lundi 9 février 2026
No menu items!
Accueil Blog Page 8

Ravel, Stravinsky, et Leloil

0
photo : Laetitia Bourgeois/design : Olivier Mori

« Sighting Ensemble est une création impressionniste et naturaliste », une « invitation à observer le sensible pour mieux habiter le monde » écrit Christophe Leloil dans la note d’intention de son nouveau projet. Pour ce sixième album sous son nom, le trompettiste/bugliste établi à Marseille s’est associé au pianiste chicagoan néo-phocéen Rob Clearflield, tous deux liés par une complicité artistique rare, suite à un compagnonnage sur divers projets en duo comme en ensembles plus conséquents.

Ils se sont, chacun de leur côté, déjà frotté à l’univers classique. Nourris de ces expériences, ils placent leurs propositions sur ce disque sous le signe du « third stream », ce troisième courant du jazz qui consisterait à associer aux langages vernaculaires musicaux issus des cultures afro-américaines, la présumée dignité des idiomes de la musique classique. Ce courant musical, théorisé par Gunther Schüller, émerge aux États-Unis dans les années 1950, sous l’égide notamment du Modern Jazz Quartet. Or, précise le trompettiste : « Ravel a bien écrit un blues en 1924 et Stravinsky adorait le jazz. Et, n’étant pas un musicien afro-américain victime de la ségrégation, je réfléchis plutôt en termes de couleurs musicales. »

Espaces inédits

Le duo forme le « ciment » du disque, avec notamment une séquence d’échanges funambulesques sur Silky Sey/Short Songs, où les compères triturent les rythmiques à qui mieux-mieux, poussant leur verve expressive au-delà de leurs talents respectifs. Cela relevait également d’une évidence avec les musiciennes conviées : la flûtiste Maud Fourmanoir, enseignante comme Leloil au conservatoire de Haute-Provence, et la violoncelliste Laetitia Pont – qui souhaitait depuis longtemps « développer des croisements entre le bugle et la flûte ou entre le bugle et le violoncelle ».

Le pari de développer des « couleurs bizarres et des harmonies étranges », de « croiser les voix » est plus que réussi. Sur un titre comme Val Verde, les musiciennes prodiguent des traits d’accompagnement d’une rare sensibilité et l’ensemble lorgne vers une forme d’improvisation collective dont finit par émerger la trompette.

La section rythmique esquisse des perspectives abyssales. Le jeu du contrebassiste Pierre Fénichel offre une respiration naturelle à l’ensemble. Le leader n’hésite pas à le comparer à Charlie Haden, tant sa pratique du less is more procure à l’orchestre des espaces inédits. A fortiori quand elle se fond dans le jeu de batterie ô combien chantant de Fred Pasqua, qui déroule ici des pépites sonores.

Un décalage d’agenda ayant abouti à ce que le disque sorte après la tournée qui était censée lui être consacrée (qui, elle, s’est déroulée à l’automne dernier), de nouvelles dates devraient être annoncées. Et, déjà, le concert à l’IMFP de Salon-de-Provence promet bien des surprises furtives. Il suffira de les cueillir dans l’instant.

LAURENT DUSSUTOUR

Sighting Ensemble
3 février
IMFP, Salon-de-Provence

Retrouvez nos articles Musiques ici

Une nuit pour improviser

0
© Anthony Micallef

Aude Portalier, directrice du Conservatoire l’annonçait en début d’année : « Il est important de se confronter dès le plus jeune âge à l’improvisation. Tous les élèves, quel que soit leur niveau, seront cette année sensibilisés à cette pratique. »C’est une restitution festive de ce travail qui sera présentée aux Marseillais le 30 janvier lors de la deuxième Nuit du Conservatoire, entièrement dédiée à l’improvisation.

L’ensemble des élèves a été initié à ce regard qui bouscule les codes et permet de quitter les partitions balisées. Dans les départements cordes, Stann Duguet, violoncelliste formé à l’école classique avant de se tourner vers les musiques improvisées, a mené des ateliers pour que chacun façonne sa voix personnelle. Les orchestres d’harmonie ont exploré l’improvisation collective, tandis que les élèves de théâtre ont travaillé avec des canevas inspirés du jazz. Même les plus jeunes s’y sont frottés, comme les enfants de « théâtre découverte » qui ont improvisé autour d’une œuvre jeunesse d’Anouch Paré.

Croisement des disciplines

Cette approche transversale irrigue toute la soirée. De 17h30 à minuit passé, cinq espaces du conservatoire accueilleront des formes variées où l’improvisation dialogue avec d’autres disciplines. Les élèves de l’École nationale de danse ouvriront la soirée dans la cour d’honneur avec City Life, création chorégraphique en déambulation sur une musique de Steve Reich. Dans la salle Billioud, piano improvisé et dessin se répondront en direct grâce à la participation des élèves des Beaux-Arts, tandis que le pianiste Mehdi Telhaoui proposera un concert construit à partir des suggestions du public.

Le théâtre n’est pas en reste. En salle Audoli, les élèves de cycle 3 croiseront musique assistée par ordinateur et textes dystopiques dans une réflexion sur les futurs possibles. Plus tard, La Distinction mettra en scène l’œuvre de Pierre Bourdieu : comédiens et musiciens de jazz inventeront des situations où goûts et classes sociales s’entrechoquent. La soirée basculera ensuite dans le burlesque avec une grande improvisation clownesque, fruit des ateliers menés par Jérome Beaufils, avant de se clore par la fanfare Bloco Sincopado.

Les musiques expérimentales investissent la salle d’orgue. L’ensemble Signal/Bruit explorera les territoires entre écriture et liberté avec improvisations libres et partitions graphiques. Cynthia Caubisens, enseignante, présentera Neuronal Harmonies, une performance mêlant improvisation électronique et piano préparé. Les élèves d’électroacoustique proposeront même un « Marathon de l’oreille concrète » : quatre heures d’expérimentation sonore non-stop, incluant une plongée dans « Les Anecdotiques » de Luc Ferrari.

La programmation fait aussi la part belle aux artistes confirmés. Stann Duguet donnera un concert solo qui traverse les genres musicaux, tandis que le Big Band O’Jazz AMU & Co rendra hommage aux grandes figures du jazz américain. Le conservatoire collabore également avec le Théâtre La Criée, où les élèves présenteront une création d’après « Donc » de Jean-Yves Picq les 30 et 31 janvier.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

La Nuit du Conservatoire
30 janvier
Conservatoire Pierre Barbizet, Marseille

Retrouvez nos articles Musiques ici

Les tribulations de deux frères

0
Félix Moati © Hannah Assouline

Le roman commence par une rencontre dans la rue en juin 2024 : devant l’immeuble de son psychanalyste, un inconnu, Joachim, demande à Félix d’écrire son histoire car lui-même, pourtant écrivain, n’arrive plus à produire. Jouant le jeu, Félix nous embarque à sa suite dans un récit fait de retours en arrière qui éclairent des pans du passé, expliquent le présent, analysent les vies amoureuses, les relations familiales…

Joachim, en couple avec Lucie, est devenu père en septembre 2018. Très angoissé par cette responsabilité – « On ne devient pas père, comme ça, en claquant des doigts » – il avait téléphoné à son frère ainé, Nathan, psychanalyste, père de deux enfants, qui le rassure : c’est normal que son frère soit stressé par la paternité surtout quand on appartient à une famille juive, non pratiquante, socialiste de longue tradition, que la question de la judéité a toujours interrogé.

Jeu de miroirs

Félix Moatti, lui-même juif d’origine tunisienne, présente avec beaucoup d’humour les traditions juives qui s’opposent à celles des goys. Joachim traite sa femme d’antisémite quand elle refuse la circoncision pour leur fils ; pourtant il pense qu’il n’a de juif que « ce prépuce ôté » qui lui a fait faire des cauchemars et se sent totalement français. En revanche son cousin d’une famille scrupuleusement pratiquante ne cherche qu’à partir en Israël pour retrouver ses origines et lui reproche d’être « plus français que les Français. »

On soupçonne Félix Moati d’avoir puisé son inspiration dans son entourage et l’actualité, de s’être observé dans un miroir déformant et d’avoir mélangé les images. Si, selon sa confidence, l’expérience de la paternité est à l’origine de son écriture, son sens de l’observation, son humour réjouissant et son intérêt pour le rôle des rencontres dans la vie nourrissent personnages et anecdotes avec la fantaisie des imprévus. Cependant, sous les cocasseries, surviennent les drames engendrés par les problèmes religieux et politiques mis en évidence par le voyage de la famille à Jérusalem pour des obsèques. Ainsi Félix Moati livre un récit attachant et sensible sous une enveloppe désinvolte.

CHRIS BOURGUE

Voir clair de Félix Moati

Éditions de l’Observatoire - 22 €

Théâtre à table

0
© Geoffrey posada Serguier

Un petit bout de papier – à conserver précieusement – est distribué à l’entrée à la cinquantaine de personnes venues ce samedi 24 janvier à 12h30 au Théâtre Joliette pour Histoires de manger, sur lequel est inscrit une phrase et collé une gommette de couleur. Puis invitation à se rendre sous un auvent installé à l’extérieur, où nous accueillent les deux co-créatrices de cette proposition théâtro-culinaire, Mally Diallo et Tatiana Spivakova. Une proposition artistique où « l’art culinaire devient théâtre : un lieu de transmission et de confrontation, où se rejouent les récits familiaux, les migrations, les traditions et les injonctions ».

Elles passent derrière le plan de travail, jouent des percussions avec des ustensiles de cuisine, improvisant une musique sur laquelle chacun est invité à lire au micro la petite phrase écrite sur le petit papier. Exemple : « Moi j’ai même un bouquin “Comment accommoder nos restes” alors voilà je transforme. Je ne jette rien. » Distribution de petites tartelettes munies d’un borsch « déstructuré », liant l’origine russe de l’une à l’origine sénégalaise de l’autre par un cœur gingembré, et explication des gommettes de couleurs : c’est un spectacle participatif, à chaque couleur correspond un atelier, qui va suivre. Par exemple, écrire ses propres petites histoires de cuisine, réaliser de petits chaussons aux herbes, ou enregistrer des superstitions culinaires.

« Finis ton assiette »

À l’issue des ateliers, on est invité à aller se laver les mains, et à passer à table par Tatiana Spivakova, qui après des histoires de femmes aux mains marquées par les heures passer à cuisiner pour leurs hommes, devient sa grand-mère en se posant un foulard sur les cheveux et en prenant un accent russe à couper au couteau. Sur les quatre tables de 13 couverts (ce qui ne semble inquiéter personne), recouvertes d’une toile cirée fleurie, nous attend le plat : posé directement sur la nappe, une galette de pain lavash sur lequel se trouvent crémeux d’arachide, lamelles de chou rouge et blanc, petites carottes rôties, le tout parsemé de graines de grenades, de graines germées et de fleurs, rejoint par le chausson aux herbes : le jingalow pastel, et sa sauce rouge. À manger avec les doigts.

Grand-mère nous demandera de fermer les yeux et de faire un vœu, quelques toasts seront portés, d’autres histoires seront racontées (pendant que le plat aura une fâcheuse tendance à se déstructurer et à se répandre directement sur la nappe) : ingrédient-nostalgie, superstitions culinaires (« Finis ton assiette, sinon ton mari sera moche ! »). Mally Diallo dira un texte sur la beauté du mot pauvre et de ceux qui y habitent et y cuisinent, Tatiana Spivakova sur la cuisine comme patrie.

Un spectacle-repas participatif souriant, sensible et convivial, qui se termine par un thiacry aux fruits infusés à l’eau de rose et mélasse de grenade et une invitation à la danse.

MARC VOIRY

Histoires de manger a été donné du 23 au 24 janvier au Théâtre Joliette, Marseille.

Retrouvez nos articles Scènes ici

Feydeau, le genre du vaudeville

0
© Simon Gosselin

Pour sa première création en tant que directrice de la Comédie de Caen, Aurore Fattier asouhaité une pièce joyeuse et populaire. Elle a choisi Le Dindon de Feydeau, qui lui semble être « un texte dont la modernité nous surgit à la figure à chaque instant », malgré tous les poncifs de vaudeville qui caractérisent la pièce.

Lucienne se refuse à l’adultère, au grand dam de ses prétendants, Rédillon et Pontagnac, tous deux amis de son mari. Elle ne tromperait Crépin que s’il lui en donnait « l’exemple ». Pontagnac se met alors en tête de la convaincre que son mari la trompe, tandis que l’ancienne maîtresse de celui-ci débarque de Londres…

On se demande un peu de quelle « modernité » parle la metteuse en scène, et comment elle peut, comme elle l’expose dans ses intentions, revisiter cette pièce à l’aune du mouvement MeToo. Ce parti pris a priori anachronique colle en réalité étonnamment bien au texte, qui donne une place importante aux personnages féminins et à la question du consentement, et ce dès la première scène, où l’on voit Pontagnac suivant Lucienne dans la rue, et jusqu’au dernier acte, dans lequel elle semble finalement céder à ces avances. « Qu’est-ce qu’on attend ? » lui demande-t-il. « Mon bon vouloir » lui répond-elle.

Avec Aurore Fattier, pas de Dindon propre sur lui. Au contraire, puisant dans l’univers du cabaret qui inspirait Feydeau lui même, elle joue avec les désirs et les frustrations de ses personnages, prêtant à Redillon un fétichisme des pieds, et mettant même en scène une partouze (absente du texte originel) à la fin du deuxième acte.

De quoi rit-on ?

Fattier fait le choix d’une « distribution queer » avec des comédien·nes choisi·es pour leur sensibilité au travestissement et à l’art du drag, parmi lesquels Peggy Lee Cooper, figure emblématique de la scène drag belge. Les quiproquos amoureux se troublent, le mythe hétérosexuel s’effondre, et le public en rit. Mais de qui, de quoi rit-on ?

Le travestissement de personnages séduisantes et désirables permet de déconstruire le regard cis-centré de leurs prétendants, et de rire d’eux avec elles. Mais dans le cas de Maggy, l’amante britannique de Crépin, c’est plus déconcertant. On rit decettefemme ridicule, qui menace de se « souicider » à tout instant. On rit de l’attirance de Crépin pour elle, et son accoutrement grotesque (c’est la seule dont le travestissement ne correspond pas aux canons de beauté) vient ajouter à cela. Et les exclamations de dégout devant leurs embrassades posent question.

Malgré les limites se son interprétation progressiste (travestir les personnages de Feydeau ne compense pas son usage du handicap comme procédé narratif et comique, ni l’absence de comédien·nes racisé·es), Aurore Fattier relève son pari de monter un Dindon jouissif, déjanté et qui interroge ses rapports de genre… tout en nous rappelant que la modernité de Feydeau est un produit de son temps.

CHLOÉ MACAIRE ET NEMO TURBANT

Le Dindon a été donné du 20 au 24 janvier à la Friche La Belle de mai.

Dans le cadre de la programmation du Théâtre du Gymnase

Retrouvez nos articles Scènes ici

Daniel Erdmann joue sur du velours

0
Daniel Erdmann © Gérard Tissier 2026

C’est en 2016 que le saxophoniste ténor Daniel Erdmann a monté le projet « Velvet Revolution », consacré à une relecture des créations du groupe new-yorkais The Velvet Underground, dont les effluves subversifs perdurent de nos jours. L’étrange assemblage entre l’acidité du violon (fantastique Théo Ceccaldi), la fluidité du vibraphone (excellent Jim Hart) et la suavité du saxophone devait disséminer des ondes oniriques et sensuelles dans un Moulin à Jazz archi-complet.

Lou, Nico et John

Le répertoire pop des légendaires Lou Reed, Nico et John Cale était déconstruit sous l’effet d’un son orchestral surprenant, quand les passages de relais entre solistes s’opéraient avec un naturel rare. Des compositions des membres du trio respectaient la charte initiale d’un projet artistique où la modestie le dispute à la grandeur. Le groupe s’aventurant même dans des perspectives bluesy avec des traits d’orchestre fleurant bon le meilleur du jazz, avec des accents ellingtoniens.

Ils ont eu l’excellente idée d’associer à leur performance la chanteuse serbe Jelena Kuljic, qui, en plus de ses propres paroles sur des compositions du groupe a livré un Sunday Morning d’anthologie. Ses modulations vocales et son art du parlé-chanté, agrémentés d’un sens rythmique et mélodique sans faille, ont conduit les artistes et le public vers des horizons d’émancipation collective.

LAURENT DUSSUTOUR

Concert donné le 23 janvier au Moulin à Jazz, Vitrolles.

Retrouvez nos articles Musiques ici

Korsec, les jeunes font l’orchestre

0
Orchestre à l’ecole ©D.Azouzou

La Cité de la Musique est un espace unique à Marseille. Un lieu qui reçoit artistes, concerts, pédagogies, et qui, au-delà de ses enseignements, déploie un programme au sein de l’école Korsec depuis 2008. Ce dispositif, intitulé Orchestre à l’école, accompagne, tout au long de l’année, les jeunes de cette école primaire située en zone d’éducation prioritaire. Les objectifs : rendre la musique plus accessible et renforcer les cohésions sociales et la construction de personnalité de ses élèves. La prochaine restitution se tient ce 3 février à la Cité de la Musique.

24 élèves dans l’orchestre

Tout débute en 2007 au collège Joséphine Baker, avec le dispositif « Orchestre au collège ». En remarquant son succès, la Cité de la Musique décide d’étendre son projet, et l’année suivante, il est déployé à l’école primaire Korsec, situé dans le quartier Belsunce. Où ils accompagnent les jeunes du CE2 jusqu’au CM2.

Au départ, il s’agit de découvrir les instruments, avant que l’élève ne choisisse celui qu’il a envie de pratiquer, et qu’il peut garder, chez lui, pendant ces 3 ans. Au total, ils sont 24 élèves. Pour les encadrer, c’est une équipe de musiciens-enseignants avec Nadine Amrani qui assure la direction d’orchestre.

Ensemble ils construisent un répertoire musical qui reflète les différentes cultures des élèves, et donne ainsi naissance à une mémoire commune. L’enseignement se décline en trois parties, avec trois heures de pratique par semaine : répétition d’orchestre, cours des instruments en groupe, divisés dans les différents pupitres, et enfin une formation musicale, notamment pour aborder le solfège. À la fin du parcours, les élèves qui souhaitent continuer leur pratique musicale sont accueillis par la Cité de la Musique pour de nouveaux enseignements.

LAVINIA SCOTT

Orchestre à l’école Korsec
2 février
Cité de la Musique, Marseille

Retrouvez nos articles Musiques ici

La plus secrète mémoire

0
© Daddy MBoko

C’est l’histoire d’un voyage. Du Sénégal à la France, en passant par l’Argentine, Diégane Latyr Faye, jeune écrivain sénégalais part sur les traces d’un mystérieux auteur, T.C. Elimane, disparu après avoir été accusé de plagiat. Inspiré par la figure de l’écrivain malien Yambo Ouologuem, La plus secrète mémoire parle d’amour, de relations entre l’Afrique et l’Occident et revient sur plus d’un siècle d’histoire et d’illusions. Adaptée du livre de Mohamed Mbougar Sarr, l’œuvre offre une plongée dans la quête poétique d’un jeune auteur à la recherche de son aîné. Les comedien·nes Aristide Tarnagda et Odile Sankara, figures majeures du théâtre burkinabè, incarnent cette quête littéraire et existentielle avec humour et simplicité.

CARLA LORANG 

27, 28, 29 janvier 
Théâtre La Joliette,
Marseille

De l’art délicat du trio

0
© Marseille Concerts

Voilà 25 ans qu’ils se produisent ensemble, tout en menant de (très) belles carrières chacun de leur côté. La violoncelliste Anne Gastinel en se frottant tout particulièrement à la création contemporaine, mais également aux pièces les plus ardues du répertoire ; le violoniste David Grimal en insufflant à différentes nomenclatures ses velléités – très bienvenues – de directeur artistique, notamment à l’orchestre sans chef malicieusement nommé Les Dissonances ; et le pianiste Philippe Cassard, bien connu des auditeurs de France Musique pour sa capacité à ériger des ponts entre arts, musique et musicologie.

Mais c’est ici en chambristes chevronnés qu’ils se présentent devant une salle comble, forts d’une complicité tangible et d’une connaissance respective de Schubert impressionnante. On aurait, peut-être, apprécié d’entendre le Philippe Cassard essayiste et producteur en dire quelques mots. Mais l’éloquence de la musique elle-même suffit amplement à rendre justice à la poésie du mouvement rendu célèbre par le Barry Lyndon de Stanley Kubrick, brillamment interprété en bis, mais aussi et surtout au magnifique Notturno en mi bémol majeur, et au plus méconnu Trio n°1, tous deux pétris d’élégance et de mélancolie, mais aussi d’une entente poignante. Sur ces sixtes qui unissent un violon et un violoncelle si complémentaires, ou encore sur le dialogue si émouvant entre les cordes et le piano vibrant sur l’Andante un poco mosso.

On a cassé Philippe Cassard

Mais la plus belle surprise du spectacle est peut-être, plus encore que cette gracieuse lecture de Schubert, le Trio en la mineur de Ravel. Coloré, rutilant, il impressionne par la vigueur de son écriture mais aussi de l’interprétation. Tant et si bien que l’auriculaire de Philippe Cassard en finira par saigner sur le clavier du Bechstein ! Au retour d’une petite pause pansement, le pianiste revient s’emparer de pages sublimes, rappelant l’inventivité folle d’un compositeur aux confins de l’impressionnisme, interprété ici avec une fougue postromantique rare. C’est le piano qui fixe les soubassements d’une Passacaille entêtante, avant qu’un Final lumineux n’articule des trilles se répondant d’un instrument à l’autre. Tout simplement renversant.

SUZANNE CANESSA

Le concert a été joué le 24 janvier au Palais du Pharo dans le cadre de la saison de Marseille Concerts.

Retrouvez nos articles Musiques ici

Faire corps

0
© Nathalie Sternalski

D’emblée, le dernier né de Balkis Moutashar frappe juste. Une très belle ouverture : chaque interprète se succède, porte un geste, et repart. Ce geste inaugural, comme posé avec soin, contient en germe la pièce entière : l’idée que chaque corps arrive chargé d’histoires, de techniques, de pratiques, de désirs. On n’arrive jamais les mains vides.

Sur le plateau, les douze interprètes font apparaître, par touches successives, les danses qui les traversent : le classique affleure dans une batterie, un entrechat ; le contemporain s’inscrit dans un visage, une présence ; l’autodidaxie se reconnaît à une liberté du mouvement ; la gymnastique et le modern jazz surgissent dans une attitude ou un déhanché ; le hip-hop dans un shoulder freeze ; le voguing, l’électro, le jay-setting dans des balancés outrés, le geste iconique de la main emprunté à Beyoncé. Rien n’est hiérarchisé. Tout circule.

D’une voix à l’autre

Peu à peu, un dialogue se noue. Des unissons apparaissent, sur un morceau de 50 Cent qui emmène les pas attendus de danse urbaine vers un ailleurs. Les pas hip-hop revisités laissent la place à des formes plus intimes : solos, duos, compositions collectives où les corps s’écoutent, se répondent, s’accordent sans jamais s’effacer.

La bande-son, composée par Reno Vellard, joue un rôle essentiel. On y entend des témoignages des danseuses et danseurs, devenus matière sonore du spectacle. Rarement la voix entendue est celle du corps qui danse ; et c’est précisément là que se joue quelque chose de fort : un déplacement, une mise en relation, un éloge de l’échange.

Balkis Moutashar affirme une égalité radicale entre les danses – avec, peut-être, un léger penchant pour l’électro, dont l’énergie collective emporte la fin sur Freed from Desire. La danse serait-elle devenue l’art le plus rassembleur ? La question affleure. Le plateau répond par la joie, le partage… et les paillettes.

SUZANNE CANESSA

Nous n’arrivons pas les mains vides a été joué le 22 janvier au Pavillon Noir à Aix-en-Provence.

Retrouvez nos articles Scènes ici