Thierry Froger nous entraîne à la suite de deux personnages, la cinquantaine, célibataires, un peu paumés, chacun à la recherche de films oubliés ou perdus, « conjonction hasardeuse de deux solitudes ». Février 2022, Florent Talva fête son arrivée sur Belle-Île par une belle cuite en compagnie des matelots du coin. Le lendemain, il rencontre Rose au restaurant de l’hôtel. C’est le début d’« une relation menée en pointillé » pour le plus grand bonheur des lectrices et lecteurs tant le récit se déroule avec humour et surprises dans une langue inventive.
Talva confie à Rose qu’il avait mis de côté ses ambitions cinématographiques pour se lancer dans le métier de détective privé spécialisé dans les enquêtes liées au cinéma. Il est chargé de retrouver les bobines disparues d’un film dont Carné avait abandonné le tournage, sur un scénario de Prévert avec Arletty. Il entraîne Rose dans sa recherche et ils vont visiter l’ancienne maison d’Arletty, à la recherche d’indices.
Des images fantômes
De piste en piste, d’île en île, une relation complice se dessine et les deux solitaires se retrouvent sur l’île d’Hoedic en avril, sur les traces de Jean Epstein venu y tourner des films dans les années 1930, sujet sur lequel travaille Rose qui voudrait en projeter les images sur de la fumée de goémons, mais le ramassage de goémons ne se pratique plus…
La rencontre d’une brocanteuse, ancienne star de porno, met Rose sur la piste de deux bobines du film de Carné. Autour de ces images perdues se crée une valse-hésitation sur fond d’enquête hasardeuse et de rencontres de personnages loufoques. Le talent de Thierry Froger réside dans le mélange qu’il peaufine entre des faits réels de l’histoire du cinéma et de ses personnages qui semblent sortis d’un film des années 1950 ou d’un roman d’Agatha Christie. On s’étonne, on s’amuse.
CHRIS BOURGUE
Rose à la mer de Thierry Froger Actes Sud - 21 € Paru en avril
Ils prennent tous les risques que peuvent prendre les mots, l’écriture. Celui de la poésie qui raconte un peu, éblouit beaucoup, suggère, laisse dans l’ombre le récit, les références. Celui, aussi, de ne pas dire qui parle, elle ou lui, la poète algérienne ou le romancier français, parsemant leurs chapitres non numérotés de quelques indices qui orientent le lecteur, mais laissent flotter une indécision volontaire : ils parlent la même langue, sur le même rythme, avec des mots et des styles dissemblables, mais qui s’imitent et se répondent.
Samir Negrouche
Ils mêlent aussi leur récit commun de citations et de commentaires. En particulier de Jean Sénac, militant anticolonialiste qui a signé ses œuvres Yahia El Ouahrani à partir de l’Indépendance algérienne et est mort assassiné en 1973. Un meurtre jamais élucidé, au couteau, qui évoque celui de l’Arabe – sans nom – de L’Etranger.
Camus, Sénac, Kateb Yacine, mais aussi les moudjahidates (Zohra, Louisette, Djamila) traversent le texte tissé à deux comme fil de trame et fil de chaine se croisent sans se confondre, formant un assemblage solide, en français, langue commune, conquise et travailléepour toucher juste.
« La guerre est ce qui arrive quand la langue échoue »
Citant Margaret Atwood, les deux écrivains tentent ainsi non de dialoguer, mais d’éradiquer les non dits.Lui parle du racisme, celui de son plat pays d’enfance, la Seine-et-Marne, où l’Arabe était un voisin méconnu et rejeté. De la guerre, du 8 mai 1945, en France et à Sétif.
Elle évoque la décennie noire, l’échec démocratique, la langue amputée, les langues amputées de l’Algérie.
Tous deux descendent la Pente raide l’un vers l’autre, vers le rivage et la plage, les mouettes,un couteau à la main, la colère rentrée qui sourd encore, le silence tendu à se rompre, l’éblouissement de Meursault comme une excuse au meurtre.
Marin Fouqué
Chacun reconnaît sa méconnaissance partielle de l’histoire commune de l’Algérie et de la France après l’Indépendance, sur l’autre rive. Le brouillard s’éclaircit peu à peu, au fil de la pente raide qui les mène l’un vers l’autre. Lui évoque son grand père qui a « fait l’Algérie » et n’est jamais sorti du silence. Elle contemple Cézanne, ses pommes et sa Sainte Victoire, les pentes d’Aix-en-Provence et son Centre de documentation historique sur l’Algérie (CDHA)qui expose une Algérie disparue. Celle des rapatriés, que les petits arabes du Jas de Bouffanne reconnaîtront pas.
Vivre ensemble nécessite d’affronter les mensonges, d’avancer pied à pied. D’écrire, de parler, d’écouter l’autre, et de refuser l’échec de la langue.
AGNÈS FRESCHEL
Pente raide, deMarin Fouqué et Samira Negrouche Actes Sud – 16 € Parution le 3 septembre
Au Diable Vauvert est une de ces rares maisons d’édition dont on sait que chaque livre est choisi avec un soin militant. Non pas avec la préoccupation prospective des ventes, mais avec celle de la littérature. Aussi est-on curieux quand Marion Mazauric, directrice de cette « maison d’édition malpolie, indépendante et décentralisée en Camargue » choisit un roman de Justine Niogret, qui a fait son style âpre et puissant en poésie, roman noir et fantasy celtique.
Calamity Jane, un homme comme les autres, accroche dès la première page. D’entrée l’écriture prend au corps, fait naitre des odeurs, des sensations, des images. La boue chaude, les larmes, la brûlure, le linge « autrefois blanc ». Calamity est là. Et restera présente jusqu’au bout, comme si on habitait sa tête et son corps, à la recherche d’elle-même, sous l’épaisseur bravache et pitoyable de son mythe et de ses mensonges.
Retrouver l’enfant
Dans un espace temps qui n’est plus celui de la vie, accompagnée par un ange aux doigts fins, au corps désirable et au nom arabo-indien, elle traverse des jours répétés qui l’amène à franchir les étapes à rebours, vers elle-même ; vers la tendresse, le désir, les paillettes d’or au creux du sable, l’eau qui étanche les soifs profondes, le calme, la paix ; des éclats de beauté qui s’inscrivent dans les pages tissées de douleur, de crasse, de mort, de faim, d’abandon, de renoncements, d’enfants délaissés, de larmes qui coulent, de misère.
Le sacrifice d’Abraham, infanticide demandé par Dieu de son fils Yitzhak (Isaac), ouvre le récit et le construit comme une arche discrète suspendue au-dessus du temps : traversant la quête de Jane en étapes, et sa vie à rebours. Quelle enfant Mary Jane Canary, dite Calamity Jane, a-t-elle sacrifié, pour devenir un homme comme les autres dans cet Ouest américain où les mythes – whisky, cavalcade, désert, guerre et révolver – se racontaient déjà sur des scènes de fortune, juste avant l’invention du western et du cinéma ?
AGNÈS FRESCHEL
Calamity Jane, un homme comme les autres, de Justine Niogret Au Diable Vauvert – 19 € Parution le 4 septembre
On connaît peu Anders Lustgarten en France, dramaturge multiprimé en Angleterre, auteur de Lampedusa. Trois enterrements est son premier roman. Il se lit comme un polar, très noir, mais semble ne rien inventer. Ses péripéties, atroces et tragiques, prennent naissance dans les tourments de nos sociétés capitalistes malades, dans le réel de ceux qui tentent la traversée de Calais vers Londres, de ceux qui vivent clandestinement en Angleterre, et des Noirs anglais qui subissent un racisme installé et violent, jusqu’au crime, au suicide.
En France, depuis le Brexit, on a un peu oublié l’Angleterre, notre sœur ennemie. Notre alliée, si proche, que son histoire était un peu la nôtre, jusqu’à ce qu’elle se détache de l’Europe. La violence de Trois enterrements nous projette dans une société anglaise (dystopique ?) qui n’est pas (encore ?) tout à fait la nôtre, et dans laquelle des officiers de police néonazis organisent des meurtres de migrants en mer, et des tabassages en règles de demandeurs d’asile.
Road movie vers l’émeute
Andres Lustgarten n’épargne au lecteur ni les dangers de la traversée de la Manche, ni les violences subies durant le parcours, ni l’horreur des camps de rétention anglais, ni le racisme insupportablement ordinaire des profs, des flics, des surveillants, des infirmiers. Mais il écrit aussi un road movie féministe en référence explicite à Thelma etLouise ; très drôle par moments, avec ses accumulations macabres et sa férocité, et d’une liberté revigorante.
Percutant dans ses analyses sociales anticapitalistes, postcovid et décoloniales, mais aussi dans sa description, fulgurante, des difficultés relationnelles entre parents et ados, et du rapport ambigu des adultes à leur propre jeunesse.
Chaque partie est construite comme un acte, et chaque chapitre comme une scène où se succèdent les points de vue des divers personnages qui traversent l’histoire : Omar et Abdi Bile les migrants, Barrat et Jakubiak les policiers, Michaël le légiste et Cherry l’infirmière, Robert et Danielle, Asha et Marwa, d’autres protagonistes de passage. De Cherry l’héroïne à Radka quittée trop vite, chacun d’entre eux est passionnant, épais comme un personnage de théâtre, rendu de l’intérieur de sa conscience ou de l’extérieur de ses actes, rencontré et quittéau long d’une route qui se finira par une émeute, révolte générale des racisés et des opprimés. Et une fuite ouverte des femmes vers un avenir possible ?
AGNÈS FRESCHEL
Trois enterrements, deAnders Lustgarten Traduit de l’anglais par Claro Actes Sud Parution le 3 septembre
Mercredi soir, rendez-vous était donné dans la Cour Sainte Catherine. Manque de chance, la météo menaçante a laissé un doute sur la bonne tenue de ce concert en plein air. Mais c’est finalement un duo singulier qui se présente avec au piano, Patrick Zygmanowsky, qui remplace Florence Belraouti à la dernière minute, et au tuba, Juan Da Silva, musicien d’orchestre et d’ensembles comme Musicatreize. Tous deux, ils vont s’attaquer au répertoire d’Astor Piazzolla, entre musiques de films, jazz et tango.
En prélude au concert, les organisateurs font un appel aux dons pour la rénovation des façades de ce magnifique cloître, puis la musique commence… Quelques notes légères au piano lancent l’Ave Maria, composé pour le film Enrico IV de Bellocchio. Entre ensuite le tuba, avec souplesse et nuance.
Quel souffle dans le tuba ?
Les deux musiciens jouent de manière retenue et touchante, avec de légers crescendos lors des accelerandos. La mélodie est à la fois solennelle et pleine d’espoir, et d’un même élan les musiciens lèvent les yeux au ciel comme optimiste que la pluie allait les attendre. On écoute Milonga Del Angel, avec des articulations legato-staccato – on aperçoit les débuts du rythme en syncope du tango.
Passe ensuite InviernoPorteño, des Quatre Saisons de Buenos Aires oùle tuba tente de trouver sa place sur les passages rapides et le rythme effréné du pianiste. Car l’instrument, malgré la maîtrise du musicien, reste peu disposé à la même clarté et virtuosité que le piano.Les musiciens joueront ensuite le Café 1930, initialement composé pour flûte et guitare, et qui fera sonner le tuba avec une légèreté et une mélancholie que l’on ne lui connaissait pas. Pour finir, et à la joie du public, le fameux Libertango, entraînant, enjoué, le ciel se dégage.
LAVINIA SCOTT
Concert donné le 27 août dans le cadre du festival Musique dans la rue, Aix-en-Provence.
Elles avaient déjà fait sensation l’an dernier sur un programme romantiquissime. Et elles sont revenues cette année au Festival de Quatuors du Lubéron, fortes d’une belle promesse. Le Quatuor Hernani s’est cette fois attelé à trois pièces peu connues du répertoire. Fidèle à l’idée maîtresse d’un festival célébrant cette année sa cinquantième édition, les musiciennes issues de l’Orchestre de l’Opéra de Paris sont remontées dans le temps par blocs de cinquante ans. Du quatorzième quatuor de Chostakovitch, composé peu avant sa mort en 1975, ausingulier et fin-de-siècle Concert d’Ernest Chausson, en passant par Benjamin Britten et ses Trois Divertimenti. Un beau voyage sur lequel les instrumentistes révèlent une complicité étonnante pour un quatuor fondé il y a à peine quatre ans. On a rarement entendu une telle vigueur et une telle finesse de son, doublée d’une entente irréprochable sur des pièces pourtant complexes et mouvantes. Presque aucun regard n’est échangé, et pourtant un sens commun de l’attaque et de la respiration s’impose, comme si quatre voix se fondaient dans un seul corps.
Sublime et grotesque
Le quatuor de Chostakovitch est d’emblée porté avec intensité : œuvre testamentaire où le violoncelle mène la danse, il trouve en l’impressionnante Tatjana Uhde une colonne vertébrale. Dans les Trois Divertimenti de Britten, pièce encore trop rarement jouée, les musiciennes montrent une étonnante maîtrise des contrastes : ironie mordante, moments de légèreté presque grotesques, mais aussi lyrisme tendre. Lise Martel déploie un premier violon souple, ample, qui respire large et donne les impulsions nécessaires. Elle dialogue sans cesse avec le second violon Louise Salmon, d’une précision redoutable. Marion Duchesne, à l’alto, apporte un chant lyrique, une chaleur presque vocale qui enveloppe l’ensemble.
Le Concert pour piano, violon et quatuor à cordesd’Ernest Chausson conclut la soirée. Les Hernani y sont rejoints par le violoniste Julien Dieudegard, – d’une intensité saisissante, son jeu se fondant avec naturel dans la texture – et par Jonas Vitaud, pianiste d’une écoute et d’une sensibilité exemplaires. Ensemble, ils livrent une interprétation incandescente de cette œuvre monumentale, tour à tour fougueuse, méditative, lyrique.
Le public, rassemblé dans l’abbatiale de Silvacane, reste suspendu à ces batailles de la modernité, où réalisme et grotesque côtoyaient le chant le plus pur. Comme un écho au nom choisi par les musiciennes : Hernani, drame de la jeunesse et de l’audace, qui proclame que l’art ne vit que de la tension entre tradition et rupture.
Depuis plus de vingt ans, le Collectif XY interroge l’acrobatie comme langage à part entière. Et particulièrement le porté, vu comme une métaphore du lien social : « porter » comme acte universel, humble et chargé de poésie.
L’aventure des Voyages naît en 2016, lorsque le collectif choisit de déplacer son langage acrobatique hors des chapiteaux et des théâtres pour aller à la rencontre des habitants dans l’espace public. Au fil des années, Les Voyages, qui ont en commencé à Naplouse en Palestine, en 2017, ont ainsi traversé Saint-Ouen, Arras, Valenciennes, Maubeuge, Douai, Bologne, Gand (chaque étape portant un numéro – Expérience 1, 2, 3…). À chaque fois, la même démarche : habiter un quartier pendant plusieurs jours, investir ses places, ses parcs, ses façades, et y faire émerger une poésie physique visant à transformer le regard quotidien.
Une création collective ancrée dans la ville
Des interventions et une création collective qui, pour cette 34e « Expérience » au Pont-du-Las,mobilise 18 acrobates, accompagné par le regard d’Olivier Comte (fondateur du collectif Les Souffleurs) et par un solide réseau de partenariats dont Châteauvallon-Liberté, Scène nationale, coproducteur du projet et Lieux Publics, centre national de création en espace public.
Les habitant·es et associations du quartier sont également parties prenantes. Du mercredi 10 au samedi 13, plusieurs interventions quotidiennes vont se déployer en divers points du quartier (avenue du XVe Corps, devant le collège Georges Sand, place Martin Bidouré, rue Bossuet, parc des Cèdres, parc des Oiseaux…). Et le dimanche 14, à 17 h, ce sera le Grand Rendez-vous, sur la place Martin Bidouré, point d’orgue d’une semaine de traversées sensibles, où les corps vont converger et s’élancer ensemble dans un final participatif. Gratuit, en accès libre.
MARC VOIRY
Les Voyages – Expérience 34 10 au 14 septembre Pont du Las, divers lieux, Toulon
À Marseille, la fin du mois d’août a désormais le goût du couscous. Depuis plusieurs années, le Kouss·Kouss festival a imposé sa signature gourmande et culturelle dans le calendrier de la ville. Pensé comme une fête populaire et métissée, l’événement fédère restaurateurs, collectifs associatifs et musiciens autour de ce plat commun aux rives de la Méditerranée avec des déclinaisons mondiales. Bien plus qu’une manifestation culinaire, ce rendez-vous est devenu un symbole de convivialité et d’hospitalité marseillaise, où la cuisine sert de langage universel et de passerelle entre cultures locales et migrantes.
L’édition 2025 a culminé le 30 août avec une soirée particulièrement attendue sur le Vieux-Port autour d’une riche programmation musicale. Le groupe Moussu T e lei Jovents, né des sillons du Massilia Sound System, a ouvert la soirée, dès l’ouverture du buffet et des 4 000 couscous offerts par la ville. On y retrouve son répertoire mêlant chanson occitane, sonorités créoles et accents méditerranéens. Fondé autour de Tatou, figure charismatique du reggae marseillais, le groupedistille depuis près de vingt ans un son métissé où guitares caribéennes, swing et musiques populaires du Sud dialoguent sans frontières. Leur présence s’impose comme une évidence dans ce festival qui revendique l’hybridation culturelle.
La soirée a également mis en lumière un répertoire, produit de l’exil de nombreux artistes algériens et notamment la grande cheikha Remitti auquel le collectif féminin, Les Héritières rend hommage. Portées par des voix puissantes et une instrumentation acoustique sous la co-direction artistique de Mustapha Amokrane et de Nassim Kouti, les interprètes revisitent des chants traditionnels d’Algérie avec quelques incises contemporaines. Les puristes du répertoire raï ont toutefois retrouvés les rythmes trépidants des orchestres traditionnels et la sublime interprétation de Cheikha Hadjla, figure du raï authentique, originaire de Sidi Bel-Abès. Sa voix puissante, ancrée dans la tradition des medahettes fait d’elle une emblématique héritière du raï qui a su toucher le cœur du public marseillais dont une grande partie est originaire de l’Oranie.
Entre revendications d’une mémoire plurielle et recette marseillaise, le festival s’impose comme un manifeste face à tous ceux qui restent figés dans l’illusion d’une culture immuable. Le plaidoyer est claire et sans équivoque, Marseille est une ville de partage et de métissage et sait offrir les plus belles fêtes de France. Autour des assiettes parfumées et des tables collectives, le festival entend rappeler que le couscous, au-delà de ses multiples variantes, est d’abord un geste de partage. Kouss Kouss revendique une identité joyeuse, loin des replis, et affirme Marseille comme une capitale des brassages.
SAMIA CHABANI
Le festivalKouss·Kouss se poursuit jusqu’au 7 septembre, à Marseille.
Zébuline. Comment se font vos premiers pas vers la musique ? Natya. Très tôt, j’ai commencé le chant vers mes 12-13 ans. Chez moi d’abord, mon père est musicien, donc je l’accompagnais sur scène en tant que choriste pour des groupes antillais. Plus tard je me suis dirigée vers la batterie, j’ai fait deux ans de conservatoire et ensuite, j’ai touché à l’ordinateur et j’ai composé moi-même dessus.
Et le rap ? À la base, je n’écoutais pas trop de rap, j’étais plus dans le ragga dancehall, reggae et zouk. Puis le rap américain m’a inspiré : Young Thug, Future… dans la manière dont ils s’exprimaient assez mélodiquement, et ce qu’ils faisaient ressentir. Ensuite, j’ai commencé à écouter du Ninho, c’est à cette période-là que j’ai vraiment aimé le rap, comme un message qui a résonné en moi.
Aujourd’hui, mes origines malgache et martiniquaise sont mes principales influences. Entre le rap de France et celui des îles, il y a une différence, on ne parle pas des mêmes choses, ce ne sont pas les mêmes problématiques même si certaines peuvent se ressembler. Mais je sens qu’en France métropolitaine, on a du mal encore à écouter du rap avec des accents, on ne les prend pas au sérieux. Néanmoins, ça se démocratise beaucoup avec des collaborations qui se créent de plus en plus.
Cette année vous avez sorti un projet intitulé Le Ciel Sèche Ses Larmes, pouvez-vous en parler ? C’est un projet crescendo, avec des premiers morceaux sombres, très introspectifs, dans lesquels je parle de douleur, de trahison, de mal-être profond qui s’intitulent Mortifère et Cauchemar…donc ça annonce la couleur. Mais plus on avance dans le projet, plus je me dirige vers les étoiles. Je commence sous terre, bloquée dans les abysses puis je m’ouvre au monde, où j’ai plus confiance en moi. Je parle principalement d’amour, de déception, de mélancolie, de nostalgie et de tristesse. Tout est mélangé dans ce que j’appelle de la trap mélodieuse.
Hip-Hop Non-Stop est un festival qui se concentre sur de la culture hip-hop dans sa globalité, comment vous caractérisez cette culture ? Je la détermine puissante et d’actualité. Ça fait longtemps qu’elle est là, elle perdure dans le temps et s’élargit à d’autres dimensions. C’est aussi une culture de notre époque, faite pour nous et par nous. C’est une belle culture qu’il faut défendre. Et Hip-Hop Non-Stop c’est aussi un festival qui met en avant les artistes féminines. C’est hyper important, et ce n’est pas tout le monde qui le fait, donc je suis très fière d’y participer.
Justement, comment percevez-vous votre place en tant que femme dans le rap aujourd’hui ? Je ne ressens pas d’inégalité parce que je ne mets pas forcément cette part en avant, je considère que les gens vont d’abord écouter mes paroles. Et puis, dans ma personnalité, il y a autant de masculin que de féminin.
Je suis consciente des problématiques qu’il peut y avoir. Cela reste compliqué parce ce qu’on n’a pas encore la reconnaissance que l’on mérite, et en tant que femme, il faut toujours se battre un peu plus. Mais il y a de plus en plus de femmes qui osent faire des choses, convaincues qu’elles ont autant leur place que les hommes dans l’industrie, dans la musique, dans le rap.
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR LILLI BERTON FOUCHET
Hip-hop Non-Stop 6 septembre Skate-park du Prado, Marseille
Culture hip-hop partout
Du 3 au 7 septembre, le festival Hip-Hop Non-Stop s’empare de Marseille. Une 5e édition à l’image de sa ville, où se mêlent danse, graffiti, djing et rap
Outil de narration et d’émancipation, le hip-hop est né dans la rue, celles du Bronx. Avant de traverser l’Atlantique et de se trouver un nouveau bastion, à Marseille. Omniprésent dans le paysage culturel phocéen, le hip-hop n’avait pas forcément de grands rendez-vous réguliers – comme souvent dans les cultures urbaines. Mais depuis des années, des festivals ont émergé, Impulsion à Aubagne, Hip-Hop Society à Marseille, et bien sûr Hip Hop Non-Stop, bien installé en fin d’été. Toujours porté par le travail d’associations locales, la Ville de Marseille, et avec Urban Prod à la baguette, le festival est de retour du 3 au 7 septembre.
C’est au parc Bougainville que le festival s’ouvre, avec des ateliers de beat-box, de danse, et de graffiti. Avant de poursuivre la soirée avec une série de concerts rap issus de la « Rés1d3nce Art2rue13 », portée par Radio Galère, Ph’art & Balises et l’Embobineuse. Pour clôturer la soirée, trois showcases de rappeur·euses émergent·es : M4uv3, Drissa et Tizi.
Rap encore les jours suivants, dans le centre-ville de Marseille : le 5 sur la Plaine, avec 10 artistes sur scène, dont Kalash l’Afro, Kiki, Eley, BIG D.A. Le 6 au skate-park du Prado avec Natya, Igouh, JMK$ (et bien d’autres) et le 7 sur la Canebière avec Iranya, Grand Bruit ou Jay Moez.
1 vs 1
Le battle est au cœur du programme, entre battle de danse « all styles » (6 septembre au skate-park) avec un prix de 1000 euros et battle de beat-box (7 septembre, Molotov). Dans la culture hip-hop, le battle est un espace d’incarnation et d’émancipation dans lequel chacun est poussé à s’exprimer à son maximum, librement.
LILLI BERTON FOUCHET
Hip-Hop Non-Stop Du 3 au 7 septembre Divers lieux, Marseille
Au programme 3 septembre Parc Bougainville : ateliers de beat-box, de danse, de graffiti et concerts de rap 4 septembre Bibliothèque de l’Alcazar : Rencontre avec DECH et projection du long-métrage « STAR », autour du graffiti, en présence de son réalisateur Marc-Aurèle Vecchione 5 septembre La Plaine : concert 100 % rap 6 septembre Skatepark du Prado : Battle de danse, défilé streetwear et concerts de rap 7 septembre Molotov et Canebière : Battle de beatbox, danse, concerts rap et graff 6 et 7 septembre Urban Prod : Masterclass et rencontres professionnelles
Élevé dans une famille catholique, François-Xavier Drouet est athée. Acquis aux grandes causes révolutionnaires d’Amérique latine, à l’altermondialisme, aux luttes contre les dictatures, animées par une gauche qui, portée au pouvoir, l’a parfois déçu. Suivant la pensée de Marx, longtemps, pour lui, la religion n’a été que « l’opium du peuple ». Le goupillon sanctifiant le sabre, bénissant la colonisation, le génocide indien, l’esclavage et toutes les horreurs qui l’accompagnent, légitimant sans remords un ordre social inique. Pourtant, au Brésil, au Nicaragua, au Mexique, au Salvador, ignorer le rôle de la foi et l’engagement christique des religieux et religieuses dans les mouvements de libération – même armés –, serait une erreur et une offense pour tous ceux qui ont chèrement payé leur soutien aux damnés de la terre.
Ce film, le réalisateur, le voit comme un devoir. Avant que les protagonistes du courant de pensée de la Théologie de la Libération ne disparaissent, il recueille leurs témoignages, éclairant les événements de l’intérieur, leur redonnant perspective.
Au Salvador, le prêtre Roger Ponseele, malgré ses convictions non violentes, rejoint la guérilla après l’assassinat de l’archevêque Oscar Romero, « le porte-voix des sans voix ». Ponseele célébre les mariages des maquisards, leur donne courage, les assiste dans la mort. Au Brésil, le moine dominicain Frei Betto, arrêté en 1969, torturé, emprisonné pendant 5 ans, est un compagnon de route de Lulla, responsable d’un programme contre la faim dans son gouvernement. Toujours au Brésil, Leonardo Boff, théologien, ex-franciscain, est jugé à Rome sur la chaise où on plaça Galilée, condamné au silence par le Vatican en 1985 pour avoir critiqué la structure interne quasi soviétique de l’Eglise romaine. Leonardo proclamant, un brin provocateur, que « les Chrétiens sont les disciples d’un prisonnier politique » et que le christianisme est l’opium non du peuple mais de la bourgeoisie dont il calme la mauvaise conscience. Le réalisateur donne aussi la parole à Júlio Lancelloti, Joel Padrón Gonzáles ou la religieuse cubaine Maria López Vigil…
Une question de foi
L’Evangile de la Révolution n’est pas un bréviaire mais l’utopie chrétienne de la Bonne nouvelle, rejoignant celle d’une gauche qui voulait faire chanter l’avenir. Le réalisateur, en voix off, raconte, écoute, confronte à l’aide d’archives et de souvenirs, passé et présent. Comme ceux qu’il rencontre, malgré les défaites, les répressions, les désillusions, la métamorphose des libérateurs du peuple en nouveaux tyrans, il cherche les traces laissées par les luttes dans les consciences. Si l’imagerie révolutionnaire de l’Amérique latine de cette fin du XXe siècle devient kitch ; si les grandes fresques célébrant les combats pour la liberté et l’équité sont cachées ou défraîchies, ringardes et instagrammables ; si les évangélistes aux comptes en banque bien fournis séduisent les fidèles par leurs shows qui n’oublient jamais le business, François-Xavier Drouet ne perd pas espoir. Son évangile affirme que l’héritage de ces mouvements est riche d’enseignements et que le souffle de ceux qui ont lutté sur la terre plutôt qu’au ciel ne s’éteindra jamais. Une question de foi… en l’humanité.
ÉLISE PADOVANI
L’Evangile de la Révolution de François-Xavier Drouet