mardi 13 octobre 2026
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actoral, tous ensemble

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Stephanie Aflalo, tout doit disparaître © Pablo Albandea

Tous les théâtres de Marseille, ou presque, commencent désormais leur saison avec la programmation d’actoral. Le Festival, créé par Hubert Colas il y a 25 ans, est un incontournable dans la ville, mais aussi nationalement et internationalement. Il repose sur une idée du « théâtre » comme un acte de parole, de représentation ou de présentation, qui était marginale et radicale, nouvelle (on ne disait pas encore émergente) il y a 25 ans. Celle-ci s’est depuis imposée sur les scènes publiques, où désormais le 4e mur est rare, la frontière entre personnage et acteur floue, celle entre auteur et metteur en scène presque caduque, et où la danse, en tant qu’art du mouvement du corps, a intégré chaque spectacle.

actoral se définit d’ailleurs comme un « festival international des arts & des écritures contemporaines » qui alerte sur l’état du monde. L’éditorial de cette année, appelé « avis public », relaie les inquiétudes qui traversent la profession, et les spectateurs : « Si la culture a la valeur d’une boussole dans cette opacité qui nous entoure, à qui profite le crime de vouloir l’étouffer ? ». Une question assortie d’un constat, que la programmation relaie : « Nos paroles qui s’étaient tues par sidération unissent enfin leurs gestes. » La participation active de tant de programmateurs, qui financent la plupart du temps à 50% les spectacles qu’ils accueillent, est la preuve en actes que cette union des lieux marseillais existe désormais alors qu’elle était, il y a 25 ans, une utopie.

Trois semaines intenses

On retrouve dans l’édition 26 les artistes maintes fois programmés par actoral, comme Rodrigo Garcia, Sonia Chiambretto, Philippe Quesne ou Sophie Perez (Le Zerep). Mais la scène internationale y est également très variée : Anacarsis Ramos (Mexique) met en scène sa mère, commerçante pauvre du Yucatan, dans Mi Madre y el dinero; Samir Laoughouati-Rashwan interroge les avatars comme reflets des assignations sociales dans Acting Fantasma… 

La question décoloniale traverse toute la programmation, en particulier avec les trois portraits de Betty Tchomanga, trois Histoires décoloniales, témoignages de corps situés. On attend aussi avec impatience la force subversive de Grégoire Schaller dans No country for old fag, et la dernière création de Stéphanie Aflalo, Tout doit disparaitre, qui interroge le deuil, la performance de John Deneuve…

Festival littéraire

Mais la force spécifique d’actoral est aussi d’aimer le texte, celui qui s’écrit pour se dire, ou qui se dit aussi, une fois écrit. Hubert Colas lira L’Argent de Christophe Tarkos, Constance Dollé Hurlevent Carcasse de Claudine Galéa. On croisera aussi Laura Vazquez, Karim Kattan, Antoine Volodine (voir p XIV). Générations radieuses, sur les essais nucléaires français en Algérie, ne seront pas lus par Mustapha Benfodil, qui n’a pas obtenu de visa, mais par Axxedine Benamara. Hubert Colas lira également Plomb de Timothée Zourabichli, un jeune auteur « au style étonnant de maîtrise », et qu’il espère porter à la scène bientôt.

Une journée Mahmoud Darwich est aussi programmée au Mucem, ainsi qu’une dizaine de films et de rencontres au Vidéodrome. La fête commence le 23, elle durera trois semaines et se consomme avec appétit, et sans aucune modération.

 AGNÈS FRESCHEL

actoral
Du 23 septembre au 10 octobre
Marseille

Loghofète, ou le prénom perdu: Une enquête sur l’exil signée Fred Nevché 

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© DR X

Il est seul sur scène. Une vieille chanson arménienne s’élève. Sur l’écran, le portrait d’un couple apparaît, digne, venu d’un autre temps. Fred Nevché commence à parler. C’est un fleuve qu’il évoque. Il remonterait à contre-courant pour retrouver sa source. Il pourrait être le Nahr Beyrouthdont l’embouchure se situe dans la zone de Karantina, quartier d’installation des réfugiés arméniens après leur quarantaine du Lazaret. Il le sépare du Bourj Hammoud où beaucoup de familles se sont ensuite installées. 

Ce qui se déroule sur le plateau, ce sont plusieurs histoires en une seule. Celle de la famille de Nevché d’abord et de son arrière-grand-père Loghofète, orfèvre arménien arrivé le 15 octobre 1923 au service sanitaire de quarantaine de Marseille, puis au camp Oddo, avec sa femme Satenik et leurs cinq enfants, dont le grand-père de l’artiste. De ce prénom, l’artiste n’a jamais retrouvé la moindre trace ailleurs. Personne d’autre ne l’a porté. Comment en retrouver l’origine ? 

En avril 2025 Nevché rencontre, à l’initiative de l’Institut français et de la Bibliothèque Orientale de Beyrouth, Diala Lteif, urbaniste et historienne à Cambridge. Ensemble, ils vont imaginer, grâce aux fonds photographiques libanais, une traversée croisée entre le quartier de la quarantaine à Beyrouth et la mémoire de l’exil des Arméniens à Marseille. Si la famille de Nevché n’a jamais mis les pieds à Beyrouth, son destin ressemble à celui des exilés au Liban. En se rendant dans ce pays avec Diala, Fred retrouve les saveurs de son enfance : les sou-beureg, lasagnes arméniennes, le soudjouk, saucisse séchée… 

Ambre, satin et racisme

Le récit se déploie par fragments, entrecoupé de chansons : celle, magnifique, qu’il compose autour du prénom de son arrière-grand-mère, Satenik, qui signifie ambre et satin tandis que son portrait s’anime en fonds d’écran. Des photos de famille défilent, tantes, cousins, grands-parents, tandis qu’à Beyrouth, Lteif décrit l’architecture particulière des maisons arméniennes en tôle ondulée (tanaké), modulables, à charpente de bois, bâties par des mains d’exilés. 

Le spectacle évoque les 58 000 réfugiés débarqués à Marseille entre 1922 et 1924 relégués dans des camps de fortune – Oddo, Saint-Jérôme, Les Milles –, l’hostilité de la population, jusqu’aux mots de Simon Flaissières, sénateur-maire de Marseille en 1923 – pourtant connu comme le médecin des pauvres – dénonçant une redoutable immigration des peuples d’orient qui s’est « abattu sur les quais de notre grand port. La variole, le typhus la peste se dirigent vers nous avec ces immigrants dénués de tout, réfractaire aux mœurs occidentales. » De cette succession de voix, de visages, naît un objet hybride ; un « podcast vivant », qui entrelace récit documentaire, poésie, chansons originales et projections d’archives et dans lequel le prénom disparu de Loghofète incarne tous les anonymes de l’exil.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

14 octobre 2026 
Création française au Palais de la Porte Dorée – Musée national de l’histoire de l’immigration, à Paris, dans le cadre de la Saison Méditerranée.

28 octobre 2026
 Ouverture des Nouvelles Rencontres Averroès, à l’Espace Julien, Marseille

Kader Attou à la Friche la Belle de Mai : Une « Smala » pour méditerraner

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Kader Attou © DR

Après treize années à la tête du Centre chorégraphique national de La Rochelle, « une belle maison, un bon navire », Kader Attou doit se demander « où poser les valises ». Marseille arrive en 2022 « comme une sorte d’évidence ». Lyonnais, issu d’une famille algérienne, le chorégraphe se souvient de la ville traversée dans l’enfance pour rejoindre l’Algérie : « Marseille, c’était notre point de départ en bateau. »

Mais poser ses valises n’empêche pas de continuer à bouger. Derrière le sens familier de la grande tribu, Attou retrouve l’histoire de l’Émir Abdelkader, originaire comme sa famille de la région de Mascara, et de sa célèbre capitale mouvante. Ce qui l’intéresse tient précisément dans ce mouvement : Smala sera « un laboratoire mouvant, qui ne se figera pas ».

Un ciel de constellations

Depuis près de quarante ans, Kader Attou voyage, crée et transmet. Jordanie, Israël, Palestine, Grèce, Tunisie, Algérie : les rencontres s’accumulent jusqu’au moment où il éprouve le besoin de « déplacer la notion de rencontre à un autre endroit ». « Il fallait faire rencontrer les artistes eux-mêmes. »

Naît alors Smala, incubateur de talents nourri de laboratoires chorégraphiques au Maroc, en Tunisie, en Égypte, à Chypre, en Grèce puis en Algérie. Attou en donne une image : au commencement, un ciel vide ; chaque laboratoire vient peu à peu y dessiner une constellation. On y travaille techniques, répertoire, interprétation, mais surtout la circulation des gestes et des histoires.

Car « nous ne sommes pas seulement une histoire, nous sommes une histoire multiple ». Lui-même vient, raconte-t-il, d’apprendre l’existence d’une arrière-arrière-grand-mère turque – « vous imaginez ! ». Et les corps gardent la trace de ces circulations : découvrant le kathak en Inde, il croit reconnaître du flamenco « mais sans chaussures ». Une intuition qui fait écho à l’histoire des populations romani, parties du Rajasthan avant de gagner l’Europe et l’Andalousie : les corps, eux aussi, portent la mémoire des déplacements.

On pourrait dire : méditerraner. L’anthropologue italienne Ambra Zambernardi a fait de ce verbe un objet de recherche ; Barbara Cassin s’en est également emparée. Faire de la Méditerranée moins une identité qu’un mouvement, une circulation, une rencontre : Smala en propose une traduction chorégraphique.

Faire se rencontrer les rencontres

Pour la première fois, les différentes constellations sont réunies physiquement à Marseille. Avec la chorégraphe Sophie Bulbuyan, Kader Attou reprend pendant une semaine les matériaux nés ailleurs pour provoquer de nouveaux points de rencontre.

Vendredi, conversations, vidéos et cartes blanches permettront de découvrir les artistes. Samedi, une performance née de cette semaine de travail ouvrira sur un bal méditerranéen : DJ, musiciens et danseurs entraîneront à leur tour le public. La communauté déborde alors du plateau.

Et l’étape marseillaise ne ferme rien. « Les talents sont partout », insiste Attou, alors même que vivre de la danse reste difficile dans certains des pays traversés et que ces projets sont de plus en plus complexes à financer. Reste donc à poursuivre les laboratoires, gagner de nouveaux territoires, puis faire naître de toutes ces constellations un véritable spectacle.

SUZANNE CANESSA

Smala
18 et 19 septembre
Friche la Belle de Mai, Marseille

Les Émouvantes, La flûte autrement

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Les Émouvantes © Lavinia scott

En 1969, sortait Space Oddity, de David Bowie. Près de soixante ans plus tard, le quintet de Fanny Martin propose également une odyssée spatiale tout aussi novatrice que le folk-rock psychédélique de la légende britannique, mais dans un style assurément jazz. C’est à ce voyage intergalactique qu’a convié le quintet de Fanny Martin depuis la salle Audoli du Conservatoire Pierre Barbizet de Marseille pour clôturer le festival des Émouvantes.  

Mais avant le grand départ, il y avait d’abord le trio Journal Intime. Composé de Sylvain Bardiau à la trompette, Frédéric Gastard au saxophone basse et Matthias Mahler au trombone, le trio a traversé les époques et les styles. Passant de Jimi Hendrix à Chostakovitch ou même les mélodies du Livre de la jungle, Journal Intime reprend le tout avec les éclats du jazz. Puis la formation cuivrée s’oriente vers le bruitisme. Les notes se mutent en sons aux accents comiques, où les instruments évoquent tour à tour des voix de personnages de dessins animés, un scratch de vinyle ou encore des gargouillements lorsque le saxophoniste verse de l’eau dans son embouchure. 

Puis arrive, dans un tout autre style, le projet Jet Wistle de Fanny Martin, accompagnée de Jules Regard (trombone), Adlane Aliouche (claviers), Théo Fardèle (basse), et Sacha Souêtre (batterie). Avec sa flûte traversière, la leadeuse bouscule les codes du classique grâce à des effets de reverb ou les recherches harmoniques sonores. La flûte est déchaînée et scintillante, portée par des esthétiques électro, rock, ou bruitiste. 

Il y a aussi des passages doux, qui laissent place à une voix aérienne ou un solo de trombone à la reverb appuyée. La performance multiplie les éclats d’énergie pour mieux suivre un personnage perdu dans l’espace, cherchant la « planète des poissons ». Major Tom ne retrouvera pas sa planète bleue, mais Fanny a certainement trouvé la sienne et le public aussi.

LAVINIA SCOTT

Concert donné le 12 septembre au Conservatoire Pierre Barbizet.
Une proposition du festival les Émouvantes.

Quand le blues prend racine à Meyreuil

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Shemeka Copeland © X-DR

La soirée du vendredi au Blues Roots Festival de Meyreuil faisait la part belle aux leadeuses. Le trio d’Élise Frank, tout d’abord, suscita l’adhésion du public par son énergie juvénile et ses compositions exigeantes, pour ne pas dire expérimentales, tant les breaks et autres surprises musicales furent au rendez-vous. C’est surtout la voix de la chanteuse, originaire de Tarbes mais désormais à la conquête des scènes internationales, qui donne à ce power-trio toute sa saveur : oscillant entre le rocailleux d’une Janis Joplin et les incantations d’une Patti Smith, elle décline des séquences d’ego-trip bluesy débordantes d’émotions contrastées. 

Quant au set de Shemekia Copeland, il a répondu à toutes les attentes et même davantage : cette matriarche de Harlem a conduit son groupe avec maestria, la jouant constamment collectif, au service d’une musique profonde, lorgnant parfois vers le rock’n’roll, servie par un groupe d’excellence (superbe complémentarité des guitares et de la rythmique), pour balancer des messages plus que jamais d’actualité, notamment avec son titre Blame it on Eve (« la faute à Eve »), un hymne à la féminité revendicative.

Punk ? Il y en a 

Le second soir voyait se succéder deux formations étatsuniennes. Le trio du chanteur-guitariste Jamiah Rogers, originaire de Chicago, déploya une énergie punk pour un set oscillant entre ADN groove et shuffle du Chicago-blues et déflagrations rock d’inspiration hendrixienne. La flamboyance de l’orchestre du Louisianais D.K. Harrel fit plus que réchauffer le site de Valbrillant. Un saxophoniste et un trompettiste espagnols en verve, un batteur d’exception, un bassiste d’excellence et un organiste chef d’orchestre forment l’écrin musical de celui qui est considéré comme l’un des artistes les plus demandés de la nouvelle génération de bluesmen. Son art consommé du storytelling dans son jeu de guitare et dans ses intentions vocales amènent les musiciens et le public vers un climax. Si, pour lui, le blues est un langage de vulnérabilité, il n’en est pas moins aussi irrémédiablement politique -il égratignera d’ailleurs Trump entre deux morceaux. 

LAURENT DUSSUTOUR

Le Blues Roots Festival
du 10 au 12 septembre
Domaine Valbrillant, Meyreuil. 

La Maison Forestière d’Anne Alvaro et François Cervantès : parler d’inceste et prendre soin 

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La délicatesse d’écriture de François Cervantès, sur un sujet comme les violences intrafamiliales et l’inceste, peut laisser un sentiment ambigu. Le respect bienfaisant qu’il dégage pour son personnage, la victime, est évident, et rare dans ce moment qui exhibe et médiatise les plaies, et qui expose les victimes à un double traumatisme : celui de la violence, celui de sa révélation. 

Mais la mise à distance peut aussi être vue comme une atténuation, un dévoiement, une appropriation, qui peut aussi choquer les victimes qui ont besoin d’une accusation crue, d’une dénonciation radicale, qui ne se déroulerait pas face à un homme assis qui est de fait l’auteur, et le metteur en scène, des mots et des maux d’une autre.  

Car le parti pris de François Cervantès est de mettre en abyme théâtral la révélation de cette femme, directrice de théâtre, qui a été battue et violée par son père comme ses sœurs. Elles ont toutes failli en mourir, on les a séparées en les « plaçant ». Et si les mains tendues, les livres, le théâtre, ont « sauvé » cette femme, il n’en est pas de même de ses sœurs. 

1 enfance sur 10

Anne Alvaro entre progressivement dans le personnage. Se présente : Anne Alvaro, actrice, portant les mots de François, qui est là et répond « oui ». Puis elle s’approche d’une servante – cette lampe de théâtre qui sert à éclairer les plateaux vides – et entre dans le rêve de son personnage – qui représente une personne vraie – pour dire ses mots, soit la transcription calme et sereine, que l’auteur en fait. 

D’un geste, quand elle évoque le moment où son père la fait venir dans son lit, Anne Alvaro ploie comme une liane. S’écroule, de biais. Au paroxysme du spectacle, sans même hurler, un peu plus fort, un peu plus raide, elle évoque la hache qu’elle arrache aux mains de son père qui allait décapiter sa sœur. 

La Maison forestière prend le temps de remercier de leur délicatesse ceux qui tendent la mains accueillent, protègent. De souligner les vertus réparatrices du jeu, du théâtre, des fictions, de l’onirique. Le spectacle émeut et déclenche une immense compassion. Mais compatir signifie souffrir avec. Pour se débarrasser des réflexes incestueux qui ravagent 1 enfance sur 10 en France, il ne s’agit plus seulement de compatir, mais d’accorder pleinement crédit aux victimes directes qui savent aussi, aujourd’hui, prendre la parole. 

AGNÈS FRESCHEL

La Maison forestière a été créé à la Friche Belle de Mai (Marseille) 
du 8 au 12 septembre.

Malte Schwind monte Rabelais et ne « cède pas à la mélancolie » 

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Zébuline. Vous travaillez sur Rabelais depuis quelques années. Qu’est-ce qui vous a attiré dans son œuvre ? 

Malte Schwind. Je cherchais des textes qui puissent faire rire, et Rabelais est un grand maître du genre. Il est porteur d’une utopie humaniste, mais témoin de son échec. Il voit la censure, l’Inquisition, le désastre des guerres de religion qui arrivent. Face à l’horreur de ce monde, il écrit pour nous armer avec le rire. Pour ne pas céder à la mélancolie. 

C’est votre deuxième création autour de l’œuvre de Rabelais.

En 2022, alors qu’on travaillait sur Les Métamorphoses d’Ovide, on a été invité à participer à Avant le Soir. C’était une très belle expérience, que j’ai voulu réitérer avec Rabelais. Il nous a immédiatement paru pertinent de trouver cet espace, de ramener la farce sur la place publique.

La petite forme était une fausse pièce didactique. Le titre, Cinq leçons et demie de pantagruélisme, est en quelque sorte une blague inspirée par le jeu entre sérieux et pas sérieux qu’il y a toujours chez Rabelais. Dans la grande forme, on traverse son œuvre avec Pantagruel et le Quart-Livre, donc son premier et son dernier livre. On en fait une grande épopée.

L’univers rabelaisien est vaste. Comment avez-vous conçu cette épopée ? 

Je commence toujours par extraire des livres des scènes que j’aime, je fais comme des best-of à partir desquels on essaie de construire une ligne dramaturgique. Ici, c’est l’amitié entre Panurge et Pantagruel. L’amitié est une question qui traverse toutes mes créations. La communauté pantagruéliste se construit grâce à la singularité de chacun, et la défend radicalement. C’est cela qu’on raconte à travers cette amitié : deux opposés qui grâce à leur rencontre et à leur traversée, s’épanouissent dans leur individualité.

Comment représentez-vous cette traversée sur scène ? 

Le spectacle est conçu en deux parties très différentes. La première se joue plutôt en avant scène, dans une sorte de théâtre pauvre, que l’on déploie à plus grande échelle pour la seconde, qui raconte la traversée à la recherche de la Dive Bouteille.

On transforme le théâtre en bateau, avec une voile, un mât chinois, un fond peint qui représente la mer… mais tous ces éléments scénographiques ne font pas illusion, on voit toujours que c’est du théâtre. C’est aussi, quelque part, un hommage aux marins, qui ont beaucoup apporté au théâtre en terme de savoir faire.

Il y a, chez Rabelais, une importance centrale du corps. Comment l’intégrez vous à votre mise en scène  ? 

Quand on pense à Rabelais, généralement, on pense à la grande bouffe, à l’excès, au caca etc. Ce n’est pas l’entrée qu’on a choisie. On a davantage misé sur sa grande érudition, mais je crois que la question du corps vient avec la langue. On joue en moyen Français, donc dans la langue de Rabelais lui-même. C’est une langue étrange, étrangère même, qui permet d’investir le corps autrement, parce que ce sont d’autres sonorités, parce que la syntaxe est différente.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR CHLOÉ MACAIRE 

Rien plus qu’un peu de moelle
Du 18 au 20 septembre 
Friche La Belle de Mai, Marseille
Un co-production de La Criée, Centre dramatique national de Marseille 

Un duel au cœur de la cruauté humaine

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© X DR

Tout commence dans un ancien hangar isolé. C’est là qu’un jeune journaliste a rendez-vous avec Paolo Veres, homme d’affaires puissant et propriétaire de la plus grande entreprise d’armement d’Europe. L’homme est redouté, controversé, et certains le désignent comme « l’homme le plus cruel du monde ». Le journaliste est venu pour l’interroger. En apparence, rien de plus qu’une interview : des questions, des réponses, une rencontre entre celui qui cherche à savoir et celui qui accepte de parler. Mais très vite, le dispositif se dérègle. Le dialogue se tend, les rapports de force se déplacent et ce qui devait être un entretien devient un véritable duel psychologique.

Qui est réellement le bourreau ?

Le principal ressort dramaturgique de L’uomo più crudele del mondo tient au déplacement progressif du regard. On croit d’abord savoir qui se trouve du côté du pouvoir et qui se trouve face à lui. Mais cette opposition binaire se brouille au fil de la conversation : la pièce remet continuellement en question les rôles de victime et de bourreau. Qui manipule qui ? Qui possède réellement le pouvoir ? Où commence la responsabilité individuelle lorsque l’on se trouve pris dans un système plus vaste que soi ?

Écrite et mise en scène par Davide Sacco, dans un dispositif scénique minimaliste, concentrant toute l’attention sur le jeu des deux acteurs, Lino Guanciale et Francesco Montanari, et sur le texte, qui, à travers la façon dont les informations se dévoilent, oblige progressivement le public à reconsidérer ce qu’il croyait avoir compris. Derrière ce face-à-face particulier, se dessinent des questions plus larges sur le pouvoir, la violence, la responsabilité et les justifications que les individus peuvent donner à leurs actes. Spectacle en italien, surtitré en français. 

MARC VOIRY

L’uomo più crudele del mondo
26 septembre
Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence

Dividendes record, ce que cela veut dire

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Les chiffres viennent de tomber, imparables. C’est un rapport indépendant, mondial, le rapport Janus Henderson, qui donne les chiffres. La France est le pays d’Europe où les grandes entreprises ont reversé le plus de dividendes à leurs actionnaires. Et de loin. 61 milliards d’euros. 

Ces nombres sont trop énormes pour qu’on en réalise immédiatement l’ampleur, et l’impact sur notre économie, sur nos vies.  On ne peut les mesurer qu’en les comparant : la France, en valeur absolue, au jeu de la redistribution des dividendes, arrive juste derrière les États-Unis. Une deuxième place mondiale qu’il faut tempérer par le nombre d’habitants : si l’on reversait les 155 milliards de dividendes des entreprises américaines aux citoyens américains, chacun, bébé compris, toucherait 438 euros. En France, pour chacun, SDF compris, c’est 884 euros qui seraient versés. Pas à l’année : au seul deuxième trimestre. 

3600 euros par personne, enfants compris

Le calcul est donc simple : chaque Français·e pourrait bénéficier d’une prime annuelle de 3600 euros, enfants compris, si les dividendes des entreprises, au lieu d’être versés aux actionnaires, étaient égalitairement distribués aux citoyen·nes. 

On peut aussi faire d’autres calculs : la redistribution annuelle des dividendes en France, en 2026, pourrait atteindre 240 milliards d’euros, soit plus de la moitié du budget de l’État. De quoi renflouer tous les ministères, faire repartir les services publics, désengorger les tribunaux, réformer la police, protéger des violences, investir dans les chantiers d’avenir, les Canadair, l’Éducation nationale, la culture, redonner des moyens aux collectivités, cesser d’abandonner les peuples en souffrance à la famine, aux épidémies, aux sécheresses et au Sida. 

De quoi créer du travail, réindustrialiser en respectant la vie, changer notre consommation énergétique, penser nos déchets, cesser de plonger dans la nuit.

Indice d’immoralité

Utopique ? Les redistributions de dividendes sont un choix des entreprises, qui peuvent réinvestir leurs bénéfices, ou les redistribuer à leurs actionnaires, c’est-à-dire à leurs propriétaires, par le système de l’actionnariat. C’est l’essence du capitalisme. Celui-ci peut être plus ou moins responsable et moral : le taux de redistribution des dividendes est un indicateur de ce degré de prévoyance. Choisir de distribuer ses bénéfices aux propriétaires d’actions, c’est choisir de ne pas investir, dans les emplois, les sites, la recherche, l’avenir. 

En Allemagne, qui arrive juste derrière la France, les reversements de dividendes sont de 44 milliards. Pour un PIB de 4 470 milliards, alors que celui de la France est d’un peu moins de 3000 milliards. Soit moins d’1% en Allemagne, et plus de 2% en France. Quant aux États-Unis ils distribuent 0,4% de leur PIB en dividendes, soit 8 fois moins que la France. 

Il n’y a aucune nécessité à ces reversements record de bénéfices. Le système économique français n’a pas besoin, pour survivre, de ces cadeaux, au sens propre du terme, aux actionnaires. Ce sont eux qui tuent notre économie réelle et le budget de l’État qui a multiplié à la fois les subventions aux entreprises et les allègements fiscaux.

Le déficit de la France a explosé en même temps que l’enrichissement des riches est devenu exponentiel. Ce n’est ni aux pauvres, ni aux services publics, ni à l’aide humanitaire, ni à la culture, ni à l’audiovisuel public, ni aux victimes privées de justice, ni aux patients privés de soins, ni aux collectivités privées des moyens nécessaires à la vie locale, de payer la dette d’un État à la dérive. Mais aux entreprises du CAC 40, qui continuent de s’enrichir sans morale et sans fin.  

AGNÈS FRESCHEL


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Constellations : le Var sous bonnes étoiles  

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© Agnès Mellon

Fidèle à son ADN, Constellations investit une fois encore les extérieures de Toulon et Hyères. Après avoir déjà fait danser les téléphériques, les églises, les forêts ou encore les bibliothèques, le festival revient du 16 au 20 septembre pour une seizième édition. D’un ancien lavoir au jardin d’une tour du XVIe siècle, en passant par les terrasses de café et les salles de cinéma, le festival déserte les théâtres et propose une trentaine de propositions gratuites autour de la danse, de la musique et du cinéma. Pour cette édition marquée par le trentième anniversaire de la compagnie organisatrice Kubilai Khan, cette dernière présente sept créations in situ pensées spécialement pour les lieux.

Pour tous les goûts

Presque vingt ans déjà que Constellations existe. Depuis sa création, le festival mélange les disciplines et les gens en investissant des lieux souvent inattendus. Au programme, des ateliers de danse, des causeries, et tables rondes professionnelles pour une semaine pensée comme « une expérience pour vivre des correspondances, habiter nos corps et partager des réflexions ». 

Le coup d’envoi est donné le 16 septembre au cinéma Le Royal à Toulon avec la projection de SLM, chroniques d’une jeunesse lointaine de Christophe Haleb, une enquête sur la jeunesse en Guyane française. Côté musique, Cassandra Felgueiras livre au Metaxu des « paysages sonores imaginaires » à travers une pluralité de médiums (16 septembre). Place Saint-Paul à Hyères, le groupe Green Galion propose quant à lui une techno trance mélodique jouée en direct avec les machines (17 septembre). Mais Constellations laisse aussi une large place au spectacle vivant…

Kubilai Khan à l’honneur

À l’occasion de cette nouvelle édition et des trente ans de la compagnie, Kubilai Khan imagine sept créations in situ, du Metaxu à la place de l’Oratoire, en passant par le lavoir et la tour du Royal. Le 16 septembre, Extra Terrestre mêle dessin, danse et musique dans un savoureux méli-mélo artistique. À Hyères le 17 septembre, Paper Ritual réunit deux duos de danse et de musique tandis que What I was doing when I was doing what I was doing explore l’ancien lavoir comme un espace de création, d’échanges et de mémoire. Enfin, à quelques pas de la Méditerranée, difficile de ne pas investir les lieux. T’as pensé au parasol ? emmène le public au bord de l’eau à travers une performance dansée à même le sable (20 septembre). Une semaine qui promet une jolie dose de magie en transformant les lieux du quotidien en espaces de rencontre et de créations.

CARLA LORANG

Constellations
16 au 20 septembre        
Hyères, Toulon