lundi 9 février 2026
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Istres, rock et inclusion 

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Curtism © Thibaut Carceller

L’été touche à sa fin mais pas question de renoncer aux derniers rayons de soleil. Vendredi 29 et samedi 30 août, le festival rock indé La Guinguette sonore revenait pour une huitième édition avec une programmation féroce sur la plage de la Romaniquette à Istres. 

Comme souvent pour ce rendez-vous, la scène locale est mise à l’honneur, le groupe Le Bien, originaire de Marseille, ouvre le bal. Le quatuor invite au lâcher prise avec une sonorité punk férocement entraînante. L’atmosphère joyeusement électrique – malgré la panne de courant – est de plus en plus palpable avec le passage de Crache, et son énergie fulgurante tout droit sortie de l’underground marseillais. Le lendemain, on appréciera aussi le groupe lyonnais Irnini Mons, entre grunge et pop, dont la performance était traduite en chansigne. 

Inclure et partager

Car pour cette édition encore, le festival promeut l’accessibilité pour tous, avec notamment deux nouveautés dont la mise à disposition de gilets vibrants pour les personnes malentendantes et la venue de chansigneurs. Un travail mené avec la ville d’Istres, dans le but de « rendre le festival de plus en plus accessible et inclusif »Une initiative qui devrait être « réitérée les prochaines années » selon Nathalie Ferry, responsable des actions satellites sur le festival.

THIBAUT CARCELLER

La Guinguette Sonore s’est tenue les 29 et 30 août sur la plage de la Romaniquette, Istres.

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Chroniques d’Haïfa, histoires palestiniennes – Une caméra dans l’entre-deux

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Chroniques d’Haïfa, histoires palestiniennes de Scandar Copti © Fresco Films - Red Balloon Film - Tessalit Productions - Intramovies

Chroniques d’Haïfa, histoires palestiniennes est un film intense. Parce que les caméras portées placent le spectateur au plus près des personnages, que l’authenticité des scènes est renforcée par l’absence de projecteurs. Parce que les acteurs non professionnels jouent leurs rôles comme un prolongement d’eux-mêmes. Parce que le tournage chronologique colle à leur évolution au fil des événements. Parce que la subtilité narrative et la temporalité élastique brouillent les repères et les points de vue. Parce que les sirènes d’alerte ponctuent la vie quotidienne. Et parce qu’enfin, au travers de sujets banals et privés, à l’intérieur d’une famille palestinienne bourgeoise, toutes les tensions de la société israélo-palestinienne transparaissent dans des drames imbriqués qui excluent l’épanouissement individuel.

C’est Fifi, qui mène une double vie : étudiante libre de son corps et de ses relations devenant au foyer la fille sage, docile et pudique, promise à un mariage conventionnel. C’est Walid, le médecin amoureux de Fifi qui renoncera à cet amour parce que Fifi n’est pas « un bonbon encore dans son emballage. » C’est Rami, son frère, qui refuse que la femme qu’il aime,Shirley, hôtesse de l’air juive, garde le bébé qu’elle porte. Un bébé inenvisageable pour leurs parents, comme pour les organisations israéliennes qui œuvrent par la violence et l’intimidation à briser toute possibilité de mixité. Les non-dits, les dissimulations, les mensonges, le croisement des points de vue tisonnent le malaise dans un crescendo savamment orchestré, en quatre mouvements.

Oppression perpétuelle 

Arabes et hébreux s’entendent dans le film. Haïfa est une ville cosmopolite réputée pour la coexistence apaisée entre eux. Le film, en filigrane, montre que c’est illusoire. Une séquence saisissante dans une classe primaire où Fifi fait un stage montre comment on conditionne les enfants dès leur plus jeune âge à respecter Dieu et les soldats qui protègent l’unité du peuple élu. Les grandes fêtes juives rythment le calendrier s’imposant à tous les citoyens, dans une suprématie de fait.

Le titre arabe du film, Yinad Aleykou peut se traduire par : « Que cela se répète pour toi ». Une formule de vœux pour un avenir plus heureux qui prend ici un sens littéral avec le retour à la séquence du début pour Fifi, suggérant selon le réalisateur, un cycle vicieux d’oppression perpétuel.

Mon film, dit-il, « souligne le fait que la liberté est une question collective. Personne n’est libre si tout le monde ne s’est pas émancipé des formes d’oppression, qu’elles soient politiques, sociales ou culturelles. Le film vise à nous rappeler que nos luttes pour la liberté et l’égalité sont profondément liées. » Tourné en 2020, avant la pandémie, Chroniques d’Haïfa a pu concourir à la Mostra de Venise en 2024 où il a remporté le prix du meilleur scénario section Orizzonti.  

ÉLISE PADOVANI

Chroniques d’Haïfa, histoires palestiniennes de Scandar Copti
En salles le 3 septembre

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Les Archives départementales mettent les femmes à l’honneur

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© A-M.T

Belle initiative que celle des Archives départementales 13 d’aller piocher dans leurs fonds des documents – du parchemin à la photographie contemporaine – sur les femmes et d’en faire une exposition en quatre thèmes : être femme dans une société traditionnelle patriarcale, les premières luttes au XIXe siècle pour la citoyenneté politique, le droit à l’éducation et l’égalité civique et enfin le combat pour la liberté de disposer de leur corps et pour la parité.

Militantes et Résistantes

On y retrouve des femmes célèbres : la Reine Jeanne comtesse de Provence, la communarde Louise Michel – décédée à Marseille lors d’une tournée de conférence et dont on peut découvrir la lettre de surveillance de la Préfecture –, Simone de Beauvoir – dont est exposé le texte de sa nomination comme professeur de philosophie au lycée Montgrand –, l’historienne Yvonne Kniebiehler, à l’origine de la création du Centre d’études Féminines de l’Université de Provence, l’avocate Germaine-Poinso-Chapuis, fondatrice en 1929 du club soroptimist de Marseille luttant pour les droits civiques et sociaux, les Résistantes Fifi Turin, Mireille Lauze et Bertie Albrecht ou la chanteuse de music-hall Gaby Deslys. 

Elles côtoient des suffragettes, faiseuses d’anges, féministes du MLF (Mouvement de libération des femmes) des années 1970, des femmes au foyer anonymes, des religieuses –comme Saint Douceline –, des prostituées, des ouvrières comme celles de l’usine Cuisenier ou de la Compagnie générale transatlantique.

Sorcières et prostituées

Plusieurs documents originaux donnent de la force à l’exposition comme le testament de Marie Talabot (1886), cette orpheline, domestique à Marseille, qui devint l’épouse du grand industriel Paulin Talabot, dont on peut encore voir l’imposante bastide sur les hauteurs du Roucas-blanc. Des actes juridiques contre des prétendues sorcières, comme la  note de frais pour l’exécution d’Alaète Hospitalier brulée à Apt en 1429, un rapport de police sur le meeting féministe de la Ligue pour les droits des femmes de 1923 à Marseille ou encore des dossiers de procédure et des lettres de femmes pénalisées pour avoir avorté.

On regrettera une scénographie fouillis où l’on peine à se retrouver. Elle ne perturbera pas celles et ceux qui ont déjà une bonne connaissance de la conquête des droits des femmes. Pour les autres – et même si une fresque chronologique et des panneaux aident à resituer les grandes avancées –, on ne saurait trop conseiller de suivre les visites guidées gratuitesproposées sur réservation. 

Des balades à thèmes sont aussi organisées. Chaque mercredi, place aux familles avec un moment ludique et pédagogique orchestré par un médiateur. Les 13 et 17 septembre, Mathis Ben Achour invite à une balade au Panier autour de l’histoire de la prostitution. On aurait aimé d’autres promenades dans le Marseille des militantes, ouvrières, Résistantes mais on pourra entendre des voix de femmes chantantes le 30 septembre lors du concert Elles en scène. Les Dames de la Joliette partageront la scène avec le choeur Tutte Quante.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

L’Histoire au féminin
Jusqu’au 25 novembre 
Archives départementales 13, Marseille

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Générations maudites 

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Tommy Orange, écrivain américain d’origine cheyenne et arapaho, a marqué la scène littéraire avec son premier roman There There (paru en français sous le titre Ici n’est plus ici). Ce second livre, Les étoiles errantes, prolonge et approfondit ses thèmes de prédilection : l’héritage historique, culturel et psychologique des peuples autochtones, notamment les ravages du colonialisme, la transmission familiale et la quête d’identité.

Une œuvre chorale

Ce roman tisse une narration multigénérationnelle, entremêlant les récits de plusieurs personnages issus de la même lignée. La saga débute avec l’histoire de Jude Star, jeune indien, qui se retrouve au cœur d’un moment crucial de l’histoire des peuples indiens : le massacre de Sand Creek en 1864, où des centaines de Cheyennes et d’Arapahos furent tués par l’armée américaine. Sa famille est décimée. Il parvient à s’échapper mais est placé de force dans l’un de ces internats créés pour « civiliser », les enfants amérindiens, les assimiler à la culture blanche. 

Ces événements traumatiques marquent le point de départ d’une lignée maudite, suivie à travers les décennies et six générations – l’arbre généalogique en début de roman est le bienvenu. Tommy Orange opte pour une narration fragmentée, alternant les voix, les époques.Ce dispositif stylistique permet de montrer la complexité des ressorts psychologiques d’une lignée écartelée entre fierté culturelle, souffrance historique et marginalisation sociale ; des héritiers en proie à la drogue, l’alcoolisme, la ségrégation mais aussi pour certains capables de résilience. Orange, fidèle à son écriture incisive, mêle la tendresse à la brutalité, la colère à la poésie. Son roman est une invitation à écouter ceux qu’on a trop souvent réduits au silence, des étoiles errantes, certes, mais bien présentes dans notre ciel littéraire.

Un auteur engagé et singulier

Né à Oakland en 1982, Tommy Orange a grandi dans un environnement urbain, loin des stéréotypes de la « Réserve ». Son expérience de l’identité amérindienne marquée d’abord par l’effacement puis par la reconquête culturelle, à laquelle il participe grandement, irrigue toute son œuvre. Diplômé de l’Institute of American Indian Arts, il milite pour une reconnaissance des peuples autochtones contemporains.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Les étoiles errantes, de Tommy Orange
Éditions Albin Michel - 22,90 €
Paru le 20 août

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Duo d’amour et d’écriture

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L’autrice japonaise excelle dans la mise en scène épurée de personnages qui prennent peu à peu de l’épaisseur. Étudiant en littérature à l’université de Tokyo, Shôta vit confortablement grâce au soutien de ses parents. Son rêve : devenir écrivain. Son premier roman en cours d’écriture concerne l’histoire d’amour d’une professeure de koto, instrument emblématique de la musique japonaise, et d’un de ses élèves. Cependant Shôta qui n’a jamais été amoureux se demande comment il va décrire cette passion…

Ses parents faisant soudainement faillite, il va devoir trouver un travail qui lui permette de poursuivre ses études. Par chance un ami lui propose de devenir house-sitter de la résidence secondaire de M. et Mme Oda, entourée d’hortensias, ajisaï en japonais. Très rapidement séduit, Shôta tombe amoureux de Mme Oda, superbe femme de trente-cinq ans, mère d’un jeune garçon et excellente pianiste qui lui redonne le goût du piano autour de l’œuvre de Clara Schumann.

Une délicate mise en abyme

C’est ainsi que Shôta vit à la fois sa première passion amoureuse et l’inspiration pour l’écriture de son roman, Madame Ajisaï. Aki Shimazaki dessine avec finesse l’évolution de la relation sensuelle, et l’avancée de l’écriture du roman. Shôta, narrateur de son aventure, analyse avec lucidité ses sensations et ses sentiments. À la fin, une autre histoire d’amour s’inscrit en filigrane dans le récit que fait Sumisko à son jeune amant d’un autre amour, un autre homme lui aussi écrivain d’un premier roman, mais disparu. Les deux histoires se superposent étrangement. Ainsi, dans une langue dépouillée Shimazaki donne de la profondeur à son récit qui, lisse et froid au début, s’étoffe, s’enrichit surprend et nous laisseen attente d’un deuxième tome à venir.

CHRIS BOURGUE

Ajisaï, de Aki Shimazaki
Actes Sud - 16,50 €
Paru en mai 2025

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Sous le soleil des possibles

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Après des ouvrages portant sur les thématiques de la santé, du travail ou de la ville, les Éditions La Volte se sont intéressées au soleil, autour duquel tournent ces douze fictionshéliotopiques. Certains de ces récits ont été écrits en français, d’autres traduits de l’anglais, de l’allemand ou encore du chinois, et sont rassemblés dans un ouvrage d’une très belle qualité graphique, à laquelle cette maison nous a habitué.

Un jaillissement créatif

Certains des auteurs et autrices qui ont participé au recueil ont par ailleurs publié à La Volte d’autres ouvrages, romans ou nouvelles. C’est le cas de Sabrina Calvo (Les nuits sans Kim Sauvage), de Michael Roch (Tè mawon) ou de Luvan (Nout), dont la nouvelle Panoptikum est remarquable de poésie et d’inventivité.

De longueur variables, ces récits abordent tous l’ambivalence de l’astre solaire, dont la puissance est à la fois nécessaire et dévastatrice. Chaque nouvelle déploie son propre univers et ses trouvailles linguistiques, qui reflètent les transformations écologiques et technologiques de ces mondes. Ce foisonnement d’idées et la nouveauté de la langue utilisée sont réjouissants mais peuvent également dérouter le lecteur face à des termes qui restent parfois énigmatiques.

Le goût du politique

On retrouve dans le choix de publier des recueils de nouvelles (dont certaines ont été écrites à quatre mains) le goût du collectif qui anime La Volte qui aime combiner les créativités et mène des réflexions politiques qui milite pour des actions communes. Dans cette optique, même le soleil n’est plus une entité unique et se raconte, lui aussi, au pluriel. 

GABRIELLE BONNET

SOLEIL•S : 12 Fictions Héliotopiques, ouvrage collectif
La Volte - 20 €
Paru en mars 2025

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Vivaldi et la Maestra

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Déposée dans la boîte à bébé de l’orphelinat de la Pietà, Anna-Maria est élevée dans ce couvent destiné aux jeunes filles abandonnées ou illégitimes. Dans ce lieu de réclusion, on forme des orchestres féminins qui fascinent l’Europe entière. Les plus grandes artistes, celles qui rejoignent l’ensemble instrumental et vocal du Figlie del coro, échappent aux dortoirs, aux mariages forcés avec de vieux gouverneurs vénitiens et reçoivent des gages. Anna-Maria en devient une des violonistes les plus brillantes sous la houlette d’Antonio Vivaldi, prêtre, maître de violon, puis de musique à la Pietà. Des témoignages d’époque évoquent aussi ses solos envoûtants, elle incarne l’élite artistique de l’institution, atteignant le rang de Maestra di violino (1720) puis Maestra di coro (1737). 

Elle maîtrise aussi le violoncelle, l’alto, le luth, la mandoline, le clavecin, le hautbois… On sait qu’elle s’essaya aussi à la composition, comme d’autres jeunes femmes de la Piéta et il semble aujourd’hui acquis que ces créations furent usurpées par des hommes, et en particulier par Antonio Vivaldi. 

Le compositeur italien lui a dédié plusieurs de ses concertos les plus virtuoses. Mais de cette musicienne hors pair, il ne reste presque aucune trace : pas de portrait connu, pas de partitions à son nom, juste des mentions dans les archives et la musique écrite pour elle – par elle ? – par son illustre professeur. 

Pionnière invisibilisée

Si le roman de la journaliste britannique Harriet Constable séduit par son sujet et son cadre, la Venise baroque du XVIIIe siècle, chatoyante et mystérieuse, il laisse un goût mitigé sur le plan littéraire. L’ambition est louable, mais l’exécution souffre d’une écriture convenue et de dialogues figés. L’intrigue, entre quête d’émancipation et drame amoureux, reste prévisible. Pourtant, La Virtuose a le grand mérite d’éveiller la curiosité et de braquer les projecteurs sur une musicienne d’exception. 

Aussi on ne boudera pas notre plaisir tellement sont encore rares les biographies ou romans rendant hommage à ces artistes invisibilisées. On pourra cependant citer Lili Boulanger, « Résister » de Martine Lecoq : Éditions Ampelos 2023 ou l’ouvrage de la violoniste d’origine marseillaise Marina Chiche qui dans Musiciennes de légende Éditions First/RadioFrance (2021) exhume les figures de Maud Powell, Hazel Harrison, Antonia Brico ou Nejiko Suwa pour les réhabiliter au panthéon de l’histoire de la musique. Certaines sont des anticonformistes, des suffragettes, des pionnières, des féministes engagées. Certaines n’ont pas eu d’enfant pour être entièrement au service de leur art, tandis que d’autres ont choisi de mettre un temps leur carrière en sourdine pour devenir mères. 

ANNE-MARIE THOMAZEAU

La Virtuose, de Harriet Constable
Albin Michel - 21,90 € 
Paru le 30 avril 

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Un roman-choc sur une France fracturée

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Le 6 juin 2012, à 17 h 13, Saïd, 18 ans, délinquant récidiviste, remonte une rue étroite des pentes du quartier de la Croix-Rousse, en roue arrière sur une moto cross lancée à 80 km/h. Après quelques mètres, il en perd le contrôle. La roue avant percute en pleine tête une femme de cinquante-quatre ans, qui pédale devant lui à vélo. « Cette femme, c’était ma mère. L’hôpital Lyon Sud de Pierre-Bénite la déclara décédée une semaine plus tard ».

10 ans se sont écoulés. Devenu journaliste, Paul Gasnier, qui travaille entre autres pour Quotidien avec Yann Barthes est amené à couvrir la campagne de l’élection présidentielle de 2022. Il suit, en particulier, la montée de l’extrême droite. Assistant à un rassemblement politique à Cannes, il prend conscience que les histoires comme celle que sa famille a vécu font le lit de la progression d’un parti qui surfe sur des drames au storytelling redondant. Celui de « racailles » menaçant la vie des « bons français ». « Des gens votaient, et en masse, parce qu’ils entendaient des histoires similaires à celle de ma mère, et ces drames étaient quotidiennement utilisés pour transformer le réel en généralités ».

Cette campagne présidentielle et l’hystérie des débats sur la délinquance et l’immigration pousse Paul à se lancer dans une recherche qu’il a esquivé pendant dix ans : comprendre ce qui s’était réellement passé rue Romarin, ce 6 juin 2012, et chercher à en savoir plus sur ce motard. Durant plusieurs mois, sans colère, ni esprit de revanche, guidé par une soif d’explications, il arpente Lyon pour rassembler des fragments épars de la vie de cet anonyme et des bribes de souvenirs disséminés dans les mémoires de ceux qui l’ont connu.

Destins parallèles

Paul refait le chemin, rencontre les témoins qui, les premiers, ont aidé la victime lors de la collision. Les policiers, les avocats, les juges, les éducateurs du quartier qui ont connu Said enfant, sa sœur. Peu à peu il retisse le fil des évènements qui ont conduit cette femme de 54 ans, bourgeoise et bohème, ayant vécu en Inde, à Prague avant de s’installer à Lyon comme professeure de yoga à croiser mortellement le chemin de ce petit caïd ce la Croix Rousse. 

Pierre déroule le récit de cette collision, qui n’est ni un accident ni un meurtre, encore moins une histoire de fatalité. Factuellement, analytiquement, avec lucidité, humilité, empathie et sans pathos, il reconstitue ce deuil « à haute inflammabilité politique ». « Là où la colère constituerait une fuite confortable, il y a presque une responsabilité collective à faire quelque chose de cette histoire, ne serait-ce que pour donner tort à une époque empoisonnée par le ressentiment et les regards en coin ». C’est une histoire française du début du XXIe siècle, où deux destins parallèles voués à s’ignorer se sont tragiquement percutés, dans un pays éclaté et malade. Juste, fin, précis, d’une intelligence rare, ce petit livre remarquable fera date.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

La Collision, de Paul Gasnier
Gallimard – 19 €
Paru le 21 août

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Coller contre les féminicides 

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Depuis septembre 2019, dans les rues de Marseille puis de France et d’ailleurs, se multiplient les collages de messages en lettres noires majuscules, une par page blanche A4. Ils scandent de courts slogans percutants, « Aimer n’est pas tuer », ou décrivent en détails l’assassinat de femmes par leur compagnon ou leur ex. Leur but : déranger, rendre public, forcer les passants à se rendre compte de la fréquence et violence des féminicides, et à se poser la question de leur propre vécu, de leur responsabilité.

Ils sont devenus si familiers qu’il semblerait que les murs ont décidé eux-mêmes de se parer de ces cris de révolte. Il n’en est rien. Nous sommes la voix de celles qui n’en ont plus retrace l’enquête des journalistes Paola Guzzo et Romane Pellen sur ces collages, en un ingénieux roman graphique sans couleurs ni « rien de superflu » dessiné d’un trait sûr et efficace par Cécile Rousset.

Prenant appui sur leur propre expérience au sein du mouvement et sur divers entretiens de militant·e·s et spécialistes académiques, elles racontent l’initiative de la Marseillaise Marguerite Stern. Comment elle a réinventé ce procédé d’affichage pas si nouveau que ça, sa montée à Paris, la lutte qui devient collective… et la révélation de ses opinions transphobes. L’ex-femen, devenue proche des milieux d’extrême droite, a été exclue du mouvement qu’elle avait créé. 

Les débats du féminisme

Mais l’essaimage de groupes de colleureuses ne s’est pas ralenti, incluant les luttes contre d’autres violences, homophobes, transphobes ou racistes, travaillant parfois en mixité, en particulier avec des pères de victimes, incluant plusieurs générations. Le livre documentaire, dense, explique clairement les concepts et débats internes à un mouvement féministe bouillonnant et pluri-générationnel, comment l’exclusion des hommes cisgenres des actions de collages questionne, pourquoi remplacer le terme « colleuses » par celui de « colleureuses ». Il replace l’historique de ces collages dans l’histoire globale du féminisme dans l’optique d’initier un public extérieur à la lutte telle qu’elle se conçoit aujourd’hui, avec toutes ses nuances et son vocabulaire.

Les autrices exposent aussi l’hypocrisie d’un État qui arrête les militant·e·s et arrache leurs collages la nuit, mais les invite au Grenelle contre les violences conjugales. Elles parlent de l’importance de nommer les femmes tuées, de dire les chiffres réels, de sensibiliser et dénoncer. 94 femmes ont été assassinées par leur compagnon ou leur ex en France en 2024. Il n’est pas question de s’en accommoder.​

GABRIELLE SAUVIAT

Nous sommes la voix de celles qui n’en ont plus, Paola Guzzo et Cécile Rousset
Actes Sud - 24,90€
Parution le 27 août

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Histoire lisse

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La démarche d’écriture d’Anne Berest est constante, s’inscrivant dans une quête autour des branches de son arbre généalogique, écrivant des « romans » qui s’inquiètent du vrai, cherchent des bouts d’archives, de mémoire. Elle comble les manques avec des entretiensavec ses proches, pour retrouver des pistes qui reconstruisent le récit familial, mais qui éclairent aussi des pans de ce qu’elle est, de ce qu’elle doit, au présent, à ses parents, à ses aïeux et à l’Histoire. 

La Carte postale était saisissant. Il tenait en haleine par son questionnement et son mystère, construisant un roman presque policier. Mais, surtout, il contenait des passages bouleversants sur les descendants invisibles de la Shoah, des pages où Anne Berest avait laissé couler le flot d’une émotion personnelle, d’un chambardement vécu, que tous les cabossés de l’Histoire pouvait reconnaître, et ressentir.

De père en père en fille

Dans Finistère, ces éclats ne surgissent pas. Le récit, chronologique, traverse plus d’un siècle d’histoire des Berest, de père en fils. Eugène père, paysan syndicaliste breton au début du XXesiècle, Eugène fils, étudiant breton doué parti à Henri-IV pendant l’Occupation, puis Pierre, fils d’Eugène fils et père d’Anne Berest, étudiant breton exceptionnel à Louis-le-Grand en 1968. Une histoire d’hommes brillants, sans accident, politiquement ancrés dans le progrès paysan ou la contestation sociale, voire la révolution. Mais avec lesquels l’identification est difficile. 

Malgré les journaux consultés, les paroles recueillies et la volonté de la narratrice d’entrer en contact avec ces hommes qu’elle a aimés ou peu connus, on reste comme à l’extérieur de leurs consciences de surdoué matheux, de latiniste exceptionnel, de père timoré, d’amoureux immédiat et d’époux peu commenté. Seule compte la transmission d’un don qui ouvre la porte des grandes écoles parisiennes, de l’élite intellectuelle. Celle qu’elle franchira à son tour, et qui n’est jamais effleurée par les difficultés communes – comment on trouve un travail, un logement, comment on paye les études de ses enfants…

Une histoire lisse qui finit par lasser, rehaussée par quelques pages féministes ou traversant la première marche des fiertés, le regret des liens qui n’ont pas pu être tissés, et une langue toujours fluide et rythmée. Parfois, trop rarement, abrupte comme les falaises du Finistère.

AGNÈS FRESCHEL

Finistère d’Anne Berest
Albin Michel - 23,90 €
Paru le 20 août

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