lundi 6 juillet 2026
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Scrapper, prendre la bonne roue

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Sur le carton qui ouvre Scrapper, le premier long métrage de Charlotte Regan, on lit le vieil adage : « Il faut un village pour élever un enfant », aussitôt barré d’un trait et remplacé par un « je me débrouille très bien toute seule » manuscrit. Géorgie (Lola Campbell) a 12 ans, vient de perdre sa mère et ne sait plus trop où elle en est sur le parcours en cinq étapes du deuil : Déni, Colère, Marchandage, Dépression, Acceptation. Elle semble aller de l’un à l’autre. Elle a la maturité que donnent le malheur et la précarité, et les rêves têtus de l’enfance qui croit à l’impossible. Ce sont les vacances d’été. Pour éviter un placement par les services sociaux, elle s’invente un oncle que personne ne voit, qui serait venu s’occuper d’elle et dont le nom inventé de Winston Churchill n’étonne personne. Elle entretient sa maison, paie le loyer grâce aux vols de vélos qu’elle opère avec son copain Ali (Alin Uzun) plus âgé qu’elle. Drôle de binôme, ces deux-là, inséparables complices. Géorgie est une « scrapper » – en argot londonien une fonceuse, une bagarreuse. Dans sa vie bricolée et précaire va faire irruption le peroxydé Jason (Harris Dickinson), son père biologique qu’elle n’a jamais vu, pas vraiment plus adulte qu’elle. L’un et l’autre vont apprendre à se connaître. Géorgie fera grandir Jason et Jason redonnera une part d’enfance à Géorgie.

Un récit joyeux et ludique

Rien de bien original dans ce pitch. Un drame social à la Ken Loach – que la réalisatrice admire. Une communauté ouvrière où tout le monde se connaît, la banlieue londonienne avec ses petites maisons serrées les unes contre les autres, les jardins étroits, la voie ferrée et la campagne pas loin, un pont qui enjambe les routes qui mènent ailleurs, les mômes qui trainent seuls, jouent au foot, chapardent. Un décor qui pourrait être gris mais que Charlotte Regan et sa directrice photo – la réalisatrice du récent How to have sex, Molly Manning Walker, poudrent de lumière et acidulent de rose, jaune, vert, violet. Les personnages ne seront pas définis par leur statut social, le point de vue décalé de Géorgie fait exploser un potentiel carcan naturaliste. Au récit joyeux et ludique des retrouvailles père-fille, s’intercalent des témoignages sur Géorgie, face caméra, façon documentaire, mais qui tourneraient au chœur antique commentant les actes de la fillette : ses camarades assises dans l’herbe trop verte, maquillées, robes roses et paillettes, un trio de jeunes ados Noirs façon comédie musicale sur leurs vélos jaune vif, la fourgue du trafic de bicyclettes, un enseignant peu canonique et un couple d’adultes « responsables » pas très futés. Les araignées de la maison au nom prestigieux de Napoléon ou d’Alexandre le Grand dialoguent style cartoon.

Dans le rôle principal, la jeune Lola Campbell dont c’est la première apparition à l’écran, est formidable de naturel. Après Aftersun de Charlotte Wells sorti l’an dernier et dont on l’a rapproché, Scrapper, qui vient de remporter à Sundance le Grand Prix du Jury dans la catégorie World Cinéma Dramatic, témoigne du talent des jeunes réalisatrices britanniques.

ÉLISE PADOVANI

Scrapper, de Charlotte Regan

Copyright @Scrapper Films Ltd

En salles le 10 janvier

« Si seulement je pouvais hiberner », dans la chaleur des yourtes

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© Eurozoom

On connait peu de réalisatrices mongoles : en 2006, Byambasuren Davaa avait réalisé Le Chien jaune de Mongolie et en 2011, Les Deux Chevaux de Gengis Khan, l’histoire de la quête de la chanteuse Urna Chahar-Tugchi pour trouver les origines d’une chanson. En 2023 à Cannes, pour la première fois, était sélectionné à Un Certain Regard un film mongol : Si seulement je pouvais hiberner, dela cinéaste et scénariste Zoljargal Purevdash. Un titre emprunté à un souhait d’Ulzii, un lycéen de 15 ans  d’un quartier défavorisé d’Oulan-Bator.

Ulzii vit avec sa mère, illettrée et alcoolique, et ses frères et sœur, dans une yourte, à la périphérie de la ville où se sont installés beaucoup de réfugiés économiques. Ils ont été obligés de quitter leur campagne natale pour venir chercher du travail, ce qui est loin d’être facile. Il fait très froid, parfois jusqu’à moins 35 degrés, et dans ce quartier, on se chauffe en brulant du charbon quand on peut le payer, sinon de vieilles planches qu’on récupère. Dans leur yourte, la mère et ses quatre enfants ont froid et faim ; les disputes sont fréquentes entre l’adolescent et sa mère que l’alcool abrutit. Mais Ulzii tient le coup : il va au lycée à la ville, une des plus polluées au monde ; son professeur a repéré ses capacités en physique et lui propose de passer un concours, très couteux pour lui, ce qui lui permettrait d’obtenir une bourse pour poursuivre ses études. Il doit trouver l’argent pour s’y inscrire ; il s’épuise au travail, s’endormant parfois en cours, et va jusqu’à rejoindre un groupe d’hommes qui font des coupes de bois illégales. Il y a des jours où il aimerait hiberner !

District Yourte

La caméra le suit partout, filmant  les gestes du travail, les moments de complicité et de jeux avec ses frères et sœur, sa colère quand la mère décide de repartir à la campagne avec un seul des enfants le laissant s’occuper des deux autres. On partage son inquiétude quand son petit frère tombe gravement malade mais aussi ses moments de détente quand il retrouve ses copains, buvant, dansant comme tous les adolescents du monde. On le suit jusqu’au concours national qui se déroule à la campagne, loin de sa yourte. On aurait envie de l’aider et le regard caméra qu’il nous adresse au moment des résultats nous émeut aux larmes.

Zoljargal Purevdash a elle-même vécu dans le district des yourtes après le divorce de ses parents. Adolescente, elle détestait ce quartier auquel elle est attachée aujourd’hui. Elle veut soutenir sa communauté, tenue responsable de la pollution due au chauffage au charbon : « À travers ce film, je voulais montrer que quand on respire cet air pollué, ce qu’on respire, c’est la pauvreté de nos frères et sœurs. » Elle se reconnait dans le personnage de cet adolescent à qui elle a donné ses propres rêves, ayant découvert comme lui que la solution était l’éducation. « J’ai toujours adoré regarder des films, mais je n’avais jamais osé me projeter dans le métier de réalisatrice. Plus tard, j’ai eu une bourse complète pour faire du cinéma au Japon. Quand j’ai vu que tous les scénarios que j’écrivais se passaient en Mongolie, il était clair que je reviendrais travailler ici. » Et c’est réussi !

ANNIE GAVA

Si seulement je pouvais hiberner, de Zoljargal Purevdash
En salles le 10 janvier

Duo à quatre corps

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© Agnès Mellon

Zébuline : Vous présentez Versus comme « un duo pour quatre interprètes ». C’est-à dire ?

Michel Kelemenis. Mon sous-titre exact c’est « un duo d’aimants à quatre corps ». J’ai eu le désir d’interroger le duo, mais l’une des particularités du spectacle vivant, c’est que dès lors que l’on met deux personnes en présence, c’est déjà un duo. Alors qu’on ne travaille pas sur la notion de duo, on travaille sur la rencontre de ces deux personnes. Moi je voulais aborder cette figure vraiment dans une préoccupation de chorégraphe. L’idée étant de mettre en perspective, à travers des notions de substitution permanente, une écriture qui va les concerner tous, mais qui se révèle toujours en duo. Ça semble un peu abstrait, mais en réalité c’est très immédiat, dans la perception. J’ai donc travaillé sur cette notion de duo, et d’aimants. « Aimant » étant pour nous en français un terme double, qui évidemment parle de gens qui s’aiment, et qui parle aussi de l’aimant magnétique, où est en jeu le fait de se repousser, de s’opposer ou de s’attirer. 

Quel dispositif scénographique avez-vous imaginé pour cette pièce ?

Michel Kelemenis © Agnès Mellon

C’est un espace qui est petit, 5m x 5m, 25m2, que les quatre danseurs, deux femmes, deux hommes, vont habiter à peu près en permanence, il n’y a pas de développement qui isole les uns par rapport aux autres. J’ai créé cette image en moi pour travailler : les yeux des spectateurs tout autour seraient l’équivalent des murs d’une chambre d’hôtel, qui voit défiler en permanence du récit de rencontres, qui vont avoir plein de textures différentes. Une sorte d’éternité en déroulement. Ceci amène beaucoup d’obligations pour respecter cette distance et cette présence. Au regard de ce que j’aime moi dans la danse, je me suis refusé à ce que « petit espace -proximité » se traduise par « petits gestes d’intimité ». Donc c’est vraiment une danse de déploiement que je mets en scène, en offrant aux spectateurs de voir les danseurs dans ce déploiement d’une manière qui leur est d’habitude un peu interdite, car le rapport scène-salle éloigne forcément le danseur du spectateur. 

Comment avez-vous travaillé sur la musique  ?

J’ai travaillé avec ce même musicien qui accompagne le Magnificat de JS Bach, et c’est la quatrième production après Coup de grâce et Légende pour laquelle je fais appel à lui, Angelos Liaros-Copola, qui est un musicien d’origine grecque, mais qui travaille sur la scène berlinoise, avec des petits labels électro. Il y a dans sa musique une sorte de double-entrée, qui est d’être en même temps très en tension, voire un peu noire parfois, un peu inquiétante, et d’un autre côté, une dimension très lumineuse, une sorte de lumière qui s’ouvre dans ses sons, qui pour moi apparaît plus comme son versant grec d’origine. Je lui ai demandé de créer un environnement qui serait l’environnement des spectateurs et des danseurs, comme le brouhaha qui se trouverait en quelque sorte autour d’un lieu, dans lequel va se dérouler cette somme de récits de rencontres, à travers la substitution des danseurs, deux par deux.

Entretien réalisé par MARC VOIRY

Versus
Du 9 au 12 janvier
KLAP, Maison pour la danse, Marseille

Mouvement perpétuel

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Möbius, cie xy © Christophe Raynaud de Lage

Pas de décor, c’est inutile. Dans Möbius, les dix-neuf acrobates de la compagnie XY redessinent l’espace scénique, occupant toutes les dimensions qu’elles soient verticales ou horizontales. Le cirque devient ici espace de danse, une danse augmentée par les capacités hors normes de ses interprètes. Mais le corps est bien au cœur du propos : pas d’agrès ni d’objets quelconques, la machine humaine suffit. Banquines (ce terme issu de l’italien ancien « saltare in banco » consiste à permettre à un ou plusieurs voltigeurs d’être propulsés par des porteurs qui créent l’équivalent d’une assise sommaire avec leurs mains), main à main, sauts, plongées, colonnes humaines, tout s’articule autour des musculatures des danseurs-acrobates. Les équilibres, les voltes, les saltos, les lancés qui s’entrecroisent, s’orchestrent en un mouvement perpétuel fascinant, le tout sans filet, accordant à cette chorégraphie aérienne la sensation que les limites n’existent plus. Le directeur du Théâtre national de la Danse de Chaillot, Rachid Ouramdane, anime les mouvements d’ensemble à l’image des grands vols d’oiseaux (Möbius a souvent été comparé aux vols des étourneaux), où chacun connaît un parcours propre et cependant est lié au groupe de telle sorte que l’impression d’une unité s’impose. L’énergie collective s’organise selon une géométrie variable qui maintient le mystère sans jamais rompre le caractère hypnotique de sa danse. La création devient le bien commun, chaque artiste a posé sa touche. De tout cela se dégage une harmonie rare peuplée de moments à couper le souffle. L’année 2024 débutera avec panache au Grand Théâtre de Provence !

MARYVONNE COLOMBANI

Möbius
6 et 7 janvier
Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence
lestheatres.net

Les 1001 figures d’Huma Bhabah

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© X-DR

D’une telle ampleur, c’est une première, dans une institution française. Et elle est bien méritée. Il suffit de se promener au fil des salles de l’hôtel des collections du MO.CO pour s’en rendre compte. Intitulée Une mouche est apparue, et disparut, l’exposition monographique dédiée à Huma Bhabha s’y déploie avec intelligence, le fruit du travail passionné du regretté Vincent Honoré, directeur des expositions de l’institution montpelliéraine récemment décédé*. Sans jamais surcharger l’espace ni brusquer le regard, grâce à une présentation épurée qui laisse place à l’imagination, on découvre les figures puissantes et polymorphes de l’artiste américano-pakistanaise née en 1962 à Karachi. Qu’il s’agisse de sculptures, de dessins, de photos, de photogravures ou de céramiques, soit une cinquantaine d’œuvres exposées, le visiteur est invité à se plonger avec délectation dans un monde étrange fait de strates successives, physiques comme intellectuelles. Anthropomorphes et pourtant hybrides, ses impressionnantes sculptures forment une armée pacifique de vigies totémiques venues d’un autre monde, dont la présence est presque déstabilisante.

Culture populaire

L’universalisme des formes renvoie à la culture populaire, celle de la littérature de science-fiction et du cinéma d’horreur (ou l’inverse). Mais aussi à la statuaire antique ou à l’histoire de l’art, dont un clin d’œil décalé au Cri de Munch. Huma Bhabha collecte, assemble, modèle les matériaux pour les adapter à son univers singulier et leur insuffler la vie. Ses sculptures sont un enchevêtrement de couches de liège, de polystyrène et d’argile, qu’elle met parfois en forme grâce à des fils de fer, ajoutant souvent une touche de peinture. Cette complexité est contrebalancée par un aspect brut, volontairement inachevé. Qu’il s’agisse de sculptures, de dessins ou encore de céramiques, les figures d’Huma Bhabha s’affirment comme des êtres fantastiques, bien que jamais totalement effrayants, témoins sans âge du dualisme inhérent à notre humanité.

ALICE ROLLAND

Une mouche est apparue, et disparut 
De Huma Bhabha 
Jusqu’au 28 janvier 
MO.CO, Montpellier
* suite à son décès brutal fin novembre, l’exposition est gratuite pour tous les publics jusqu’à son terme. 

Un Polaroid qui ravive la mémoire

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© Denise Oliverfierro

Quel medium étonnant que le polaroid. Innovant par son instantanéité dans les années 1950, il est aujourd’hui un phénomène de mode nostalgique apprécié pour une certaine lenteur, soit une quinzaine de minutes pour se révéler entièrement. Avec le temps les images vieillissent, s’effacent, se transforment, oublient leur histoire… Paulo Duarte s’est imprégné de ce medium de l’éphémère afin de le transposer dans l’espace scénique. Sur scène, Polaroïd est une installation complexe faite de multiples écrans et projecteurs, une façon originale pour l’artiste de recomposer le parcours de son père comme on reconstituerait un album de famille à posteriori. Se pencher sur des souvenirs incomplets, c’est questionner la représentation au-delà même des notions de vrai et de faux. Que dit une image ? Que cache-t-elle ? 

Maux d’exil

La voix off de Paulo Duarte nous accompagne comme un phare sonore, tandis que l’artiste contribue au récit en se jouant des images dont certaines sont créées en live, tout comme la musique, avec l’aide de deux acolytes talentueux. Après plusieurs années passées dans un Brésil devenu le paradis des désillusions, Duarte père revient dans un Portugal sous le joug de la dictature salazariste. Dans cette pièce où le son est essentiel, il est ainsi question de mots de filiation comme de maux d’exil, de grande Histoire et de la grandeur des petites histoires. Entre marionnettes et jeu d’ombres (ainsi que de lumière), le théâtre d’objet y est poétique, touchant, innovant. La photographie se fait trace. Comme la mémoire, il est toujours temps de raviver son imaginaire. Et pour lui redonner vie, partager son histoire.

ALICE ROLLAND

Polaroid a été présenté du 12 au 14 décembre au Théâtre de la Vignette, Montpellier

Le Mucem sur sa réserve

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Populaire ? Scenographie Sylvie Jodar. Dec. 2023, Mucem © Julie Cohen/Mucem

C’était un exercice casse-gueule. Extraire 1 200 objets et documents des fonds du Mucem, pléthoriques parce qu’ils ont hérité de ceux du Musée national des Arts et Traditions populaires, auxquels se sont ajoutées les collections européennes du Musée de l’Homme, et ses propres acquisitions réalisées depuis le début des années 2000 dans l’aire méditerranéenne. Un million d’items, si l’on compte les archives photographiques, estampes, cartes postales… 1 200, proportionnellement, c’est peu, mais déjà beaucoup tant, à parcourir la nouvelle exposition permanente, on se sent débordé par un rendu très chargé. On aurait tort d’en rester à cet effet de vide-grenier : évidemment, le travail de réflexion mené par le commissariat collectif, assuré par les  équipes de conservation du Mucem a été poussé, la progression du parcours soignée, la scénographie élaborée par Sylvie Jodar ne démérite pas. Mais sans doute la commande, rendre populaire le Mucem en s’appuyant sur « la force émotionnelle de sa collection », selon les mots de son président, Pierre-Olivier Costa, avait-elle ses limites.

Certes, avoir la chance de découvrir le savoir-faire de bergers du XIXe siècle, qui ont conçu dans l’Eure une très belle cabane mobile, ou l’intérieur complet d’une maison bretonne telles qu’elles se présentaient encore dans les années 1960, est précieux. Certes, les masques animaliers qui ornent toute une section, comme ce bœuf, sobrement stylisé, réalisé par un sculpteur de Sardaigne, Gonario Denti, en 2005, sont de toute beauté. Certes, demander à quatre écrivains – Sophie Blandinières, Lucile Bordes, Arthur Dreyfus et Guillaume Poix – de rédiger des « cartels sensibles », pour faire « ressortir la poétique de l’objet » en y « frottant leurs imaginaires »  est une bonne idée. Toutefois, la juxtaposition, de salle en salle, d’autant d’éléments disparates, évoque surtout un vaste cabinet de curiosités.

Muscler le propos

Peut-être, pour convaincre les visiteurs, au delà des CSP+ habitués des structures culturelles, de venir dans un musée de société, faudrait-il leur proposer un peu plus de mordant. Cela pourrait passer par un traitement plus profond, au sens où il s’adresserait à tous en tant que sujets, citoyens, et non simples consommateurs de savoir. Populaire ? est frustrante à ce niveau, parce que la dimension potentiellement très politique des objets du quotidien n’est que parcimonieusement présente. Un pichet peint entre 1848 et 1852 dans la Somme, par exemple, arbore le message « Louis Napoléon est un bon Républicain, buvons à sa santé ». Il fait écho à un autre élément de vaisselle, vu dans le précédent dispositif qui permettait au Mucem de mettre en valeur ses collections, les Abécédaires. Dans Les maternités de A à Z, figuraient des assiettes en faïence produites en Moselle vers 1860, ornées de clichés visant vieilles filles et filles-mères. On rêve d’une prochaine proposition centrée sur les supports de communication idéologique : ils ont bien changé depuis le XIXe siècle, mais la propagande conserve de troublantes analogies…

Outre les Abécédaires, la thématisation a fait ses preuves dans les expositions de plus petite taille proposées au Centre de Conservation et de Ressources du Mucem, à la Belle de Mai. De même que le fait de s’emparer franchement de sujets de société encore brûlants. On se souvient avec enthousiasme de Osez l’interdit en 2019, belle réflexion sur le licite et l’illicite réalisée par des collégiens marseillais à partir des fonds du musée, accompagnés par la scénographe Laurence Villerot. Ou encore de Psychodémie, sous le commissariat d’Aude Fanlo, mettant en perspective la collecte réalisée au printemps 2020, en pleine crise sanitaire.

GAËLLE CLOAREC

Populaire ?
Mucem, Marseille
04 84 35 13 13 
mucem.org

Autour de l'exposition
Durant les deux semaines des vacances de fin d'année, le Mucem veut « faire rimer Noël avec arts populaires ». Au delà de cette formule un tantinet maladroite, il sera sans nul doute délicieux, pour les bambins, de retrouver le rat Raoul Lala, marionnette animée par Cyril Bourgois, en conférence-spectacle (le 27 décembre, à partir de 7 ans), d'écouter la conteuse Jeannie Lefebvre lors d'un goûter gourmand (les 28, 29 et 30 décembre), ou encore de découvrir Ce matin-LÀ, spectacle de clown et théâtre de papier par la Cie Chouette il pleut !, (les 3, 4 et 5 janvier).
Noël pop
Du 27 décembre au 7 janvier

Une rencontre improbable

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Ma France à moi © Marvelous Productions

Une success story où la chance sourit à un réfugié afghan dans un Paris globalement bienveillant, ça peut paraître relever du conte à dormir debout. Pourtant – on le précise dès les premières images – l’histoire est tirée de faits réels. Son authenticité sera même certifiée à la fin du film par le glissement du personnage principal à la personne qu’il incarne. Ma France à moi, septième long-métrage de Benoît Cohen, est l’adaptation de son propre livre Mohammad, ma mère et moi paru en 2018 et dans lequel il racontait l’accueil d’un migrant afghan par sa mère. Un projet familial nourri d’une histoire commune, avec une adaptation d’Eléonore Pourriat, compagne du cinéaste, et une musique signée par son fils Aurélio

Le Mohammad du livre et de la vraie vie devient Reza, interprété par Nawid Elham, un acteur non professionnel, de l’ethnie Hazara comme lui. La mère du réalisateur Marie-France devient France dont les contradictions seront jouées à la perfection par l’impériale Fanny Ardant qui sauve son personnage d’un aspect archétypal, voire caricatural.Son fils Benoît, rebaptisé Joseph, aura les traits de Pierre Deladonchamps. Quant à l’association qui met en contact France et Reza, elle garde son nom qui est aussi son programme : J’accueille

Deux mondes 

Juchée sur ses talons aiguilles, maquillée et manucurée, vêtements stylés, France est une grande bourgeoise formatée par sa classe sociale mais anticonformiste par nature. Elle réside dans un hôtel particulier du XIe arrondissement, près d’un génie de la Bastille qui n’en finit pas de briser ses chaînes. Elle est généreuse et fantasque, tyrannique et altruiste, exaspérante et désarmante, maternelle et brutale. Veuve depuis peu, vivant loin de son fils unique, financier expatrié à New York, elle se sent seule, vide malgré son trop plein d’amour et d’argent. 

Reza a échappé à un attentat tout jeune en Afghanistan. Il a quitté sa famille, sa sœur chérie, son père qui voulait en faire un iman. Il a fui un pays qui ne lui offrait aucun avenir, assoiffé de connaissances, avec pour ambition d’intégrer Sciences Po. Le film met en scène cette rencontre improbable, cette cohabitation, les maladresses de chacun, les malentendus, les frictions, les rapports forcément déséquilibrés – quelles que soient les bonnes intentions – entre celui qui donne et celui qui reçoit. Sans doute politiquement trop « lisse », dans l’euphorie d’une histoire exemplaire qui donne victoire à l’impossible, et ignore les méchants, Ma France à moi se veut celle de l’ouverture. Dans le contexte actuel, ce ne peut être qu’un plus.

ÉLISE PADOVANI

Ma France à moi, de Benoît Cohen
En salles depuis le 20 décembre
Campagne d’impact avec l’association « J’accueille »
Mobilisation sur jaccueille.fr

De l’infiniment petit à l’infiniment grand 

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Dans ce roman biographique, La femme qui a reconstitué le monde, Eva Tind définit le processus d’adhésion d’une chercheuse à son objet de recherche, à la fois « utile » et « palpitant » : les acariens de mousse, leur répartition géographique validant l’hypothèse de « La dérive des continents comme une tectonique des plaques ». Côté vie minuscule, viennent les descriptions précises des petits animaux, côté vie majuscule, celles des processus propres à la constitution du monde.

La focalisation sur le personnage de Marie se fait progressivement, depuis sa place dans la fratrie, avec sa sœur jumelle notamment. La passion de Marie pour les acariens est directement liée à un quotidien générateur d’expériences. Aussi, l’érudition scientifique se mêle-t-elle aux ressentis du personnage. L’appréhension du monde, chez Marie, est fondamentalement corporelle, sensorielle, et instinctive. 

Règne animal et cause des femmes

La proximité de Marie avec la vie s’exprime dans son tropisme zoologique, mais aussi dans ses relations affectives et amoureuses. Le désir sexuel pour les hommes de sa vie s’exprime à l’état vif, tel une force magnétique : « Son corps est une bête autonome, douée d’une volonté indomptable qui fait ce qu’elle veut d’elle ». 

L’échelle individuelle, celle de l’héroïne, est en permanence confrontée à l’échelle collective du monde patriarcal, y compris au Danemark, dans toutes ses dimensions, des plus intimes, telles que la passion ou la domesticité, aux plus publiques, telles que la profession ou la célébrité. Un féminisme d’époque est cerné, qui trouve, à la faveur de ses nombreux voyages, à s’articuler à la condamnation des agissements coloniaux. Ce roman restitue ainsi la dynamique complexe d’une vie de femme, pourtant oubliée, soumise aux forces conjointes de la passion et du défi. 

FLORENCE LETHURGEZ

La femme qui a reconstitué le monde, de Eva Tind
Traduit du danois par Christine Berlioz et Laila Flink Thullesen
Gallimard – 26 €