mardi 7 juillet 2026
No menu items!
cliquez sur l'image pour faire un donspot_img
Accueil Blog Page 7

Lady Macbeth n’existe pas

0
En Répétition © Olivier Querop

La pièce de Samuel Gallet parle, bien, de Shakespeare. De théâtre dans le théâtre, des enjeux d’aujourd’hui qui ne sont plus ceux d’hier, de traductions, de rapport entre les générations, de mansplaining. Qu’il met en scène lucidement avec un personnage acteur de 56 ans qui fait la bise aux jeunes femmes contre leur gré, et explique le théâtre à celle qui le dirige… Une pièce a priori bien de son temps, où on rappelle qu’Ophélmia, Lady Macbeth et Juliette étaient joués par des hommes, et que le genre des comédien·nes ne doit plus être un impératif dans les distributions.

Reste que ce texte, écrit par un homme, mis en scène par un homme Laurent Brethome, et une femme, Clémence Lebatut, trimballe et augmente les fantasmes shakespeariens sur la dangerosité féminine, et les sorcières maléfiques qu’elles sont toutes un peu. Une des personnages, qui défend un théâtre ancré dans le réel, répète qu’elle voit des Lady Macbeth partout, dans la rue, des exilées, des pauvres, des errantes. Or Lady Macbeth n’existe que dans le fantasme des hommes, tout comme Médée ou Clytemnestre : les femmes tuent très peu, et généralement par représailles de violences commises sur elles. Aucune Lady Macbeth ne traine dans les rues, et les exilées pauvres n’ont pas plongé leurs mains dans le sang de leurs victimes…

Life is not a tale

Les personnages de la pièce représentent donc une génération des comédien·nes genderfluid, à cheval sur le iel, mais qui trimballe pourtant sans problème cette vision de la femme sorcière avide de sang et de pouvoir. Et qui désire plus que tout incarner cette figure si peu féministe du répertoire, qui les pousse au harcèlement, au meurtre, à la folie collective. « Life is a tale », affirmait Macbeth ? Il est temps de sortir des schémas si genrés du répertoire, et d’affirmer sur scène que la vie n’est pas un conte.

Enfin, puisque le but d’une création de sortie d’école supérieure de théâtre est de mettre en valeur les comédien·nes à leur entrée dans la vie professionnelle, on ne peut que souligner le talent évident des 6 sortant·es de l’Eracm : Azenor Glotin, qui incarne la metteuse en scène déterminée, tourmentée par la mort de sa mère, Garance Courtial, qui joue très bien la mauvaise comédienne, Benoit Billon et Clarisse Ensenat, impressionnant·es de présence comique, Henri Ardisson et Amélie Kierzenbaum, très convaincant·es dans leurs monologues face public. Loin des « poor players » de Shakespeare qui s’agitent inutilement sur les scènes, « and then are heard no more » : on entendra parler d’elleux d’ici peu, et longtemps !

AGNÈS FRESCHEL

En répétition a été joué à l’IMMS, la Friche, Marseille, du 18 au 20 juin.

Retrouvez nos articles On y était ici

Marseille, l’archéologie du présent

0
© G.C

Fondée 600 ans avant J.-C. par des Phocéens en maraude, Marseille a une longue histoire. Son site a connu une très longue préhistoire, aussi : les œuvres de la grotte Cosquer ont jusqu’à 27 000 ans ! Aussi la ville a-t-elle, comme chaque année, énormément de propositions intéressantes à offrir au public des Journées Européennes de l’Archéologie (JEA), coordonnées par l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap).

D’ailleurs, comme aime à le rappeler Nathalie Cazals, anthropologue de l’association Traverses, c’est bien ici qu’on été posées les bases de l’archéologie préventive. Lorsqu’un projet d’aménagement risque de détruire des vestiges, l’État demande à l’aménageur de réaliser un diagnostic ou une fouille préventive, et éventuellement de modifier son projet. On doit cette disposition à André Malraux, ministre de la Culture du général de Gaulle : en 1967, contre l’avis du maire Gaston Defferre, il intervenait pour sauver des bulldozers les restes du port antique.

Un genre incertain

Pour cette 17e édition des JEA, Nathalie Cazals s’est associée à Jean-Pierre Bracco, professeur de préhistoire paléolithique à l’université d’Aix-Marseille, afin d’organiser une balade urbaine, le samedi 13 juin au matin. Attirés par le thème – Sur les traces de l’archéologie du genre : de l’église Saint Laurent au Musée d’Histoire de Marseille – toute une troupe de curieux les a donc suivis pour mettre un orteil dans l’épaisseur du temps. Qui a apposé ses mains dans la grotte sous-marine découverte par Henri Cosquer et son équipe ? Hommes, femmes, enfants, adolescents ? Il n’est pas facile de connaître le sexe des auteurs, encore moins le genre, qui est déterminé socialement, rappelle le préhistorien.

Des difficultés qui ont longtemps perduré pour les archéologues : dans les sépultures, les restes et objets rituels « ne disent pas forcément grand chose des rapports de pouvoir ou de domination qui prévalaient à telle ou telle époque », explique Jean-Pierre Bracco. Aussi, les interprétations ont souvent été fonction des préjugés contemporains : dans une riche tombe, un corps accompagné d’armes et autres objets de prestige ne pouvait être que masculin… Aujourd’hui, les progrès considérables des analyses génétiques ou génomiques permettent de balayer ces projections. Ainsi va la science, qui en dit autant sur sa propre époque que sur celles qu’elle étudie !

GAËLLE CLOAREC

Les JEA ont eu lieu du 9 au 14 juin à Marseille, comme ailleurs en France.

Retrouvez nos articles On y était ici

Drôles de créations

0
© C.L.

Casquettes, lunettes de soleil, brosses et vernis : les jeunes volontaires sont à l’œuvre sur le chantier de Port-Bouc. Derrière la pinède, difficile d’imaginer qu’un trésor se cache. Pourtant, à quelques pas seulement d’une quatre-voies qui traverse la commune, niche le travail de toute une vie : les œuvres du sculpteur Raymond Morales. Depuis sa disparition en 2004, une partie de ses gigantesques statues a été léguée à la ville, qui tente de les préserver. Durant le mois de mai, une dizaine de jeunes venus de toute l’Europe – accompagnés par l’association Concordia – ont participé à un chantier de restauration. Pour la ville de Port-de-Bouc, « l’enjeu est à la fois d’honorer un artiste local, de mettre en valeur l’art ouvrier, mais aussi d’entretenir le patrimoine. »

Un chantier participatif

En arpentant le terrain communal où sont entreposées les sculptures, le constat est sans appel. Exposées aux aléas météorologiques, les structures métalliques rouillent et se dégradent au fil du temps. Depuis plusieurs années, la Ville de Port-de-Bouc fait appel à l’énergie de la jeunesse pour entretenir l’héritage Morales. D’Ukraine, du Portugal ou encore d’Italie, des bénévoles âgés de 19 à 30 ans participent, dans le cadre du Corps européen de solidarité, au chantier. Et le défi n’a pas été de tout repos. Certaines œuvres atteignent près de deux mètres de hauteur et présentent des signes importants d’érosion. « Notre travail consiste à retirer la rouille, appliquer des traitements de protection et contribuer à préserver ce patrimoine », explique Camille, volontaire de 21 ans venue de Belgique. Un échange qui permet aux jeunes de se former aux techniques de restauration tout en découvrant la région et ses alentours. « C’est une expérience passionnante parce qu’on apprend des techniques concrètes pour restaurer les œuvres. C’est utile et on voit rapidement le résultat de notre travail »ajoute-t-elle.

Une figure locale

Car pour la commune, l’héritage de Raymond Morales est précieux. Natif de Martigues et figure artistique locale, il est l’un des représentants de l’art ouvrier. Après un apprentissage de forgeron et un passage par les chantiers navals, il commence à se consacrer à la sculpture au milieu des années 1960. Pleines de symboles, ses œuvres sont liées à l’histoire industrielle du territoire, mais interrogent aussi la condition humaine, le rapport au travail… « Dans chaque œuvre, je dis quelque chose sur la société, sur la vie. Je ne fais pas des sculptures pour ne rien dire », affirmait l’artiste.

Son univers, peuplé de figures humaines, d’animaux et de formes fantastiques, bouscule autant qu’il interpelle et dérange parfois. Si l’heure est encore à la restauration, la municipalité souhaite rendre son travail accessible au public. « C’était un crève-cœur de voir ces statues entreposées sur un terrain clôturé, à l’abri des regards, et de les voir tomber progressivement en ruine », confié Mathias Escalante, directeur de cabinet de la Ville de Port-de-Bouc. Si aucune date d’ouverture n’a encore été annoncée, la commune espère voir le projet du parc Morales aboutir durant le mandat. En attendant, un parcours permettant de découvrir l’art de Morales est déjà accessible en plein cœur du centre ville du Port-de-Bouc.

CARLA LORANG

Retrouvez nos articles Escapade Ici

Une symphonie pour Barbara

0
Noemi Waysfeld – © Marc de Pierrefeu

Après Ibrahim Maalouf le 11 juillet [lire notre magazine paru le 12 juin], le Théâtre de la Chaudronnerie propose le lendemain un hommage à l’immense Barbara. Si la chanteuse Noëmi Waysfeld a déjà sublimé son répertoire lors de mémorables concerts seule face à l’Orchestre d’Avignon la soirée prendra cette fois une dimension totalement inédite. Ce concert dévoile un format hybride rare, une alliance entre la lecture théâtrale, la chanson et la puissance symphonique de l’Orchestre national d’Avignon-Provence. Au cœur de cette réunion unique, la présence de Roland Romanelli sonne comme une évidence absolue. Immense artiste, accordéoniste de génie et compagnon de route historique de la « longue dame brune », il insuffle au projet le prolongement direct de l’âme de Barbara.

L’urgence d’une rencontre

Pour Noëmi Waysfeld, interprète à la sensibilité bouleversante, cette nouvelle formule transcende l’exercice du récital : « Présenter ce spectacle avec Christophe Malavoy et Roland Romanelli, entourés par la subtilité des musiciens d’Avignon, change radicalement la dynamique. On n’est plus dans la simple représentation, mais dans un dialogue intime, presque une musique de chambre à grande échelle. C’est une nécessité de création, un frisson partagé. »

Celle qui aborde Barbara avec un respect sacré cherche ici l’épure, là où la joie pure côtoie l’épreuve vécue.

À ses côtés, Christophe Malavoy insère sa voix chaleureuse et son immense rigueur de comédien. Amoureux passionné des grands textes, il apporte une profondeur à la prose de l’œuvre. Pour lui, cette exceptionnelle communion d’artistes est une réponse humaniste aux fractures du présent. « Jacques Brel rappelait que Barbara était profondément comédienne. Dans son écriture, il y a une vérité du souffle, une nuance de la beauté qui n’admet aucun artifice », explique-t-il. Dans le tumulte d’un monde moderne où l’être humain tend à s’isoler, Malavoy perçoit ce concert comme une halte salvatrice : « Sa poésie est indispensable aujourd’hui car elle redéfinit le désir, nos solitudes, et notre besoin viscéral de liberté. »

Plus qu’un simple hommage, le rendez-vous du 12 juillet s’affirme comme un instant suspendu, où le partage se fait le miroir de notre humanité.

DANIELLE DUFOUR-VERNA

Hommage à Barbara
12 juillet
Vieux-Port de La Ciotat

Retrouvez nos articles Musiques ici

Traduire, interpréter

0
© A.-M.T.

On connaissait Tedi Papavrami comme violoniste de renommée internationale : né à Tirana, en Albanie, enfant prodige formé par son père puis au Conservatoire de Paris où il décroche un Premier Prix à quinze ans, il a construit une carrière internationale sur les plus grandes scènes du monde. On sait moins que l’homme est aussi, depuis plus de vingt ans, le traducteur de l’œuvre de l’immense Ismaïl Kadaré, écrivain sous la dictature d’Enver Hoxha, exilé en France en 1990, lauréat du Man Booker International Prize en 2005, quinze fois cité pour le Nobel.

C’est par l’intermédiaire de son père, ami et grand lecteur de Kadaré, que le jeune musicien découvre l’auteur albanais. Un été, presque par jeu, il commence à traduire quelques-unes de ses nouvelles. La passion s’installe. Depuis les années 2000, il succède à Jusuf Vrioni – le grand traducteur historique –, signant notamment L’Accident, L’Entravée, La Poupée ou Matinées au café Rostand.

Travail de l’ombre

Avant de prendre la parole, Papavrami a saisi son violon pour offrir au public la Chaconne de Bach mettant en lumière le paradoxe entre les deux activités. Lorsqu’il interprète, le musicien est souverain : il s’approprie la partition, y impose sa patte, son tempo, sa sensibilité. À l’issue d’un concert, c’est lui que le public acclame. Souriant, Papavrami témoigne que même lorsqu’un compositeur contemporain est dans la salle, on l’invite seulement à saluer à la fin.

Le traducteur, lui, doit faire le chemin inverse : son talent se mesure à sa capacité à disparaître, à restituer une voix sans jamais s’y substituer. Ce travail de l’ombre exige patience, écoute et rigueur : trouver le mot juste, saisir une nuance, comprendre non seulement une langue mais tout un imaginaire – imaginaire que l’IA qui menace le métier de traducteur ne parviendra jamais à restituer. Pour Papavrami, l’imaginaire de Kadaré est aussi le sien : celui d’une terre quittée brutalement à l’âge de onze ans.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

La rencontre s’est déroulée le 19 juin à l’Alcazar, Marseille.
Une programmation à découvrir jusqu’en octobre
Après cettepremière rencontre, le temps fort La traduction en coulisse se poursuit jusqu’au 24 octobre. Dans quelques jours c’est Khaled Osman qui viendra parler le 26 juin de son travail autour de l’œuvre de Naguib Mahfouz, auteur égyptien lauréat du prix Nobel. La suite se passe à l’automne avec Dominique Vittoz qui a traduit 24 livres de l’auteur italien Andrea Camilleri. Des ateliers d’initiation à la traduction littéraire (arabe, turc, grec) sont également au programme.

Retrouvez nos articles On y était ici

Marseille en corps

0
Festival-de-Marseille-2026_Magec_Radouan-Mriziga_©Pierre-Gondard

Donner corps aux résistances

Entre installation monumentale, paysage sonore et chorégraphie collective, Feda Wardak et Saïdo Lehlouh composent une œuvre saisissante sur la mémoire, l’extraction et la résistance des corps

Mardi 16 juin, le Centre de la Vieille Charité affiche complet pour l’une des propositions les plus attendues du Festival de Marseille Avec Ce que le ciel ne sait pas, l’architecte et artiste afghan Feda Wardak et le chorégraphe Saïdo Lehlouh proposent une œuvre à la croisée des arts plastiques, de l’architecture et de la danse. Au centre de la cour trône une imposante structure recouverte d’une immense toile de camouflage. Le dispositif scénique, à lui seul, installe une tension sourde. À sa base, un plan incliné semé de rochers et encadré de quatre tourelles d’angle portant des projecteurs évoquant irrésistiblement des miradors.

Diffusée par les haut-parleurs disposés aux quatre coins du site, la voix de Barack Obama émerge dans l’obscurité. Parmi les mots qui nous parviennent, l’expression « kill list » résonne avec une froideur glaçante. Autour de la structure, des formes minérales enveloppées de draps s’animent peu à peu. Les pierres prennent vie, se redressent et révèlent des corps d’hommes et de femmes couleur sable. Lentement, elles s’éveillent et s’organisent sous nos yeux, comme une colonie d’insectes à travers le regard d’un entomologiste.

Soudain une frappe de drone semble donner son sens au titre du spectacle, Ce que le ciel ne sait pas. Les corps s’agitent comme des fantômes, leurs ombres monumentales projetées sur les murs de la chapelle, transforment l’architecture de la Vieille Charité en caisse de résonance du drame. Grâce au travail sonore binaural, la Vieille Charité tout entière semble traversée par une présence invisible, de voix chuchotées, clandestines. Peu à peu, le voile qui recouvre la superstructure est retiré révélant un immense escalier en colimaçon. La tour s’anime, figurant une foreuse, initiant un ballet digne de Sisyphe. Les silhouettes pénètrent dans les entrailles de la structure pour en extraire des pierres, image saisissante qui évoque à la fois l’exploitation minière et l’épuisement des sols afghans. Malgré la dureté du labeur, une vie collective persiste au pied de la tour.

Dans l’une des séquences les plus marquantes, une femme se détache du groupe. Portée par une chorégraphie d’une extrême lenteur, elle fait de sa chevelure un véritable partenaire de danse. Dans ce mouvement suspendu, entre résistance et abandon, le spectacle trouve l’une de ses images les plus poétiques et les plus bouleversantes. Au récit dominant, construit depuis le ciel, les artistes afghans répondent par un récit souterrain. Des applaudissements nourris viennent saluer cette création qui interroge les mécanismes de domination tout en donnant corps aux résistances.

ISABELLE RAINALDI

En corps, après l’explosion

Avec Magec/The desert le chorégraphe Radouan Mriziga signe un hymne à la vie

Le plateau est dans le noir. Un homme accroupi tente d’allumer un feu. Il échoue. Recommence. Y parvient. Une procession s’avance composée de silhouettes masquées, mi-humaines mi-animales. On se croirait dans Dune, ce roman de Frank Herbert des années 1960, qui se déroule dans un empire néoféodal peuplé d’habitants vivant dans un désert d’une aridité extrême.

C’est dans un univers similaire que Radouan Mriziga nous installe ; un désert post-apocalyptique aux allures de mythe fondateur. Dans le ciel, un grand cercle blanc – soleil, cadran solaire, écran de projection – orchestre le temps et les évènements. Il est support au défilement de petits films : un champignon atomique, des créatures hybrides, figées qui s’animent lentement, le Sahara comme terrain d’expérimentation nucléaire de l’armée française. Le texte qui se déploie en amazigh, arabe, anglais et français évoque les essais du CEA et le sort de la gerboise, cet animal aux pattes arrière bondissantes, survivant sur neuf générations à neuf explosions. Les mots parlent aussi de rêve, de révolte, de la posture verticale comme acte de résistance et des expériences qui ont été déplacées chez les frères de Mururoa.

Les sept danseurs, issus de la danse contemporaine et du hip-hop, incarnent un bestiaire imaginaire avec un réalisme saisissant. Les costumes de Salah Barka, symboliques et mythologiques, rendent oniriques ces transformations.

Seule femme sur le plateau, hiératique dans sa longue robe zébrée noire et blanche, le visage dissimulé derrière un masque d’antilope, la DJ et productrice tunisienne Deena Abdelwahed tient le rôle de maîtresse de cérémonie et de compositrice en direct. Elle mêle pulsations électro et mélodies sahariennes, fusion d’une musique à la fois rituelle et futuriste, comme la pièce elle-même qui exulte, rappelle les cérémonies des peuples nomades, célèbre la culture amazighe avec une fraternité joyeuse. Après la catastrophe, la nature et les hommes reprennent leurs droits dans une belle alliance.

Deuxième volet d’une trilogie qui s’est ouvert avec Atlas / the Mountain et se poursuivra, en respect de la géographie vers la mer, Magec / the Desert est une œuvre politique, poétique, écologique et charnelle. Radouan Mriziga, chorégraphe bruxellois d’origine marocaine, réussit à faire du désert ce qu’il est réellement : non pas du vide, mais un lieu de mémoires, de savoirs et de résistances, un territoire dans lequel, même après l’explosion, la vie et la source peuvent renaître.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Magec / The Desert a été donné le 19 juin à La Criée

Retrouvez nos articles On y était ici

Scènes et cinés sur le fil métropolitain

0
Projet pour le Théâtre de l’Olivier par le cabinet d’architecte Wilmotte & Associés © Wilmotte & Associés

« Notre avenir est assombri par les problématiques budgétaires plus que significatives de la Métropole ». C’est par ces mots que Daniel Gagnon a commencé la conférence de presse de Scènes et cinés le 22 juin. Le maire de Cornillon-Confoux, membre du bureau de la Métropole Aix-Marseille-Provence et Président de Scènes et Cinés, rappelle que la régie culturelle « dépend à 80%, tout budget confondu, des contributions financières de la métropole ». En effet les villes du SAN (Syndicat d’agglomération nouvelle Ouest Provence), créé en 1972, ont délégué leurs compétences culturelles au Territoire Ouest Provence en 2006, puis à la Métropole quand les territoires ont disparu en 2015, fondus dans les presque 2 millions d’habitants d’Aix-Marseille-Provence. Une métropole désormais présidée par Nicolas Isnard, maire de Salon-de Provence qui, étant donné les difficultés budgétaires dont il héritait, l’a placée sous tutelle de l’État. Sans pour cela obtenir le rattrapage budgétaire qu’il espérait pour maintenir la collectivité à flot.

Constatant « les restrictions budgétaires particulièrement rudes souhaitées par le préfet », Daniel Gagnon rappelle que « les lignes budgétaires visées par la Chambre régionale des comptes et ensuite par le Préfet ont un impact immédiat sur les financements des structures culturelles du territoire ».

« C’est tout un écosystème culturel et artistique qui va être fragilisé avec ces demandes d’économies drastiques imposées par l’État ». Et autour de l’étang, entre ciel, fleuve et mer, parc naturel et industrie pétrolière, on sait combien les équilibres des écosystèmes sont fragiles.

Toute une histoire

Istres, Port-Saint-Louis-du-Rhône, Fos-sur-Mer, Miramas, Grans et Cornillon-Confoux. Depuis plus de 50 ans ces communes de taille variable se sont alliées pour le meilleur et pour le pire, menant ensemble un projet culturel cohérent et ambitieux depuis 20 ans, à destination des habitant·es. Chaque ville est équipée d’un théâtre et d’un cinéma, ou d’une salle accueillant les deux, et l’ensemble est labellisé par l’État à deux titres : scène conventionnée, cinéma art et essai. À ces équipements s’ajoutent L’Usine, scène de musiques actuelles à Istres, un réseau de 7 médiathèques, des conservatoires et écoles de musique …

Ces équipements sont plébiscités par les 100 000 habitant·es des 6 communes : 20% sont inscrit·es aux médiathèques, les abonné·es sont fidèles, les salles pleines. La programmation est artistiquement ambitieuse, l’éducation artistique ancienne et massive, et les tarifs très bas.

Changements politiques

Mais les dernières élections municipales viennent remettre en cause les équilibres. Le maire de Fos-sur-Mer, contrairement à d’autres maires RN de la région est, d’après Daniel Gagnon, « satisfait que Fos appartienne à Scènes et Cinés ». Il fait désormais partie du Conseil d’Administration de la régie culturelle avec son adjoint à la culture, au même titre que les 5 autres maires et adjoints.

En revanche, le changement politique à Istres a immédiatement bouleversé la donne. François Bernardini régnait depuis 2001 sur la sous-préfecture. Il attend désormais le résultat de son procès (délibéré le 7 octobre) pour détournement de fonds publics, favoritisme et prise illégale d’intérêts. Le Parquet a requis 2 ans ferme, son avocat Michel Pezet a plaidé la relaxe. La Ville d’Istres s’est portée partie civile contre son ancien édile. Continuera-t-elle sa politique culturelle ?

Istres, capitale culturelle de l’Ouest

La ville de 470 00 habitants concentre la plus grande part des équipements  culturels : un cinéma art et essai, la formation professionnelle Coline, un musée d’art contemporain, Polaris, la salle de musique actuelle L’Usine, la médiathèque René Char récemment ouverte qui s’ajoute à celle du quartier d’Entressen, le Festival les Élancées, essentiel dans le circuit des « arts du geste », et le Théâtre de l’Olivier.

Construit dans les années 1970 ce théâtre, vétuste, inadapté, contenait de l’amiante. Quand la Ville d’Istres s’est attelée à sa rénovation, l’État a conseillé de le détruire, pour construire un équipement neuf. Les travaux, au départ estimés à 17 millions, s’élèvent désormais à plus de 43 millions, et ont pris du retard, en raison, entre autres, de la défaillance d’une des entreprises, en charge de la plomberie.

Un coût que le nouveau maire, Robin Prétot, estime démesuré, tout comme Nicolas Isnard, nouveau président de la métropole. Mais les budgets et les travaux sont engagés, et Thierry Pariente, le nouveau directeur de Scènes et Cinés, assure que « le nouveau théâtre ouvrira, ce n’est pas une option, mais une certitude ». Son ouverture est prévue en octobre 2028. Et le bâtiment conçu par l’agence d’architectes Wilmotte & associés, est beau, tout en courbes et en ambitions.

« On ne peut que se féliciter de la réouverture d’un théâtre, dans un contexte où certains ferment. Ce sera un magnifique équipement, avec une grande salle modulable et insonorisée, plus une petite salle, un restaurant… » Mais un équipement ambitieux nécessite un financement de fonctionnement à la hauteur. Thierry Pariente rappelle que « le budget du Théâtre de l’Olivier existe »et que la régie« a toujours maintenu, pendant les années de fermeture, une programmation hors les murs, qui est financée. » Cela suffira-t-il au fonctionnement annuel du nouvel équipement, dans un contexte de crise ouverte à la Métropole et à la Ville ?

« Il nous faudra trouver un nouveau fonctionnement », explique Daniel Gagnon. « La métropole a constitué un groupe inter services en lien avec la direction de la régie pour explorer toutes les pistes qui permettront d’assurer son fonctionnement ». Une délégation de service public à un opérateur privé ? « C’est une option qui a été évoquée, mais nous voulons garder le Théâtre de l’Olivier dans le réseau de Scènes et Cinés ».

Remunicipaliser ?

L’heure n’est pourtant pas à une augmentation des budgets métropolitains. Et la remunicipalisation des équipements culturels est, d’après Daniel Gagnon, impossible. « La médiathèque de Cornillon-Confoux n’a que 5 000 documents, elle n’existe que parce qu’elle est en réseau avec les autres ». Quant à L’Oppidum, salle modulable de 100 places créée en 2019 dans sa petite ville de 1 600 habitants, il ne pourrait fonctionner sans la dynamique de Scènes et cinés, et le financement de la Métropole.

« On pourrait peut-être envisager de récréer les Territoires », avance en souriant le maire, sous couvert de plaisanterie, ou de test. Il n’est pas inutile de rappeler qu’avant la Métropole la vie culturelle des villes et des territoires fonctionnait plutôt mieux…

AGNÈS FRESCHEL

La conférence de presse de Scènes et Cinés s’est tenue le 22 juin au Château des Baumes, à Istres, au dernier jour, pure coïncidence, du procès de François Bernardini à Paris.

Retrouvez nos articles Politique culturelle ici

SOS Méditerranée, un soutien en musique

0
© L.S.

« Si l’on ne peut pas faire de grandes choses, on peut faire de petites choses avec grandeur », confie Moussa, arrivé en France il y a dix ans après avoir été secouru par l’Aquarius de SOS Méditerranée, et présent ce soir sur la scène du fort Saint-Jean. Une maxime qui résonne avec l’esprit de cette soirée de concerts dont les bénéfices sont reversés à l’association européenne de sauvetage en mer.

Compagnon de route de SOS Méditerranée depuis 2015, le Mucem accueillait ce 20 juin un public nombreux pour célébrer les dix ans de l’ONG à travers un répertoire musical inspiré des cultures du bassin méditerranéen. La soirée conjugait le piano-voix inédit de Thomas de Pourquery, puis le chant occitan de Sam Karpienia avant le répertoire de Tarek Abdallah, composé autour d’un chant contestataire égyptien de Cheikh Imam, « Pourquoi la mer sourit-elle ? ». L’événement finit en danse avec Maryam Kaba puis le collectif Twerkistan et le DJ set de Matteo, co-fondateur du groupe Chinese Man.

Danse résistante

Ce sont des artistes engagés qui montent sur scène, comme Tarek Abdallah qui suit l’association depuis ses débuts. Artiste d’origine egyptienne installé à Marseille, il décrit le travail de l’association comme « une mission à la fois noble et essentielle de sauvetage ». Le compositeur, enseignant et interprète de oud proposait un trio avec ses élèves – la trompettiste Nicole Kolodziej et le chanteur-percussionniste Hassan Dakroub – sur un répertoire qui fait vibrer les mélodies du Liban à l’Egypte en passant par la Syrie. La voix envoutante de Hassan Dakroud transportait le public en Palestine, grâce au texte du poète Mahmoud Darwich, tandis que la trompettiste faisait résonner des effluves de notes en dialogue avec l’oud.

Une interlude magnifique, une ode à cette Méditerranée qui n’est « pas seulement une scène de drame mais aussi de circulation, d’échange et de partage », pointait Tarek Abdallah. Tout comme le répertoire de Sam Karpienia, artiste de folk provençal. Sa voix perçante et crue chantait avec émotion Terra de Crau, en rappelant que Marseille s’est bâti grâce aux populations qui viennent d’ailleurs.

En fin de soirée, place à la danse, comme une forme de résistance. Maryam Kaba emporte avec ses chorégraphies les centaines de personnes présentes dans le public. Un même sentiment de joie se retrouve lorsque l’équipage de l’Océan Viking monte sur scène pour témoigner de leurs actions. « On a beaucoup chanté en mer », souligne un membre de l’ONG. Au fort Saint-Jean, comme en mer, il prend son accordéon de manière improviste pour jouer le titre En pleine mer, de Karpatt. Un moment convivial où le public s’unit en chœur avec tout l’équipage, car en mer, comme face à la mer, la musique c’est une preuve de résiliance.

LAVINIA SCOTT

Concerts donnés le 20 juin au Mucem, Marseille.

Retrouvez nos articles On y était ici

Au Mucem, l’exposition Bonnes Mères s’ouvre aux tout-petits

0
© X-DR

Ce samedi matin-là, comme chaque samedi depuis le mois d’avril, des enfants de 18 mois à trois ans s’attroupent devant La Maison de la Vierge de Guillaume Dubufe. Ils lèvent les yeux vers cette grande image claire, presque théâtrale : une Vierge à l’Enfant, un escalier, des fleurs, une colombe, un paysage déjà ouvert vers la Méditerranée. Lors de la séance du 20 juin, Baby Mamma Mia ne propose pas une visite miniature, mais une traversée sensible de l’œuvre. On ne regarde pas seulement le tableau : on y entre.

Conçue avec L’air de dire, la proposition accompagne les tout-petits dans un récit très doux, fait de sons, d’odeurs, de gestes simples. Des fleurs à sentir, de petits jeux à manipuler, des bruits qui déplacent l’attention : tout ramène l’art à hauteur de corps, de mains, de nez, d’oreilles. La scène de Dubufe, empruntée au musée d’Orsay pour l’exposition Bonnes Mères, devient moins une image pieuse qu’une maison ouverte, un espace où parler de lien, de soin, de présence. Et de l’universalité de la Mère Méditerranée.

Le dispositif laisse les enfants éprouver avant de comprendre, et les adultes redécouvrir ce que le musée peut avoir d’intime lorsqu’il cesse d’être intimidant – même s’il dure peut-être un peu trop, ou pourrait s’étendre d’une œuvre à l’autre. La proposition prolonge avec justesse l’exposition Bonnes Mères, dont on avait salué la manière d’interroger la maternité entre mythe, corps et politique. Ici, le discours se fait murmure, jeu, sensation. Et l’on peut ensuite poursuivre la visite en famille, porté par cette première approche.

SUZANNE CANESSA

Baby Mamma Mia, visite contée pour les 18 mois-3 ans, au Mucem, dans le cadre de l’exposition Bonnes Mères.

Prochaines séances jusqu’au 29 août, selon calendrier du musée, réservation conseillée.

Retrouvez nos articles Arts Visuels ici

Voix suspendues

0
L’ensemble EV’AMU © Vincent Beaume

L’abbaye de Silvacane est de ces lieux qui appellent l’épure : pierre nue, lumière retenue, résonance longue. Il fallait donc oser peu, mais juste. C’est ce que réussit Les Voix de Silvacane, deuxième volet d’un rendez-vous où Aix en juin affirme ce que l’on y chérit : la jeunesse à l’honneur, les passerelles entre pratique universitaire et exigence artistique, la création accueillie sans fracas dans le sillage du patrimoine.

Sous la direction attentive de Philippe Franceschi, EV’AMU, ensemble vocal d’Aix-Marseille Université né du partenariat entre AMU et le Festival d’Aix, impose d’emblée la singularité de ce projet. Le chœur ouvre le programme a cappella avec Clément Janequin, maître de la chanson polyphonique de la Renaissance, puis Harald Genzmer, compositeur allemand du XXe siècle, et Emilio Solé-Sempere, qui met en musique Federico García Lorca. La belle tenue collective, le sens de l’écoute partagé unissent les voix sans les durcir. Le chœur garde cette fragilité vivante qui donne au chant choral sa vérité.

La partie centrale, consacrée à l’univers d’Alessandra Soro, déplace le concert vers une Sardaigne de deuils, de berceuses, de rites et d’exil. Turinoise d’origine sarde, chanteuse, compositrice et arrangeuse, elle fait surgir une matière musicale d’une grande sobriété : peu d’effets, des tempi lents, des lignes qui épousent la respiration du lieu. Le minimalisme, ici, paie. Ses pièces originales, Duru duru, Accabadora – Sa Perda De S’Arregordu ou In Su Caminu, croisent des mélodies populaires sardes qu’elle arrange, comme Gotzos Pro Antonia Mesina. Figure mythique de la culture sarde, l’accabadora, femme qui accompagne le passage de la vie à la mort, fait ici office de mise en bouche sensible à l’opéra éponyme de Francesco Filidei, créé cet été au Festival d’Aix. Avec Abbentu, berceuse traditionnelle arrangée par Fabrizio Leoni, le programme poursuit ce travail de mémoire sans folklore appuyé. Les pièces semblent moins raconter l’île qu’en laisser remonter les ombres, dans une langue ancienne et pourtant présente.

À ses côtés, Pauline Fritz trouve une place essentielle. Son violoncelle ne commente pas : il accompagne, relie, veille. Il donne au programme une ligne de basse affective, comme un fil tendu entre les voix, la pierre et le silence. Dans les plus beaux moments, l’instrument paraît respirer avec le chœur, prolongeant les frottements harmoniques dans les voûtes.

La conclusion avec Earth Song de Frank Ticheli, compositeur américain né en 1958, pourrait sembler plus attendue. Mais après ce parcours entre amour, mort, enfance et consolation, l’appel à la paix retrouve une simplicité désarmée. On sort de Silvacane avec l’impression d’avoir traversé moins un concert qu’un seuil : un instant suspendu, modeste et précieux, où la création contemporaine se laisse porter par des voix encore jeunes, déjà habitées.

SUZANNE CANESSA
Le concert a été donné le 20 juin à 16h à l’Abbaye de Silvacane.

Retrouvez nos articles On y était ici