de faire depuis 15 ans.

Je crois que j’ai réussi à créer ici un lieu solide, avec une équipe remarquable, responsable, autonome, ce qui me donne une grande satisfaction. Je vais bien sûr préparer la prochaine saison, 2026/27, et j’espère que la nouvelle direction respectera l’équipe et saura s’appuyer sur elle comme j’ai pu le faire. Mais je pense que les institutions culturelles doivent se régénérer, que les directions doivent faire place à la jeunesse.

Dans votre communiqué vous remerciez Hubert Falco et la Ville de Toulon pour leur soutien. Est-ce que vos raisons de partir sont politiques ?

Ce théâtre, puis cette Scène nationale, sont nés de la volonté d’un maire de droite, dans une ville qu’elle a repris à l’extrême droite. Hubert Falco avait ses défauts, mais il voulait faire de cette ville sans théâtre une ville culturelle. Il pensait la préserver ainsi du retour du Front National.

Que vous redoutez ?

Évidemment, je milite contre le FN depuis que j’ai 14 ans. À Toulon.

Vous partez parce que vous craignez que le Rassemblement national ne conquière la ville ?

Non, ou pas directement. Je ne fuis pas, et je pars pour d’autres raisons, plus personnelles comme je vous l’ai dit, et générationnelles. Surtout, je pense que le Rassemblement National ne va pas gagner Toulon, je vais continuer à me battre pour que cela n’advienne pas, je suis là jusqu’en juin, et ma programmation s’étendra toute la saison suivante. Mais je pense que si cela advient, s’ils sont élus, à la Ville, puis au département du Var et à la Région, peut-être même à la tête de l’État, il faudra continuer à se battre, à programmer, à lutter contre les discriminations en expliquant, en donnant à voir, en parlant. Dans le public de la Scène nationale il y a des gens qui votent RN. Cet électorat est complexe, ses motivations sont complexes, passer le relais me permettra aussi de libérer ma parole.

Cette liberté de parole est entravée par vos fonctions ?

Forcément. Quand on dirige un établissement public, dans le contexte politique actuel, il faut protéger son institution, ses salariés, les artistes, le public. J’ai besoin aujourd’hui de reprendre ma liberté. C’est ainsi que j’ai nommé mon théâtre, j’y tiens par dessus tout, mais je resterai Toulonnais, et je serai ici pour chaque spectacle.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR AGNÈS FRESCHEL

Chronique islandaise

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L'Amour qu'il nous rest (C) Jour2Fete

 On se souvient de Godland (2022) l’histoire de ce jeune prêtre danois, chargé d’évangéliser une communauté en Islande et du court métrage Nest : trois frères et sœurs qui construisent ensemble une cabane, filmés durant une année par Hlynur Pálmason. Ses propres enfants,Ída, et les jumeaux, Grímur et Þorgils que nous retrouvons dans son dernier film, L’Amour qu’il nous reste.

 Une chronique de la vie quotidienne, au fil des saisons dans les paysages grandioses du littoral islandais. Celle d’une famille dont on partage des moments qui semblent heureux, des repas, des jeux, la toilette du chien, Panda, le coucher des jumeaux. La mère, Anna (Saga Garðarsdóttir), une artiste plasticienne crée des toiles, les exposant aux vents marins sous des pochoirs métalliques qui y imprègnent des motifs de rouille. Toiles qu’elle a du mal à exposer et vendre. La séquence avec un galeriste suédois (Anders Mossling ) venu lui rendre visite est des plus cocasses.  Anna gère le quotidien, son mari, Magnus (Sverrir Gudnason), marin -pêcheur, est souvent en mer et lorsqu’il rentre, ça grince. Hauts et bas d’un couple qui bat de l’aile. D’ailleurs pour Anna, cela semble clair. Ils sont séparés.

Paysages intimes

 Magnus, lui, vit très mal cette rupture ; il est à la fois en colère et profondément triste. Pourtant la famille partage encore des moments sans tensions : promenades dans la nature, cueillette de fruits rouges dont on fait des confitures, films qu’on regarde ensemble, un pique-nique étrange où soudain, la jupe d’Anna, déployée au- dessus de Markus allongé, laisse entrevoir sa petite culotte. Comme une apparition. Ce ne sera pas la seule du film. Un coq, tué par Magnus à la demande d’Anna, revient l’attaquer, aussi grand qu’un dinosaure. Un rêve ?  Et motif récurrent, une sorte de pantin-épouvantail construit par les enfants et leur mère, cible pour le tir à l’arc, prend vie comme une chevalière coiffée d’un heaume. Un peu comme si le réel se mettait à dysfonctionner tel le couple qui se défait.

 Si L’Amour qu’il nous reste traite un sujet vu et revu au cinéma, une séparation, il nous parle aussi de la fuite du temps, des souvenirs qui restent. Il nous capte par la mise en scène et les choix du cinéaste. « Sur tous les plans, je voulais faire simple et aller droit au but, pour saisir l’énergie particulière du film et obtenir un équilibre entre l’absurde et le comique, la beauté et la laideur, la famille et la nature, les enfants et les parents »

Qu’on soit en mer avec Magnus ou sur terre avec Anna, Hlynur Pálmason, filme en plans fixes, avec beaucoup de précision et de sensualité les gestes du travail, les outils, les corps et les visages.  Il nous donne à voir la beauté de la mer et les paysages sublimes de cette côte, auxquels la musique de h hunt, Playing Piano for Dad ajoute une touche mélancolique.

Annie Gava

L’Amour qu’il nous reste est en salles le 17 décembre. Il représentera l’Islande aux Oscars

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Dialogue musical franco-russe

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© A.-M.T.

La salle affichait complet – il a fallu rajouter des chaises – pour accueillir Ludmila Berlinskaya et Arthur Ancelle, « duo unique qui lie deux cultures, deux imaginaires dans un programme où la tradition française et l’âme russe se parlent et se répondent », s’enthousiasme Agnès Viottolo, présidente de la Société Marseillaise des Amis de Chopin, organisatrice du concert.

L’ouverture avec la Danse macabre de Saint-Saëns donne le ton. Loin de l’atmosphère funèbre que le titre suggére les deux pianistes insufflent à cette partition de 1874 une énergie festive. Sous les mains de Berlinskaya et Ancelle, une farandole musicale se déploie. Les accelerandos endiablés alternent avec des largos poignants. L’osmose entre les deux interprètes est parfaite : une note répond à l’autre dans une synchronisation métronomique. Lui cultive la retenue. Elle libère l’expressivité. Un équilibre parfait entre rigueur et lyrisme se crée.

Conte de fées, valse tragique

Les pianistes se rejoignent à un seul piano pour une incursion dans Ma mère l’Oye de Ravel, écrit en 1910 pour Mimi et Jean, les enfants du compositeur Cipa Godebski. Ravel n’avait pas d’enfants mais les adorait et cette tendresse transparaît dans chaque pièce de la Pavane de la Belle au bois dormant jusqu’au Jardin féerique où Berlinskaya déploie une virtuosité cristalline dans des montées et descentes vertigineuses.

Puis vient La Valse de Ravel, composée dans l’après-guerre, qui porte les stigmates d’un monde qui vacille. Ce qui devait être un hommage léger à la valse viennoise devient une vision apocalyptique. Les deux pianistes explorent toute la dramaturgie de la partition.

L’âme russe

Après l’entracte, place à la Russie. La Suite n° 1 de Rachmaninov offre quatre tableaux dont l’impressionnant Pâques, où résonnent un concert de cloches orthodoxes. La soirée réserve ensuite une découverte : Alexander Tsfasman, pionnier du jazz soviétique. Né en 1906, il fonde en 1926 le premier orchestre de jazz à Moscou et devient en 1945 le premier à interpréter en URSS la Rhapsody in Blue de Gershwin.

Le public, conquis, obtient deux bis. D’abord Toujours avec toi de Tsfasman, puis la Danza Gaya de Madeleine Dring, compositrice britannique (1923-1977) imprégnée d’influence jazz et de compositeurs comme Rachmaninov, Poulenc et Gershwin, choix qui boucle parfaitement la boucle de la soirée.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le concert s’est déroulé le 13 décembre, salle Musicatreize, Marseille.

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Le caftan marocain, patrimoine vivant reconnu

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© Musée national de la parure Oudayas Rabat Maroc

Au-delà du vêtement, le caftan marocain incarne un ensemble de pratiques et de rituels qui constituent véritablement un patrimoine culturel vivant. Son élaboration mobilise un savoir-faire complexe, transmis de génération en génération au sein des corporations artisanales et des kissariates, espaces traditionnels des médinas où s’exercent encore les métiers du textile, de la broderie et du tissage. Le brocart de Fès, les gaz textiles de Salé, ou les sfifas de soie et de fil d’or tissées à la main constituent autant de témoins matériels d’une esthétique plurielle, combinant influences amazighes, arabo-andalouses, et ottomanes.

Malgré cette continuité, les maâlams, maîtres artisans, peinent aujourd’hui à transmettre leurs compétences dans un contexte de forte concurrence industrielle. La reproduction de motifs traditionnels par des ateliers désormais mondialisés, entraîne une perte de valeur symbolique et sociale du geste artisanal, pourtant au cœur de la notion de « patrimoine immatériel ».

Le caftan dans l’imaginaire

La profondeur esthétique du caftan marocain a nourri l’imaginaire d’artistes et de voyageurs européens depuis le XIXᵉ siècle. Eugène Delacroix, lors de son voyage au Maroc en 1832, en fit l’un des symboles picturaux de la féminité nord-africaine et du raffinement vestimentaire, comme en témoigne sa toile Noce juive au Maroc, où le jeu des étoffes et des couleurs évoquent déjà la théâtralité du vêtement. De même, les photographies d’époque coloniale, notamment celles de George Washington Wilson ou d’Antonio Cavilla à Tanger, fixent dans l’imagerie exotique du « féminin marocain » un assemblage de bijoux, de coiffures et de textiles précieux qui constituaient autant de signes d’appartenance sociale.

Dans ce sens, la description que donne Edith Wharton, lors de son séjour au Maroc en 1917 s’inscrit dans la continuité de ce regard occidental sur l’apparat féminin. À travers son évocation de la superposition des brocards, des voiles de mousseline et des coiffures complexes, Wharton révèle non seulement une fascination esthétique mais aussi la « tension coloniale » entre l’authenticité locale et la modernité importée.

Identité en mouvement

Le caftan, au-delà de son esthétique, assume une fonction rituelle et symbolique. Dans la tradition matrimoniale, il marque le passage de la jeune fille à l’épouse, matérialisé par la ceinture, hzam, lors de la cérémonie. Comme le kimono japonais ou le sari indien, il incarne un rite de passage codifié, conférant statut et respectabilité à celle qui le porte. La fabrication de chaque pièce, souvent longue de plusieurs mois, mobilise un réseau d’artisans, de brodeurs, de negafates, maîtresses de cérémonie des mariages marocains, dont le savoir-faire coordonné participe à la « mise en scène du féminin » dans les célébrations.

Aujourd’hui encore, les negafates assurent la transmission du sens et des usages associés aux différentes tenues portées par la mariée. Chaque caftan, qu’il soit fassi, rbati ou chaâbi, exprime un fragment d’identité régionale et familiale. L’inscription du caftan marocain au patrimoine immatériel de l’humanité par l’Unesco représente ainsi une reconnaissance internationale d’un art total : alliant conceptions esthétiques, valeurs sociales et continuité mémorielle.

Au-delà de la sauvegarde symbolique, ce classement pose aussi la question concrète de la pérennisation des savoir-faire, appelant à des politiques publiques de valorisation, de formation et d’accompagnement des artisans, sans quoi ce patrimoine, riche d’influences et de significations, risque de se figer dans une image muséale, déconnectée de sa fonction vivante.

SAMIA CHABANI


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Jone sometimes

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Jone Sometimes© La Fidèle Studios

Jone a vingt ans : le plus bel âge de la vie ? Ce pourrait être le cas pour cette jeune Basque qui vit à Bilbao avec sa jeune sœur, Marta, et son père Aitor (Josean Bengoetxea) . Mais Aitor , un ancien éducateur, âgé de 54 ans, atteint de la maladie de Parkinson,  a de plus en plus besoin de ses filles pour gérer son quotidien. Heureusement, pour échapper à cette grisaille, Jone a une bande d’amies avec qui elle fait la fête. Surtout quand démarre la Semana Grande qui met la ville en ébullition. Dans les rues, on chante en chœur, avec Zea Mays, on danse, on boit. Scènes de joie collective, remplies de couleurs, auxquelles on a l’impression de participer. Le visage de Jone rayonne. Et quand la jeune femme croise le regard d’Olga, une jeune Madrilène, son cœur s’enflamme. Premier amour filmé avec beaucoup de pudeur…

 C’est la vie au cours de cette semaine de fête que nous conte Sara Fantova dans ce premier film Jone Sometimes, ce moment  où Jone entre dans sa vie d’adulte , entre ombre et lumière, entre allégresse et tristesse, entre élan vital et maladie. Le récit est ponctué par des images du passé, des photos de l’enfance et les carnets intimes du père qui, peu à peu,  perd ses repères et son autonomie. Sara Fantova  filme le quotidien, les repas, la teinture en rose des cheveux de Marta, les courses dans un magasin de bricolage. Se dessine ainsi le portrait d’une jeune femme : sa relation avec son père, la complicité avec sa sœur et son envie de vivre. . Olaia Aguayo incarne avec intensité cette jeune femme au moment de ce passage à l’âge adulte qui lui est imposé par la vie. Sur un sujet assez classique, Sara Fantova offre un film habile et prometteur que le Jury de Malaga 2025 a récompensé d’une mention spéciale.

 Annie Gava

Le film sort en salles le 17 décembre

TRIBUNE : Éducation aux Médias et à l’Information en PACA : une priorité sans moyens ?

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© X-DR

Depuis des années, les pouvoirs publics affichent une ambition : former à l’esprit critique, lutter contre la désinformation, accompagner les jeunes et moins jeunes en prise avec les nouveaux usages numériques. Mais dans notre région, en PACA, l’un des principaux dispositifs qui permettait de rendre ces objectifs concrets – l’Appel à projets en Éducation aux Médias et à l’Information (EMI) porté par la Direction Régionale des Affaires Culturelles – a soudainement disparu en 2025, sans un mot de l’institution. Sans doute présume-t-on que le sud n’a pas besoin d’EMI : les préjugés feraient déjà très bien le travail.

La suppression de ce dispositif a pourtant des effets immédiats : arrêt de dizaines d’ateliers prévus dans des structures sociales, éducatives et culturelles à travers tout le territoire, disparition de centaines d’heures d’intervention auprès de bénéficiaires, et pour certains opérateurs, perte jusqu’à plus de 50 % des budgets d’action en EMI, et interruption de programmes construits depuis des années. Ce recul touche particulièrement les zones rurales, les quartiers prioritaires et les lieux de relégation ou d’enfermement, où l’EMI joue un rôle unique, garantissant une présence sociale déterminante dans des espaces souvent éloignés des grandes institutions culturelles.

Cette décision par omission, prise à bas bruit en fin d’année suite à des revirements politiques et gels budgétaires successifs, n’est pas qu’un détail administratif : elle ôte un pilier structurant, fragilisant tout un réseau d’acteurs de terrain – associations d’éducation populaire, radios et médias associatifs, journalistes, éducateur·ices – qui mènent depuis parfois plus de vingt ans des actions régulières dans les collèges, lycées, bibliothèques, maisons d’arrêt, EHPAD, lieux de soin, centres sociaux ou structures de quartier en lien avec la population.

À cela s’ajoutent d’autres mesures qui, prises ensemble, sapent un écosystème déjà malmené par ailleurs : baisse drastique du Pass Culture, balayé comme un simple effet de mode après avoir été présenté un temps comme l’alpha et l’oméga d’une politique volontariste en matière d’éducation artistique et culturelle, menaces répétées sur la pérennisation du Fonds de soutien aux radios associatives, morcellement et risque de disparités régionales quant au Fonds de soutien aux médias de proximité, incertitudes sur les financements pluriannuels.

Ces éléments finissent par dessiner un paysage inquiétant, qui dans le même temps voit grandir l’écart entre des citoyen·nes de plus en plus défiants, pris entre un système médiatique toujours plus concentré et une accélération de flux informationnels où s’engouffrent les discours populistes. Dans ce vide grandissant, nous puisons pourtant la vigueur de poursuivre notre action dont la nécessité fait d’autant plus jour : en maintenant des projets qui s’appuient sur une pluralité d’acteurs professionnels, investis dans la durée auprès des publics pour renforcer la participation et la capacité d’agir.

Au-delà des objectifs décrétés sur un plan national – de « souveraineté informationnelle face aux ingérences étrangères » ou encore de « lutte contre la radicalisation et le complotisme » – notre travail patient, inventif, profondément ancré localement, construit chaque jour de la confiance : entre jeunes et médias, entre citoyen·nes et institutions, entre territoires et information.

L’éducation aux médias et à l’information ne se résume ni à des injonctions ni à des campagnes de communication. Elle se vit dans des ateliers où l’on apprend ensemble, où l’on crée des podcasts, des images, où l’on visite un média local, où l’on débat, où l’on rit, où l’on fabrique du commun et des formes médiatiques qui appartiennent et s’adressent à celles et ceux qui les produisent et les diffusent. Ces moments nourrissent une appétence, une écoute, une capacité d’analyse, une attention à l’autre, un plaisir de comprendre et de pratiquer l’expression collective, qui sont au coeur de notre démarche. C’est cela qui fait la différence : la présence, la créativité, et la continuité d’interventions cohérentes, suivies, construites avec les publics.

Face à une situation d’abandon paradoxale au regard de l’importance de ce champ d’intervention, pourtant essentiel à la vitalité démocratique, nous appelons les pouvoirs publics – État, Région et collectivités – à une prise de position claire et à un engagement réel. Cela implique un financement pérenne de l’EMI, enfin aligné sur les ambitions proclamées ; une politique coordonnée, permettant aux acteurs de travailler ensemble plutôt que dans un enchevêtrement de dispositifs mal assortis ; et un soutien affirmé aux pratiques de terrain qui créent du lien et donnent aux citoyen·nes les outils pour comprendre, pratiquer le monde de manière plus inclusive, et en transformer les représentations.

En s’engageant dans cette voie, nous aurions ainsi le choix, depuis le sud, de représenter une exception – cette fois pour le meilleur plutôt que le pire. Ou plus modestement, de nous mettre au diapason de la dynamique à l’oeuvre dans d’autres régions ; car sans cohérence publique, aucune avancée n’est durable pour la démocratie.

Pour signer cette tribune et vous tenir informe : collectif.emi.paca@gmail.com

Signataires :

Médias et structures :

15-38 Méditerranée
L’âge de faire
Ancrages – Diasporik
Anonymal TV
La Brèche
Com’etik Diffusion
Et Baam
Euphonia, producteur sonore à Marseille
Fake Off PACA
La FAP, organisme de formation de la Fédération de l’Audiovisuel Participatif
Ligne16.net, le média participatif et citoyen
La Ligue de l’enseignement des Alpes de Haute Provence – TEMA TV
Mouais
MODE 83 / Canal D
L’orage, association de documentaristes son à Marseille
Presse-Papiers, collectif de journalistes indépendants à Marseille
Qui vive, le média écolo fabriqué en Provence
Radio Grenouille
Radio Verdon
Rembobine, le média qui lutte contre l’obsolescence de l’information
Revue Silence
SPPP Syndicat de la presse pas pareille
Les Têtes de l’art
Tabasco Vidéo
Transrural initiatives
Urban Prod, association au service de l’inclusion et de la médiation numérique
Zebuline, association Culture et Pluralisme

Journalistes et éducateur·ices aux médias et à l’information :

Raphaël Badache
Sophie Bourlet
Samia Chabani
Coline Charbonnier
Luc Chatel
Gaëlle Cloarec
Tania Cognée
Malorie D’Emmanuele
Kevin Derveaux
Macko Dràgàn
Agnès Freschel
Lisa Giachino
Juliette Harau
Nina Hubinet
Jide
Caroline Langlois
Natacha Lê-Minh
Myriam Léon
Alexandra Lopis
Léonor Lumineau
Sandro Lutyens
Pierre Millet-Bellando
Jean-Baptiste Mouttet
Marius Rivière
Grégoire Triau
Timothée Vinchon
Valérie Vrel
Samuel Wahl

Van Gogh, hors des lignes

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Harold Ancart, Green, 2025 Oil on canvas,180 × 221 cm Gagosian Gallery © ADAGP, Paris

Peintre maudit, bohème, fou… que n’a-t-on pas déjà dit sur le célèbre peintre néerlandais. Mais s’attarder sur sa correspondance, au français et au style précis, n’est pas souvent chose faite dans les musées ou dans les ouvrages sur Vincent van Gogh. C’est oublier que c’est grâce à ses mots, à ses lettres, que le peintre a connu la célébrité à titre posthume, quand Johanna van Gogh – la femme de Theo, le frère – a mis en valeur son œuvre, en y accolant ses lettres. Dans celles-ci, il raconte ses pièces, sa vie, ses malheurs, ses errances, où l’on comprend que le petit peintre maudit était aussi et surtout un bourgeois bohème, quémandant de l’argent à son frère fortuné, persuadé que son art avait une valeur, quand tout le monde la lui refusait. 

À Arles, la Fondation van Gogh, sous le commissariat de Jean de Loisy et Margaux Bonopera, a ressorti des boites cette correspondance, pour la faire revivre à travers les œuvres d’une vingtaine d’artistes modernes et contemporains, vivants ou morts. Installées dans treize pièces – comme les treize desserts – promis le folklore s’arrête là – l’ensemble est une puissante célébration de la création contemporaine, qui sait autant s’approcher que s’éloigner de l’héritage peintre néerlandais, dans un parcours au récit particulièrement bien tissé.  

Sortir de la boite 

Un bon récit commence toujours par une belle accroche. Que dire de celle présentée dans la première salle de la fondation, avec les œuvres grandioses d’Harold Ancart. Dans ces paysages bleutés, où l’on croit deviner les collines provençales, ou pyramides de verdure à la géométrie assurée, le peintre belge joue des clins d’œil avec le génie hollandais, comme dans Living Somewhere, où un arbre en fleur résonne avec ses amandiers. Plus loin il y a les sculptures de Hans Josephsohn, à l’empâtement proche du coup de pinceau du peintre, dont on peut découvrir Tête de femme, réalisé à Anvers en décembre 1885, une pièce peu connue mais qui signe déjà la patte hors norme de l’artiste. 

Les allers et retours se poursuivent dans les prochaines salles, avec notamment les fusains d’Anselm Kiefer, qui a dans les années 1960 suivi les traces du maître jusqu’en Provence, où il a réalisé une série de portraits d’habitants de Fourques. D’autres portraits saisissants, ceux d’adolescents de Rineke Dikstra réalisé à la chambre et tiré à taille presque réelle. Van Gogh c’est aussi la lumière, que l’on retrouve dans les panneaux de verre d’Ann Veronica Janssens, dont les couleurs éclatantes changent selon l’endroit où l’on se place. 

Dans chaque pièce, une citation extraite de la correspondance du peinte est mise en exergue. Mais si le lien avec van Gogh est parfois évident, là n’est pas le plus important dans cette exposition. Après tout, le peintre hollandais était un avant-gardiste, curieux du monde et hors cadre. La fondation arrive à insuffler ce même élan de liberté dans cette grande exposition à découvrir. 

NICOLAS SANTUCCI

À Vincent : un conte d’hiver 
Jusqu’au 21 avril 2026
Fondation van Gogh, Arles 

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Le son intérieur

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La Planète sauvage par l'Orchestre national de jazz © P.MORALES

La création de ce ciné-concert de l’Orchestre national de jazz a eu les honneurs de La Criée grâce à la coproduction avec Marseille Concerts : un public plutôt adulte en soirée, plutôt enfant en matinée, a permis de (re)découvrir le chef d’œuvre d’animation de Roland Topor, La Planète sauvage (1973), une sorte de conte voltairien où les Oms sont les animaux domestiques de Draags très bleus et très grands, et désœuvrés. Un exemple de résistance à l’hégémonie grandissante de Disney dans ces années 1970, dont l’ONJ s’empare avec brio, fabriquant lui aussi un « jazz » non hégémonique qui reprend la bande son pop originale et triture son univers psychédélique de sons moins synthétiques, de créations instrumentales, de citations populaires… 

Le spectacle est emmené par la jeune comédienne chanteuse Manon Xardel à l’abattage impressionnant, qui campe la conférencière timide, la présentatrice survoltée, la cinéphile passionnée. Elle éclaire au passage les enjeux esthétiques, philosophiques, historiques de cette histoire de géants à la peau bleue qui a directement inspiré aussi bien Miyazaki que les Avatars de James Cameron : la proposition sort nettement du cadre du ciné-concert, pour devenir un spectacle indisciplinaire et indiscipliné. Comme Topor !

Leçon synaptique

Au Conservatoire de Marseille la proposition L’Odyssée musicale du cerveau proposée par le Rolling String quartet revisite aussi les codes du concert : métissé d’une âme conférencière et d’esprit cabaret, le spectacle repose sur un texte porté par Amélia Donnier, dotée d’un vrai talent de comédienne et d’une magnifique voix jazz, et explore le fonctionnement de la musique sur le cerveau. Elle retrace cette odyssée sous l’angle anatomique, de la décomposition du son par la membrane basilaire jusqu’à leur impact émotionnel dans le système limbique, mais rappelle aussi des faits anthropologiques : seuls les humains savent battre des mains en rythme et chanter en chœur, toutes les civilisations humaines apaisent leurs bébés par des berceuses, qui se ressemblent, et accompagnent leurs cérémonies, leurs fêtes et leurs manifestations de musique… 

Le quatuor, emmené par un premier violon (Steve Duong) virtuose et enthousiaste accompagne l’odyssée de sons frottés, de mélodies de timbres, de créations contemporaines qui jouent avec les rythmes et les mémoires musicales. Puis ils évoluent vers des musiques de notre répertoire commun, classique, jazz, brésilien, rock, qu’ils interprètent avec brio, et l’enthousiasme d’un public conquis par la musique, et le propos.

Agnès Freschel

La Planète sauvage a été créé à La Criée le 4 décembre. L’Odyssée musicale du cerveau a été joué au Conservatoire Pierre Barbizet les 5, 6 et 7 décembre
À venir
Tous en sons  
7e édition
Jusqu’au 21 décembre
Marseille, Pertuis, Aix-en-Provence, Venelles

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