lundi 9 février 2026
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Le point de bascule décolonial  d’Anna Safiatou Touré 

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Anna Safiatou Touré – The Faces Collection, 2025. Terre cuite. Courtesy of Uhoda Collection – Exposition Tipping Point à la la Friche la Belle de Mai, Marseille

Ses productions cherchent à combler le vide laissé par les objets et les archives manquantes d’un récit historique biaisé. Sa pratique s’articule autour de ce manque, celui de ne pas connaître son pays d’origine et de la découverte du biais présent dans la muséographie européenne. Dans l’entretien mené par Nancy Casielles, historienne de l’art, pour le catalogue de l’exposition Tipping Point à la Friche, Anna Safiatou Touré revient sur son histoire personnelle et sur la signification des espaces que l’on occupe au quotidien dans ces pays, les sculptures qui y sont déployées. Très vite, elle prend la mesure du biais lié à l’histoire coloniale. Elle réalise des sculptures et invente une nouvelle langue qui propose de réécrire des pans d’histoire invisibilisés. 

Cette langue, elle est au croisement de l’intime et du soin. Créant son propre dictionnaire, à partir du dgéba, une des langues mandées du Mali, elle participe à mettre à distance les langues dominantes et de développer un langage propre. Son dictionnaire est en perpétuelle évolution, enrichi par ses créations. Et lorsque ses œuvres nécessitent un texte à dire, elle puise directement dans cette langue.

Masques aux histoires perdues 

Elle utilise les codes muséaux pour interroger la place du masque africain dans les institutions occidentales. Dans ce musée fictif, les masques deviennent des entités à part entière, dotées d’une parole. Le Gamanké Museum, ce jeu vidéo, permet de nombreuses interactions avec les spectateur·trices et prend la forme d’une collection de masques gamanké du pays Kanéma, que l’on découvre à travers la visite virtuelle d’un musée. 

The Faces Collection, pièce constituée de 819 masques miniatures réalisés à partir de l’empreinte de masques authentiques récupéré chez un collectionneur de Louvain-la-Neuve, illustre combien les sites de ventes aux enchères regorgent d’artefacts, dont la recherche des origines s’efface avec les histoires familiales. Ici, des objets de l’époque coloniale au Congo, revendus à bas prix, vidés de leur contexte, et dont les informations essentielles qui leur étaient attachées sont perdues. Anna Safiatou Touré leur redonne une voix et une place dans l’histoire. 

SAMIA CHABANI

Tipping Point
Jusqu’au 28 septembre
Friche la Belle de Mai, Marseille
Une artiste entre deux continents
Après une classe préparatoire en banlieue parisienne, à Issy-les-Moulineaux, Anna Safiatou Touré intègre les Beaux-Arts de Nantes, puis arrive à Bruxelles pour étudier la photographie. Aujourd’hui, sa pratique artistique est tournée presque entièrement vers des questions liées à la décolonisation. Née à Bamako, elle conserve peu de souvenir de son pays natal, car elle arrive très jeune, en France et n’est pas encore retournée au Mali. S.C.
Tipping Point, une exposition de ruptures
Tipping Point est le fruit d’une collaboration et d’une mutualisation entre Fræme, à Marseille et deux structures curatoriales belges Le Botanique et l’Iselp. Ce partenariat né autour de l’exposition présentée à la Friche la Belle de Mai, réunit dix artistes dont Anna Safiatou Touré, qui revendique une approche de déconstruction des discours coloniaux. Dans l’exposition, des masques ou des objets africains vendus aux touristes jouent sur le vrai et le faux, un musée fictif aux allures de jeu vidéo propose une interaction avec le public.
Une démarche en résonance avec le point de bascule évoqué dans le titre, Tipping point, en référence au sentiment de rupture omniprésent des sociétés contemporaines traversées par les bouleversements climatiques, l’accélération numérique, la polarisation politique… Une copodruction Marseille-Bruxelles, nées dans deux métropoles européennes, anciennes capitales coloniales, connectées à d’autres espaces géographiques et riches de leur cosmopolitisme. S.C.

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De quoi le « décolonial » est-il le nom ?

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Le terme « décolonial » fait irruption dans les musées, la recherche et l’espace public, mais demeure souvent perçu comme une abstraction clivante. Réduit à des polémiques sur des statues déboulonnées ou des rues rebaptisées, il est caricaturé en posture idéologique, soupçonné de repentance. Pourtant, il renvoie à une aspiration profonde : nommer et penser l’héritage colonial, longtemps laissé dans l’angle mort de la mémoire nationale.

En France, certains découvrent brutalement la réalité de la colonisation, faute d’enseignement structuré.  Le colonial n’a pas seulement été une domination militaire et politique : il était un système global, mêlant exploitation économique, extractivisme, capitalisme de prédation et racisme structurel. N’est-il pas légitime d’en reconnaître les fondements et les héritages ?

Des savoirs situés

Issu des travaux du collectif latino-américain Modernité/Colonialité, le « décolonial » met en évidence la capacité des mouvements sociaux à produire des savoirs sur la société en dehors des cadres issus des héritages coloniaux, patriarcaux ou raciaux. Mais en France, cette perspective peine à s’imposer dans les sciences sociales, en raison d’un universalisme républicain censé neutraliser les discriminations.

Or la mémoire nationale, comme l’a montré l’historien Pierre Nora, est conçue comme ciment collectif, et tend donc à effacer ou subordonner les mémoires minoritaires : coloniales, ouvrières, régionales. Le décolonial se situe précisément à la croisée de ces fractures mémorielles.

La persistance de la colonialité

La colonialité perdure de manière diffuse, dans nos institutions comme dans nos représentations. Elle s’incarne dans le racisme systémique, dans la violence matérielle et symbolique, parfois policière, qui frappe les populations racisées. 

Frantz Fanon, dans Les Damnés de la Terre, décrivait la colonisation comme une structure intrinsèquement violente, inscrite dans l’espace, le droit et les corps. Achille Mbembe a prolongé cette lecture en montrant combien cette violence persiste sous des formes sécuritaires, économiques et raciales. Autrement dit, la colonialité n’est pas un vestige : elle s’exprime aujourd’hui dans les relations sociales, la gestion des territoires et les récits médiatiques.

Les sociologues Abdelmalek Sayad et Pierre Bourdieu ont mis en lumière une logique durable : les immigrés des anciennes colonies ont été pensés comme une main-d’œuvre provisoire, non comme des citoyens. Cette assignation a traversé les générations et marque encore les quartiers populaires : la relégation territoriale, les contrôles sécuritaires « au faciès », la stigmatisation raciale et culturelle, les discriminations à l’embauche et au logement sont réels et documentés.

L’espace urbain est devenu un instrument de discrimination où les inégalités sociales se sont naturalisées. Entre invisibilisation  et politiques d’« intégration », la gestion de l’altérité reste prisonnière de l’héritage colonial.

Décoloniser les imaginaires

Depuis la création, en 2015, du collectif Décoloniser les arts autour de Françoise Vergès, il n’est plus seulment question de « diversité », de la place des artistes racisés dans les institutions. Il s’agit d’interroger aussi les programmations culturelles, la restitution des œuvres et des restes humains spoliés, et la représentation des identités minoritaires.

L’ethnographie de spectacle ou les « villages Bamboula » appartiennent désormais à un passé dénoncé. L’objectivation raciste qui les sous-tendait n’est plus tolérée dans des sociétés traversées par des identités multiples.

Le débat décolonial s’incarne aussi dans les médias, dans des portails académiques comme Marsimperium.org, mais aussi des chaînes YouTube ou des comptes Instagram, qui jouent un rôle central dans la circulation mondiale des récits. Des collectifs tels qu’Histoires Crépues, Décolonisons-nous ou Diaspolemic  (voir p 18) proposent des contre-récits face aux infox et aux tentatives de museler l’histoire coloniale. Soutenus par des médias transnationaux comme AJ+ ou Blast, ces passeurs contribuent à sortir du prisme national dans lequel les médias traditionnels se sont longtemps enfermés.

Une bataille culturelle et politique

Dans un contexte national où la vie associative se fragilise et où les politiques antidiscriminations reculent, le décolonial apparaît comme une démarche essentielle pour déconstruire les stéréotypes hérités de l’imaginaire colonial.  

Les consciences diasporiques, faites de pratiques sociales, culturelles et militantes transnationales, créent des ponts entre « ici » et « là-bas » et les diasporas ont un poids croissant dans les mobilisations citoyennes. Ainsi, les solidarités face aux guerres actuelles s’inscrivent dans une mémoire politique de l’anticolonial. L’occupation israélienne, héritière de logiques coloniales modernes, nourrit des mobilisations transnationales où s’expriment aussi bien des solidarités européennes que des engagements juifs en faveur de la libération palestinienne.

Le décolonial n’est pas une idéologie close, mais un processus : il interroge les mémoires, les rapports sociaux, les pratiques culturelles, pour proposer un socle émancipateur au vivre-ensemble. Dans la région artistes, chercheurs et militants en font un terrain d’expérimentation culturelle et politique. Face à la montée de l’extrême droite, il constitue plus que jamais une bataille culturelle décisive.

Samia Chabani


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De l’art ou du colon ?

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Françoise Vergès © La Fabrique Anthony

Diasporik. Vous avez souvent dénoncé la persistance des hiérarchies coloniales dans les institutions culturelles. Comment définiriez-vous aujourd’hui ce que signifie « décoloniser les arts » ?

Françoise Vergès. C’est l’une des sept femmes qui ont fondé l’association Décoloniser les arts qui avait trouvé cette appellation, et je dois dire qu’elle était très parlante à l’époque [en 2015 ndlr]. Aujourd’hui, je parlerais plutôt de décolonisation des institutions : écoles, galeries, biennales, musées. Ces institutions font partie prenante d’une économie symbolique et matérielle loin d’être neutre. Elles appartiennent au monde européen colonial, impérialiste et capitaliste. 

En quoi ce rapport à l’art est-il spécifiquement européen ? 

Il y avait évidemment des collections d’art dans le monde non-européen. Rois et reines, empereurs et impératrices, aristocrates, marchands, ont constitué des collections, des créations artistiques étaient échangées, données, ou pillées. Mais l’impérialisme et le capitalisme ont changé le monde de l’art : pillages massifs, transformation de créations en « art », appropriation de pratiques, d’esthétiques, création d’une histoire de l’art où l’Europe tient la place centrale, invention du musée, organisation des créations selon des régions et des époques… tout cela a été inventé par l’Occident. Edward Saïd a très bien montré cela dans son ouvrage L’Orientalisme. L’invention de l’Orient par l’Occident.

Qu’en est-il aujourd’hui ? 

L’analyse rigoureuse de l’économie du monde de l’art révèle sa fausse neutralité. D’où vient l’argent des fondations privées : armes ? pétrole ? plantations ? Comment s’organise l’art-washing ? Comment l’art permet-il à des corporations et à des milliardaires de s’innocenter de leurs crimes ? Comment les musées contribuent à la gentrification d’une ville ? À quoi servent les politiques d’inclusion et de diversité quand les migrant·es sont harcelé·es, enfermé·es dans des camps ? 

Pourquoi la destruction totale des musées, des sites archéologiques et historiques à Gaza n’a-t-elle pas entraîné de réactions fermes des artistes ni des institutions artistiques en Occident ? Ni le pillage du musée national de Khartoum ? 

Il n’y a pas d’égalité entre les musées, la majorité d’entre eux est en Occident, leurs prestigieuses collections ont été fondées sur le pillage et un capital accumulé sur l’extraction. Il n’y a pas d’un côté le monde de l’art et de l’autre le reste du monde. La décolonisation de ces institutions s’inscrit dans le large mouvement de décolonisation, elles ne peuvent pas être décolonisées seules, elles ne sont pas indépendantes des idéologies et des économies dominantes. 

Dans vos écrits, vous insistez sur la manière dont la violence coloniale continue d’habiter les musées, les pratiques curatoriales, et les imaginaires artistiques. Pouvez-vous nous parler de ces formes de colonialité résiduelle dans l’art contemporain ?

Elles ne sont pas résiduelles, elles sont constitutives des institutions. 

Il n’y a pas de prise de conscience, selon vous ? 

J’observe bien sûr les efforts des musées et des biennales pour mieux donner les contextes, pour inclure des artistes du Sud global, pour initier des conversations, pour organiser des expositions sur des sujets jusqu’ici ignorés. Il était temps, et c’est justice. 

Maintenant, il faut aussi imposer une justice sociale : salaires et conditions de travail des personnes qui nettoient, qui gardent, des technicien·nes… et une justice raciale dans le recrutement. Mais devons-nous continuer à demander la construction de musées sur le modèle hégémonique occidental ? Suffit-il de diversifier ce qu’il y a sur les murs et dans les collections sans remettre en cause l’économie spéculative ?

Je dois dire qu’aujourd’hui je suis surtout intéressée par le travail d’imagination autour de ce que seraient des pratiques curatoriales et des institutions post-racistes, post-capitalistes et post-impérialistes. Travailler à l’abolition d’un monde cruel et brutal, de dépossession et d’extraction, et de racismes, un monde dont l’économie fabrique un monde inhabitable et irrespirable pour la majorité de l’humanité et d’espèces non-humaines, c’est cet effort qui m’intéresse. 

En quoi les logiques néolibérales de l’industrie culturelle entravent-elles, selon vous, toute véritable entreprise de décolonisation artistique ?

La décolonisation, ce n’est pas s’arranger avec le néolibéralisme, c’est travailler à son abolition. On vit dans ce système, donc avec les contradictions qu’il crée, mais il n’y a rien à attendre de lui.  

Quels modèles alternatifs – historiques ou actuels – vous semblent inspirants pour penser une écologie des arts réellement décoloniale ?

Il y en a plusieurs et je ne peux pas les citer tous. Mais je peux dire que chaque mouvement social, chaque mouvement révolutionnaire ou de libération nationale, a mis en place des pratiques innovantes questionnant des pédagogies autoritaires, la place de l’artiste comme individu et comme génie, contestant l’art bourgeois et colonial. C’est une très riche histoire.

Comment repenser les rapports entre artistes, publics et territoires à la lumière d’une critique décoloniale ?

Peut-être en se demandant déjà comment ces rapports ont été constitués hiérarchiquement. Devenir musicien, peintre, sculptrice, performeuse, cinéaste, etc. demande de pratiquer, d’apprendre, de comprendre qu’il faut du temps, que créer est un travail à la fois mental, manuel, spirituel. L’atelier de l’artisan·e (en français, artisan·e est dévalué par rapport à artiste, c’est une division de classe) donne l’image de la transmission par l’œil, le toucher, le son, la répétition et l’autonomie.

Le mot « réparation » revient souvent dans vos écrits. En quoi les arts peuvent-ils contribuer à des formes de réparation – symboliques, psychiques, politiques ?

En rejoignant les luttes pour l’abolition du capitalisme racial, de l’impérialisme.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR SAMIA CHABANI


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KinoVisions: Quelques jours outre-Rhin

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Une enfance allemande - Île d'Amrum, 1945 © Dulac distribution

En ouverture le 24 septembre à 20 h, aux Variétés, le nouveau film de Fatih Akin, Une enfance allemande – Île d’Amrum. L’histoire d’un jeune garçon qui, par ses efforts quotidiens, participe à la survie de sa famille, sur l’île d’Amrun, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Projection suivie d’une rencontre avec l’actrice Laura Tonke.

Le 26 à 14 h aux Variétés, Grüsse vom Mars (Bonjour de Mars) de Sarah Winkenstette, un film qui explore avec sensibilité le monde d’un garçon particulier, aimant l’espace, les angles droits, la couleur bleue et rêvant de devenir astronaute. Le même jour à 20h30, mais au Vidéodrome, ce sera le film suisse de Fredi Murer, en version restaurée, l’Ame sœur (Höhenfeuer), Léopard d’Or au Festival de Locarno de 1985 : une famille de taiseux vit au rythme des saisons dans une ferme isolée des montagnes de la Suisse centrale quand un jour un drame éclate…

Retour en RDA

Le samedi à L’Artplexe, est présenté le deuxième long métrage de Mascha Schilinski,Prix du Jury au Festival de Cannes : In die Sonne schauen (Sound of Falling) : Quatre jeunes filles à quatre époques différentes qui passent leur adolescence dans la même ferme, au nord de l’Allemagne. Une exploration poétique de la transmission d’une douleur fantomatique à travers les âges. À 20 h aux Variétés, un coup de projecteur sur le cinéma suisse avec le Moineau dans la cheminée (Der Spatz im Kamin) de Ramon Zürcher, un huis clos familial : à l’occasion d’un anniversaire des tensions familiales éclatent… La projection sera suivie d’une rencontre avec un membre de l’équipe du film et d’un verre de l’amitié.

Le dimanche, la dixième édition de KinoVisions se termine avec un documentaire présenté à la dernière Berlinale, Stolz & Eigensinn (Fierté et Attitude) de Gerd Kroske, qui pose la question « que conquiert-on ? Que perd-on ? » à travers les biographies d’anciennes ouvrières industrielles de RDA.

ANNIE GAVA

KinoVisions
Du 24 au 28 septembre
Divers lieux, Marseille

Qui sème l’art dans la ville…

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Depuis 6 ans, Le Sémaphore creuse le sillon de ses lignes de force : investir la ville, poser une présence artistique au long cours sur le territoire, engager des actions culturelles de qualité, avec une attention particulière portée au jeune public. Le festival Sem’art rue coche toutes ces cases, en proposant année après année une programmation fédératrice autour de créations en plein air.

Cette sixième édition s’articule autour d’agrès originaux, à découvrir au fil des rues – un banc public, un tapis roulant, une roue géante… Dès 15 h, Place assise détourne le mobilier urbain : les cinq interprètes du Collectif BIM en font leur poste d’observation pour scruter le quotidien, initier les rencontres, accueillir leurs jeux. Sur leur tapis roulant, les deux acrobates des Hommes de mains défient le temps. Le bien nommé spectacle Immobiles se présente comme une avancée sans fin, quand le sur place permet d’explorer les facettes d’une relation duale, entre temps qui passe et regards dans le rétro.

Dans les cieux

Et tandis que le fil de fériste Arthur Sidoroff propose une suspension de proximité, tout en délicatesse et sans artifice (Robert n’a pas de paillettes), dans les airs, on retrouve avec bonheur Les filles du renard pâle. Habituées à tutoyer les cieux – on se souvient de leur vertigineuse traversée funambulesque au-dessus de la cour de la Vieille Charité, en ouverture de la BIAC en 2022 –, elles osent cette fois une performance hypnotique dans une démesurée Roue giratoire, questionnant à la fois le mouvement perpétuel, l’absurdité de la vie et l’ivresse des cîmes, entre peur du vide et soif de liberté.

Avec une proposition toutes les heures, du parc de la Presqu’île au parvis du Sémaphore en passant par l’avenue du Général de Gaulle, l’avenue Lazzarino ou le Port de la Renaissance, il est possible d’assister à chacune des représentations du festival, jusqu’à son final en beauté à 19h autour des reprises des Rustines de l’ange : Led Zeppelin, Perrone, Madness ou Bourvil, les six accordéonistes de la troupe revisitent un répertoire transgénérationnel pour un final ébouriffant !

JULIE BORDENAVE

Sem’art rue
13 septembre
Dans les rues de Port-de-Bouc
Une proposition du théâtre Le Sémaphore

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Une rentrée qui Virevolte

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Les équipes des quatre lieux réunis au sein de l'association La Responsabilité des Rêves © A.-M.T.

Réunis depuis 2023 au sein de l’association La Responsabilité des Rêves, quatre lieux marseillais : le Makeda, la Mesòn, le Théâtre de l’Œuvre et l’Espace Julien rouvrent simultanément leurs portes du 10 au 13 septembre pour un nouveau projet commun : Virevolte ; quatre jours d’hybridations musicales et de transhumance joyeuse pour fêter dignement la rentrée.

Début des festivités le 10 septembre au Café Julien avec la soirée l’EJ c’est le S qui invite, le collectif Sororo Club – association crée par la DJ Mila Nechella pour promouvoir la scène émergeante féminine et queer et lutter contre le manque de représentativité des minorités- pour une soirée 100 % électronique.

Dialogues musicaux

Le lendemain, c’est le Makeda qui régale avec le quintet franco-syrien Sarab, mêlant fureur du jazz contemporain et richesse des musiques et textes traditionnels du Moyen Orient, puis Bakir, trio de musique électronique, en voyage également du Maghreb au Machrek.

Le vendredi 12 on se dirige vers la Mesòn, rue Consolat. Ce petit lieu à la grande programmation reçoit Article 15, duo à l’afro-électro foudroyant qui trace une ligne musicale de Kinshasa à la France. Le même soir, l’Espace Julien, ouvre ses portes au clubbing festif de Turfu, à l’électro politique de Dombrance et à Mystique la dj marseillaise qui officie sur des rythmes latinos. C’est au Théâtre de l’Oeuvre le 13 septembre que s’achèveront ces quatre jours de folie avec Ammar 808 et Rumble et Youthstar (label Chinese man Record) qui vont investir la rue Mission de France, pour une block party en plein air.

Nouvelle saison

Lors de leur conférence commune de rentrée, les équipes – joyeuses – des quatre lieux ont présenté quelques moments phares de la saison qui débute… L’Espace Julien proposera cette année 150 dates avec des invités de marque comme Fémi Kuti, qui viendra partager son afrobeat politique et brûlant, le rappeur Médine, la chanteuse pop belge Iliona, Lloyd Cole, icône de la scène pop des années 1980 et Déportivo, groupe de rock français qui signe son grand retour.

Kēpa et son folk blues moderne, Claire Days et sa pop-rock indé et le live cinéma de Vincent Moon’s sont eux attendus au Théâtre de l’Œuvre.

De son côté, la Mesòn accueillera en début de saison Nicolas Michaux, poète qui compose entre les brumes de Bruxelles et celles de l’île de Samsø au Danemark et Fantasio, contrebassiste, chanteur, fidèle du lieu. La Mesòn est cette année encore aux manettes de Kiosque and co, manifestation proposée avec la mairie du 1/7 – et qui revient dès le 27 septembre au kiosque Réformés et au Jardin Labadié – et du Au Large festival du 25 au 27 juin.

Enfin, le Makeda, qui se vit comme « un lieu culturel et citoyen où la musique est levier de vivre ensemble et de dialogues entre les cultures », accueillera cette année encore plus de 150 concerts, DJ sets, résidences, ateliers, expositions. À noter, un hommage au burkinabé Victor Démé (1962-2015), considéré comme l’une des grandes voix de la musique mandingue moderne et la venue d’Elida Almedia en provenance du Cap vert.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Virevolte
Du 10 au 13 septembre
Makeda, Mesòn, Théâtre de l’Œuvre
et l’Espace Julien
Marseille

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Voix de femmes, griot et mélodies persanes

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Lei © A.-M.T.

Le festival De Vives voix sait créer de belles rencontres. Cette année encore, il n’a pas failli à sa réputation avec une programmation subtile concoctée par Maxime Vagner (Prodig’Art) et Odile Lecour (La Maison du Chant). Le festival a donné rendez-vous à son public dans la cour du Conservatoire Pierre Barbizet qui, en ce début de soirée, accueille un duo de chant polyphonique féminin. 

Lei est né de la rencontre entre deux jeunes artistes, Laurène Barnel et Carine Habauzit qui glanent leurs chants dans les traditions orales de la Méditerranée : tunisiennes, turques… Elles arrangent, composent et réécrivent une musique qui porte la parole des femmes et les cultures populaires. À Marseille, elles présentent le spectacle Amarre dans lequel elles enchaînent berceuses, histoires de mers et de marins qui partent et de femmes qui espèrent.

Tissage vocal

Leurs voix s’entrelacent. Chacune jongle avec mélodie et contrechant, oscille indifféremment dans les aigus où les graves si bien qu’il est presque impossible de différencier les voix, tant elles tissent, fil après fil, une matière musicale dense et ténue. C’est élégant, tout en retenue pudique, même dans les morceaux plus rythmés comme le chant portugais Rò da Graça dans lequel elles sont rejoints par le contrebassiste Baptiste Dumangin et le percussionniste Tom Couineau. 

Elles nous font voyager en compagnie de Morenika, héroïne d’un chant sépharade du Moyen-Âge ; d’une femme stérile des plaines d’Avshar qui rêve que la pierre qu’elle porte dans ses bras se transforme en enfant ; de Ninninà, enfant de Corse « qui navigue hardiment et ne peut craindre ni l’orage, ni le caprice de la mer. » Mention spéciale pour Ya Ra’i, chant tunisien envoûtant qui invite à l’amour et à la volupté. Facétieuses et généreuses, elles font chanter un public – conquis – qui ne demande que ça. Un seul bémol, pourquoi avoir choisi des vêtements à paillettes années 1980 pour porter un répertoire si fin et si profond ?  

Kora et setar

Ablaye Cissoko, Kıya Tabassian et Patrick Graham © A.-M.T

Pour la tenue, le Sénégalais Ablaye Cissoko fait lui un sans-faute. Il arrive sur scène, majestueux, dans son boubou en bazin amidonné bleu nuit… Il porte à la main, sa kora, ce drôle d’instrument composé d’une demi-calebasse et de cordes dont il est aujourd’hui l’un des plus grands ambassadeurs. Il est accompagné par deux musiciens de l’Ensemble Constantinople – ils se sont produit la veille sur la même scène : le percussionniste Patrick Graham et l’Iranien Kiya Tabassian, maître du setar, ce luth à long manche traditionnel de la musique persane « petit par la taille mais qui dit tellement de choses » s’enthousiasme Ablaye. 

Les deux musiciens – et magnifiques chanteurs – sont de vieilles connaissances. Cela fait plus de dix ans que leurs instruments sillonnent et dialoguent sur les scènes du monde. Ils nous reviennent avec le programme Traversées, le bien nommé, qui fait une large place à la poésie et à la profonde amitié qui les lie. Les regards, les sourires témoignent du respect qu’ils se portent et de l’écoute de l’autre. Ils partagent aussi un humour complice ironisant sur une kora, perturbée par son voyage en avion, qui se fait rebelle à tout accordage. 

Patrick, véritable bruiteur musical, nous transporte sur la route des caravanes chamelières.  Kya, lui, a la setar jazzy, rebelle. Elle voyage vers Ispahan et Chiraz, qui fut un centre de la poésie persane et du soufisme, sur les traces du mystique Saadi et du poète Hâfez, qu’il met en musique. Ablaye, à la posture hiératique, porte en lui toute sa dignité de griot et celle de sa lignée mandingue. Ovationnés, ce n’est pas un mais deux bis que vont offrir les trois musiciens à un public qui peine à les quitter.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Les concerts se sont déroulés le 6 septembre au Conservatoire Pierre Barbizet dans le cadre du festival De Vives Voix

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Le maître de kora
Ablaye Cissoko est griot et maître de la kora ; griot comme son père et cela depuis 47 générations. À l’invitation du festival De Vives Voix, il a partagé son art durant un atelier. « On ne devient pas griot, on nait griot » introduit-il.    
Ces poètes musicaux, passeurs de mémoire et pacificateurs des conflits, sont le trait d’union avec les forces de la nature, le divin, les anciens. Ils sont aussi les garants des généalogies familiales qui se transmettent par l’oralité.
Né dans le sud du Sénégal, il est très tôt initié par son père. Il se « connecte » intimement à cet instrument dès l’âge de 8 ans. « La kora est ma confidente. Quand je suis triste, je joue, quand je suis heureux je joue ». Installé à Saint-Louis-du-Sénégal, il enchaîne les tournées internationales mais y a créé une école de kora. Car le sage aime transmettre ; son art, mais aussi ses réflexions sur la vie, la manière d’être au monde, aux autres : « je parle beaucoup… » 
Aussi, il invite les participants « à passer ses mots au tamis et de n’en garder que ce qui peut être utile », puis à chanter… En Afrique, pas de partitions, de texte écrit, tout est travail de transmission et de mémoire. L’expérience est forte, prégnante, souvent comique, le rendu largement aléatoire. Mais pour Ablaye, l’important n’est pas là. Il est dans l’écoute, l’échange et le partage. En quittant la salle, tous sont bien conscients d’avoir partagé un moment unique, hors du temps et d’une richesse infinie. A.-M.T.

La musique est Émouvantes

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festival les emouvantes, robinson khoury trio mya © Christophe Charpenel

Au festival Les Émouvantes, le trio MYA, avec Robinson Khoury (trombone, voix, synthétiseur modulaire), Anissa Nehari (percussions digitales, voix), Léo Jassef (piano, synthétiseurs, voix), a proposé un set tissé de rêves cosmopolites. Des modes musicaux arabes (le maqââm), des éléments folkloriques européens (par les voix notamment) et du jazz quelque part « hancockien » (solos de piano réminiscents du jeu du grand jazzman).

La profonde musicalité de la percussionniste (avec un set composé de pads, bendir, calebasse, cajon et cymbales), creuse des voies aux atours de rituels uchroniques, parfois agrémentés de beats et octets chamaniques, avec évidemment un trombone démultiplié (tantôt la coulisse, tantôt un trombone de poche réduit à son pavillon, tantôt l’instrument entier). Le dernier thème, Arazu, sera dédié aux populations du Sud Liban massacrées par l’armée israélienne : après avoir lancé un « free Palestine », il conduira le trio dans un blues post-apocalyptique.

Musique résistante

Ensuite, place à Sly Dee, le projet groovyssime imaginé par le bassiste Sylvain Daniel, sideman, entre autres, de Laurent Bardainne et Jeanne Added. La présence d’une trompette (Aymeric Avice) dans un maelström funky décalé proposé rappelle Miles Davis – époque « Tutu » avec Marcus Miller. 

Les beats déployés par le batteur (Vincent Taeger), eux, tirent l’ensemble vers le hip-hop expérimental d’un J-Dilla. Le synthétiseur se fait symphonique (Arnaud Roulin), convoquant même le concerto d’Aranjuez, quand le piano et Fender Rhodes de Bruno Ruder creusent des contrastes entre impressionnisme et punk rock funk à la Gang of Four. 

Quant à la basse, elle semble possédée par l’esprit d’un Larry Graham (celui qui, dit-on, inventa le slap au sein de Sly & The Family Stone), jouée de mains de maître. Parmi les titres alignés : Résistance. Tout un programme ! D’ailleurs, la banderole du festival accrochée sur la grille du conservatoire était frappée d’un graffiti : « Culture courage, Macron dégage ».

LAURENT DUSSUTOUR

Le festival Les Émouvantes s’est tenu du 11 au 13 septembre à Marseille

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Gare Franche : Terminus pour les travaux 

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© Stephan Muntaner

C’est un lieu de rencontre, et d’accueil. Un espace atypique, planqué dans la quiétude des quartiers Nord de Marseille (oui oui). C’est aussi l’histoire d’une renaissance, pour ce lieu emblématique du 15e arrondissement qui retrouve toute sa place après deux ans et demi de rénovation. La Gare Franche, gérée par la Scène nationale du Zef depuis 2019, va ouvrir de nouveau ses portes à partir du 23 septembre, pour redevenir ce qu’elle était : une maison d’accueil pour les artistes, pour les publics, ouverte sur son quartier, dans l’esprit de son artiste fondateur Znorko, décédé en 2013.  

Ouverture festive

Rendez-vous est donné le 23 septembre pour la pendaison de crémaillère. Dès 16h30, à l’heure de la sortie des classes, pour un goûter « au milieu des poules et du jardin avec le four à pain allumé », histoire de patienter dans la convivialité avant le début des festivités. 

À 18 heures, un DJ set Pastasciutta Antifascista, une « performance joyeuse et engagée » de l’artiste italienne Floriane Facchini, où musique et pâtes fraiches mixeront ensemble. À 19 heures, de la musique encore avec le Club Orchestre, cet ensemble réunissant une trentaine d’habitants du Merlan (âgés de 9 à 65 ans), sous la direction de Sébastien Bouin et Sylvain Monier (C Barré), et qui s’attaqueront aux répertoires des compositeurs Amine Soufari et Mehdi Telhaoui. La suite, c’est un concert surprise – des jeunes talents dit-on – puis le spectacle R·ONDE·S du chorégraphe Pierre Rigal, un vieil ami de la maison. 

« Un lieu magique »

Au cours de l’année, la Gare Franche devrait accueillir plusieurs spectacles, devant des gradins d’une jauge de 150 personnes. « On y programmera des spectacles s’il y a un sens, soit par rapport au territoire soit par rapport à la scénographie », explique Francesca Poloniato, directrice du Zef. 

Le lieu entend aussi conserver son rôle social : il accueillera les habitants des quartiers autour de son jardin partagé, de son four à pain, ou de son poulailler, mais aussi des artistes. « C’est un lieu unique en France, où les artistes peuvent dormir, manger puis descendre trois marches et tout de suite être dans un lieu magique », conclut la directrice du Zef. 

MÉLYNE HOFFMANN–BRIENZA ET NICOLAS SANTUCCI

Ouverture Gare Franche
23 septembre
Marseille

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« Il avait compris Nino mieux que moi » 

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Pauline Locques (A.G.)

Comment vous est venue l’idée de votre premier long métrage dédié à Romain ?

C’est venu d’un deuil, en fait de la perte  d’un jeune homme de ma famille qui a eu un cancer très agressif, qui donnait peu d’espoir de chance en 2020. J’ai commencé à écrire pour retrouver de la joie, essayer de voir si je pouvais me réconcilier avec la maladie. C’était tellement injuste et dur ! Je me suis dit que j’aimerais faire un film sur la maladie, mais le plus lumineux possible.

Aviez-vous en tête le film d’Agnès Varda, Cleo de 5 à 7, l’errance de  90 minutes dans Paris d’une jeune femme qui attendait un diagnostic ?

Je ne l’ai pas eu en tête comme référence. Je ne me suis pas dit que j’allais faire un Cleo de 5 à 7 au masculin et contemporain. Quand j’ai regardé Cléo pour la 1e fois, j’ai eu l’impression de découvrir un personnage, de suivre cette femme, de m’accrocher très fort à elle. Pour moi, en écrivant, c’est ce qui s’est passé. Il y a une figure de jeune homme qui est arrivée dans ma tête, avec des contours un peu flous, des vêtements un peu larges. Il a dû avoir un diagnostic et je vais le suivre.. Je l’ai suivi à l’écriture et l’errance est venue de là. La forme est arrivée de mon errance à l’écriture.

Au générique, on voit écrit « avec la collaboration de Maud Ameline » Comment s’est passée cette collaboration ?

J’ai écrit plusieurs versions de scenario dialogué. On est arrivé au bout avec ma productrice et on s’est dit qu’il fallait un regard extérieur. On a fait une dizaine de séances de travail, de réflexion, de discussions avec Maud Ameline. Elle a beaucoup apporté à l’architecture de la structure du film. Elle a verrouillé l’errance en créant des rythmes. Très fondateur pour le film.

Le personnage de Nino est très intérieur, discret, secret « Tu voyais tout et tu ne regardais rien lui dit sa mère. » évoquant  sa naissance. Comment l’avez-vous construit ?

Je l’ai cherché autant que le spectateur, peut –être. Pour moi, c’était un jeune homme assez mystérieux sur qui tombe ce diagnostic et je l’ai découvert au fur et à mesure de l’écriture. Je je ne savais pas si Nino avait été traumatisé ou pas par la mort de son père. J’ai gardé son mystère ; je l’ai mis en contact avec d’autre gens. Je mets des gens ensemble, je les écoute discuter et j’écris. Les paroles viennent comme cela et ça crée une personnalité. Je suis mon personnage et je vois comment ça ses passe.

Pour l’incarner Théodore Pellerin ? Vous l’aviez vu dans le film de Xavier Dolan, Juste la fin du monde (2016) ? Ou ailleurs ?

Je ne l’avais pas repéré du tout. Je ne savais même pas qu’il existait (rires) ! C’est ma directrice de casting qui m’a proposé une liste de comédiens dans la trentaine. Je n’avais pas d’évidence. Elle est arrivée avec Theodore, avec l’intuition que ça allait bien a marcher entre nous.. .Dans la vie ,il a un accent québécois et dans le film pas du tout. Ca a été un vrai coup de cœur. Je lui ai donné les clés du Personnage. Quand il est arrivé, il m’a dit «  j’ai vraiment adoré le scenario. » J’avais le sentiment qu’il avait compris Nino mieux que moi qui suis une femme de quarante ans avec des enfants. Il y a des choses qui m’échappaient sur le fait d’être un jeune homme de trente ans, confronté à la maladie  aux questions de parentalité.. Il comprenait tellement bien le rôle ! C’est un grand acteur.

Un excellent choix ! Il incarne à merveille votre personnage, à fleur de peau, et vient d’obtenir Prix Fondation Louis Roederer de la Révélation à la Semaine de la Critique. Et les autres ? Mathieu Amalric pour cet inconnu que croise Nino ? Jeanne Balibar, cette mère assez étonnante

Jeanne Balibar était une grande évidence. Elle incarnait  vraiment cette mère agaçante comme toutes les mères avec un jeune homme de 26 ans, à côté de la plaque quoi qu’elle dise. Elle a su faire passer, dans les deux scènes du film  dont celle où elle arrive à se rapprocher de Nino, la relation mère /fils. Et pour Mathieu, je n’arrêtais pas de dire « pour la scène des bains douches, il me faudrait un Mathieu Amalric.  » Ma directrice de la photo, Lucie Baudinaud, qui avait travaillé avec lui dans Barbara, le lui a demandé. Il a lu les deux scènes du scenario qui le concernaient, pas le scenario entier.« Je ne eux pas savoir ce qui arrive à Nino, a-t-il dit, parce que si je joue ça, je suis un personnage qui n’est pas censé le savoir. » Il a été extraordinaire sur le tournage, un enfant qui aime jouer,  avec son sac rempli d’accessoire. Le plaisir du jeu. J’ai eu beaucoup de chance !

On a l’impression que tous vos personnages, même secondaires, sont traités avec un grand soin et même avec amour. Vous les aimez vos personnages ?

Énormément ! La clé pour moi, est d’aimer ses personnages avec leurs défauts aussi. Et quand j’ai trouvé les acteurs et que je les aime autant que les personnages, j’ai l’impression que le film est quasiment prêt.

Vous connaissez de longue date votre directrice de la photo Lucie Baudinaud. Comment avez-vous travaillé avec elle en particulier pour filmer Nino que la caméra ne lâche jamais.

La première chose que j’ai dite à Lucie, quand j’ai rencontré Théodore, c’est qu’il fallait que les gens le voient come je le vois, tellement sensible, vulnérable, avec son corps de jeune homme en pleine santé. Il va falloir que tu sois aussi fasciné que moi, pas une fascination amoureuse ou érotique. Elle a été très discrète dans sa manière de filmer alors qu’on est souvent en longue focale, près sans être près, se mettre à la bonne distance par rapport à ce qu’il ressent : seul parmi les autres Comment filmer le sentiment de solitude, parfois en étant très près, parfois en étant très loin. Il est de toutes les séquences. Comme l’a dit Théodore, « les personnages secondaires sont les stars du film parce qu’ils viennent l’emporter chacun dans une énergie différente. »

On voit Nino déambuler dans Paris, dans un Paris filmé en bleu, Où avez-vous tourné?

Oui, c’est vrai. Mais ça s’est dessiné un peu ainsi ; dans ces quartiers du nord –est de Paris , on a souvent cette impression bleutée. On a travaillé cela avec la lumière et l’étalonnage quand on s’en est rendu compte.

Avez-vous partagé avec  Lucie des pistes visuelles, photos, tableaux, films ?

Oui ! un film Blue Valentine avec Ryan Gosling et Michelle Williams, un film indépendant américain, où j’aimais beaucoup les valeurs de plans. Et aussi l cinéma de Joachim Trier, en particulier, Oslo, 31 Aout et Cléo.

Est-ce que la sélection à La Semaine de la Critique vous ouvre des portes pour la suite ? Et avez –vous un nouveau film en préparation?

La Semaine de la Critique est l’endroit dont je rêvais en tant que jeune femme réalisatrice. Un endroit qui a porté plein de réalisatrices, Justine Tiet, Hafsia Herzi, Julia Ducournau, elle sont toutes passées par là. Un lieu bienveillant qui sonne énergie et confiance. Faire un film demande beaucoup d’énergie, beaucoup de persévérance. On se pose beaucoup de questions. Pourquoi faire un film alors que le monde va si mal. Pourquoi un film de plus ? Oui cela ouvre des portes mais pour ce film – là,, c’était l’histoire qui comptait le plus. Il me faut trouver une histoire qui m’importe autant  pour faire un deuxième film. Sinon ça ne vaut pas le coup ! Car cela demande  beaucoup de travail et si on n’a pas quelque chose de très fort à raconter,on peut faire autre chose. Donc on verra….

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR ANNIE GAVA (JUIN 2025)

Lire ICI une critique du film