jeudi 26 mars 2026
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La disparition des castors

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En cette semaine où il est question de faire, ou non, barrage au RN, la famille des rongeurs architectes peut, du moins si l’on croit aux vertus des métaphores, nous fournir une image de certains mirages et effondrements. Ceux que l’humain, spéciste par nécessité vitale puis par instinct de domination, provoque lorsqu’il abandonne son esprit de finesse et cherche des solutions simplistes aux menaces. 

Le danger RN est immédiat. Il est en passe de détruire les dernières digues de Provence, déjà emportées par la fascisation rapide et guerrière du monde, qui entraine l’humanité vers d’inédits néants. Dans cette tempête où l’on s’accroche à toute prise qui semble tenir un peu, une réflexion sur ce qui fait barrage ou mirage s’impose. Ou un détour animalier comme les aimaient Esope et la Fontaine ?

Ceux qui nuisent

Nous avons plus que jamais besoin des castors. Les vrais. Pas les ragondins, pas les capybaras qui ne sont pas des architectes, même s’ils sont eux aussi des rongeurs sauvages semi-aquatiques à poils bruns, chassés depuis la préhistoire pour leur fourrure et la saveur de leur viande. 

Le castor est parfois confondu avec ces cousins qui savent comme lui nager à contre-courant. Mais les ragondins d’Europe construisent des terriers sous-marins qui affaiblissent les berges, les capybaras d’Amérique – sujets de memes pour toute une génération sur TikTok – sont de rongeurs paisibles mais fainéants, très peu constructeurs, porteurs de maladies qu’ils transmettent en s’approchant des troupeaux et des hommes. Et passant le plus clair de leur temps à marquer la végétation du produit odorifère de leurs glandes anales. 

Ceux qui préservent

Ragondins et capybaras n’ont pas la prétention de se faire passer pour des castors, mais nombreux sont les humains qui les croient capables de construire des refuges et des digues. Pourtant, une fois sortis de l’eau, la taille hors du commun du capybara et l’absence de queue plate du ragondin,  interdisent toute imposture.

Donc : sus au ragondin, bof au capybara, et gloire au castor ? Ce vegan précieux est un architecte  hors pair qui construit des barrages et des huttes, et préserve ainsi de la sècheresse en amont de son habitat, et des inondations en aval. Fortement menacé de disparition dans les années 1970, il est désormais protégé, réintroduit dans les rivières européennes et canadiennes pour aider à réguler les flux de cours d’eau de plus en plus intempestifs. 

Mais leur quasi disparition à la fin du siècle dernier a laissé des traces : issues de très peu d’individus, les générations actuelles, sont équipées de puces (électroniques, et d’autres aussi parfois). Car l’inquiétude sur leur préservation demeure : ils sont plus nombreux qu’il y a 30 ans mais souffrent de consanguinité, et s’affaiblissent. 

Rongeur d’horizon

Comment construire des barrages solides avec des espèces raréfiées, concurrencées par des memes populaires voire des imposteurs nuisibles ? 

La métaphore a ses limites, mais toute fable a un sens politique multiple, variable et relatif. Chacun verra son ragondin, son capybara, son castor à sa porte. Et pourvu que le RN n’accède pas, dimanche, à la gouvernance de nos villes, tout rongeur semi-aquatique est bon à prendre.

Il semblerait qu’une fois encore les barrages républicains à Marseille, Toulon, Martigues… vont nous prémunir du pire. Mais jusqu’à quand ? Que vont devenir nos départements, notre région, notre pays ? Pour lutter contre l’inexorable montée des eaux brunes, les castors ne suffiront pas : il nous faut convaincre les électeurs, retrouver de véritables alternatives, des horizons désirables et des printemps joyeux.

AGNES FRESCHEL


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Schumann et Chopin au sommet

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Il est des soirs où l’on comprend dès les premières mesures, que quelque chose d’exceptionnel est en train de se produire. Ce fut le cas, ce samedi soir, lorsqu’à l’invitation de la Société des Amis de Chopin, le pianiste Nikolaï Lugansky entame les premières notes d’un concert dont on allait sortir, abasourdi et sonné.  Il était entré quelques secondes auparavant sur scène, port altier, en queue de pie. Avec sa jauge réduite et son atmosphère chaleureuse, la salle Musicatreize a permis d’être au plus près de ce monstre sacré plus habitué aux plus grandes salles de concert internationales. Chaque respiration, chaque intention, chaque infime variation de toucher parvient dans toute sa densité. Le public marseillais, conscient du privilège, a retenu son souffle, presque en apnée.

Nicolas Lugansky est un pianiste hors du commun. Il a étudié au Conservatoire de Moscou dans la grande tradition de l’école russe. Il remporte le Concours Tchaïkovski en 1994, ce qui lance sa carrière internationale. Son jeu se distingue par un équilibre sonore, une technique sans faille et une élégance naturelle qui rappelle les grands maîtres soviétiques dont il est l’héritier direct. Il est considéré comme l’un des interprètes de référence de Rachmaninov et de Chopin. 

Le programme s’est ouvert sur Robert Schumann, et ce n’est pas un hasard : Lugansky vient d’enregistrer le Carnaval de Vienne et Humoresques (Harmonia Mundi). Schumann compose ces deux œuvres à la fin des années 1830. Robert est alors follement épris de Clara Wieck, jeune pianiste virtuose adulée dans toute l’Europe. Mais alors que Robert demande sa main à son père, Friedrich Wieck, oppose un refus violent. Il exige que Schumann quitte Leipzig et qu’il revienne en prouvant qu’il est capable de subvenir aux besoins de sa fille. Schumann part pour Vienne, capitale musicale de l’Europe. Mais il la déteste. Cette ville lui semble ingrate, incapable de reconnaître le génie : elle a laissé Mozart mourir dans la misère, Beethoven dans l’oubli, et n’a jamais rendu à Schubert la gloire qui lui était due. Schumann ay séjourne dans un état de profonde déprime. Et pourtant, miracle de la création, il y trouve une énergie insoupçonnée. Le Carnaval de Vienne jaillit de cette contradiction. 

Œuvre de couleurs, d’éclat, d’une vitalité presque insolente, elle porte en elle toute l’ambivalence de son auteur : Lugansky en restitue la fougue avec une précision confondante, sans jamais laisser la folie prendre le dessus sur le sens, maitrisé de bout en bout. Puis vient l’Humoresque. Dans l’esthétique romantique allemande, Humoreskene renvoie pas à l’humour au sens français du terme, mais aux humeurs, aux états d’âme, aux oscillations de l’être. Allégresse et désespoir, agitation et résignation : Schumann y compose une succession de fragments psychologiques d’une complexité vertigineuse. Lugansky en explore chaque repli avec une subtile intelligence.

Après l’entracte, le programme bascule vers Frédéric Chopin et ses 24 Préludes. Composés entre 1835 et 1839, ils ont été achevés sur l’île de Majorque. Le compositeur a rejoint l’île avec George Sand, dans l’espoir que le soleil sauverait ses poumons fragiles des brumes parisiennes. Ce fut l’inverse. Le climat s’avère épouvantable, les habitants hostiles, l’isolement pesant. La santé de Chopin se dégrade dangereusement. Et c’est dans cet état, fiévreux, épuisé, loin de tout, qu’il achève ses 24 Préludes, en tons majeurs et mineurs. 

On redécouvre sous le toucher précis de Lugansky les plus connus : Le n°15 en ré bémol majeur « La Goutte d’eau », une note répétée obstinément à la main gauche comme une goutte qui tombe, pendant que la mélodie plane au-dessus, le n°4 en mi mineur, lent, déchirant, presque immobile, joué aux funérailles de Chopin lui-même. Trois minutes d’une tristesse absolue, le n°20 en do mineur, une minute à peine, des accords pesants comme une marche funèbre. Court, dévastateur. Le n°7 en la majeur, à l’opposé, minuscule et gracieux. Chaque prélude est un monde autonome, deux minutes parfois, moins. Certains sont fulgurants, d’autres murmurent. Les plus sombres pèsent d’un poids insupportable. La sonorité est somptueuse, pleine, nuancée à l’infini. En bis, le pianiste interprète le célèbre Fantaisie-Impromptu op. 66. Il la déroule avec une aisance déconcertante. Efficace, élégant. La salle, debout, ovationne longuement l’artiste, souriant, à la sérénité bienveillante et tranquille des très grands.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le concert s’est déroulé le 14 mars, salle Musicatreize

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Sans père et sans reproche

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Le Petit Chaperon rouge © Elisabeth Carecchio

La petite forme – 45 minutes, 3 comédiens – s’adresse aux enfants dès 6 ans. Vraiment. À ceux qui les ont encore, ceux qui les ont eus, avec leur lot de terreurs, de désirs, de solitude. À celles surtout, qui ont vécu sans père, sans frère, sans grand-père, et sans oncle protecteur, dans une filiation matriarcale. Une dynastie de femmes seules qui ne sait pas prémunir des loups et qui, sans leur en faire le reproche, laisse les petites filles les désirer, et se livrer à leurs crocs.

« Petites filles, méfiez vous des loups » Perrault

Mais Joël Pommerat, lorsqu’il s’adresse aux enfants, sait aussi ménager leur attention et leurs émotions. Il éteint la lumière pour que l’horreur ne laisse pas d’image, permet au récit de raccommoder les corps dévorés dans le noir, invente une ombre rassurante, une généalogie, un après où filles et mères s’aiment encore.

Et cette pudeur, ce soin, lui permet d’évoquer tout ce qui fait mal à l’enfance. La solitude, l’ennui, la mère qui effraye et rassure, qui n’a pas le temps, dont les talons font clic clac tic tac sur le sol comme des secondes sèches qui s’égrènent. La grand mère si seule et si vieille qui n’a plus de désir de vivre. Et la petite fille, surtout, qui joue avec ses propres peurs, plonge dans les yeux du loup, parle aux fourmis et à son ombre, et désire tant rencontrer quelqu’un qu’elle ira jusqu’au lit du loup alors que sa voix, ses poils, son insistance, tout lui dit qu’il n’est pas sa grand-mère…

« Quand ma maman me l’interdit » Grimm

Comme toujours chez Pommerat, surtout lorsqu’il s’adresse à l’enfance, l’apparente simplicité formelle n’a d’égale que l’échelle de nuances des sons, musique et voix ; des lumières aux découpes précises et aux pénombres déclinées ; aux déplacements qui structurent la scène comme le récit, avançant, traversant, tournant en rond, perdant le fil. Une merveille d’intelligence que le temps n’affecte pas, même si le temps est au ceour de son propos.

AGNÈS FRESCHEL

Le Petit Chaperon Rouge, écrit et mis en scène par Joël Pommerat, est passé par La Garance, Cavaillon, en décembre, par La Passerelle à Gap, en février, et par La Criée, Marseille, du 12 au 15 mars.

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L’Affaire L.ex.π.Re

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L’affaire L.ex.π.Re © X-DR

D’un côté, le personnage de Max, de l’autre, celui de Natacha. S’articulent alors deux histoires asynchrones que rien ne semble unir : le quotidien monotone d’un chômeur insomniaque et la journée tourmentée d’une célèbre comédienne. Dos-à-dos sur une scène dédoublée, séparée par deux écrans, ils partagent une même bande son dont le sens diverge d’un côté à l’autre. Métilde Weyergans et Samuel Hercule exécutent ces bruitages en miroir, coordonnés à la perfection. C’est à eux que l’on doit l’écriture, la mise en scène et la réalisation de cette pièce en trois actes.

Les deux premiers sont identiques, enfin, pas tout à fait – le public, divisé en deux, assiste d’abord à une moitié de la scène, puis à l’autre. Le troisième acte, que le public découvre cette fois-ci simultanément, révèle les pièces manquantes du puzzle. Il prend place au cours d’une représentation de Phèdre : les liens entre Max et Natacha se multiplient et l’histoire se délie. Au piano, à la guitare, à l’accordéon et au cor, Timothée Jolly et Mathieu Ogier posent l’ambiance d’un Phèdre entre thriller psychologique et polar.

PAULINE LIGHTBURNE

L’Affaire L.ex.π.Re

Du 18 au 21 mars

La Criée, Théâtre national de Marseille

Esprits de corps

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HHH ©LTruffarelli

Entre ce mercredi 18 et ce samedi 21 mars, Klap – Maison pour la danse propose une fiction aquatique et queer, puis une soirée méditative sur les règles visibles ou invisibles qui façonnent gestes et identités. Ce sera ensuite une exploration de la façon dont une œuvre se transforme au fil de sa transmission, et un solo introspectif et vagabond.

Abysses et transformations


Dans Panaches (le 18 à 19 h), le chorégraphe et interprète Pau Simon plonge dans l’imaginaire des abysses et s’inspire des créatures marines et de leurs métamorphoses, pour interroger les formes contemporaines de la famille. Une pièce qui s’appuie sur une création sonore de Clément Vercelletto et un dispositif scénique fait d’objets et de matières évoquant un univers sous-marin.

La proposition de Thibaut Eiferman se présente elle comme une soirée composée de deux pièces complémentaires (le 18 à 20 h). La première, TERRE 1, est un solo dans lequel le danseur dialogue avec trois toiles conçues par l’artiste plasticienne Alice Vasseur, en ouvrant une réflexion sur la gravité, la chute et l’élévation. La seconde, HHH (pour Hand, Heart, Head) met en scène trois interprètes et un mannequin, symbole de la norme corporelle : une pièce qui interroge les pressions sociales liées au corps idéal et explore les tensions entre conformité et transformation.

Transmission et passage du temps

Artiste installée à Marseille, formée à la Salzburg Experimental Academy of Dance, Sati Veyrunes place, dans son premier projet personnel, MOTOR UNIT (les 20 et 21 à 19 h) l’interprète au centre. Deux chorégraphes, l’Islandaise Erna Ómarsdóttir et la Hongroise Adrienn Hód, ont transmis à l’interprète, c’est-à-dire Sati Veyrunes, des fragments de leur répertoire. En rejouant ces écritures à travers son propre corps, la danseuse interroge la mémoire du geste, et la manière dont une œuvre chorégraphique se transforme au fil des transmissions.

Le passage du temps est également à l’œuvre dans Danses vagabondes de Louise Lecavalier (les 20 et 21 à 21h). L’ex-interprète emblématique de la compagnie canadienne La La La Human Steps a choisi de revisiter les gestes accumulés au fil de sa carrière, en mêlant souvenirs chorégraphiques et nouveaux élans. Un parcours à travers le temps où le corps devient un « archive vivante », et où mémoire et mouvement se rencontrent.

MARC VOIRY

Panaches

18 mars à 19 h

TERRE 1 // HHH

18 mars à 20 h

MOTOR UNIT

Les 20 et 21 mars à 19 h

Danses vagabondes

Les 20 et 21 mars à 21h

Klap - Maison pour la danse, Marseille

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Flamenco Azulenflamme le Sud

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Luna Negra © Juan Conca

Pour cette édition, Flamenco Azul fait coexister tradition et avant-garde, maîtres confirmés et jeune génération. Coup d’envoi le 22 mars à l’Espace Pluriel à Avignon, avec un atelier de bulería signé María Pérez, fondatrice du Centre Soléa, pionnière du flamenco à Marseille et créatrice du festival. La bulería, ce palo explosif, festif, imprévisible, sera au cœur de deux autres stages à la Bastide Granet (Aix-en-Provence) avec Teresa Deleria et Raquel Sierra.

Côté spectacles, de très beaux noms sont attendus. À la Friche (Marseille), Yoel Vargas, jeune bailaor catalan, lauréat du prix El Desplante 2023, présentera Óbito, création sur le deuil, mêlant flamenco, écriture contemporaine et musique classique et Ana Morales, lauréate du Prix national de danse d’Espagne, son solo Más que baile : une chorégraphie organique portée par une présence magnétique.

Un état d’esprit

Mais si le flamenco est une danse, c’est aussi une musique, un chant et un état d’esprit d’ouverture sur le monde. À la Manufacture (Aix) Ana Crismán, unique harpiste flamenca, donnera un concert entouré de voix et de percussions. C’est une fusion que nous propose El Amor Brujo, concert dirigé par le chef Rafael Lamas, qui réunira musique classique et danse flamenca avec l’orchestre de l’IESM, Mely Zafra au chant et Raquel Sierra à la danse.

Au Forum de Berre, le guitariste Juan Carmona et son quartet célèbreront la Méditerranée et Melchior Campos investira la Cité de la musique de Marseille pour une interprétation du Cante Jondo, chant le plus profond du flamenco, qui exprime la souffrance de la condition humaine.

Mais le festival ne s’enferme pas dans les théâtres. Le 6 avril, une journée aura pour cadre la Gare de Niolon, tiers-lieu réhabilité par l’association T’Cap 21 composée de jeunes adultes trisomiques, avec paella géante, tablao et bal sévillan face à la mer. Le 4 avril à Peña el Boleco (Istres), la soirée « Flamenco en héritage » mettra à l’honneur de jeunes danseurs de 13 à 16 ans. Ils rendront hommage aux gitans avant un tablao mère-fils d’Isabel et José Fernández.

Enfin, on attend avec impatience au Théâtre de la Mer (Marseille) la sortie de résidence des cycles d’ateliers proposés par Olga Magaña ouverts à une cinquantaine de femmes migrantes ou en détresse sociale. A pulso est un périple où on parle d’identité, de nomadisme, d’héroïsme et durant lequel la confiance en soi et en son image se construit.

Le grand rendez-vous reste le stage au Centre Soléa, avec José Maldonado, danseur-chorégraphe barcelonais au style fulgurant. Il sera aussi en tablao les 10 et 11 avril pour deux performances flirtant avec la danse contemporaine. Le festival se clôturera le 18 avril par une scène ouverte aux amateurs et une conférence de Joaquín Zapata, directeur du Festival du Cante de las Minas (La Unión), référence mondiale du flamenco minier, né au XIXe siècle dans les régions de Murcie et d’Almería. Les mineurs – souvent gitans et andalous – y ont créé leurs propres palos pour exprimer la dureté du travail, la peur de la mort et l’exil loin de chez eux.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Flamenco Azul
Du 22 mars au 18 avril
Divers lieux, Bouches-du-Rhône et Vaucluse

Babel Music XP : Le monde de la musique se réunit

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Babel music XP 2025© Erioto

Diasporik. L’édition 2026 alterne concerts, rencontres professionnelles et speed meeting, quel est le contexte des acteurs de l’industrie musicale ?

Olivier Rey. La filière musicale, notamment du spectacle vivant, vit une situation complexe par la réduction des aides publiques, la concentration de multinationales privées, l’inflation des coûts généralisés et toute une série de facteurs qui font qu’aujourd’hui c’est une filière en pleine mutation. Face à la marchandisation de ce secteur, il y a un véritable enjeu sociétal, politique et économique à promouvoir la diversité musicale pour une meilleure représentation des cultures, pour éviter l’uniformisation portée par les cultures dominantes et favoriser l’émergence de talents émergents. Babel Music XP se positionne comme une manifestation d’intérêt général, ce lieu de rassemblement et d’échanges indispensable pour l’écosystème musical, cette plateforme nationale et internationale unique qui répond aux besoins des actrices et acteurs du secteur. C’est pour cela que 2000 professionnels de 72 pays viennent spécialement à Marseille pour participer à Babel Music XP du 19 au 21 mars.

Quelles sont les attentes en matière de professionnalisation ? Comment y répondez-vous ?

Babel Music XP repose sur 3 piliers qui sont un salon international, un programme de rencontres professionnelles et un festival planétaire ouvert grand public. Sur le salon et les rencontres, nous abordons plusieurs sujets sur la formation, la transmission, la professionnalisation et les compétences des métiers liés au secteur culturel et à son économie. Nous avons des pavillons, des débats et des conférences dédiés à l’ensemble de ces sujets.

Quels sont les talents émergents que vous mettez à l’honneur ?

Dans le cadre du festival, Babel Music XP propose 31 concerts d’artistes en provenance de 27 pays. Cette sélection officielle a été réalisée par un jury international indépendant parmi 2781 candidatures originaires de 117 pays. Ce chiffre vertigineux témoigne de l’intérêt majeur de l’événement et surtout le fait que Babel Music XP est devenu un accélérateur de carrière et un exceptionnel levier de développement de projets artistiques. Nous accueillerons donc de la pop tropicale de Colombie, de l’afro-punk de Kinshasa, de la musique classique avant-gardiste de Corée du Sud, de l’électro-orientale de Palestine, des mythiques chants diphoniques de Mongolie, du maloya fièvreux de la Réunion etc. Bref, un tour du monde de la création musicale mondiale.

Comment prenez-vous en compte le besoin de structuration des acteurs du Sud global (artistes, producteurs, éditeurs…) ?

Babel Music XP se définit comme un hub méditerranéen des musiques mondiales, ce qui convoque clairement la position géostratégique de Marseille comme ville à la croisée de plusieurs continents. Nous développons depuis 4 ans de nombreuses actions et partenariats avec des structures du Sud global, du compagnonnage avec nos camarades du Kongo Music Expo à Kinshasa, du mentorat auprès de la filière du Levant en Jordanie et au Liban, des projets de réseau méditerranéen de la musique entre les deux rives ou encore nous proposons, comme depuis 4 ans des tables rondes sur la structuration de la filière en Afrique subsaharienne avec notamment cette année, un réseau inédit de festivals des Grands Lacs, le directeur du Dakar Music Expo ou un dispositif de formation aux métiers de la musique en Centrafrique. Il faut se plonger dans le programme des rencontres professionnelles pour voir la densité de nos échanges internationaux. L’idée étant de positionner Babel Music XP comme cet espace de référence pour la filière internationale et un lieu de rencontre professionnelle sans équivalent entre le Nord et le Sud. Avec une vision durable des échanges et une dimension éthique au service des structures du secteur.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR SAMIA CHABANI

Sur scène

19 mars
Inner Spaces + Tengerton – Cité de la Musique
La Litanie des cimes & Mah Damba + Meryem Koufi & Mehdi Haddad - Alcazar

Broua + Celia Wa + Etenesh Wassié – Espace Julien

Ahmed Eif & Ilyf + Ducasse – Makeda

20 mars

Groov& – GMEM (Friche la Belle de Mai)
Rebecca Roger Cruz + L’Antidote + Grand ensemble Filos + Djazia Satour + Lavinia Mancuzi + Re#encouter + Sper Parquet + Lindigo + Isam Elisa + Sskyron & DJ Dan – La Plateforme

21 mars

Jawhar + Ondéla – Grand plateau Friche la Belle de Mai

Gregory Dargent + Miksi + By the Sket Quintet + Cocahna + Bandua + Sonoras Mil + Article15 + Etyen & Salwa Jaradat + Vitu Valera – La Plateforme

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Écrire le réel pour militer contre l’oubli

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Moi Elles © Chloé Azzopardi Francé © Lamine Diagne et Raymond Dikoume

Cinq semaines, 28 lieux marseillais et une cinquantaine de propositions… Le cru 2026 de la Biennale des écritures du réel s’annonce particulièrement dense. Et pour cause, la nouvelle équipe du Théâtre La Cité a choisi de la consacrer à un thème riche et universel, l’oubli, interrogé à travers trois axes : « Dire ce qui s’efface », « Passer sous silence » et « Transformer nos silences ». Une dialectique mémorielle qui invite à comprendre comment sont manufacturées nos mémoires, et à pallier l’oubli par l’art. Une nécessité, qui se fait particulièrement sentir dans le contexte actuel.

« Géographies de l’oubli »

Une grande partie de la programmation, notamment dans son premier mouvement qui est le plus fourni, est consacrée à ce que Magda Bacha, directrice adjointe du Théâtre La Cité, appelle des « géographies de l’oubli », c’est-à-dire les mémoires occultées ou minorées de pays colonisés.

Chrystèle Khodr et Nadim Deaibes reviennent sur le siège du camp palestinien de Tel al-Zaatar dans Silence ça tourne (20 mars, Théâtre Joliette). La rencontre-lecture Écrire contre l’oubli, qui réunit les auteur·ices Marwan Chahine et Lamia Ziadé (3 avril, Bibliothèque l’Alcazar), ainsi que le concert narratif Good bye Schlöndorff programmé le même soir au Théâtre de l’Œuvre, mettent en mots et en sons le souvenir de la guerre civile libanaise.

Dorcy Rugamba rend hommage à ses mort·es dans Hewa Rwanda, lettre aux absents (9 avril, Friche La Belle de Mai) comme le fait Gaël Kamilindi dans le film Didy (11 avril, Le Gyptis). À la Cité de la Musique, un ciné-concert met les Mémoires algériennes en perspective (28 mars), et aux Archives départementales, deux lectures performées partent Sur les traces des mémoires arméniennes (4 avril), deux jours après que Nicolas Lambert y aura présenté La France, Empire spectacle qui revient sur les faits du passé colonial français occultés par notre roman national.

Tu oublieras…

L’oubli est un sujet riche, foisonnant, qui structure autant les histoires collectives qu’intimes. La Peau des autres de Lauriane Goyet et Brûle Silence de la Cie T’as un truc entre les dents (respectivement les 7 et 8 avril, Théâtre La Cité)cherchent comment briser le silence organisé autour des violences intrafamiliales et l’inceste.

D’autres spectacles interrogent ce que chacun choisit d’oublier ou de garder pour construire son identité : des traditions avec Le dernier Aïd de Wacil Ben Messaoud (25 avril, centre social Del Rio), des blessures mal soignées avec Sola Gratia de Yacine Sif El Islam (24 mars, La Cômerie), ou même son nom avec Zola… Pas comme Émile (Face A) de Forbon N’Zakimuena (23 et 25 avril, Friche La Belle de mai). La création partagée Pour en finir avec ce vieux monde de la troupe Ces liens qui nous unissent, données les mêmes soirs au même endroit, met en danse cette même question.

Enfin, plusieurs propositions kaléidoscopent des mémoires intimes. Moi, elles, premier spectacle en français de WANG Jing, met en regard le parcours de trois femmes venues respectivement de Chine, du Mali et d’Iran (12 avril, Friche La Belle de Mai) ; dans Erdal est parti de Simon Roth (22 avril, Astronef) cinq comédien·nes se partagent le rôle et les souvenirs d’un immigré kurde ; et dans Frangines, Fatima Soualhia Manet rejoue sa vie et celle de Fanny Mentré, autrice du spectacle (20 avril, Théâtre des Chartreux).

CHLOÉ MACAIRE

Biennale des écritures du réel

Jusqu’au 3 mai

Divers lieux, Marseille
On a vu

Plusieurs spectacles programmés par la Biennale ont déjà été vu par Zébuline. Retrouver nos critiques de À la ligne, La Tête loin des épaules, Françé et M. Un Amour suprême sur notre site journalzebuline.fr

Trois spectacles à découvrir cette semaine

Minga de una casa en ruinas

Une « minga », ou « mink’a », du quechua « minccacuni », signifie « demander de l’aide en promettant quelque chose ». C’est une tradition andine millénaire, semblable à ce qu’on appellerait de nos jours une « économie collaborative ». Sur l’île de Chiloé, lorsqu’un habitant se marie ou change de lieu de vie, la communauté tout entière s’organise pour transporter, par la mer ou par la terre, ce qui faisait son foyer. Laissée derrière, la maison dont il est question tombe en ruine. Sur scène, il n’en reste que 700 bardeaux, fragments des souvenirs d’une vie passée. Ébana Garín travaille cette matière et tisse trois histoires d’exil, dont celle de sa mère. Un jeu d’ombres et de lumière dessine ses gestes, qu’accompagne une composition sonore de Damián Noguera Llanes. Proposée par le Colectivo Cuerpo cette performance documentaire se donne en Espagnol sous-titré français. P.L.

19 et 20 mars

Théâtre Joliette, Marseille

Vivement Léthé

L’eau de Léthé, fleuve aux portes de l’enfer, efface la mémoire des morts qui la boivent. Mais c’est aussi un élan de vie, et de légèreté, qu’évoque à l’oreille le titre. L’artiste-performeur Pierre Guéry et les étudiant·es de la L3 Sciences et Humanités d’Aix-Marseille Université mettent en scène une réflexion poétique sur l’oubli, la mémoire, la vie et la mort. Après une représentation d’une heure, la scène s’ouvre aux spectateurs·ices, à ceux qui voudront bien lire ou jouer leurs lettres, écrits intimes retrouvés et souvenirs qui, posés sur le papier, ne seront pas oubliés. P.L.

31 mars

Théâtre la Cité, Marseille

Passeports pour la liberté

Passeports pour la liberté est l’adaptation théâtrale de La France des Belhoumi - Portraits de famille (1977 - 2017), récit recueilli par le sociologue Stéphane Beaud. La pièce se concentre sur un entretien avec l’ainée de la fratrie, Samira Belhoum. Arrivée d’Algérie à l’âge de 7 ans, elle raconte l’histoire de son intégration dans la société française, les obstacles surmontés et la construction progressive de son identité. Mise en scène par Dominique Lurcel, la pièce, jouée depuis 2021 en milieu scolaire et universitaire, est pensée comme un outil d’éducation civique. S’en suivra une projection du documentaire Nos mères, nos daronnes de Bouchera Azzouz et Marion Stalens, qui donnent la parole à six mères issues d’un quartier populaire en banlieue parisienne, dont les histoires dessinent les contours d’un féminisme populaire. P.L.

29 et 30 mars

Mucem, Marseille

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Variations sur un imaginaire

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© X-DR

On l’aurait peut-être davantage attendue sur Schumann. Surtout pour cette heure au foyer dédiée, selon l’usage impulsé par Marseille Concerts, à un compositeur – ou une compositrice – en particulier. D’autant qu’Arielle Beck a consacré son premier enregistrement et nombre de ses concerts au plus littéraire des compositeurs, dont elle a su saisir la poésie sans jamais en forcer l’étrangeté.

Mais la jeune pianiste n’est plus à une prise de risque près. C’est ainsi à un autre célèbre romantique allemand qu’ellea dédié son récital, très attendu, au Foyer de l’Opéra de Marseille ce 15 mars. Mendelssohn qui, comme elle, n’était âgé que de 17 ans lorsqu’il composa l’ouverture du Songe d’une nuit d’été, qu’il complèterait quinze ans plus tard.

L’art de l’enchantement

Transcrite par Liszt, la partition retentit, dans ses variations sur la célébrissime marche nuptiale et sa jolie adaptation de la danse des fées, comme un hymne à l’enchantement. La technique est bien sûr étourdissante, de même que la clarté du jeu, la douceur des phrasés, l’étendue et la finesse du nuancier…

Mais c’est, peut-être plus encore, l’art du récit et de l’incarnation qui impressionnent chez cette interprète qui sait dénicher dans chaque œuvre un angle, une prise de vue qui en révèle sans effort une nouvelle facette. Les Romances sans paroles évoquent, bien sûr, l’art du Lied et ce goût de chant propres à Schubert ou à Schumann. Le Prélude et fugue en mi mineur convoque le thématisme cher à Bach qu’il augmente d’un sens du legato résolument romantique. Et les Variations sérieuses résonnent, dans leur versatilité, comme un pendant à l’espièglerie de Mozart.

En conclusion du concert, c’est à une série de variations de son propre cru que nous invite la pianiste, improvisatrice qui, partition à l’appui, se fait également compositrice. D’un thème évoquant Schumann, elle fait, d’une incursion à l’autre, advenir et dérailler un langage entre sérénité chorale, crue dissonance et tendres éclaircies. Sublime.

SUZANNE CANESSA

Le concert a été joué le 15 mars au Foyer de l’Opéra de Marseille, dans le cadre de la saison Marseille Concerts.

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La Danse des renards, l’adolescence par K.O

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Le bruit des coups portés, la danse des boxeurs sur le ring, le Bleu contre le Rouge, les consignes criées par le coach, puis au vestiaire, en selfie, les ados rieurs et chahuteurs : on entre dans le film de Valery Carnoy comme dans une arène, in media res.

On est dans un internat sport-études, entouré par une forêt où rodent les renards. Les jeunes « mâles » de l’établissement puent des pieds, parlent de sexe, et fanfaronnent. Camille, au prénom androgyne, a encore un visage d’enfant, le corps en devenir, une douce blondeur et une grande réserve. Il est la star de l’établissement. Champion de France dans sa catégorie, médaillé, sélectionné pour les championnats d’Europe, il est admiré – et sans doute jalousé, par ses camarades dont il porte sur ses jeunes épaules, le rêve. Il partage tout avec son meilleur ami, Matteo (Fayçal Anaflous) qui l’a amené à la boxe. Matteo cherche à échapper à son milieu, aux embrouilles de ses « cousins » voyous et Camille, on le comprend, cherche à échapper à un père violent en apprenant à se défendre. Ensemble, ils nourrissent les renards de la forêt en volant de la viande aux cuisines et se projettent dans l’avenir. Camille est différent par son statut de vedette, par sa sensibilité. Au Centre, il croise Yas (Anna Heckel), une taekwondoïste à la voix grave et au caractère affirmé, un peu « spéciale » elle aussi, qui joue du Charlier à la trompette.

L’univers de Camille bascule au propre et au figuré lorsque, poursuivant un renard, il tombe d’une falaise. Comme le remarquait Pascal Quignard dans Les Désarçonnés , ceux qui font une chute grave, naissent à nouveau – ou deviennent ce qu’ils sont. Le bras fracturé de Camille se répare mais la douleur qu’il porte en lui depuis longtemps sans doute, s’est réveillée et ne le quittera plus. Une douleur psychosomatique sans causes mécaniques, bien plus difficile à gérer. La longue cicatrice qui court sur sa peau et que Yas effleure du doigt est une ligne de faille.

Faire le poing

Si les séances d’entraînement sportif intenses, les codes de la boxe, les dures lois de la compétition, les relations avec leur intraitable coach Bogdan (Jean-Baptiste Durand) sont soigneusement décrits. Si la cinégénie et l’intensité de ce sport sont habilement utilisées. Si les rapports de classe de cette discipline populaire sont subtilement suggérés, Valéry Carnoy ne veut pas réaliser un « film de boxe ». Comme dans son court-métrage précédent Titan – où un jeune garçon de 13 ans se confrontait aux codes de la virilité, il s’intéresse aux injonctions qui pèsent sur des êtres en devenir, à leur mal-être, au rapport à la faiblesse, à la souffrance. A cette chape de plomb, allégée ici par une amitié adolescente, une rencontre avec une fille libre de ses choix, la compréhension d’un surveillant d’internat.

La caméra ne quittera guère Samuel Kircher qui incarne avec une grande justesse Camille- et dont on nous dit qu’il a suivi un entrainement particulièrement intense, pour rendre crédibles les scènes de combat. Le casting mêlant acteurs novices et expérimentés est particulièrement réussi. A ce naturalisme de fond se mêlent l’étrangeté intrinsèque à l’adolescence et un discret symbolisme. Le renard, figure de ruse, d’intelligence mais aussi d’isolement, et de marginalité, est celui qui souffre et est mis à mort.

ELISE PADOVANI

La Danse des Renards de Valéry Carnoy

Sortie : 18 mars 2026