jeudi 22 octobre 2026
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Les Goûteuses d’Hitler : Sept femmes à table

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@Destiny Films

Prusse Orientale. Novembre 1943. L’Allemagne est en train de perdre la guerre. Rosa arrive épuisée, affamée, dans la ferme de ses beaux-parents et s’effondre dans les bras de sa belle-mère. Sur les conseils de son mari Gregor qui se bat sur le front russe, elle a quitté Berlin, bombardée par les Alliés. A la campagne, on mange encore à sa faim, malgré les réquisitions de l’armée qui occupe toutes les forêts environnantes. En effet, le village est voisin d’un des QG d’Adolf Hitler : la Wolfsschanze (la Tanière du Loup). Le führer y séjourne très souvent dans ces années-là. Comme tous les autocrates, il craint pour sa vie et dans le sillage des empereurs romains ou de son nouvel ennemi Staline, il redoute l’empoisonnement. Des femmes allemandes du coin vont être « recrutées », sans leur consentement, pour goûter tous les plats qui lui sont servis. Rosa (Elisa Schlott) sera l’une d’elles.

Cet épisode méconnu a été révélé en 2012 par une des goûteuses d’Hitler, âgée alors de 95 ans : Margot Woelk, seule survivante de la guerre. Rosella Posterino en a fait un roman. De ce roman Silvio Sordini a fait un film. Une fiction historique, donc. Colorée par Renato Berta en bleu, gris et brun.

Le film suivra chronologiquement l’expérience traumatisante de ces femmes, de saison en saison, pendant deux ans jusqu’à la débâcle et la retraite allemande face aux Soviétiques.

Les vraies goûteuses étaient 15. Le réalisateur limite son groupe à 7. Augustine (Thea Rashe), Heike (Olga Von Luckwald), Leni (Emma Falk), Sabine (Kriemhild Hamann), Ulla (Berit Vander), Elfriede (Alma Hasun), Rosa. Ce sont des femmes seules du coin. Sauf Rosa, surnommée avec mépris « la Berlinoise ». Veuves de guerre, ou en sursis de l’être, mères de famille privées du père de leurs enfants, jeune fille rêvant d’un mari, célibataire nièce de pasteur, jeune fanatique nazie… Chacune a sa personnalité, et une façon différente de s’adapter à la situation. Entre elles, naissent dissensions, jalousies et amitié. Elles se rejoignent dans cette condition féminine où leur corps ne leur appartient pas : sacrificiel pour leur führer qui en fait des « rats de laboratoire », objet de désir ou procréateur patriotique. Dans la scène récurrente des repas, autour d’une table nappée de blanc, présidée par le chef cuistot qui commente ses préparations sophistiquées et les goûts culinaires d’Hitler, végétarien et amateur de desserts, elles partagent la même peur, entourées de soldats prêts à leur tirer une balle dans la tête si elles refusent de manger.

Le Mal et ses frontières

On ne verra rien de la guerre. On ne verra d’Hitler, que le portrait encadré au mur de la salle à manger de la ferme, et une image de dos, de loin. Comme dans La Zone d’Intérêt de Jonathan Glazer, le Mal est là, sans être directement représenté. Dans les faits et les esprits : la propagande radiophonique qui nie la réalité, les camps d’extermination, la suspicion, la délation, la traque des juifs et des avorteuses. Le récit se fait du point de vue de Rosa, l’«Etrangère », venue de la Capitale, vêtue de robes trop élégantes. Le scénario en fait un personnage positif et trouble, faible et fort, perdant peu à peu l’espoir et gagnant en conscience. Se détachant peu à peu d’un mari dont il ne lui reste que quelques photographies, de maigres souvenirs, une voix off, et des lettres. La liaison consentie et secrète qu’elle entretient avec le lieutenant SS Ziegler (Max Riemelt) -surnommé à juste titre par ses amies « le Salaud », interroge. Sa naïveté face aux crimes nazis aussi.

De belle facture classique, le film semble parfois se disperser et céder au romanesque, avec une demi-rédemption du Méchant en final. Mais plus que la fascinante fiction et sa signification symbolique, ce qui mérite d’être retenu ici, c’est la question de la participation ou de la résistance à un régime auquel on appartient de gré ou de force. Une question toujours renouvelée.

ELISE PADOVANI

En salle le 20 mai 2026

Hors Cadre : une première en Vaucluse

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Ma soeur forever de Florian Richaud © Florian RichaudTiresias Films

On le sait, la diversité est une source d’inspiration pour le monde de la culture et l’inclusion des personnes en situation de handicap est une préoccupation du spectacle vivant.

À Valréas, le Centre dramatique des villages du Haut-Vaucluse s’inscrit dans cette logique avec la première édition de son festival Hors Cadre, intitulée « Place à la diversité ». Du 19 au 23 mai, le château de Simiane, le cinéma Le Rex et le complexe du Vignarès deviendront les lieux d’une programmation mêlant projections, expositions, ateliers et rencontres autour de l’art inclusif. Construit avec les résident·es de plusieurs établissements médico-sociaux, le festival s’ouvrira en musique avec la chorale de l’Ehpad de Valréas. L’exposition Laisser sa trace présentera des poteries créées par des personnes issues de différents foyers de vie, témoignant de leurs sensibilités multiples. Le public pourra aussi rencontrer le comédien Théo Kermel, porteur de trisomie 21, à l’issue de la projection du court-métrage OEdipe, Oracles, Sphinx, avant de le retrouver sur scène dans Figure.S, où il incarne Hamlet ou encore Macbeth (22 mai). Le documentaire Ma soeur forever de Florian Richaud prolongera cette attention portée aux récits trop rarement visibles. Avec ses ateliers inclusifs, Hors Cadre cherche à déplacer le regard. Une manière de rappeler que l’inclusion ne se limite pas à une prise de parole, mais bien à redessiner les espaces d’expression dans lesquels l’art se crée et se partage.

I.L.

Festival Hors Cadre

19 au 23 mai

Divers lieux, Valréas

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Saison Méditerranée : Taoufik Izeddiou et Mohamed el Khatib ouvrent le spectacle

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© A.F.

En ce 16 mai il faisait froid, le vent pénétrait jusqu’aux os. Mais peu importe la ferveur était là, à la hauteur de l’événement et du symbole : sur le port de Marseille, sur l’Esplanade Gisèle Halimi – avocate féministe juive du FLN – au pied d’un musée d’État, sur ce rivage qui a accueilli tant de migrants mais aussi arrêté ceux qui fuyaient la mort nazie et emprisonné illégalement à Arenc des milliers d’Algériens – sans prétexte d’OQTF. Dans ce port qui a aussi causé la propagation de la grande peste de 1720 par cupidité des marchands, mais permis pendant des siècles la circulation des nourritures, des hommes et des idées, Taoufik Izeddiou a convoqué et embrassé toute la richesse de Marseille avec Danser ma ville, une magnifique ode à la tendresse et au commun.

Vers le commun

En résidence au Théâtre Joliette, le chorégraphe marocain a rassemblé une soixantaine d’amateurs autour de six danseurs et trois musiciens professionnels. Adepte d’une danse pour tous, pour toutes, praticable à partir de la marche et de quelques mouvements simples, reproductibles avec des dynamiques et des ampleurs adaptées à chacun·e, Taoufiq Izeddiou a conçu son spectacle en crescendo, du singulier vers le pluriel, le commun.

Danser ma ville ouvre avec les trois musiciens tissent une partition faite de tradition (percussion sur peau tendue, mélopées modales) et d’électro, d’amplification de sons produits par piétinement… que six danseureuses viennent ensuite habiter de leurs corps. Des corps indépendants, dansant sans assignation genrée les mêmes gestes énergiques, empruntant aux traditions méditerranéennes et africaines, juives aussi, et les mêlant à des figures de danses urbaines et contemporaines.

Cette rencontre des cultures chorégraphiques se déploie jusqu’à ce que les amateurs viennent les rejoindre. Des corps de tous les âges, âgés souvent, féminins pour la plupart. Certains que l’on connait pour les avoir vus souvent dans les projets collectifs. Ils se regardent, s’approchent deux à deux, s’enlacent, se détachent, vont lentement chercher une autre accolade, puis forment groupe, avancent, dansent, ondulent ensemble comme des flots, comme un organisme unique. Les corps les plus âgés, déploient des forces moindres mais d’autant plus émouvantes, humaines, fragiles.

Une métaphore limpide de ce que la ville, la Méditerranée, le monde pourraient être si on laissait les corps parler, danser, se toucher, les regards se croiser, et les souffles s’accorder ensemble.

Le Parlement des mères

Avec Mères méditerranées Mohamed el Khatib délivrait le même message, accueilli dans l’auditorium du Mucem, le vent rendant la représentation à l’extérieur impossible. Un repli qui a suscité la frustration des centaines de spectateurs, mais n’a pas amoindri l’enthousiasme de ceux qui ont assisté à l’une des deux représentations, même si le feu d’artifice prévu pour lier les deux parties du spectacle n’a pas pu être tiré. Seulement évoqué par une enfant malicieuse, qui donnait aussi le ton du spectacle.

Malicieux et drôle, ce Mères Méditerranées est aussi grave et profond, ce qui est sans doute la marque de fabrique du théâtre de Mohamed el Khatib qui part de rien, de l’intime, d’une voiture, d’une anecdote, d’un objet, pour laisser éclore l’universel. Dans Israël & Mohamed, créé avec Israël Galvan, il réglait son compte aux pères et réparait le lien culturel andalou, par la métaphore du foot, et du ligament d’un genou qui flanche. Avec Mères méditerranée, programmé par le Mucem dans le cadre de son exposition Bonnes Mères, ce sont les mères qui ont la parole.

Sur l’écran se succèdent des images d’archives guerrières et coloniales, de fantasias, mettant en scène des hommes violents, mais aussi victimes. Elles alternent avec des interviews de mères qui défendent leur couscous, et parlent surtout de leurs inquiétudes pour leurs enfants. Qui pour certaines, palestinienne, libanaise, sont de la pure terreur.

Sur scène d’autres femmes, parfois les mêmes, complètent les témoignages et se disputent le meilleur houmous, mais aussi sur la violence des hommes, sur leur domination. La femme juive voudrait que toutes les femmes de Méditerranée puissent dire non à leur mari, l’Italienne voudrait couper les couilles des auteurs de féminicides, et toutes refusent leur guerre. Les Maghrébines de Marseille s’indignent que les Français aiment leur couscous, mais pas leurs enfants.

Leur « parlement » devient, au fil du spectacle, de plus en plus politique, jusqu’à une proclamation commune qui exige que le monde entende enfin leur voix. Et leur accorde la liberté d’être ou de ne pas être mère, de disposer de leur corps, de circuler librement d’une rive à l’autre. Elles implorent, surtout, de « cesser le feu ». Car « chaque mère morte est un océan de larmes, une bombe à retardement ».

Assigner la paix et l’avenir aux femmes, la guerre et la mort aux hommes, est certainement réducteur. Mais l’urgence méditerranéenne est devenue celle du monde, et exige sans doute qu’on écoute enfin ces voix sincères, qui seules dessinent un futur désirable.

AGNÈS FRESCHEL

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L’art, la diplomatie, Marseille

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Benoît Payan © Ville de Marseille

Lieux Publics, le Mucem, les Musées de Marseille, La Friche, et d’autres opérateurs, plus modestes, comme Jeanne Barret ou la Citadelle [voir comptes rendus pages suivantes], ont lancé l’ouverture de la Saison Méditerranée. Leur programmation met en lumière nationale et internationale des problématiques familières au public de la région. C’est tout le talent de Julie Kretzschmar, commissaire de la Saison mais aussi créatrice des Rencontres à l’échelle et co-directrice de LaMaM (ex-Toursky), d’avoir conçu cette ouverture avec des acteurs culturels qu’elle connait bien, et qui lui font confiance.

Le 15 mai, lors de la cérémonie inaugurale, elle affirmait « Je viens rendre à cette ville ce qu’elle m’a apporté. Sa pluralité est véritable, jusque dans les risques qu’elle comporte. Elle seule peut retisser des liens entre les peuples, si l’on accepte de communiquer sur nos désaccords ». Un discours longuement applaudi par les acteurs culturels qui connaissent son entêtement à faire entendre sur les scènes, depuis plus de 25 ans, la langue arabe, et à faire venir à Marseille des artistes silencié·es dans leur pays.

Le choix de Julie Kretzschmar par l’Institut français est donc courageux, et politique. Pourtant l’État n’a pas toujours brillé durant la cérémonie d’ouverture. Catherine Pégard, ministre de la Culture, a su rappeler, dans un discours convenu, « l’identité méditerranéenne de la France et le lien qui l’attache à la rive Sud de la Méditerranée ». Mais Jean-Noël Barrot, ministre des Affaires étrangères, s’il a concédé que « La France est un pays méditerranéen par sa géographie et son histoire » a enchainé en répétant son refus du boycott d’Israël à l’Eurovision. Faisant ainsi une analogie étrange avec la Saison Méditerranée, comme si toutes deux prônaient la « liberté artistique » et le « dialogue entre les peuples ». Un rapprochement qui révèle une méconnaissance de la création – personne de sérieux ne défendra la qualité artistique des compétiteurs de l’Eurovision – et confond allègrement dialogue entre les peuples et opération de communication nationaliste.

Marseille, capitale française de la Méditerranée

Le maire de Marseille, Benoît Payan, a quant à lui élargi les horizons, en remerciant l’État pour l’ouverture à Marseille mais en employant dès l’entrée un « nous » méditerranéen. Il affirmait, avec le lyrisme qui le caractérise quand il parle de la diversité de sa ville, que « les civilisations vivent par ce qui les unit » et que « lorsqu’une bombe frappe Gaza ou Beyrouth, nous sommes atteints. »

Citant Faïrouz en arabe, il avance aussi que Marseille est méditerranéenne « parce qu’elle accueille tous ceux qui y débarquent », arrivés là pour fuir « la misère ou la violence », « juifs venus de toute part, arméniens, africains, comoriens », tous marseillais, tous méditerranéens, quelle que soit leur origine.

Assurant que les échanges artistiques sont « un des leviers les plus puissants pour arrêter les guerres », il conclut par une anaphore : « Je crois profondément à la diplomatie. Je crois profondément que les mots justes, puissants et forts sont écoutés ». Les musiques, les corps qui dansent, les images fortes, tout autant.

AGNÈS FRESCHEL

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Ricardo S. Mendes entre au musée !

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Circus Muséum © Ricardo S. Mendes

Poétiser des séquences du quotidien, c’est la mission que donne Les Théâtres à Ricardo S. Mendes dans le cadre du projet Aller vers, qui fait se déplacer différentes formes de spectacle dans les Bouches-du-Rhône. Après un parcours jonglé dans 17 lieux emblématiques de Marseille en 2025, le créateur circassien investit cette année des musées de la ville, mais aussi de celles d’Aix-en-Provence et d’Arles, pour son Circus Muséum.

Au programme, une semaine de déambulation au milieu des œuvres, pour des performances créées en résonance avec les pièces des musées et inspirées par les lieux, les couleurs et les formes géométriques. L’artiste s’entoure d’autres jongleurs, danseurs et musiciens pour « rendre plus ludique l’accès au musée et un peu moins sérieux l’accès au spectacle vivant. »

Nouveau défi pour Ricardo S. Mendes, raconter l’histoire du château d’If. Le Circus Muséum s’exporte par-delà la rive pour donner vie à la légende du rhinocéros et aux graffitis laissés par les prisonniers. Le projet traversera aussi les musées des Beaux-Arts et Cantini à Marseille, la chapelle des Pénitents blancs à Aix-en-Provence, et l’abbaye de Montmajour à Arles. Avec « ses personnages très visuels et son esthétique du raté », l’artiste rend plus accessible la performance circassienne, s’adressant à un public souvent plus éloigné des institutions culturelles, pour leur proposer une autre manière de côtoyer l’art.

IVANIE LEGRAIN

Aller vers : Circus Muséum

Du 20 au 27 mai

Marseille, Aix-en-Provence, Arles

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« Déplacer le silence » : aux Ateliers Jeanne Barret, la création gazaouie en pleine lumière

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© C.L.

Il y a du monde dans le grand hall des Ateliers Jeanne Barret à Marseille. En ce printemps, cet espace d’expérimentation et de fabrique artistique se transforme en lieu d’exposition où dialoguent arts visuels et poésie venus de Gaza. Jusqu’au 5 juin, dans le cadre de l’ouverture de la Saison Méditerranée et du Printemps de l’Art Contemporain, l’exposition collective Déplacer le silence investit les lieux et présente le travail de 46 artistes palestinien·nes. Fruit d’une collaboration entre les Ateliers Jeanne Barret et le collectif MAAN pour les artistes de Gaza, l’exposition vient répondre à « l’anéantissement culturel et à l’éradication des voix créatives en Palestine ». La curatrice Rasha Salti, assistée par Anna Breton, assure le commissariat dans des conditions particulières puisque, face aux bombardements, de nombreuses productions ont été détruites et l’immense majorité des œuvres exposées a dû être réimprimée.

Résister

Dès l’entrée, une phrase interpelle le public : « Le temps qu’il reste au monde ne suffira pas pour prendre la pleine mesure de la portée du génocide à Gaza sur notre humanité. »Chaque œuvre agit comme un témoignage. Des fragments de récits, de réalités gazaouies marquées par la violence d’une guerre génocidaire. Arts visuels, poésie, dessins, peintures, sculptures, vidéos, films d’animation : les œuvres s’enchevêtrent dans la bâtisse et donnent à voir des sensibilités, des histoires de guerre, mais aussi de vie et de résistance. Pas de chapitres ni de parcours imposé, seulement des ensembles poétiques qui laissent entrevoir Gaza de l’intérieur.

Difficile de distinguer les reproductions des œuvres originales : le commissariat brouille volontairement les pistes, afin de créer une cohérence entre les œuvres mais aussi de questionner l’idée même de « l’originalité ». Ici, les œuvres, même détruites par les bombardements, refusent de disparaître. Déplacer le silence fait ainsi office de témoignage visuel, de cri de résistance face au culturicide en cours ; un ultime souffle de poésie qui persiste malgré l’anéantissement.

Raconter

Si une vingtaine d’artistes gazaouis sont présents à l’inauguration, beaucoup sont encore bloqués à Gaza. En attendant, leurs œuvres témoignent et prolongent leurs présences. Chaque création révèle un peu plus de l’ingéniosité des gazaouies pour rester en vie et faire communauté. Le travail de Abod Nasser explore par exemple les enjeux liés à la vie quotidienne dans l’enclave. Ses croquis, réalisés pendant le génocide, ne cherchent pas à représenter frontalement la guerre, mais montrent comment les Gazaouies appréhendent la vie alors qu’iels ont été contraint·es de la réinventer à partir de rien.

Non loin, les séries de photographies de Yara Zohud, Rehaf Al Batniji et Amer Nasser font écho à cette même résilience face à l’attente : batteries externes, vêtements qui sèchent sur une installation improvisée… D’autres œuvres dépeignent plus directement le chaos : chars, soldats israéliens, morts. Elles confrontent le regard aux violences subies par les Gazaouies et interrogent la manière dont la guerre transforme brutalement les corps. Des toiles bleu indigo laissent transparaître des draps blancs et des silhouettes fragmentées. La série de dessins en noir et blanc de Nabil Abu Ghanima explore quant à elle le mouvement et l’exil. Devant ses toiles, l’artiste s’interroge à voix haute:« Pourquoi certain·es doivent partir, condamnés à fuir leur terre, tandis que d’autres se voient accorder le droit d’y rester ? »

CARLA LORANG

Déplacer le Silence
Jusqu’au 5 juin
Ateliers Jeanne Barret, Marseille

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De l’Inquisition à Goa, un voyage sonore et spirituel

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© Fred Bouteille

Julien Grassen Barbe, pianiste, compositeur et ethnomusicologue, bercé dès l’enfance par la liturgie des communautés judéo-portugaises de Bordeaux et de Bayonne, est allé à la rencontre d’anciens, dépositaires de chants transmis de génération en génération, aujourd’hui menacés de disparition. Grâce à une résidence à l’Espace Culturel de Chaillol, financée par la Drac, il a pu bâtir ce programme ambitieux en s’entourant de trois musiciens magnifiques : Misja Fitzgerald Michel à la guitare, Denis Teste aux singuliers surbahar et esraj et Ciro Montanari aux tablas et percussions.

¡ Adios Toledo ! est une aventure musicale collective sur les traces de Garcia da Orta, médecin séfarade du XVIe siècle qui, fuyant les bûchers de l’Inquisition, trouva refuge à Goa, colonie portugaise sur la côte ouest de l’Inde. Il pratiqua le judaïsme en secret tout en se formant à la médecine ayurvédique. Il incarne l’esprit du projet : fidélité à la tradition et ouverture à l’autre.

Les mélodies qui s’enchaînent puisent dans la liturgie, notamment les kina – lamentations – transmises à Grassen Barbe par deux anciens aujourd’hui disparus. « Ce sont des blues séfarades », dit le pianiste. Les mélodies sont envoûtantes, portées par le piano et soutenues par les cordes sympathiques du surbahar qui vibrent. Grassen Barbe n’aime pas le terme de musique « métissée ». Il préfère celui d’hybridation, au sens où le philosophe Bruno Latour l’entendait : non pas la fusion de deux choses qui s’effacent mutuellement, mais la rencontre de deux systèmes qui conservent leur cohérence tout en produisant quelque chose de plus, d’inattendu.

Certaines pièces glissent du jazz à l’orient ou vers les ragas de l’Inde classique. Le pianiste cite ses boussoles : Maurice El Medioni, Mustapha Skandrani, le pianiste de Reinette l’oranaise mais aussi Chick Corea ou Ravel et rend hommage à deux hérauts de la fraternité, Martin Luther King et le rabbin Abraham Joshua Heschel, qui défilaient ensemble contre le racisme. « Il faut du courage, cet élan du cœur pour se rencontrer dans la différence » estime le compositeur dont la musique invite aussi à célébrer les fêtes : Rosh Hashana, le son du shofar à Kippour, les prières de Chabbat. Le mélange avec des fragments de ragas crée une transe douce, un balancement entre synagogue et temple hindou.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le concert s’est déroulé le 15 mai au Petit Duc, Aix-en-Provence).

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« AFRICA » au Mac de Marseille : mémoire et imaginaire d’une déesse antique

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Sans titre, tirée de la série Hantée © Louisa Babari 2025

Présentée jusqu’au 3 janvier 2027, AFRICA, de Louisa Babari, prend place dans la « project room » du Musée d’art contemporain de Marseille. Un espace plongé dans la pénombre, un ensemble de photomontages, quelques objets archéologiques, un diaporama et une composition électro-acoustique. Une atmosphère cinématographique, théâtrale, cérémonielle, pour une installation conçue spécialement pour le musée, labellisée à la fois par la Saison Méditerranée, les Rencontres d’Arles (Grand Arles Express), et par le Bicentenaire de la photographie.


Ifri ou Ifru

C’est en se penchant sur les origines anciennes de son patronyme, Babari, que l’artiste, d’origine russo-algérienne, née à Moscou, s’est intéressée à l’Afrique du Nord antique ainsi qu’à la conquête romaine. Période pendant laquelle a été adoptée par les colonisateurs (qui intégraient à leur panthéon, en les romanisant, les divinités locales), la déesse berbère Africa – Ifri ou Ifru en berbère. Une déesse du feu, de la guerre, des marchands, de la fertilité et de la fécondité, dont le nom sera ensuite utilisé pour désigner l’ensemble du continent.

Après un sas d’entrée présentant trois objets archéologiques choisis par l’artiste dans la collection du Musée d’Archéologie Méditerranéenne, on pénètre dans l’espace plongé dans une pénombre trouée par les halos blancs émanant des huit collages et photomontages de l’artiste. Ils sont agrandis et imprimés sur des bâches tendues sur châssis, par deux colonnes brisées évoquant les vestiges de l’architecture romaine en Algérie, et par un diaporama projeté en fond de salle.

Ésthétique de l’apparition

Les photomontages et collages sont constitués, à partir d’images de revues dédiées au monde antique nord-africain, de fragments d’architectures, bas-reliefs ou statues antiques mêlées à des chevaux, cavaliers, des silhouettes contemporaines. Un chaos temporel, des figures hybrides blanches sur fond noir, agglomérats suspendus dans des compositions que l’artiste qualifie de « constructiviste ».

Le diaporama, de 2 minutes diffusé en boucle, est lui constitué d’une trentaine de photographies réalisées en lumière naturelle en Algérie ou au sein de collections muséales françaises par l’artiste, et fait se succéder des figures uniques : statue, bustes, stèles d’empereurs, de gens du peuple, de divinités, le cavalier numide de Canosa…

Des présences fantomatiques et minérales, entre apparitions et effacements, archives et fictions, accompagnées par une composition électroacoustique spatialisée de vingt-cinq minutes, Vent lointain, réalisée avec la classe d’électro-acoustique du Conservatoire Pierre Barbizet de Marseille, au sein de laquelle on entend de façon récurrente des chevaux, du vent et des épées qui se croisent.

MARC VOIRY

AFRICA

Jusqu’au 3 janvier 2027

Musée d'Art Contemporain de Marseille

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Omar Sharif : icône en partage

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Omar Sharif 1963 ©XDR

En dix ans d’existence, Oh les beaux jours ! s’est imposé comme l’un des rares festivals littéraires capables d’inventer, au-delà de la rencontre attendue, des formes scéniques singulières. Le livre sort de sa page, la voix se frotte à l’image, au son , au récit intime ; et ces moments uniques, conçus pour ne vivre qu’une seule fois, conservent édition après édition la grâce des apparitions. L’an dernier, la soirée d’ouverture consacrée à Mylène Farmer, avait ainsi intrigué et enthousiasmé un public d’habitués mais également de novices.

Mythe à facettes

Cette année, c’est à un autre mythe artistique et hautement populaire que le festival dédie ce format engageant : le comédien Omar Sharif. Soit le premier grand acteur égyptien, et l’un des premiers acteurs arabes projeté au rang de vedette internationale. Jeune premier incandescent, prince mélancolique, amoureux tragique, puis figure paternelle, voire grand-paternelle du cinéma d’auteur. Un visage passé de ciel en ciel, de Lawrence d’Arabie à Docteur Jivago, du cinéma égyptien engagé aux grandes machines hollywoodiennes, des romances grand public à un cinéma d’auteur plus confidentiel. Artiste fétiche du britannique David Lean comme de son compatriote Youssef Chahine, Omar Sharif aura également ravi la caméra d’Henri Verneuil, de Sidney Lumet ou de Jodorowsky, mais aussi de Blake Edwards, John McTiernan ou Valeria Bruni Tedeschi. On l’a aussi raconté joueur, polyglotte et séducteur : Dalida, Ava Gardner, Ingrid Bergman, Anouk Aimée … et même Barbra Streisand n’auraient pas résisté à ses charmes.

D’une rive à l’autre

Pour explorer la réception d’un artiste devenu mythe pop et – pourquoi pas – littéraire, cinq auteurices partageront ici le devant de la scène. Le journaliste, scénariste et enseignant Marwan Chahine, qui a longuement enquêté sur les prémices de la guerre civile libanaise dans Beyrouth, 13 avril 1975. Autopsie d’une étincelle, y apportera sans doute son sens du récit historique et des zones d’ombre. Amira Ghenim, grande voix tunisienne dont Le Désastre de la maison des notables traverse plus d’un demi-siècle d’histoire nationale et de combats féminins, son goût de la mémoire à la fois politique et romanesque. Maya Ouabadi, éditrice algéroise, fondatrice des éditions Motifs, déplacera probablement l’hommage du côté des images et des transmissions.

Abdellah Taïa, écrivain et cinéaste marocain, n’a cessé de faire de l’intime une force d’arrachement et de vérité ; sa présence promet d’ouvrir l’icône aux blessures de l’exil, de l’identité et du désir. Quant à Nassera Tamer, dont Allô la Place tente de renouer avec le darija, cette « langue-chimère » séparée par la mer autant que par l’empêchement, elle pourra faire entendre ce que la star réveille de langues perdues, fantasmées ou retrouvées. Mis en scène par Amine Adjina, accompagné par la musique de Fabien Aléa Nicol et la vidéo de Guillaume Mika, Omar Sharif, ma grand-mère et moi promet donc moins une célébration figée qu’un dispositif de résonances.

SUZANNE CANESSA

21 mai
Mucem, Marseille

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Oh la belle musique

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Concert de clôture 2025, Fort Saint-Jean © Baptiste de Ville d’Avray

La musique est partout dans la programmation, pas en fond sonore, mais comme partenaire à part entière des auteur·rice·s, pour les emmener là où le texte seul n’irait pas. On retrouve bien sûr les siestes acoustiques au Conservatoire Pierre Barbizet, un des moments les plus courus du festival. Le principe : s’installer confortablement et se laisser porter par l’alternance de chansons et de lectures. Autour des musiciens Bastien Lallemant, JP Nataf et Maëva Le Berre, la chanteuse Maissiat assure trois sessions au Conservatoire Pierre Barbizet. Chacune est construite autour d’un auteur : Guillaume Poix (Perpétuité, Verticales), Kinga Wyrzykowska (Princesse, Seuil) et Laurence Potte-Bonneville (Fossiles, Verdier).

On retrouve Maissiat accompagnant l’auteur Mathieu Simonet autour de son roman autobiographique le grain de beauté (Philippe Rey) mais aussi avec son propre projet, Nos larmes. La chanteuse a mené des ateliers d’écriture avec des patients et soignants du Centre hospitalier Valvert. Le résultat monte sur scène à La Criée : des textes sur la colère, le chagrin et l’apaisement, portés par les voix des participants eux-mêmes.

D’Odessa à Dakar

Le festival s’ouvre en fanfare dans la cour de la Vieille Charité avec le sociologue Olivier Peyroux et le Marseyer Klezmer Klang, orchestre marseillais dirigé par Léa Platini. Ensemble, ils portent Le Monde Yiddish, lecture musicale qui fait revivre cette culture klezmer d’Europe de l’Est, emportée au XXe siècle, avec ses berceuses, ses chants domestiques et ses mélodies liturgiques. C’est accessible à tous, et c’est gratuit. La Vieille Charité accueille aussi La Cour des Contes, collectif qui aime autant les textes qu’il aime les bousculer. De Giono à Voltaire, jusqu’aux récits glanés autour de la Méditerranée, les histoires s’enchaînent, détournées et réinventées avec humour, ponctuées par la musique de Max Beucher et les voix du duo Leï. À la bibliothèque de l’Alcazar, Insa Sané compose un road trip entre Dakar et la France et où se croisent adolescents, galères et rêves d’émancipation. La langue claque et se scande, l’humour tient le réel à distance.

La mort, la solitude, la mer

À La Criée, la musique console, quand les mots sont difficiles à entendre. L’avocate Negar Haeri lit son récit sur Shaïna, adolescente assassinée dont elle a défendu la famille, tandis qu’un quatuor à cordes – Geneviève Laurenceau, Henri Demarquette, Adrien La Marca et Hugo Meder – joue La Jeune Fille et la Mort, de Schubert. Joann Sfar, lui, dessinera en direct pendant que des musiciens joueront autour de lui. Son Terre de sang, reportage dessiné en Cisjordanie, trouve dans le jazz manouche une résonance inattendue.

Éric Reinhardt, quant à lui, a passé une nuit seul dans la Galerie Borghèse à Rome avec une couette glissée en douce dans sa valise pour se reposer auprès de l’Hermaphrodite endormi du Bernin. De cette nuit naît L’Imparfait, texte burlesque et sensuel, lu sur scène avec la comédienne Victoria Quesnel sur des nappes sonores de Kassel Jaeger. Séphora Pondi, pensionnaire de la Comédie-Française, amorcera la soirée de clôture au Mucem avec Avale, son premier roman doublement primé. Accompagnée par le musicien Edgard Chenest, elle racontera l’histoire de deux trajectoires qui se frôlent : un jeune homme aux pulsions de dévoration, une actrice qui explore ses failles sous hypnose. La musique creuse les silences, installe un climat nerveux. Une lecture à vif, avant de laisser place au concert littéraire doux et rêveur de Vincent Delerm. On y croisera des textes de Modiano, Carver et Carrère. Devant la mer, en fin de semaine, ça devrait faire son effet.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

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