Si la création peut apparaître comme un refuge pour certaines, elle peut devenir pour d’autres un lieu d’empêchement. Dès 1929, Virginia Woolf affirmait qu’une femme devait disposer de « 500 livres de rente et d’une chambre à soi » pour pouvoir écrire. Car créer ne va pas de soi pour les femmes : des contraintes spécifiques s’ajoutent selon la place sociale qu’occupe chacune, et la société, l’époque où elle vit.
C’est parfois de là, paradoxalement, que jaillit une urgence, un besoin vital de dire, d’écrire. À travers un dispositif immersif singulier, Je crée et je vous dis pourquoi, interroge ce qui nourrit le désir de création féminin. Les textes de treize autrices francophones se retrouvent, portés par six artistes – comédiennes, chanteuse – donnant corps à leurs écritures.
Un appel à écrire
Le projet naît d’une rencontre: celle entre Aurélie Van Den Daele et Hassane Kassi Kouyaté, directeur des Francophonies, des écritures à la scène. De là émerge une commande adressée à des autrices autour d’une question en apparence simple : pourquoi, en tant que femme, créer aujourd’hui ?
Du Congo à Haïti, en passant par la France, la Belgique, le Bénin, le Liban, la République démocratique ou encore le Canada, treize autrices – dont Gaëlle Bien-Aimé, Alison Cosson ou encore Daniely Francisque – répondent à l’appel. Des récits très personnels émergent, évoquant les difficultés à écrire, les silences; Daniely Francisque, par exemple, évoque un désir né d’une parole longtemps étouffée. Le projet prend alors une allure de manifeste, donnant à entendre des voix plurielles.
Une déambulation singulière
Pour écouter ces paroles, il ne s’agit pas de rester assis : le spectateur fait partie intégrante du processus, invité à déambuler à travers différentes « chambres à soi », conçues spécialement dans le théâtre. Dans ces espaces, le jeu des comédiennes, accompagnées d’une chanteuse et d’une dessinatrice, transforme chaque texte en une forme vivante et partagée.
La scénographie imaginée par Aurélie Van Den Daele guide la traversée au cœur de l’intime des autrices. À la présence scénique s’ajoutent un dispositif sonore qui plonge les participant·es tout du long de la déambulation au cœur des récits. Pensé initialement pour quelques représentations, le projet s’inscrit aujourd’hui dans la durée et s’adapte aux lieux investis, promettant des surprises au Théâtre de la Joliette !
« Tu as choisi de défier la société par la langue du cinéma. Courageux mais anecdotique. Je mets fin à nos échanges. » écrit Ariel Cypel, coscénariste, à Anat Even, la réalisatrice israélienne du documentaire Collapse (Effondrement) tourné pendant deux ans dans le kibboutz de Nir Oz et dans le désert du Néguev. Eh bien, c’est loin d’être anecdotique ! Certes, on a vu beaucoup d’images sur Gaza, fictions et documentaires mais difficile d’oublier la voix d’Anat Even qui nous guide sur ce territoire. Déambulations à pied dans le kibboutz en ruines où elle a vécu, jeune : maisons abandonnées, photos d’habitants de Nir Oz, des amis qui lui ont appris « l’histoire et le cinéma. Plans larges, coupés en deux par la frontière, les barbelés. Terre ocre, champs traversés sans cesse par des machines, tracteurs, chars et les D9, monstres de 60 tonnes d’acier qui renversent, abattent, expulsent, aplanissent. Longs travellings en voiture le long des routes et, au loin, omniprésents, la fumée et l’écho sourd des bombardements et des explosions. Anat Even a commencé à filmer le 24 octobre 2023 et en automne 2025, dit-elle, chaque matin est pareil à l’autre. « J’entends les bombardements incessants et mon cœur se brise. » 100.000 obus d’artillerie, ainsi que des bombes à fragmentation, contenant jusqu’à 429 kg de matière explosive, ont été largués ; en une semaine de guerre, plus que ce qu’ont lancé les Américains sur l’Afghanistan en 2019.
Voix off, lettres échangées avec Ariel, témoignages comme celui d’Ezzideen Shehab, médecin et poète palestinien, 27 ans, rentré à Gaza en octobre 2023, 5 jours avant le début de la guerre. « Ce n’est pas le destin qui nous affame, ce ne sont pas les cieux qui nous bombardent, c’est la logique des puissants, l’arithmétique froide de la géopolitique qui ont transformé nos rues en abattoirs ; 60 000 morts, 150 000 mutilés, principalement des enfants dont le seul crime et d’être nés à Gaza, du mauvais coté d’une ligne imaginaire, tracée par des messieurs en costumes. »
Les Israéliens comme Anat Even qui sont contre cette guerre, et toutes les autres, sont vus comme des fous dangereux, tel cet homme assis sur la route, tenant un panneau appelant à la paix, fantôme muet. Comment parler de Gaza ? D’une zone d’extermination, d’un enfer à portée de main et à des années-lumière ? La réalisatrice filme les quelques rassemblements d’opposants à cette guerre éternelle, qui manifestent pour la paix, contre Netanyahou en visite au kibboutz, 650 jours après le désastre. Elle nous met face aux discours haineux de ceux qui traitent les Gazaouis de rats et affirment leur volonté de recoloniser Gaza.
A Ariel qui souhaiterait mettre Israël au ban des nations comme les Allemands, les Serbes et les Hutus, elle confie ne pouvoir se détacher, née là et n’ayant nulle part où aller. Pas d’autre langue, pas d’autres paysages. Ariel qui met fin à leurs échanges, craignant que la caméra de son amie ne se cantonne à un seul côté de la frontière : derrière cette barrière vit un peuple condamné à mort qui n’a ni visage, ni nom. Elle, ne veut pas renoncer à l’espoir. Quelle place pour le cinéma face à cette machine de guerre ? Anat Even a choisi de laisser une trace, au plus près des lieux, des contradictions.
C’est une citation du prix Nobel de littérature, Imre Kertész, qui ouvrait ce documentaire sombre et courageux : « Nous étions parfaitement conscients de la stupidité de la barbarie et de la malfaisance destructrice qui se propageait dans notre pays comme un fléau avec l’aval des autorités. Pourtant, nous les avons considérées avec indifférence comme des gens qui auraient renoncé depuis longtemps à tenter d’améliorer la vie publique ou à provoquer un changement quel qu’il soit. »
Collapse se termine par une dédicace aux enfants et aux victimes innocentes de crimes contre l’humanité
Un documentaire qui résonne encore plus fort en cette période où beaucoup d’innocents sont sous les bombes.
Delta, de Verena Paravel, est une commande de Luma, et a été tourné lors d’une résidence à la Tour du Valat, Institut de recherche pour la conservation des zones humides méditerranéennes fondé en Camargue par Luc Hoffmann, mécène ornithologue, père de Maja Hoffman, directrice de Luma.
L’amour du vivant qui fourmille dans le delta du Rhône est manifeste dans ce film dont les points de vue surprennent, tout près des roseaux et des insectes, à hauteur de leurs yeux, de leurs antennes, de leur verdeur. Le traitement du son est tout aussi subtil et étonnant, capté sous la surface des eaux pas si stagnantes, au passage de l’air entre les feuilles, attrapant chaque pas de puceron le long des tiges, chaque mandibule qui mâche. Sans chercher à restituer le point de vue d’une faune qui n’a généralement ni oreilles ni vision binoculaire, Delta bouleverse pourtant notre perception anthropomorphique, en nous amenant plus près des forces telluriques, des éléments et des vies minuscules.
Revue historique
Dans la galerie des archives vivantes, au sous-sol de la Tour, les Cahiers d’Art anciens reprennent vie. La revue a été fondée il y a tout juste 100 ans par Christian Zervos, et codirigée avec Yvonne Zervos dès les années 1930. Une revue rapidement devenue mythique par sa mise en page et son invention typographique, mais surtout parce que des reproductions de Picasso, Kandinsky ou Matisse y voisinaient avec des textes de Beckett, Lacan ou Artaud, et des photographies de Man Ray ou Dora Maar.
100 ans de Cahiers d’Art et LUMA Arles expose des pages célèbres de la revue, des plaques de gravure de Duchamp, des pochoirs de Miró, des carnets de dessin de Picasso. Elle se prolonge avec des œuvres plus récentes publiées par la revue actuelle, en particulier deux dessins d’Adel Adessemed, une lithographie de William Kentridge, un tirage d’Al Weiwei… et un film, REMNA, commande le Luma au duo QASAR, qui décline les matières, traits, découpes, émotions et pigments des Cahiers.
Calligraphier l’architecture
L’exposition consacrée à Zaha Hadid éclaire magnifiquement la singularité de l’architecte. Les œuvres que ses confrères ou ses disciples lui consacrent sont exposées dans une première salle où de nombreuses interviews sont diffusées, et trois salles sont consacrées à ses peintures, dessinant une architecture qui flotte dans l’air, s’imposant par ses lignes comme un geste plastique sur l’horizon. Architecture expérimentale, longtemps raillée comme impossible et abstraite, s’imposant dans les galeries d’art… avant d’être enfin prise au sérieux et réalisée dans les cieux de Rome, Londres, Canton ou Marseille.
L’exposition permet de comprendre ses influences, en particulier le suprématisme russe, mais aussi sa philosophie de l’espace, son développement d’une nouvelle géométrie architecturale, construite autour d’axes et de superposition, dans une démarche d’expérimentation qui, selon elle, « ne devrait pas avoir de fin ».
Luma speaks english Les journalistes invités au voyage de presse à la Fondation Luma ont été accueillis par Maja Hoffmann le 30 avril, pour une longue après-midi de visites des 6 expositions qui ouvraient au public le lendemain, 1er-mai. La tour de Frank Gehry qui brille et s’élève, visible de très loin dans la plaine camarguaise, continue d’affirmer le poids de la milliardaire sur la ville d’Arles. L’art contemporain et ses fondations privées ne cessent d’y éclore, épurées et amères comme des fleurs de sel. Elles semblent ignorer les difficultés sociales d’une ville plurimillénaire et pauvre, où désormais les bodégas, l’Espagne, la Provence et le patrimoine antique affichent rarement leurs ivresses. Arles a changé d’identité et se voue à l’art contemporain, souvent pour le meilleur – les expositions ouvertes le 1er mai en témoignent. Mais les collections privées s’affichent avec des moyens que les Suds, le Museon Arlaten ou le Musée Arles antique n’ont plus, et que les Rencontres Internationales de la Photographie n’atteignent pas davantage. Cette cohabitation d’une culture publique qui subit des restrictions budgétaires de plus en plus violentes, et de fondations privées, dont certains bénéficient de moyens illimités et en en accroissement constant, permet au public un accès aux œuvres, et en particulier aux collections privées des milliardaires amateurs d’art. Mais pourquoi accueillir les journalistes, dont la plupart étaient francophones, pour une visite tout en anglais, avec traduction française au casque ? Quel est le sens de ce choix pour la presse française, pour la presse régionale, et pour les habitant·es d’Arles et de la région ? Ouvrir cette visite le 30 avril, seul jour férié des journalistes français·es (aucun journal ne paraît le 1er mai) et programmer les vernissages, et donc le travail du personnel et des prestataires, le jour de la fête du travail, était tout aussi maladroit. Ou volontaire ? Maja Hoffmann, dans l’édito présentant ses expositions, parle des « réalités sociales en mutation » et propose « une remise en cause des récits dominants » pour imaginer d’autres « manières d’être ensemble ». Pour les Arlésiens, les Arlésiennes et tous les amoureux de cette ville exceptionnelle, il n’est pas certain que l’anglais international et le travail le 1er-mai soit un changement désiré. A.F.
Trois femmes s’affairent autour d’un atelier composé de récipients en verre, d’ustensiles en bois ou en métal, dont les sonorités semblent émaner d’un lavoir enchanté. En fond, le violoncelle tient une note, une seule. Les voix s’élèvent, cristallines puis quelque chose bascule, comme un cérémonial exalté durant lequel les trois chanteuses se transforment en créatures d’un monde fantastique surgies d’une forêt ancienne. Le violon entre en scène. Le récit peut commencer.
Pour cette nouvelle création en quintette, le Trio Nóta – Cati Delolme, Gabrielle Varbetian et Mélissa Zantman aux voix et percussions – a invité la violoncelliste et compositrice Claire Menguy et le multi-instrumentiste Colin Heller, au violon baryton et à la nyckelharpa (curieuse cithare suédoise dotée de touches et de cordes dont le timbre évoque à la fois le violon et l’orgue). Ensemble, ils ont bâti un programme peuplé d’êtres métamorphosés, d’hybrides, de créatures magiques et de chimères tirés des contes et légendes du passé.
Le répertoire mêle ballades traditionnelles françaises et britanniques revisitées et compositions originales. Parmi les pièces anciennes on peut entendre La Complainte de la Blanche Biche, chant du XVIe siècle où une jeune fille maudite vit sous forme humaine le jour, et devient biche la nuit, jusqu’au moment où elle est chassée et tuée par son propre frère.
Passé et contemporain
Dans There Were Three Ravens, harmonisée par Thomas Ravenscroft en 1611, une autre mystérieuse biche – métaphore de la bien-aimée – vient recueillir le corps d’un chevalier mort ; The Great Silkie of Sule Skerry, chant des Orcades, collecté en 1938 raconte, lui, l’histoire d’un être capable de se transformer de phoque en homme. Tam Lin, chanson des Scottish Borders narre les aventures d’une jeune femme qui arrache son amant aux griffes de la Reine des elfes en le tenant serré tandis qu’il se transforme tour à tour en serpent, en bête de feu et en braises vives. On remonte encore dans le temps avec Phyton le merveilleux serpent de Guillaume de Machaut (1300-1377), partition la plus ancienne du programme.
À ces œuvres du passé répondent des pépites originales signées Francis Coulaud, Mélissa Zantman, Cati Delolme ou encore Colin Heller, dont les textes entrent en résonance avec les pièces anciennes. Les voix alternent solos et polyphonies, parfois rejointes par les musiciens. La frontière entre les mondes est poreuse, mouvante. Car c’est là le cœur du projet : la métamorphose révèle un univers composé de présences multiples, établit une continuité entre les formes du vivant. Elle interroge notre rapport au sauvage, à l’animal, à l’altérité, à la mort. Elle parle aussi de la figure féminine telle que façonnée à la fin du Moyen Âge. Capable de donner la vie, la femme a cristallisé à la fois le désir, la fascination mais aussi la terreur justifiant bien des violences, des viols et des dominations.
Ce programme de haut niveau, poétique et ambitieux porté par l’association Le Chant des voisins, n’existerait pas sans la confiance partagée de ses coproducteurs : la Cité de la Musique de Marseille, l’Espace Culturel de Chaillol, avec le soutien du PIC-Ensemble Télémaque, de Musicatreize et de l’Abbaye Médiévale de Lagrasse, centre culturel les Arts de lire.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Le concert s’est déroulé le 30 avril à la Cité de la musique, Marseille.
La fin de la Biennale des écritures du réel 2026 était un feu d’artifice de mots. Notamment lors d’une rencontre-lecture organisée en librairie, avec une salle pleine d’auditeurs venus écouter deux écrivains, Jamal Ouazzani et Constant Spina. Intitulée Vers un militantisme poétique, elle a donné l’occasion de mesurer à quel point, lorsque les temps sont difficiles – ou simplement intenses –, la poésie répond à des besoins humains essentiels : « exprimer une vérité dans sa cruauté et sa crudité » disait l’un ; « savoir ce qu’est et n’est pas l’amour », disait l’autre, « et donc apprendre à poser ses limites ».
Formuler la rage et le soin
« La poésie, c’est inutile, mais pour qui ? », demandait Jamal Ouazzani, avant de répondre, comme une évidence : « Pour le capitalisme ». Certes, elle n’est pas rentable, mais demeure la meilleure manière de tirer tout le jus vital de notre capacité langagière. Et parfois, c’est tout ce qu’il nous reste, « quand tout brûle », comme c’est le cas à Gaza. « Cela fait quelque chose. C’est pour cela que les gens pleurent parfois en écoutant un poème de Mahmoud Darwich, mais pas le journal télévisé de 20 heures ». Constant Spina, à l’origine du média Manifesto XXI, a tenu à y intégrer de la poésie, « qui peut apporter quelque chose d’intéressant au journalisme ». En recourant à « des plumes énervées, contre l’injonction de rester neutre. Comment rester neutre face à un génocide ? À Donald Trump ? »
Pour l’un comme pour l’autre de ces auteurs, évoluant dans des milieux queers et progressistes, l’écriture est politique, mais prend aussi une dimension de soin. Il s’agit d’un « cri impossible à ne pas pousser, un élan qui me sauve », explique Jamal Ouazzani, frappé par des cycles de dépression grave. Constant Spina lui doit l’acceptation de sa « condition irréparable » de personne handicapée. Son prochain essai portera sur le care, une notion invitant à admettre notre vulnérabilité plutôt que chercher à tout contrôler.
GAËLLE CLOAREC
La rencontre, animée par Roxana Hashemi, co-directrice de la revue poétique Muscle, a eu lieu le 29 avril à la librairie L'Hydre aux mille têtes, Marseille.
À lire :
Amour - Révolutionner l'amour grâce à la sagesse arabe et/ou musulmane, Leduc Société
Feux de joie, Blast
Jamal Ouazzani
Manifeste pour une démocratie déviante : amours queers face au fascisme
Rivages marque une nouvelle étape dans le parcours de Joulik. Le groupe, formé autour de Mélissa Zantman, Robin Celse et Claire Menguy, accueille désormais la batterie d’Arnaud Le Meur sur plusieurs titres, apportant une assise rythmique plus présente et ouvrant les arrangements vers des formes plus actuelles.
Depuis ses débuts, Joulik travaille autour du croisement des langues, des timbres et des traditions vocales. Rivages poursuit cette démarche avec des chants écrits ou adaptés en bulgare, provençal, créole réunionnais, italien, turc, persan ou français, auxquels s’ajoute une langue imaginaire sur « Sangue dela ». Cette diversité linguistique nourrit les compositions sans chercher la reconstitution traditionnelle ni sombrer dans l’exotisme. Le groupe puise dans différentes cultures musicales pour construire un répertoire original dans lequel le « son Joulik » est immédiatement identifiable par la belle cohérence de ce mélange des voix, de cordes, d’instruments acoustiques et de rythmiques contemporaines.
Traditions du monde
L’album s’ouvre avec Zhivotŭt (« la vie »), inspiré d’un chant bulgare, qui installe immédiatement le travail vocal du groupe. Maragi, construit autour d’une tradition provençale qui aurait rencontré l’orient, mêle chants jubilatoires et sonorité du kaval. Ti larme, émouvante complainte en réunionnais, auquel le violoncelle apporte toute sa gravité, prolonge cette circulation entre influences populaires et création originale.
Plus rythmique, Sangue dela introduit une couleur latino et un motif proche du chacha qui donne immédiatement envie de quitter sa chaise et d’inviter son voisin à danser, tandis que Comme tel, porté par le texte puissant de Mélissa Zantman, privilégie une écriture plus intime. Parmi les morceaux marquants figure également Bacino di libertà, dédié aux femmes qui dansent et chantent la liberté et Dünya, (le monde en turc) qui résume bien tout l’esprit du disque.
Autour du quatuor, plusieurs invités participent à l’album. Le percussionniste Bijan Chemirani, qui intervient sur Dala et Ambivalencia, apporte son approche des rythmiques persanes et méditerranéennes. Nicolas Canavaggia signe la contrebasse sur Bacino di libertà tandis que Lilia Ruocco fait sonner son tambourin. Une fois goûté à ces Rivages enchanteurs, on peine à les quitter.
Avant de devenir l’auteur qu’il est aujourd’hui, Gianni Solla a longtemps navigué entre les formes. Des nouvelles publiées dans des anthologies, un monologue pour le théâtre, Tooth Dust, joué sur scène, puis des romans – Airbag, L’Odorat du requin, Tempête de mère –, une œuvre dense, saluée par ses pairs mais qui restait confidentielle. Le Voleur de cahiers, salué par la critique est le premier à paraître en français.
Le roman commence par un lieu : Tora e Piccilli, un village réel situé dans le nord de la Campanie, entre les collines et les routes blanches de poussière, à quelques kilomètres de Caserta. Et ce qui s’y passe en septembre 1942 n’est pas non plus une invention : sous le régime fasciste de Mussolini, des familles juives sont exilées et assignées à résidence dans les villages les plus reculés du Mezzogiorno. On a appelé cet exil, le confino, la relégation. Une façon bureaucratique de rendre les gens invisibles. Des médecins juifs napolitains, des professeurs, des familles entières se retrouvent parachutés là où les routes finissent et où les enfants gardent les cochons. Ce fait historique, longtemps enfoui, est le point de départ du roman de Solla.
Roman d’émancipation
Davide a grandi dans ce village : boiteux de naissance, fils d’un père analphabète et violent, il passe ses jours avec les porcs qu’il surveille, les appelant par leur nom comme s’ils étaient ses frères. Il vole des cahiers au marchand ambulant et y trace des signes, en forme de gribouillis, qui ne veulent rien dire. Il ne sait pas lire. Il ne sait pas écrire. Sa seule amie est Teresa, fille du cordier du village. Elle manie les lettres avec aisance dans ce village où personne ne lit. Ce savoir la rend dangereuse, car rebelle, insoumise, magnétique. On pense à la Lila, de L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante – elle aussi vit dans la région de Naples –, avec cette même façon d’habiter intensément le monde et ce lieu trop étroit qu’elle rêve de quitter dès que possible. Puis les juifs arrivent. Trente-six. Parmi eux, Nicolas, mystérieux, fils de Gioacchino, professeur qui ouvre une école clandestine dans le village dans laquelle Davide, en secret, commence à apprendre à lire.
Les trois enfants arpentent ensemble les forêts, des journées d’insouciance loin des bruits d’un monde à la dérive. Mais une nuit tout bascule. Roman d’initiation et d’émancipation, on suit la trajectoire de Davide, enfant, qui apprend que les mots sont une arme, que la lecture est une forme de résistance, puis jeune adulte. Solla rend visible une page de l’histoire italienne que personne n’avait encore « romanisé » de cette façon et explore avec brio les fidélités aux origines, à l’amitié, aux enfances perdues.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Le Voleur de cahiers, de Gianni Solla Traduit de l'italien par Lise Caillat Albin Michel – 21,90 €
On n’en doutait pas. Thélonius & Lola fonctionne dès ses premières minutes auprès des enfants réunis au Jeu de Paume – et de leurs parents à peine plus circonspects. Un chien qui parle, chante, philosophe, grogne un peu ; une fillette qui désobéit pour mieux comprendre le monde, des cartons qui deviennent rues, abris, frontières. La mise en scène d’Agnès Régolo accepte franchement ce régime du conte. Elle ne cherche pas à masquer la métaphore : Thélonius est sans collier comme d’autres sont sans papiers, et une société entière s’organise pour l’expulser. Le procédé est parfois appuyé, le texte de Serge Kribus porte les marques d’un autre temps, mais sa netteté fait aussi sa force. Les enfants suivent l’aventure ; les adultes, eux, entendent ce que l’époque renvoie.
Car aujourd’hui, au moment où le vote RN grandit avec sa peur entretenue de la différence, y compris chez celles et ceux dont les propres histoires familiales viennent d’ailleurs, la fable prend de l’ampleur. Elle parle d’héritages oubliés, de mémoires blanchies, de ces accents qu’on voudrait lisser pour appartenir. Le très beau choix de Ligia Aranda Martínez,jeune actrice lumineuse, très juste, gardant une légère intonation espagnole, déplace alors le propos. Lola n’est plus seulement l’enfant qui protège l’étranger : elle devient aussi celle qui porte, dans sa voix même, une circulation, une trace, une autre manière d’habiter la langue.
Les mémoires en fuite
Face à elle, Antoine Laudet compose un Thélonius tendre, méfiant, drôle, jamais réduit au symbole. Le duo trouve son équilibre dans la musique. Les chansons, portées par l’univers sonore de Guillaume Saurel, accompagnent l’action sans la ralentir et sont encore entonnées après la sortie. Leur simplicité mélodique donne au spectacle son élan, son côté road movie miniature, son obstination joyeuse.
On pourra trouver certains dialogues trop explicites, ou certaines analogies trop réductrices. Mais cette lisibilité est peut-être ce qui permet à Thélonius & Lola de toucher juste. La pièce propose aux enfants une expérience moins morale que narrative : rencontrer, écouter, aider, résister. Et elle rappelle aux adultes que l’humanité commence souvent là, dans les refus minuscules d’enfants indociles.
D’une beauté douce, d’une gestuelle élégante, d’une voix fine, tout en Noëmi Waysfeld est joli. Il y a deux ans, la chanteuse a décidé de s’attaquer à un monument : Barbara. D’autres s’y sont brisés. Après un concert symphonique donné fin 2024 avec l’Orchestre national Avignon-Provence, c’est une version intimiste qu’elle a présenté à La Criée, accompagnée par Guillaume de Chassy au piano etLeïla Soldevila, à la contrebasse. Le spectacle tient gentiment la route, séduit, touche par instants. Les chansons s’égrènent avec soin : Ma Maison, Dis quand reviendras-tu, Une petite Cantate… Elle prend la parole entre deux titres pour évoquer la place intime de Barbara dans la vie de chacun. « Quelqu’un qu’on écoute seul mais autour de qui on se rassemble dans une ferveur rare », dit-elle avec justesse.
Elle raconte ensuite l’histoire de la chanson Vienne, telle que la rapporte Romanelli, – accordéoniste, pianiste mais surtout compagnon de la dame en noir – lui-même : Barbara ne partait pas vraiment, elle lui glissait chaque soir une lettre sous la porte qui commençait par « Si je t’écris ce soir de Vienne… », et lui en faisait une chanson. Une vraie lettre d’amour entre deux personnes vivant côte à côte.
Paradoxalement, ce sont ces récits, ces récitatifs parlés, théâtraux, qui révèlent la meilleure Waysfeld : dans Mon Enfance, chanson-déchirure où elle cherche sa mère dans les murs et les odeurs sans la trouver, ou dans Le Sommeil, où le chanter-parler témoigne d’une vraie conviction. Je serai douce aussi, habitée, crédible, émeut.
Ça coince
Mais quelque chose manque. Ce qui « faisait » Barbara, ce qui touchait au cœur et aux tripes, c’étaient bien la noirceur, la fêlure, les fractures, la colère souterraine, la puissance créatrice née de douleurs accumulées. Waysfeld, elle, aborde ce répertoire avec une vulnérabilité lisse, une délicatesse lumineuse qui charme sans bouleverser. L’intervention de sa toute jeune fille Fanny Cirou, presque gênante, et le solo pianistique de Guillaume de Chassy, certes élégant, coupent inutilement l’élan.
Alors on se prend à rêver : et si un jour un compositeur écrivait pour Noëmi Waysfeld ? Un répertoire à sa mesure, qui épouserait son expressivité, au carrefour de cultures dans lequel, elle aime flirter entre chants yiddish et mélodies françaises, sans se contraindre à l’ombre d’une légende ? Ce soir, Noëmi était « jolie ». Mais Waysfeld, elle, mérite, comme Barbara d’être grande.
Ruination, le dernier opus de Ben Duke et de sa compagnie Lost Dog raconte « la véritable histoire de Médée ». par la puissance de corps dansants et incarnant des personnages en mouvement.
En ouverture, on découvre Hadès, maître des Enfers, s’affairant autour d’un corps inerte, enveloppé de plastique. Il s’agit de Jason, fraîchement arrivé dans l’au-delà, bientôt délivré de sa gangue et rejoint par son ex-femme. Coincé dans un purgatoire absurde, entre une porte d’entrée qui accueille les ombres sous des confettis et une sortie sous un néon jaune inquiétant, ce dernier décide de porter plainte contre Médée.
Le mythe est ici littéralement réinterprété à travers une cour de justice infernale. Perséphone et Hadès, vêtus de rose fuchsia éclatant, président ce tribunal d’outre-tombe où Médée comparaît. On y découvre un Jason lâche et opportuniste, dont l’héroïsme repose en réalité sur les actes sombres accomplis par Médée. Si Médée trouve en Perséphone une forme d’alliée, cela ne suffit pas à infléchir le cours du jugement. Malgré ses tentatives d’expiation, l’ombre de l’infanticide demeure, et tout porte à croire qu’elle franchira inéluctablement la porte des Enfers, avant d’avoir bu à la fontaine (une véritable fontaine à eau) de l’oubli.
Œuvre totale
Comme dans un opéra, la bande originale fait partie intégrante de Ruination, avec la directrice musicale et pianiste Yshani Perinpanayagam sur scène aux côtés du brillant contre-ténor Keith Pun. Les interprètes, tous danseur·euse·s, mêlent au texte des moments de pure poésie, incarnant les forces de la luxure, du pouvoir, de l’attraction, de l’obstruction, de la lutte et du destin. Entre humour noir, esthétique décalée et réflexion sur la culpabilité et la mémoire, Ruination offre une expérience théâtrale singulière, saluée par une longue standing ovation.
ISABELLE RAINALDI
Spectacle donné les 29 et 30 avril, au Théâtre des Salins, Scène nationale de Martigues.