mardi 19 mai 2026
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Ocean Vuong : écrire la joie au bord du vide

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Ocean Vuong © Tom Hines

Ocean Vuong est né en 1988 au Vietnam, et vit depuis l’âge de deux ans aux États-Unis où il est maintenant reconnu comme un auteur et poète majeur. Il a reçu plusieurs récompenses prestigieuses pour ses textes poétiques, et notamment le prix T.S. Eliot en 2017. Son premier roman, Un bref instant de splendeur, brillamment traduit en français par Marguerite Capelle, a rencontré un succès exceptionnel partout dans le monde : il a été nommé Meilleur Livre de l’année par les revues américaines les plus emblématiques, et a été récompensé en France par le prix Les Inrockuptibles étranger. Son deuxième roman, L’Empereur de la joie, sorti aux États-Unis il y a bientôt un an, vient d’être traduit par Hélène Cohen et publié aux éditions Du Monde Entier par Gallimard. 

Hai, sur le point de se jeter d’un pont, est interrompu dans son élan à la vue un drap emporté par une brise. Il le rattrape, oubliant un instant ce qui l’avais conduit à se trouver là, pour le ramener à Grazina, une vielle femme lithuanienne gagnée par la démence, qui vit devant ce pont. Iels fabriquent alors un quotidien traversé par la mémoire fragmentée de Grazina et la routine de Hai, employé au HomeMarket d’East Gladness, petite ville du Connecticut touchée par la crise des opioïdes au début des années 2000.

Des vies sans issue, une solidarité fragile

Dans un épisode de Tricycle Talk, Ocean Vuong revient avec James Shaheen sur les fondements de son récit : « La fiction est à son apogée lorsqu’elle soulève une question morale, pour l’Empereur de la joie, la question est : quelle est la fonction de l’altruisme lorsqu’il n’y a pas d’issue ? Comment vivre une vie digne de notre souffle ? Le parcours d’un héros peut aussi être un voyage où l’on ne va nulle part. » Il est à la fois bouleversant et terriblement politique de concentrer un récit autour de personnages aux existences sans issues, et de conter l’aliénation d’un rêve américain inaccessible où justement, l’altruisme subsiste. « C’est le fait de ne pas savoir qui nous rapproche. Un jeune auteur suicidaire et une vieille veuve succombant à la démence… Dans notre culture, les très jeunes et les très vieux sont en quelque sorte repoussés vers les marges de la société. Et le lien entre ces deux pôles, la relation qui les unit, est une immense solitude. ».

La poésie d’Ocean Vuong s’arme autant de celles des femmes illettrées qui l’ont élevé que de la culture drag, au croisement de cultures queer extravagantes et de récit de survivances. À la limite pesée d’un too much grotesque, c’est une écriture camp sincèrement amoureuse de sa langue et des identités de ses personnages. L’Empereur de la joie est un récit d’alliances circonstancielles de personnages immigrés, précaires aux expressions forgées par des cultures spécifiques et une expérience commune de l’altérité, de ne pas pouvoir atteindre plus.

La traduction d’Hélène Cohen en gomme malheureusement les hésitations, les conjugaisons transformées propre aux cultures noires américaines et aux personnages non anglophones de l’histoire. L’écriture ornementée d’Ocean Vuong aux services de la marginalité et des existences invisibles s’oppose à l’efficience, au misérabilisme descriptif, à la recherche d’un au-delà satisfaisant. La beauté est partout : dans les décombres d’East Gladness, dans les bad trips à la codéine, dans l’ignorance, dans la mort : « Il n’y a pas de lignes droites, tout vacille, et les poètes le savent depuis longtemps ; nous attendons que la science rattrape son retard ».

NEMO TURBANT
L’Empereur de la joie, Ocean Vuong, traduit de l’anglais (États-Unis) par Hélène Cohen, Gallimard, collection Du Monde entier, 2024, 384 pages, 23 €.

Chien perdu sans collier

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Thélonious et Lola (Photo de répétitions) © Fred Saurel

Zébuline. C’est votre deuxième spectacle jeune public, après Babïl, qui a beaucoup tourné. Pourquoi ce choix ?
Agnès Régolo
. Je croyais que le jeune public c’était pas ma came ! J’avais tort. En fait, il permet une alliance très désirable entre un propos grave et une grande fantaisie. Thélonious est un chien sans-collier, hors la loi. Qui parle chien et français. Une loi vient de passer contre les sans-colliers… Ce texte de Serge Kribus, écrit dans les années 1980, me permet de réagir aux discours racistes et violents qui se banalisent.

Cela vous inquiète ?
Évidemment. Mais le marqueur de la compagnie [Cie marseillaise Du jour au lendemain, ndlr] c’est l’écart. La fantaisie. Elle permet de créer des œuvres consolantes. Pas naïves, consolantes. Quand on met en scène pour enfants on est obligé d’observer le monde d’un point de vue neuf, sans dolorisme. De travailler une certaine innocence du regard et d’imaginer un avenir en racontant une histoire.

Quelle histoire ?
Lola est une petite fille espiègle de 10 ans qui désobéit, qui fait un écart volontaire en n’empruntant pas le bon chemin. Elle tombe sur ce chien dans un entrepôt, ou un squat. Leur amitié nait de la musique : Thélonious est chanteur… À partir de cette rencontre, ils partent dans un road movie qui va aller jusqu’à Ostende puis, pour lui, jusqu’à l’Angleterre.

Ce chien est clairement un sans-papier africain.
Oui. Mais c’est aussi un chien. Joué par un acteur, qui chante. En fait c’est ce qui attire Lola, qui s’intéresse à tout ce qui vit. Elle dialogue avec ceux qu’elle rencontre, elle construit des relations humaines réelles. Elle apporte ainsi la seule réponse possible au racisme et à l’exclusion : l’empathie, et l’intelligence. Et elle est exigeante : quand Thélonius dit « les jeunes ont besoin d’espoir », elle répond « les jeunes ont besoin de vérité ».

Comment racontez-vous cette histoire ?
La scénographie repose sur des caisses, des cartons de marchandises qui se transforment au cours de leur déplacement. Ces êtres sont ballotés, précaires. On les découvre dans un squat, ils passent par une station essence, se glissent dans un camion… Les acteurs manipulent à vue ces caisses qui deviennent des murs, des emballages, une Skyline. Mais le décor principal, c’est la musique.

Toujours composée par Guillaume Saurel ?
Oui, et toujours structurante du spectacle. Il y a les chansons, des ballades plutôt blues rock, et les musiques plutôt urbaines qui accompagnent leurs déplacements.

Les acteurs ?
Thélonious est joué Antoine Laudet, qui m’accompagne depuis plusieurs spectacles – L’Oiseau vertLa Dispute… Pour Lola, c’est une première ! Ligia Aranda Martinez est une jeune comédienne qui sort de l’Eracm. Elle porte en elle quelque chose de frais qui a à voir avec l’enfance. Ou en tous les cas avec mon idée de l’enfance…

ENTRETIEN REALISE PAR AGNÈS FRESCHEL

Thélonius & Lola

29 et 30 avril
Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence

Du 11 au 13 mai
Théâtre du Briançonnais, Briançon

Juillet 2026
Le Totem, Avignon (Festival Off d'Avignon)

Retrouvez nos articles Scènes ici

Dvorak : une vie singulière  

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© Elie Gaillard Marseille Concerts

Tout commence dans un petit village de Bohême, fils d’un boucher, le jeune Antonin, est destiné à suivre les traces de son père. Heureusement pour nous, ses talents musicaux sont rapidement décelés, reconnus et son destin bouleversé. « Précoce, Dvorak signe sa première symphonie à 24 ans, quand Beethoven a attendu la trentaine et Brahms… les quarante-trois ans » explique Olivier Bellamy

Le critique musical aime les musiciens et raconter leur vie. Et le public apprécie car les biographies éclairent – oh combien – les œuvres. Ce soir-là, à La Criée, les Marseillais ont pu entendre le Finale du Quatuor avec piano op. 87, confié au pianiste Sélim Mazari et à trois cordes du Quatuor Malá Strana. Cyprien Brod (violon), Issey Nadaud (alto) et Caroline Sypniewski, violoncelle. Gai, virevoltant, ponctué de pizzicatos lumineux et de rebondissements, le morceau campe d’emblée l’âme dvorakienne : cette faculté à passer de la fête villageoise à l’ombre dramatique en quelques mesures. Les jeunes interprètes rayonnent d’une énergie généreuse. Bellamy évoque ensuite la rencontre décisive avec Johannes Brahms, son aîné de huit ans, qui prend le compositeur sous son aile et fait éditer ses œuvres à Vienne, saluant sa fraîcheur mélodique autant que son sens inné de la forme. On peut alors entendre le Trio op. 65 en fa mineur, œuvre sombre et profonde, écrite après la mort de sa mère. Charlotte Chahuneau est au violon. Mais aussi le Trio Dumky op. 90 avec ses basculements entre mélancolie et mesures endiablées, puis les Danses slaves – moment jubilatoire –, qui donnent l’occasion d’une surprise quand Sypniewski rejoint Sélim Mazari au piano pour un quatre-mains pétillants, immédiatement ovationné.

Le nouveau monde 

En 1892, Dvorak traverse l’Atlantique pour diriger le Conservatoire de New York. Lui, fils d’un peuple dominé par l’Empire Austro-Hongrois, reconnaît dans la musique des esclaves et des Amérindiens l’écho de sa propre douleur. Il accueille gratuitement les élèves noirs les plus doués, qui ouvriront la voix au jazz. De cet exil fertile naissent trois chefs-d’œuvre universels. Le célébrissime Concerto pour violoncelle dans lequel Sypniewski, avec l’Adagio, fait corps avec son instrument dans un don d’elle-même. 

Le Quatuor Américain op. 96, ensuite, sommet absolu de la soirée. Sans piano, les quatre cordes seules : le violoncelle pulse comme un cœur, en pizzicato d’abord, avant de s’élancer à l’archet dans des phrases amples et profondes. Magnifique et étonnamment contemporain. Puis la Symphonie du nouveau Monde bien sûr. Cristina Pasaroiu, souffrante, a cédé sa place à la soprano Inna Kalugina. Heureuse substitution : Elle interprète Going Home, mélodie née du Largo de cette partition. Avec une belle sensibilité la chanteuse, théâtrale et habitée, offre au public des passages de Rusalka – opéra composé en 1900 sur le mythe de la petite sirène –, dont le pathétique Air de la Lune.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le concert s’est déroulé le 27 avril à La Criée, scène dramatique nationale de Marseille
Dans le cadre de la saison de Marseille concerts

Retrouvez nos articles On y était ici

L’âme de Belsunce, l’âme de Marseille

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© LAND ARCHITECTES - Theatre interieur après

« Un théâtre, ce n’est pas un bâtiment. C’est un endroit où une ville se transforme. » C’est ainsi que Dro Kilndjian, actuel coordinateur du Théâtre de l’Œuvre, a conclu la présentation de la réhabilitation du théâtre de la rue Thubaneau le 21 avril. Des travaux qui vont priver le quartier d’un lieu de vie essentiel à son équilibre jusqu’en janvier 2028, mais qui devraient permettre de retrouver un outil aux normes, qui pourra accueillir artistes, associations, publics et ateliers de pratique artistique loin de la précarité actuelle du lieu.

Car le Théâtre de l’Œuvre est devenu une maison essentielle dans un quartier marqué par la pauvreté, les trafics et l’habitat précaire, mais riche d’une vie associative intense, de cultures et de mémoires plurielles, et d’un patrimoine architectural et religieux uniques. Le théâtre accueille des spectacles et des concerts, souvent militants (voir p.XVIII), mais aussi des distributions alimentaires du Secours populaire, des associations de femmes, et de nombreuses activités culturelles ou sociales.

Continuité de l’activité

Dro Kilndjian assure que certaines seront reprises par la régie de quartier, d’autres, sans doute, par la bibliothèque de l’Alcazar. Cette continuité est indispensable : il est plus facile et rapide de construire une salle de spectacle à Berre L’Étang [voir page suivante] que dans l’hyper-centre de Marseille, où les rues étroites et la circulation transforment la moindre pose de benne en casse-tête. Mais toute l’activité ne pourra pas être maintenue durant ces vingt mois.

Car ce sont 165 levers de rideau qui ont eu lieu cette saison, dans une salle souvent pleine. Si une partie de la programmation musicale sera sans doute reportée dans l’espace public ou à l’Espace Julien, au Makeda ou à la Mesón, partenaires fidèles, la plus grande part de la programmation, en particulier théâtrale, sera annulée durant la saison prochaine, et le début de la suivante.

C’est donc dans un étrange mix d’inquiétude et d’enthousiasme que la conférence de presse du 21 avril s’est déroulée : Sophie Camard, maire du secteur, soulignait que le premier arrondissement de Marseille allait être incroyablement transformé ces prochaines années grâce aux équipements culturels renouvelés et réhabilités, énumérant l’Œuvre, le Gymnase, la Cité de la Musique, l’Ilot Velten, l’Opéra…

Un avenir plein de promesses qui tardent à s’accomplir, tant le bâti culturel marseillais a été laissé à l’abandon, et nécessite, partout, de complexes travaux. Au Théâtre de l’Œuvre le système de chauffage date de 1948, une partie des salles est fermée et plus grand-chose n’est aux normes.

Financements incomplets

Si l’association La Paix, qui gère le lieu, a réussi à trouver des fonds importants, ceux-ci restent pour l’heure insuffisants, en particulier parce que le Département et la Métropole sont absents. Des « Fonds Feder » (subvention européenne de 1 450 000 €) ont été fléchés vers cette réhabilitation par la Région, mais celle-ci n’a enclenché aucun financement propre, pas plus que l’État. La Ville de Marseille apporte 520 000€ et une garantie bancaire, le Centre National de la Musique 500 000€, et la Banque des territoires un prêt de 750 000 euros. Qu’il faudra rembourser. L’équipement technique de la scène, de la salle et des studios, estimé à 450 000 €, n’est pour l’heure pas financé.

Quant au financement du fonctionnement futur, et de la période de transition, il reste notoirement insuffisant et repose sur les reliquats d’un miracle [voir ci-dessous], quelques subventions annuelles (45 000 € de la Ville de Marseille, 6 000 € du Département 13 au titre de la vie associative, et 15 000 € de l’État au titre de l’aide au tiers-lieux), et surtout des recettes propres, qui représentent plus de 70% du budget… et vont disparaitre durant la période de fermeture.

Les sept emplois permanents vont donc être réduits à deux et demi durant la période de fermeture, et Sophie Camard assure que la Ville va les reloger. Mais il faudra, pour mener à bien la réouverture, une équipe de dix personnes, et un sérieux coup de boost des tutelles pour que l’Œuvre de Belsunce s’accomplisse.

AGNÈS FRESCHEL

Construit dans le jus

Le projet architectural est celui d’une transformation, d’une augmentation, d’une rénovation « qui a su remarquablement tenir compte du mobilier, du bâti et de l’histoire », soulignait Gwénaël Richerolle, adjoint délégué aux équipements culturels. En effet Guillaume Baccaria, de l’agence Land Architectes, expliquait que le bâtiment d’angle ne nécessitait pas de travaux structurels, et que l’essentiel des travaux porterait sur la dent-creuse au-dessus de la salle de spectacles, où deux étages allaient s’élever, pour accueillir des studios de répétition et des ateliers de pratique. La façade s’inscrira dans la continuité architecturale de la rue, un petit toit terrasse – sans activité nocturne bruyante, promet l’équipe – dominera le bâtiment.

Au-dessous, la salle de spectacle sera profondément transformée, mais sans dénaturer aucune des qualités du petit bijou architectural qu’elle est : l’alcôve disparaitra, permettant une meilleure ouverture de scène, les sièges seront démontés, restaurés puis remontés dans une configuration presque identique… mais ils pourront aussi être escamotés pour que les 174 places deviennent une salle accueillant 300 personnes debout.

Une configuration qui oriente l’avenir du lieu plutôt vers les musiques actuelles, même si Dro affirme qu’il continuera à programmer du théâtre !

Un lieu historique

L’association la Paix, qui gère le théâtre, est née en 1931, dans le quartier de Belsunce, et s’est toujours engagée à la fois dans la diffusion du music-hall, des musiques, du cabaret, de la mandoline… en étant attentive aux « chemins de vie écorchés » des habitants du quartier, rappelait Dro Kilndjian.

La Paix a ouvert le théâtre de l’Œuvre en 1952, continuant cette double vocation « art et charité ». Et poursuit aujourd’hui cette double destination de tiers-lieu avant l’heure, sans connotation religieuse. Quoique… Après une fermeture due à la non-conformité des lieux aux normes incendie et accessibilité, Yves Millo, l’ancien coordinateur, a pu rouvrir en 2017 grâce à la vente d’un tableau d’Augustin Lesage, Énigmes des siècles (1924). Un trésor insoupçonné qui ornait les murs de l’escalier et fait désormais partie des collections du Musée d’art moderne de Lille. Un miracle ?

A.F.

Retrouvez nos articles Politique culturelle

Deux expositions pour habiter et observer le monde

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© Gilles Barbier

À l’occasion du cinquantenaire de sa disparition, L’art de tout dessiner rend hommage à Albert Dubout, figure majeure du dessin satirique, né à Marseille en 1905. Un dessinateur qui a collaboré avec plus de 250 journaux et revues, diffusant ses images à une échelle internationale, mais qui est loin d’avoir limité son talent au dessin de presse : l’exposition, visible au musée Regards de Provence jusqu’au 20 septembre, insiste sur la multiplicité de ses pratiques, illustration, peinture, affiches, cinéma, publicité…

C’est d’ailleurs une série d’huile sur toiles réalisées dans les années 1950 et 1960 qui accueille le visiteur sur le seuil de l’exposition : des scènes de corrida, jouant des contrastes entre architecture gigantesque et silhouettes minuscules, ombres froides et lumières chaudes tranchées, piste quasiment vide et gradins surpeuplés, les spectateurs représentés par d’innombrables touches de couleurs.

Il exagère

L’exposition se déploie ensuite également sous formes de très nombreuses séries, dans lesquelles Dubout, à partir des années 1930, met en scène la vie quotidienne, témoignant notamment de l’arrivée des congés payés et du tourisme de masse : foules agitées, scènes de plage, transports saturés, salon de l’aviation, de l’automobile, courses de vélos, policiers façon Dupont et Dupond, français fainéants, snobs… Tout un théâtre burlesque où le comique naît de l’accumulation et de la déformation.

Des compositions constituées très souvent d’une multitude de personnages entremêlés dans des scènes chaotiques, chaque figure possédant son expression propre. Le regard du spectateur est guidé vers un détail minuscule (par exemple la mesure du point dans une partie de pétanque), tandis que la périphérie explose en agitation. On trouve également de nombreuses saynètes où figurent des couples formés par une femme gigantesque et un mari minuscule : une image emblématique de Dubout. Toujours muni de son regard amusé, son dessin évolue vers un graphisme plus épuré dans les dessins présentés en fin d’exposition, réalisés dans les années 1960, en particulier dans les séries Entre chiens et Entre chats.

Séjourner

Habiter de Gilles Barbier se déploie au rez-de-chaussée à travers trois salles en trois chapitres : habiter la peinture, habiter la viande, habiter le temps. Il s’agit pour l’artiste d’explorer « les manières d’occuper le réel, en déplaçant la question de l’objet vers celle du lieu : il ne s’agit plus de savoir ce que l’on regarde, mais où l’on se situe ».

Dans le hall d’accueil du musée, on trouve à côté de trois de ses Pions, personnages nains moulés en résine avec le visage, les mains et les pieds de l’artiste – une manière d’« habiter » différents rôles ou états. En l’occurrence, un peintre, un super-héros en emmental et un autre debout sur un tonneau, recouvert de goudron et de plumes, les trois visiblement dépassés par les situations où ils se trouvent. Tout autour sont présentées au mur des bas-reliefs réalisés en résine dégoulinante (« catastrophe picturale », « effondrement de la peinture dans sa propre matérialité »), l’une multicolore, l’autre jaune (La Fondue), l’autre noire (Pollution nocturne), sur lesquelles sont placées de petites maquettes d’architectures blanches, munies de petites ouvertures. Telles des postes d’observations, des corps parasites, ou des pollutions nocturnes, que l’on retrouve plus loin dans des morceaux ou des amoncellements de viande suspendus dans l’air ou présentés sur guéridons, crus ou cuits (« nous sommes des consciences qui habitons la viande ») réalisés en résine, accompagnés de quelques dessins grands formats. Et dans la dernière salle, en deux dimensions, insérées et collées par l’artiste dans des reproductions petits formats d’une quarantaine de nature mortes (« des bricolages de temps ») du XVIIe au XIXe siècle.

L’artiste décrit ces œuvres comme autant de tentatives de « pénétrer les choses » pour « regarder le monde depuis leur dedans ». Des séjours dans les choses, jouant d’une sorte de tension entre maîtrise et perte de contrôle, flirtant avec la farce potache délirante.

MARC VOIRY

Dubout. L’art de tout dessiner

Jusqu’au 20 septembre

Gilles Barbier. Habiter

Jusqu’au 27 septembre

Musée Regards de Provence
, Marseille

Retrouvez nos articles Arts visuels ici

Dansez, dansez, sinon nous sommes perdus  

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Il n’est pas si courant qu’un homme de droite cite cette phrase de Pina Bausch. Michel Bissière, vice-président de la Région Sud en charge de la culture, a adopté un ton grave lors de la conférence de presse du Festival de Marseille, rappelant à demi-mot que nos manifestations culturelles sont menacées par l’extrême droite, mais aussi par les restrictions budgétaires imposées aux collectivités par le gouvernement. 

 « La création artistique est une nécessité pour inventer des récits communs », affirme-t-il, tandis que Nicole Joulia, son homologue au Département 13, s’inquiète aussi de l’impasse budgétaire de la Métropole Aix-Marseille : « Les Marseillais ont prouvé qu’ils pouvaient se lever contre ceux qui ne respectent pas les différences. Il faut que nous soyons prêts à défendre ensemble une culture publique ouverte, celle qui fait la richesse de notre territoire et de notre région. » 

Une perspective d’alliance inédite ? Allons-nous vers la possibilité d’un regroupement républicain d’urgence face à la double menace de l’extrême droite, qui censure et annule les festivals à tour de bras, et de l’extrême centre, qui impose aux collectivités territoriales d’annuler des événements et des subventions pour tenir leurs budgets ? 

Vous dansiez ? j’en suis fort aise

L’élection de Jordan Bardella comme président de la République semble aujourd’hui probable. Plus seulement possible, probable. Le monde culturel s’y prépare avec effroi. Les élus attachés au bien commun et aux valeurs de la République aussi, se demandant quelles alliances nouvelles ils doivent tisser pour éviter le pire.

Et c’est la sidération qui domine, empêchant l’action, empêchant de danser, empêchant d’affirmer que cela est impossible, qu’il faut se mobiliser… Car comment la patrie qui a inventé la démocratie moderne et les droits de l’Homme, les droits d’auteur et l’exception culturelle, le théâtre de service public, une politique publique du livre et du cinéma, peut-elle sombrer à ce point ? Comment le pays d’Europe où vivent les plus grandes communautés musulmanes et juives, celui qui au sortir de la guerre a su adopter des lois sociales qui le structurent encore aujourd’hui, peut-il désirer renouer avec le régime et les valeurs de Vichy, le droit du sang et la préférence nationale, la défense inconditionnelle des forces de l’ordre même lorsqu’elles sombrent dans la violence ?  

À gauche, on sait que l’appauvrissement des classes populaires, l’absence de perspective des jeunes et la destruction progressive des services publics doit s’arrêter pour que le fascisme s’éloigne. Mais comment les fractures entre les partis permettraient-elles aujourd’hui une candidature unique, seule capable de se qualifier au second tour ?  

À droite, les quelques-uns qui résistent au ciottisme et restent fidèles au gaullisme, les quelques-uns qui pourraient, dans un duel gauche-RN, faire barrage au fascisme, les quelques-uns qui ne cèdent pas au lavage de cerveau du système Bolloré, sont aujourd’hui hyper-minoritaires. Ce sont pourtant eux qui doivent comprendre, et faire comprendre à leur camp, que désespérer le peuple conduit soit au fascisme, soit à la révolution. De type sanglant.

Et bien chantons maintenant

Cet été de festivals qui s’annonce sera peut-être le dernier : un président d’extrême droite ne permettra pas cet espace de liberté et de démocratie. Déjà, à Avignon, le nouveau maire a choisi deux vice-présidents d’extrême droite, et critique la programmation d’un festival qu’il juge pro-palestinien. Déjà, les maires RN retirent les drapeaux LGBTQI, censurent les festivals et les maisons de théâtre. Déjà la commission parlementaire ciottiste a attaqué l’audiovisuel public, ciment essentiel à notre démocratie. Déjà les aides à la presse indépendante disparaissent, laissant le champ libre à la presse Bolloré.

Nous avons un peu plus d’un an. Il est temps de chanter ensemble, à pleins poumons. Sinon nous sommes perdus.

AGNÈS FRESCHEL 


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Le son en circulation

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Virgile Abela - Infinite Pendulums © Jeanne Dubois Pacquet

Friche la Belle de Mai, Cité de la Musique, abbaye Saint-Victor, La Criée, le Zef, l’Opéra, le 3bisf… le festival Propagations, porté par le GMEM, investit les lieux les plus enclins à accueillir une musique créative, ludique et volontiers expérimentale. Fidèle à sa ligne, il propose du 2 au 10 mai moins une succession de concerts qu’un ensemble de situations d’écoute, du dispositif immersif à la forme scénique, en passant par l’installation et la performance.

Dès l’ouverture, le vendredi 2 mai à la Friche, les propositions se déploient à partir de 17 h : City Life de Steve Reich, porté par OSAMU&Co et l’ENMD, superpose pulsations instrumentales et échantillons urbains enregistrés, instaurant une mécanique rythmique continue sur la place des Horizons, tandis que Infinite Pendulums de Virgile Abela met en jeu des pendules sonores amplifiés dont les oscillations produisent des variations acoustiques dans l’espace dès 17h30 au Module. Pendant que Sonobox de Philippe Gordiani, Nicolas Boudier et Benjamin Furbacco propose, au Foyer, une cabine d’écoute immersive fondée sur la spatialisation binaurale.

À 19 h, La Nòvia fait dialoguer Jessica Ekomane et Colnlon Nacarrow en transposant les études pour pianos mécaniques en textures instrumentales et électroniques, avant Julien Claire, création de Julien Desprez et Terrine dès 21 h sur le Grand Plateau, performance saturée autour de la guitare électrique, du bruit et de la répétition.

Le dimanche 3 mai marque un premier déplacement : à 15 h, le Couvent accueille Émergence, avec le Conservatoire Pierre Barbizet et Louise Rossiter, programme de pièces contemporaines porté par de jeunes interprètes, tandis qu’à 17 h, l’abbaye Saint-Victor propose L’orgue, répertoires avec Henry Fourès, conçu comme une traversée d’œuvres liées à Georges Boeuf, entre écriture et mémoire.

Circulations et régimes d’écoute

Le mardi 5 mai à 20 h, le Zef accueille Qui m’appelle ? de Maguelone Vidal, pièce vocale fondée sur l’adresse, le souffle et la projection de la voix dans l’espace scénique. Le lendemain, mercredi 6 mai à La Criée, Un pays supplémentaire de Claudine Simon articule théâtre d’ombres, narration et diffusion sonore (15 h et 19 h), suivi à 20h30 de Guêpes, Grenouilles et Monstres d’Aurélie Saraf et Alexandros Markeas, partition inspirée de figures animales et de leurs traductions sonores.

Le jeudi 7 mai à 19 h, le 3bisf propose Rage d’Anna Gaïotti, solo performatif mêlant voix, texte et gestes sous tension, avant un temps consacré à la Cité de la Musique le vendredi 8 mai. À 19 h, Murmurations de Lorenzo Naccarato, composition fondée sur des motifs répétitifs évoquant les dynamiques de groupe, puis à 21 h Natures par l’Ensemble Cairn et Lin-Ni Liao, programme articulant pièces contemporaines autour des relations entre phénomènes naturels et écriture sonore.

Le samedi 9 mai, retour à la Friche : Prologos de Lucia Peralta et Marco Suárez-Cifuentes à 19 h, forme mêlant voix, électronique et structures ritualisées, suivi de Gravity de TOVEL et Matteo Franceschini à 21 h, projet centré sur les tensions rythmiques et la physicalité du son. Le dimanche 10 mai, la clôture se déploie entre l’Opéra, avec Le Parophone à 11 h (Laura Muller, Laurent Camatte, Alain Billard), dispositif instrumental hybride explorant la circulation du souffle et du son, et la Friche à 18 h avec RuptuR, réunissant notamment les Percussions de Strasbourg dans une pièce de grande formation fondée sur l’énergie collective et la masse sonore.

Tout au long du festival, certaines installations restent accessibles sur de larges plages horaires, tandis que concerts et performances ponctuent les journées. Entre écoute collective et expériences immersives, le festival compose une circulation d’un lieu à l’autre, d’un temps à l’autre.

SUZANNE CANESSA

Propragations
Du 2 au 10 mai
Divers lieux, Marseille et Aix-en-Provence

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Au pays des merveilles sombres

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Les petites filles modernes © Agathe Pommerat

Peut-on être sauvé parce qu’on n’a pas soulevé le couvercle d’un puits sans fond comme celui d’Alice, pas ouvert les portes successives du long couloir qui révèlent, comme dans Barbe Bleue, les morts anciennes ?

Ne pas ouvrir les boites. Contrairement à Cendrillon, un des chefs-d’œuvre de Pommerat, Les Petites Filles modernes ont intérêt à tenir leur étrange promesse.Leur monde imaginaire est aussi menaçant que leur réalité mais leurs fragilités sont dissymétriques : l’une, incontrôlable, est victime de la violence de ses parents, mais bien ancrée dans le réel ; l’autre paniquée, est en proie à un imaginaire envahissant qui la fait douter de tout, sauf de son amie qu’elle aime d’amour.

Aimer et avoir peur

Comme dans Contes et Légende, précédent spectacle de Joël Pommerat,il est question de la violence de l’adolescence, celle qu’elle provoque, celle qu’on lui fait subir. Du rejet social, de l’ambiguïté sexuelle, de l’amour immature, du désir homosexuel. Mais dès la première image, somptueuse, on ne sait pas, littéralement, où s’arrête la scène et où commence l’illusion.

Dans une scénographie d’une virtuosité époustouflante, Pommerat sculpte les espaces sans aucun projecteur : la vidéo seule éclaire des murs noirs et quelques tulles qui bougent à peine, mais figurent pourtant une infinité de lieux, dont on ne saura jamais si les petites filles les traversent vraiment, ou si elles les rêvent.

Jamais le théâtre de Pommerat n’a autant ressemblé à la projection sur scène d’images mentales. Lorsque les voix spatialisées des comédiennes tournent, que des lignes et des signes circulent sur une surface qu’on n’avait pas perçue. Lorsque tout change en un instant, le temps, à peine, de cligner des yeux.

Miroirs et passages

Comme dans un univers réversible deux histoires nous sont contées. Celle des jeunes adolescentes, et celle d’un couple extraterrestre dont l’une est enfermée dans une boîte tandis que l’autre vieillit. Tous, interdits d’aimer, se cachent, inventent, sombrent, se sauvent, chaque désir nouveau invalidant le désir précédent, chaque danger se combattant en prenant conscience de son caractère illusoire.

Frôlant la mort, les adolescentes modernes sortiront finalement de leurs angoisses, toujours aussi liées l’une à l’autre, prêtes à partir vers d’autres inventions, mais ayant échangé leurs voix et leur corps en traversant les surfaces et en plongeant dans des puits profonds. Tunnel et portes, sommeil de 100 ans, ours et blanc et tigre peluche, chanteur adulé, manoir hanté, animaux bavards, parents sataniques semblent, au terme du voyage, exister encore dans leurs fantasmes, mais ne plus déborder dans le réel. Comme si nos imaginaires étaient des boites de Pandore à garder dans nos poches, soigneusement fermés.

Agnès Freschel

Les Petites filles modernes a été créé à Châteauvallon du 24 au 29 avril 2025

À venir

5 et 6 mai

Les Salins

Scène Nationale de Martigues

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Le théâtre, mode d’emploi

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© Margot Laurens

Le projet Extra ! de la Maison Jean Vilar consiste, depuis novembre, à évoquer des spectacles du Festival d’Avignon qui ont eu lieu dans des lieux non dédiés, en créant de nouvelles œuvres, photographiques, plastiques, spectaculaires. Ainsi revisiter Gilgamesh, de Pascal Rambert, a permis de faire refleurir un champ de tournesols, et Champ d’expériences premier du collectif Ilotopie d’évoquer le quartier, en partie détruit, où le spectacle avait eu lieu.

Emboîtements

Faire revivre La Vie Mode d’emploi de George Perec, mis en scène par Michaël Lonsdale en 1988 dans un hôtel particulier d’Avignon – appelé pour l’occasion Hôtel de Saint-Laurent, évoquant lui-même les 99 appartements d’un immeuble parisien imaginaire, 11 rue Simon Crubellier, où le roman de Perec se tient durant 99 ans (de 1876 à 1975) – relevait d’une superposition simple. Reprendre le spectacle dans la Maison Jean Vilar ajoutait un degré au palimpseste que Perec aurait sans doute adoré : l’auteur de l’OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentielle) n’aimait rien tant que les combinaisons mathématiques, les contraintes littéraires, les jeux de pistes.

Le montage de la compagnie Maâloum, collectif avignonnais spécialiste des lectures musicales, ne reprend que quelques épisodes des 99 que compte le roman monumental. Mais il choisit ceux qui sont des métaphores de la création : on entre ainsi dans l’appartement de Bartelbooth qui passe sa vie de milliardaire à reconstituer des puzzles qu’il a lui-même dessinés, avant de les détruire ; dans la petite chambre du peintre Valène, envahi par une toile qui restera presque vide, quadrillée par un plan qui ressemble à celui de l’immeuble, à celui du roman.

D’autres épisodes importants sont conservés, parce qu’ils mettent en scène la vie commune : les vies des concierges, ce qui se passe dans l’escalier ou dans l’ascenseur, souvent défaillant.

Déambuler en fantaisie

Le public, invité à déambuler avec les acteurs et les musiciens dans tous les espaces de la Maison, pouvait ainsi goûter à la saveur des histoires, mais aussi percevoir la complexité formelle du roman, dont les procédés et principes étaient exposés dans une salle de la bibliothèque. Une vitrine contenait aussi quelques archives pittoresques de La Vie de l’immeuble : un plat de haricots verts, objet d’une dispute, un valet de trèfle manquant à un jeu, une gomme mâchouillée responsable d’un empoisonnement.

La fantaisie quadrillée du roman de Perec était remarquablement portée par les amateurs participant à l’aventure. En une semaine de travail avec le collectif, ces acteurs et musiciens qui ne se connaissaient pas et avaient des degrés de pratiques artistiques très différents, ont réussi non seulement à faire théâtre ensemble, mais à offrir un spectacle remarquable à un public enthousiaste.

Peut-être ont-ils créé un nouveau Mode d’emploi du théâtre, comme un simple partage de La Vie, cet espace commun que l’on n’habite, au fond, qu’en voisins anecdotiques.

AGNÈS FRESCHEL

La Vie Mode d’emploi a été créé à la Maison Jean Vilar, Avignon, le 25 avril

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Transe frontale et communion électrique

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© Mathieu Foucher

Une file ininterrompue de voitures converge vers Aix-en-Provence, pour le retour très attendu de Kompromat. En 2025, le duo signait PLДYING / PRДYING sur Warrior Records, le label de Rebeka Warrior, frontwoman du duo. La tournée qui avait suivi avait très vite affiché complet. En 2026, le projet reprend la route avec Vitalic, son alter ego électronique.

Entre-temps, Rebeka Warrior a publié un livre récompensé par le prix de Flore, dans lequel elle retrace l’accompagnement de sa compagne dans son combat contre le cancer, jusqu’à devenir veuve à 38 ans. Une dimension qui éclaire la portée quasi sacrée des concerts de Kompromat, non sans rappeler l’intensité de The Cure, une de ses influences revendiquée.

Dans la salle, l’esthétique est déjà là : flyers dark electro, silhouettes gothiques. En première partie, Das Kinn transforme le lieu en sous-sol berlinois, saturé de beats efficaces. Le public s’échauffe : parents échappés grâce à la baby-sitter, pogoïstes déterminés, et gardiens anti-smartphones cohabitent dans une agitation bon enfant.

Après une courte pause, le « groupe accident », selon Vitalic, entre en scène. L’ouverture est quasi liturgique : Rebeka apparaît, crâne rasé, silhouette sombre, tandis que sa voix claire s’élève en prière païenne sur les nappes d’orgue de Vitalic.

Un K à part

Le son est d’une précision implacable, le light show respire avec la musique, porté par un light jockey qui improvise en temps réel. Chaque morceau devient une expérience totale. Le « K » de Kompromat, central dans la scénographie, se détache comme un symbole de « K-hole » sonore, une plongée hypnotique et immersive (on pense aux écrits de Rebeka Warrior sur ces états de bascule que provoquent les paradis artificiels).

La tension déborde : stage dives, mur de la mort, toute l’armada du set post-punk est déployée lors d’une transe dionysiaque. Portée à bout de bras à plus de deux mètres de haut, le fil de son micro comme cordon ombilical, la chanteuse hilare semble renaître sous nos yeux. Puis elle invite sur scène des jeunes filles à partager l’expérience de la plongée dans le public traditionnellement réservée aux garçons, les invitant elle aussi à occuper l’espace, n’en déplaise aux machos pogoteurs. On ressort du 6mic un peu hébété mais comme libéré du poids d’un monde devenu si lourd à porter, la catharsis à bien fonctionné.

ISABELLE RAINALDI

Concert donné le 23 avril au 6mic, Aix-en-Provence.

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