mardi 13 octobre 2026
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Rentrée sous tension pour le spectacle vivant

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© X DR

C’est dans ses locaux, rue Saint-Nicolas à Paris, que Claire Guièze et Joris Mathieu ont tenu une conférence de presse consacrée à la situation du spectacle vivant. Les deux coprésident·es du Syndeac – Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles, qui représente les employeurs du spectacle vivant public : théâtres, scènes nationales, centres dramatiques et chorégraphiques, compagnies, lieux de diffusion et festivals – y ont évoqué la publication de leur récente tribune intitulée « Pour une concertation nationale sur le refinancement de la culture ».

Le texte part d’un constat : alors que le secteur traverse une crise budgétaire majeure, qui fragilise les lieux de création, les festivals et l’emploi, les salles n’ont jamais accueilli autant de public et les artistes n’ont jamais  autant contribué à créer du lien social. Pour le Syndeac, la culture ne doit pas être traitée comme une variable d’ajustement, mais reconnue comme un investissement démocratique et économique, créateur d’emplois non délocalisables et vecteur d’attractivité pour les territoires.

Décloisonner les politiques culturelles

Déjà signée par plus de 600 élus – dont six ministres ou anciens ministres, « du camp de la France insoumise jusqu’aux Républicains », précise le syndicat, la tribune porte une demande centrale : l’ouverture d’une concertation nationale associant l’État, les collectivités territoriales, les organisations professionnelles et l’ensemble des acteurs du secteur. Cette concertation devrait s’accompagner, selon le Syndeac, de la création d’une cellule de crise interministérielle, qui ne se limiterait pas au ministère de la Culture mais engagerait aussi l’Éducation nationale, l’Économie, la Cohésion des territoires, l’Intérieur, le Travail ou le Tourisme.

Joris Mathieu insiste sur la dimension transversale du secteur, trop souvent ignorée selon lui : le spectacle vivant irrigue, rappelle-t-il, la politique de la ville, la santé, les hôpitaux, la justice, via les interventions en prison, ou encore l’action ministère des Affaires étrangères. « La politique culturelle de la France a été complètement déléguée aux acteurs : on essaie de produire du sens mais nous avons face à nous des interlocuteurs qui ne se parlent pas entre eux », regrette-t-il.

L’objectif du 1%

Sur le plan financier, le syndicat chiffre son ambition : porter le budget de la Culture à hauteur d’au moins 1 % du budget de l’État, contre environ 0,7 % aujourd’hui. C’est aussi le sens de sa campagne estivale « Culture partout, 1 % obligatoire », qui a servi de fil conducteur à la mobilisation dans les festivals.

La tribune lie par ailleurs ce refinancement à l’autonomie des collectivités territoriales, présentées comme les premières partenaires de la création et de la diffusion de proximité, pour lesquelles elle réclame une véritable capacité financière et fiscale. Le Syndeac appelle enfin à un nouveau pacte de confiance entre l’État, les collectivités et les acteurs de la culture, fondé sur une ambition partagée et des moyens durables.

Un été de mobilisation

Le bilan de l’été a occupé une large partie de la conférence. Portée par la campagne « Culture partout, 1 % obligatoire », la mobilisation s’est étendue tout au long de la saison en lien avec l’intersyndicale – regroupant, aux côtés du Syndeac, des syndicats de salariés du secteur comme la CGT Spectacle, ou FO- de Montpellier Danse à Rennes, d’Alès à Avignon, de Paris l’été ) Nexon, Aurillac ou Bussang jusqu’à un dernier rendez-vous le 23 septembre au festival Musica de Strasbourg. 

Le Syndeac indique que cette campagne reprendra aussi dès l’ouverture des saisons culturelles en octobre. Cette dynamique, le syndicat l’a aussi mesurée dans ses propres rangs : il revendique 27 nouvelles adhésions, portant à environ 580 le nombre total de ses structures et compagnies membres.

Une rentrée sous la menace des coupes

Sur le plan budgétaire, cette pression a produit des effets concrets : fin juillet, le ministère annonçait le versement d’un solde de 10 millions d’euros à 28 structures – dont La Criée à Marseille- victimes d’un gel de leurs subventions. Les co-président·es notent toutefois que ce versement, bien qu’annoncé, n’est toujours pas effectif, et que ce geste ne répond pas à l’ensemble de ses revendications, qu’ils maintiennent « pleines et entières ».

Joris Mathieu ne ménage pas ses mots sur le fond du dossier : « Ce n’est pas tant à la ministre que nous nous adressons aujourd’hui, mais au ministre des Finances, au Premier ministre, au président de la République. Ce qui se prépare aboutira au démantèlement des services publics, et nous ne pouvons pas l’accepter. » Il dénonce aussi la suppression de 10 millions d’euros sur le volet collectif du Pass Culture, qualifiée de « tour de passe-passe » budgétaire aux conséquences directes pour l’éducation artistique en milieu scolaire.

Les représentants des employeurs indiquent encore soutenir le préavis de grève déposé par la CGT Spectacle pour le 29 septembre et pointent des difficultés structurelles dans l’instruction des dossiers de subventions par la DGCA : critères jugés inadaptés à la baisse d’activité, délais de versement de plus en plus longs poussant des compagnies à s’endetter, et montage des productions de plus en plus difficile et long.

Budget 2027 et présidentielle en ligne de mire

Sur le Projet de loi de finances 2027, dont l’examen débutera au Parlement au plus tard le premier mardi d’octobre, le syndicat dit ne disposer d’aucune garantie de sanctuarisation des crédits culturels, ni de visibilité sur les dotations aux collectivités. Il annonce vouloir profiter de la séquence électorale pour interpeller directement les candidats à la présidentielle et faire de la culture un sujet de campagne à part entière, à l’exclusion, précise-t-il, de toute sollicitation du Rassemblement national. 

Le Syndeac a par ailleurs annoncé son adhésion, votée à l’unanimité par son Conseil national, à La Digue, collectif rassemblant associations et personnalités engagées contre l’extrême droite.

Un front commun pour la création

Dans un contexte d’économie budgétaire, le Syndeac est en première ligne puisque les subventions dont bénéficient ses adhérents sont remises en cause ; et tel est le sens de l’intersyndicale à laquelle s’associe pleinement le syndicat, aux côtés notamment du Synptac, branche de la Cgt Spectacle qui représente les techniciens et personnels administratifs. Syndicats d’employeurs et syndicat de salariés avancent donc main dans la main en cette période singulière.

Mais les chiffres au sujet des baisses de ces dernières années, et de leur répartition nous demeurent inconnus – le ministère annonçant récemment encore des baisses, mais cette fois-ci au cas par cas afin de mieux diviser. Par ailleurs, les lieux et compagnies bénéficiant de subventions du ministère ne représentent pas la majorité de la création et de la production artistique du pays. Les théâtres municipaux, par exemple, qui diffusent l’immense majorité des spectacles, ne sont pas dans le champ d’action de l’État et du Syndeac ; tout comme les quasi 1700 compagnies participant au Festival Off d’Avignon. Mais le combat du Syndeac pour un service public de la culture est aussi celui de la création artistique et de tous les intermittents.

ANNE-MARIE THOMAZEAU et RÉGIS VLACHOS

Kinovisions : quand le ciné parle allemand 

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Fatherland, Pawel Pawlikowski © PathéFilms

Depuis maintenant 10 ans, le festival Kinovisionspropose de découvrir des films de jeunes talents ou de cinéastes confirmés, le tout en langue allemande. Cette année, du 23 au 27 septembre à la Baleine, aux Variétés et à l’Artplexe, huit films sont à découvrir – dont une avant première. Deux hommages et un coup de projecteur sur le cinéma autrichien sont également attendus.

Hommages

2026 célèbre le cinquantième anniversaire de la mort de Fritz Lang. Pour l’occasion, Kinovisions permet de revoir son fameux M. Le Maudit-Eine Stadt sucht einen Mörder, avec Peter Lorre dans le rôle d’un tueur d’enfants qui sème la terreur.Un autre hommage sera rendu au cinéaste Alexander Kluge, disparu en mars 2026, dont on pourra revoir son Anita G.

Avant ces hommages, le festival s’ouvre le 23 septembre aux Variétés. On y verra Fatherland de Paweł Pawlikowski, qui continue d’explorer les bouleversements moraux d’une Europe de l’après-guerre, en compagnie de la géniale actrice Sandra Hüller (prix de la mise en scène ex-aequo à Cannes 2026). Deux jours plus tard, Sieger Sein (Être vainqueur) de Soleen Yusef, raconte une histoire de passage à l’âge adulte qui souligne l’importance du travail d’équipe face aux défis de la vie.

Venus d’Autriche

Le même jour, en avant-première à la Baleine, un autre film primé à Cannes (Un Certain Regard) : Everytime de Sarah Wollner, qui explore avec élégance et virtuosité les effets d’un deuil familial. Le lendemain à l’Artplexe, encore du cinéma autrichien avec Gentle Monster, le nouveau film de Marie Kreutzer qui pose la question : connaît-on vraiment l’être qu’on aime ?

Le cinéaste Julian Radlmaier présentera au Variétés le 26 septembre son film Sehnsucht in Sangerhausen (« Les Fantômes de juillet »), un film d’aventures romantique sur une amitié improbable et le désir d’une autre vie. Et pour terminer ce festival, le public aura l’occasion de revoir le documentaire musical de Fatih Akin, Crossing the bridge – the sound of Istanbul sorti en 2005, en partenariat avec l’Unerhört ! Musikfilmfestival de Hambourg : un étonnant voyage à travers la musique turque et la ville d’Istanbul

ANNIE GAVA

Kinovisions
Du 23 au 27 septembre
Baleine, Variétés, Artplexe
Marseille

À Klap, 15 ans très danse 

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© Nina Flore Hernandez

« Il faut leur donner le meilleur de nous-mêmes. » Lorsqu’il évoque les enfants qui fréquentent KLAP, Michel Kelemenis parle de conviction. Ils sont près de deux mille, chaque année, à pousser la porte, assister à des répétitions, découvrir des spectacles et pratiquer la danse. Cette proximité se cultive au fil des résidences, qui ouvrent aussi au public le travail des compagnies. Pour les quinze ans de la maison marseillaise, le chorégraphe prolonge cette relation avec les habitants du quartier dans un week-end de fête, du 25 au 27 septembre. Trois jours pour se retrouver, se rencontrer et occuper les lieux.

Le vendredi à 19 h, les grilles de loto prennent possession du plateau. Avec Carton plein, Arthur Perole et la compagnie F mêlent une véritable partie, ses trois manches et ses lots à gagner, aux numéros d’un cabaret burlesque. Miss Bechamel et Hélène mènent le jeu ; Monicci Belluga et Mortelle Gorgonne s’invitent entre les tirages pour chanter, danser et se livrer aux imitations. Kelemenis annonce aussi des lots qui racontent les liens noués avec KLAP et sa compagnie. Une histoire collective à emporter chez soi.

La danse en partage

Les enfants retrouvent L’Amoureux de Madame Muscle, le vendredi à 10 h et 14h30, puis le samedi à 18 h. Accessible dès quatre ans, cette fantaisie pour trois interprètes explore le corps, ses articulations et ses possibilités à travers un petit vaudeville amoureux. Anthony La Rosa y incarne l’Amoureux, Mylène Lamugnière Madame Muscle et Aurore Indaburu Anatom’. Agatha Ruiz de la Prada en signe les costumes. La reprise inverse les rôles de L’Amoureuse de Monsieur Muscle, créée en 2008 : à elle la puissance, à lui la sensibilité. Le récit conserve son élan, mais s’amuse des représentations du féminin et du masculin. « Autant aller trifouiller un petit peu les archétypes », explique le chorégraphe.

Le samedi, la journée des familles déborde largement du spectacle. Dès 14 h, ateliers pour les enfants, danse avec les parents, créations de fleurs et d’accessoires, maquillage et goûter invitent à circuler dans la maison. Après la représentation, un couscous partagé avec le restaurant Marrakech précède une piste de danse pour petits et grands. Les festivités s’achèvent au plus tard à 21h.

Un dimanche actif 

Le dimanche appartient à celles et ceux qui veulent se mettre en mouvement. Après un grand échauffement conduit à 10 h par Michel Kelemenis, chacun compose son parcours d’ateliers gratuits. Anne Le Batard, Sati Veyrunes, Luara Raio ou Julien Andujar participent à cette traversée, aux côtés des artistes de la compagnie. Une façon de rencontrer par la pratique plusieurs invités de la saison, et de découvrir notamment les univers de Magnifiques et de Braises. Magnifiques, pour neuf interprètes sur le Magnificat de Bach, qui reviendra à Klap les 7, 8 et 9 avril. Braises, création nourrie de la mémoire chorégraphique de Michel Kelemenis, s’y dévoile en étape de travail le 4 décembre, avant sa présentation au ZEF le 20 janvier. À quinze ans, cette Maison pour la danse continue ainsi de faire place à ceux qui la dansent.

SUZANNE CANESSA

Klap fête ses 15 ans
Du 25 au 27 septembre
Marseille

Réunir les rives

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©X DR

Ce week-end, la Friche la Belle de Mai était en fête. Et pour cause, « La Smala de Marseille » prenait ses quartiers pour deux soirées de musique, de danse, mais surtout de partage. Initié par la compagnie Accrorap en collaboration avec La Society, le rendez-vous a débuté vendredi soir avec une conversation dansée, avant de se poursuivre samedi avec des concerts, un bal méditerranéen et, surtout, une performance chorégraphique, temps fort de la programmation. Une création née de trois années de travail menées par Kader Attou et sa compagnie Accrorap. De la Tunisie au Maroc, en passant par la Grèce, l’Égypte, Chypre ou encore l’Algérie, des ateliers chorégraphiques ont été menés. De ces laboratoires sont nées des pastilles chorégraphiques. Mais ce n’était pas suffisant. Il fallait faire se rencontrer ces jeunes artistes de différentes « constellations », ces femmes et ces hommes qui, chacun à leur endroit, dansaient. Alors, accompagné par Sophie Bulbuyan, Kader Attou les a réunis pendant une semaine à Marseille. À la Friche la Belle de Mai, ces quelques jours de travail collectif ont provoqué de nouveaux points de rencontre et fait naître une performance inédite…

 « Ce n’est pas un spectacle »

Sur le Petit Plateau, la performance commence, et des sonorités graves s’élèvent. Apparaît alors un corps difficile à percevoir. Les jeux de lumières ne permettent pas de distinguer de visage. Seulement un corps qui se meut dans l’espace. Seul. S’ensuivent des gestes saccadés, comme une urgence à dire, à danser, à partager. Kader Attou l’avait précisé en introduction : « ce n’est pas simplement un spectacle, ni une performance artistique, c’est une rencontre, une expérience collective et un moment de partage ». Si le premier tableau laisse place à un solo dansé, le groupe n’est jamais très loin. Tout au long de la performance, les gestes et les pas des danseur·euses se répondent, comme si les uns avaient besoin des autres. Pourtant, dans le même temps les singularités de chacun·e rayonnent. Sur le rythme des percussions, les corps réagissent instantanément ensemble, portés par la musique live, véritable moteur du mouvement. Les ambiances musicales sont changeantes. À certains moments, on pourrait presque croire être dans un club de techno berlinois, tandis qu’à d’autres comme égarés dans une forêt. Autant d’ambiances que d’histoires, de pays, et de singularités…

Un langage commun

Puis la danse s’arrête, pour laisser place à une pastille vidéo. L’occasion pour les artistes de partager quelques mots sur le projet : « Nous venons de différentes rives, des villes, des pays séparés par la Méditerranée. Depuis toujours, la Méditerranée fait circuler les savoirs, les langues, les histoires, les cultures. Un geste n’a pas de passeport. Il n’a pas de rives… » Dans un monde qui construit de plus en plus de frontières, La Smala de Marseille fait le choix de les dépasser et de créer un langage commun. 

CARLA LORANG  

Le spectacle a été joué le 19 septembre 
Friche la Belle de Mai, Marseille

Rentrée littéraire : Abdellah Taïa et le droit de rester « Debout dans ses rêves »

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Taia Abderrahim

On avait adoré la prestation d’Abdellah Taïa lors de la soirée Omar Sharif, ma grand-mère et moi, il y a quelques mois à Marseille, dans le cadre du festival Oh les beaux jours ! et en ouverture de la Saison Méditerranée. Aux côtés de quatre autres auteurs – Marwan Chahine, Amira Ghenim, Maya Ouabadi, Nassera Tamer –, Taïa évoquait son enfance au Maroc, petit enfant différent au sein d’une famille de filles dans un quartier populaire de Salé. 

Depuis son premier roman Mon Maroc (2000) jusqu’à son avant dernier, Le Bastion des Larmes (2025) – le héros, Youssef, un professeur exilé en France, revient à Salé, au Maroc, pour vendre l’appartement familial. Ce retour réveille les blessures d’une enfance dans laquelle les souvenirs douloureux se mêlent aux jours heureux auprès de ses six sœurs, flamboyantes, insoumises et libres. Taïa ne cesse de construire une œuvre largement autobiographique qui parle de la nostalgie de l’enfance, d’exil et d’homosexualité – il fut le premier écrivain marocain à faire son coming-out. Debout dans tes rêves s’inscrit pleinement dans cette continuité.

Liberté et étranger

Le roman suit Majid, jeune marocain gay tout juste débarqué à Paris au début des années 2000 pour étudier à la Sorbonne, où il prépare un mémoire sur le peintre Fragonard. Sa vie est marquée par l’instabilité administrative : il doit renouveler son titre de séjour tous les trois mois, contrainte qui pèse sur chacun de ses choix. Cependant, loin du regard de sa famille et de la société marocaine, il peut vivre plus librement son homosexualité. Pour subsister, faute d’aide financière, l’étudiant devient baby-sitter et se voit confier la garde de Gabriel, petit garçon de trois ans, issu d’un milieu aisé. De cette relation, qui va durer sept années, naît un lien d’une grande intensité car l’enfant, contrairement aux adultes, n’a pas d’a priori.

À travers Majid, Taïa interroge la manière dont la société française perçoit et traite l’étranger, notamment lorsqu’il a « un physique maghrébin » ; un regard qui n’épargne pas non plus sa vie amoureuse. Grégoire, l’homme quitté, projette sur lui ses propres préjugés au moment de la rupture. Acculé, Majid retourne alors l’accusation en bravade : « Oui, je suis celui qui quitte, qui part, qui se sépare, qui coupe, qui brise, qui rend les coups, qui s’enfuit, qui fracasse tout autour de lui. C’est ma stratégie depuis l’enfance pour survivre. » 

Là où certains affirment être droits dans leurs bottes, Taïa, lui, préfère revendiquer le droit de rester debout dans ses rêves d’un monde plus doux, qu’il nous invite à partager.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Debout dans tes rêves d’Abdellah Taïa
Éditions Julliard - 21 €

 Salman Rushdie, à la bonne heure 

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Salman Rushdie © X DR

Il est un des rares auteurs vivants à avoir à la fois marqué l’histoire et la littérature. Les Enfants de minuit, paru en 1983 dans sa traduction française, avait bouleversé le monde littéraire anglophone et francophone, réinventant le réalisme magique en Inde. Ces 1001 enfants nés au moment exact de l’Indépendance indienne incarnaient son histoire en une saga fantastique, sur fond de scission historique du sous-continent, avec ses affrontements religieux, un problématique rapport au désir, la relation ambiguë avec l’Angleterre coloniale, sa langue et sa littérature. 

Et puis il y a eu 1988, Les Versets sataniques et la fatwa lancée contre l’écrivain, ses traducteurs et ses éditeurs, par Khomeiny lui-même. Le romancier de l’histoire indienne, athée de culture musulmane, devenait soudain un symbole de liberté, puissamment protégé. 

Il l’est toujours. Il a subi en 2022 une tentative d’assassinat qui l’a privé de l’usage d’un œil et d’une main. La prime de trois millions de dollars pour celui qui parviendrait à l’assassiner est toujours en cours, promise par l’Iran et Khamenei. 

Le recueil, qui regroupe 5 nouvelles de longueur variée, a été écrit pour la plus grande part, après 2022, et la proximité de la mort y est à la fois omniprésente et comme apaisée. 

Oklahoma comme horizon

Le propre de l’horizon est qu’il recule lorsqu’on avance avec l’illusion de pouvoir l’atteindre. Oklahoma, la dernière nouvelle que Rushdie a publiée à ce jour, figure en quatrième place du recueil. Elle livre des clés subtiles sur son œuvre mettant en scène une quête d’inspiration dans un pays de cocagne illusoire : l’Ouest américain. Il y poursuit l’idée que l’on peut fuir l’Inde, l’Europe, Kafka, Virginia Woolf, la tentation du suicide, le stress post-traumatique des combattants, et extraire de son cerveau la « pierre de la folie » telle que Goya l’a peinte, profondément enfoncée dans le cerveau humain. Une quête illusoire poursuivie par un jeune écrivain indien, un vieil écrivain américain alcoolique, une essayiste brillante : trois déclinaisons inexactes et fantasmées de lui-même…

Parcellaire, auto-ironique, enchainant les récits enchâssés et les changements de points de vue, Oklahoma et les deux autres nouvelles écrites après 2022 invitent le lecteur comme un complice dans l’intimité de l’écriture, et de ses échecs. 

Le Défunt retardataire est romancier anglais homosexuel qui porte l’Inde au cœur et vit dans une université anglaise qui digère la révolution sociétale de 1968. La mort l’a transformé en fantôme, visible seulement par une étudiante bangladaise. Il est à la fois victime et héros de l’histoire, comme Rushdie, mais l’étudiante doit aussi beaucoup à l’écrivain, dans cette université anglaise des années 1970 où il a étudié la littérature, et où elle se méfie de l’amour libre. 

La onzième heure, Salman Rushdie

Refusant qu’on sacrifie la liberté au bonheur bourgeois, ménageant parfaitement ses effets et ses surprises, sa chute et ses révélations, ce Défunt retardataire est un petit bijou de short story de fantômes à l’anglaise, citant ses sources littéraires et cinématographiques, mais cachant ses secrets dans une boîte noire scrupuleusement fermée…

La Musicienne de Kahani est la seule nouvelle qui se déroule en Inde, même si celle-ci habite aussi les récits anglais ou américains. La musicienne est une enfant fantastique, née à minuit et possédant comme les Enfants de minuit un don extraordinaire, pour la musique et pas seulement. Elle s’en servira contre un gourou milliardaire qui a ravi son père, et contre les « riches-riches-riches » de Malabar Hill qui la séquestrent pour assurer leur descendance.

L’importance de la dernière heure

Les deux autres nouvelles, qui encadrent le recueil, ont été écrites avant 2022. Moins tourmentées, elles disent aussi l’approche de la mort et du silence, qui, paradoxalement, semblaient plus acceptées par l’écrivain avant la tentative d’assassinat. À nouveau atteint personnellement par la violence fanatique, à 80 ans, Rushdie écrit l’importance de la vie, de la bonté et de la liberté, et sa confiance en la jeunesse. Avec la douceur et l’éclat qui caractérisent tous ses récits, depuis 50 ans.

AGNÈS FRESCHEL

La Onzième heure, de Salman Rushdie
Traduction Gérard Meudal
NRF Gallimard - 23 euros

« Les Correspondances » : le livre a rendez-vous à Manosque

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© X DR

Pendant cinq jours, la cité chère à Jean Giono accueille une quarantaine d’écrivain(e)s fraîchement publiés, dans un festival qui refuse le format salon du livre pour privilégier la rencontre : lectures, entretiens, performances et concerts littéraires rythment les journées, tandis que la ville entière se couvre d’« écritoires », petits bureaux de rue où chacun est invité à écrire et envoyer une lettre grâce au partenariat historique avec La Poste.

Les Correspondances arrivent à un moment stratégique du calendrier littéraire. La première sélection du prix Goncourt, dévoilée début septembre, comprend plusieurs auteurs annoncés à Manosque, comme Yannick Haenel, Philippe Jaenada, Lilia Hassaine, Boris Bergmann, Ananda Devi, Louise Chennevière, Emma Marsantes, Sylvain Prudhomme ou encore Thélyson Orélien. Le public manosquin aura ainsi l’occasion d’entendre en chair et en os une bonne partie des romanciers qui se disputeront les grands prix de novembre.

© Laurent Gayte

Côté mise en scène de la littérature, le programme des soirées au Théâtre Jean Le Bleu s’annonce dense et éclectique. Emmanuel Noblet y donnera voix aux Lettres à Sigurd de Romain Gary, Nicolas Bouchaud lira la correspondance de Nicolas de Staël, tandis qu’Anne Alvaro et Constance Dollé feront entendre les échanges entre Virginia Woolf et sa sœur Vanessa Bell. 

Le volet musical n’est pas en reste, avec un concert dessiné d’Arthur H et Alfred, un rendez-vous signé Vincent Delerm, et un temps fort attendu le dimanche : Fanny Ardant prêtera sa voix à la poésie de Paul Éluard, accompagnée par Jean-Jacques Burnel, le bassiste des Stranglers, et le groupe Deleyaman, un mariage inattendu entre rock britannique et poésie surréaliste qui résume assez bien l’esprit décloisonné du festival.

Les traditionnelles « siestes littéraires », portées par Bastien Lallemant, Maëva Le Berre, JP Nataf et Mathieu Boogaerts, referont escale chaque après-midi avec un auteur invité différent, pour soixante minutes de chansons et de lectures allongées dans la pénombre.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Les Correspondances
Du 23 au 27 septembre
Divers lieux, Manosque

October Lab : la musique en transat’

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© AM-T

Le petit plateau de la Friche belle de Mai affichait complet pour Sounds, Tears and Skins, concert d’ouverture d’October Lab #7 sous la direction de Raoul Lay. En introduction, le directeur du GMEM, Christian Sebille a salué la collaboration avec l’Ensemble Télémaque, qui, année après année, se concrétise en programmes ambitieux. Ce projet, né d’un aller-retour entre Marseille et les États-Unis, mêle les œuvres de trois compositeurs confirmés et de deux jeunes doctorants venus de l’université de Brandeis, près de Boston. Le fil du programme a rappelé Lay « s’articule autour de figures marquées par l’exil ou la discrimination ».

Cinq récits

Deux des compositeurs, Kate Soper et John Aylward, n’avaient pas pu faire le déplacement. Mais Yu-Hui Chang était présente dans la salle, tout comme Jingmian Gong, l’une des deux doctorantes dont la pièce inaugure la soirée. Il s’agit de Proust Impression, inspirée par l’auteur français. La flûte lance une phrase reprise avec malice par le violon et le violoncelle : les instruments sautillent, dialoguent avec humour. La soprano Brigitte Peyré module dans les aigus sur un texte qui semble sorti d’un conte ancien et débute par « il y a bien des années de cela… », donnant à l’ensemble une couleur facétieuse et fantastique. 

Changement d’atmosphère avec la deuxième pièce, l’une des plus denses de la soirée. Kate Soper a puisé dans les écrits d’Artaud consacrés au peintre florentin Paolo Uccello, texte dans lequel intervient également l’architecte Brunelleschi, rival amoureux et intellectuel. Écrite en anglais mais irriguée par l’imaginaire français d’Artaud et le décor italien de la Renaissance, la pièce est une plongée dans la folie, le désir et le vertige, fidèle à l’esprit de l’auteur. 

Roulements de tambour, cris, l’entrée en matière est tonitruante. Surgit le martèlement d’un cheval dans une rue en pleine agitation. La comédienne Agnès Audiffren déroule, non sans humour, le récit en anglais, tandis que la soprano en incarne l’émotion à travers mélopées plaintives et notes tenues à l’infini. L’orchestre rappelle presque une bande-son de cinéma, ponctuant chaque rebondissement du récit. La soprano s’envole parfois dans une folie opératique, tandis que la comédienne, imperturbable, poursuit son texte au cœur du déchaînement instrumental. Christian Bini, aux percussions et bruitages en tout genre est impressionnant sur cette partition exigeante.

Du Rimbaud en rayon

C’est Rimbaud qui a inspiré le jeune Dylan Needleman, deuxième doctorant qui signe une pièce courte, fulgurante comme le poème dont elle s’inspire : Les Ponts tiré des Illuminations. La comédienne lit le texte qui débute sur « des ciels gris de cristal… », pendant que l’orchestre est embarqué dans un joyeux chaos allant crescendo. On croit distinguer, dans le désordre organisé, les évocations textuelles d’une veste rouge, des silhouettes des musiciens. « Puis un rayon blanc, tombant du haut du ciel anéantit cette comédie ». 

John Aylward, professeur des deux étudiants a choisi la figure de Franz Werfel, écrivain juif austro-tchèque passé par Marseille dans les années 1940 grâce Varian Fry, épisode que le roman Transit, d’Anna Seghers, a contribué à faire connaître. Né aux États-Unis d’une mère allemande elle-même réfugiée de la Seconde Guerre mondiale, Aylward porte un intérêt personnel au thème de l’exil. Sa pièce puise dans la correspondance de Werfel avec Alma Mahler, dont il était l’amant, à l’époque où celui-ci tentait d’obtenir un visa pour fuir la France. Sur scène, la comédienne lit ces fragments de télégrammes, tandis que la chanteuse répond dans un dialogue bouleversant. 

Le concert se referme sur la pièce Accidental Hero de Yu-Hui Chang. Originaire de Taïwan, elle est une compositrice reconnue de la scène américaine. Elle s’empare de la figure de Mary Jane Gold, autrice de Crossroads Marseilles 1940, jeune américaine fortunée, pilote d’avion, restée bloquée à Marseille pendant la guerre et qui choisit d’y demeurer pour prêter main-forte à Varian Fry. Même Marseille, même période historique que pour que John Aylwar, mais une écriture bien différente pour ce mini-drame musical qui clôt un programme exceptionnel.  

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le concert s’est déroulé le 15 septembre
Friche Belle de Mai, Marseille. 

Festival « Regards sur Rue » : La Seyne-sur-Mer bouillonne pendant 3 jours

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© X-DR

Porté par Le Pôle – Arts en circulation, cette septième édition de Regards sur Rue réunit 17 compagnies et 68 artistes autour de 17 spectacles, 48 représentations et quatre ateliers. Cirque acrobatique, théâtre de rue, théâtre d’objet, clown, jonglage, suspension, magie rapprochée, musique et performances participatives vont se déployer dans une quinzaine de lieux, du parc de la Navale au centre-ville de La Seyne-sur-Mer. Une programmation entièrement gratuite et en accès libre à découvrir du 25 au 27 septembre. 

Cirque en équilibre

Avec SITU, Ino Kollektiv réunit six femmes autour d’une recherche sur la place que chacune peut occuper dans un groupe, en faisant des portés acrobatiques un véritable terrain de jeu. Le corps de l’une devient le point d’appui de l’autre : les équilibres, les appuis et les déplacements construisent une écriture collective où la question du « faire ensemble » passe par le mouvement. 

Autre proposition aérienne, Rouge Merveille, de Chloé Moglia, dans laquelle Mélusine Lavinet-Drouet évolue suspendue à une ligne rouge, installée dans le ciel. Un dispositif qui concentre l’attention sur le corps de l’artiste, sa lenteur, son équilibre et sa relation à l’espace.

Avec How much we carry, le Cirque Immersif installe lui une perche acrobatique au cœur de la ville, créant un point de convergence : une structure verticale, des corps qui s’en approchent. Alors « L’ascension devient une affaire collective : ce qui tient debout ne tient jamais seul ».

Enfin, avec Accroche-toi si tu peux, la compagnie Les Invendus, transforme la jonglerie en dialogue physique : deux hommes, quelques balles et un espace presque nu pour faire de la manipulation d’objets un langage du corps. 

Déplacer les histoires 

Du côté du théâtre de rue, on joue volontiers de décalages : dans Yseult et Tristan signé Le Punk à Mouton, c’est Yseult qui « mène la danse ». Avec La Mare où [l’]on se Mire, du Chiendent-Théâtre, Norbert arrive pour présenter la maquette de son futur opéra, inspiré du Vilain Petit Canard : le public n’assiste pas simplement à une représentation achevée, mais à la présentation d’un projet artistique. GOLDI – La vérité sur Boucle d’Or et le Gangsta Rap, de la compagnie Superfluu, mélange théâtre et hip-hop, conte traditionnel et univers du gangsta rap. Plus clownesque, Un dîner pour 1, du P’tit Cirk, installe une table dressée, cinq couverts, des bougies et du vin… mais une étrange absence plane. L’attente, les objets et le cérémonial deviennent matière à jeu. 

En musique

Vendredi soir, Aquaplanage, de Kubilaï Khan Investigations, prendra la forme d’un DJ set afro-house signé Frank Micheletti, alias Yaguara, au Parc de la Navale.

Samedi matin, dans le secteur du marché Louis Blanc, MERAK, fanfare balkanique composée de cuivres et de percussions, ambiancera, en déambulation, les rues du centre-ville. Le soir, le Balkan Block Party prolongera cette énergie musicale et festive au Parc de la Navale, avec 11 musiciens et cinq danseurs.

MARC VOIRY

Regards sur Rue
Du 25 au 27 septembre
La Seyne-sur-mer, divers lieux

Sem’art rue: Un bon air à Port-de-Bouc 

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Damocles © C. Murat

« Ouvrir la saison en grand », c’est une tradition à Port-de-Bouc. Depuis 6 ans, Sem’art rue concentre les festivités en une journée d’arts en espace public, qui répondent au double objectif de rassembler toutes les générations, et d’éclairer la grisaille en luttant contre les forces d’inertie : il s’agira, en 5 spectacles, de risquer, voler, résister, porter et oser. Un programme insurrectionnel ?

Damoclès, de la compagnie Inextremiste, ouvrira les festivités le 26 septembre à 15 h en proposant de prendre part au risque : les spectateurices volontaires sont invité·es à monter sur des planches en équilibre, à expérimenter le risque pris, à comprendre qu’il est inhérent à la vie, et en est souvent, le sel, ce que nie notre société qui sur-assure sans rassurer sur l’avenir. 

L’après-midi se poursuivra à 16h15 avec un solo de cirque spectaculaire : Home, porté par Damien Groin (cie Hors surface) combine la virtuosité du trampoline avec celle du fil du funambule, de l’équilibre et de la précision avec la force, la chute, le rebond : autant de déclinaisons de l’envol, métaphorique élan vital.

À 17h10 c’est la danse revendicative, énergique, charnelle de Youness Aboulakoul qui prendra le relais. Les cinq danseuses de AYTA appellent, clairement, à la résistance politique en affirmant leur sororité. 

Ensemble, dansons

Faire commun, se soutenir et passer ensemble les obstacles, c’est aussi le propos de Anatomie d’une course de la compagnie, au nom explicite, La Horde dans les pavés. À partir de 18 h cinq acrobates et un musicien arpentent les murs de la ville, se portent pour grimper, en hauteur, bravant l’architecture, tutoyant le ciel, réinventant l’espace urbain. Comme autant de parois d’escalades, avec simplement leurs mains, leurs dos, leurs appuis pour s’entraider. 

La journée finira comme il se doit par un concert du quintet Atomic Ping Pong. Une musique qui ose les chants de révolte, mixe les sonorités du monde, dynamise les mélodies, fait planer les rythmiques binaires et invite tous les corps à danser. 

AGNÈS FRESCHEL

Sem’art rue
26 septembre à Port-de-Bouc
Rendez-vous au Parking Bully