mardi 10 février 2026
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Bijou Brut

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© Ruth Walz

Lors d’une conférence en hommage à Pierre Audi, son dramaturge et conseiller Timothée Picard évoquait l’aspect le plus secret – et sans doute le plus singulier – de sa vision artistique : un opéra conçu comme un rituel, traversé par une spiritualité discrète mais essentielle. C’est là tout le cœur de The Nine Jewelled Deer, opéra-monde adapté des Jātakas, récits des vies antérieures du Bouddha. Ce conte composite, à la fois méditatif et incarné, invite à une communion rare : le public y entonne une ritournelle en tamoul puis un bourdon vibrant qui clôt cette fresque de l’intime – fait presque inimaginable dans un festival qui interdisait il y a peu d’applaudir entre les airs. 

Le spectacle se déploie en trois tableaux : une fresque rupestre chinoise où une biche miraculeuse sauve un homme de la noyade ; une cuisine indienne contemporaine, refuge de soin et de transmission ; et enfin, le jardin d’un moine où s’enseigne l’« Éveil ». Le livret poétique dépouillé de Lauren Groff et les paysages picturaux de Julie Mehretu peuplent cet opéra d’ombres et de lumières. Créé en partenariat avec la Fondation LUMA, il prolonge la quête de Pierre Audi : faire de l’opéra un espace de transformation intérieure.

Trois femmes puissantes

Porté avec élégance par Peter Sellars, le projet laisse pleinement rayonner les voix complices qui l’animent, au premier rang desquelles celle de la compositrice Sivan Eldar et de la chanteuse Ganavya Doraiswamy. Formée à Berkeley et à l’IRCAM, Eldar s’impose ici en observatrice attentive, laissant toute latitude à l’inspiration de son interprète américano-indienne. Poétesse, chanteuse, improvisatrice singulière, Ganavya Doraiswamy conduit les spectateurs vers des territoires inconnus avec une douceur presque chamanique.

Leur dialogue donne naissance à un langage musical à deux têtes, aux croisements féconds. On y entend la musique instrumentale dite « classique– avec Nurit Stark, au violon et à l’alto, et Sonia Wieder-Atherton, bouleversante au violoncelle. Le souffle du jazz et de la musique contemporaine irrigue aussi la partition, à travers les anches fiévreuses de la clarinettiste Dana Barak et du saxophoniste Hayden Chisholm. La matière électronique, pilotée avec finesse par Augustin Muller, s’enlace aux rythmes traditionnels indiens, portés par les percussions de Rajna Swaminathan et les voix habitées de Ganavya Doraiswamy et d’Aruna Sairam – légende du chant carnatique et véritable mémoire vivante, qui incarne ici Seetha Doraiswamy, la grand-mère de la chanteuse.

C’est dans cette invocation intime que The Nine Jewelled Deer trouve sa force la plus émotive. La figure de Seetha, fondatrice d’un « kitchen orchestra » dédié au soin des femmes, dit la transmission, la résistance, la réparation. L’opéra devient alors un geste de guérison, où le chant panse les blessures, où la voix protège. Lorsque surgit un chant en forme de cri étouffé, confronté aux clameurs d’un violoncelle primitif, le spectacle se fait plus sombre, évoquant le pillage – humain, spirituel, symbolique – qui traverse les siècles.

SUZANNE CANESSA

The Nine Jewelled Deer a été joué du 6 au 8 juillet au LUMA -Arles et du 13 au 16 juillet au Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence

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Bach et Brahms à l’abbaye

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Zvi Plesser © X-DR

C’est toujours une grande émotion lorsque retentissent les premières notes du prélude de la Suite N°1 en sol majeur BWV 1007 de Bach. Dans la belle acoustique de l’Abbaye de Sainte Croix, l’un des cadres du Festival international de musique de chambre de Salon, celui-ci résonne magistralement d’autant qu’il est interprété non pas par un mais deux violoncellistes. 

Le projet de Zvi Plesser et de Hillel Zori deux musiciens israéliens de dimension internationale est audacieux : transformer la voix solitaire du violoncelle en un dialogue à deux instruments, en distribuant les voix. À Salon, ZviPlesser est accompagné par Benedict Kloeckner. La Suite N° 1 estsans doute une des œuvres les plus célèbres du répertoire pour violoncelle. Et si Bach reste Bach, avec cette exigence, cette sacralité, ce recueillement, le jeu entre les musiciens allège le propos qui prend parfois le chemin d’une douce allégresse. Tout au long de l’œuvre, Prélude, Allemande, Courante, Sarabande, Menuets I & II, Gigue, les violoncelles se répondent et se complètent. Zvi Plesser, le plus âgé harmonise, dans un rôle de basse continue qui ne lâche rien de la ligne originale. Benedict, avec ses gestes amples, ses pizzicatos à l’élégance d’un luth, virevolte. 

Tempête musicale

Changement total de programme avec l’arrivée sur scène de la violoniste Clémence De Forceville, élégante et délicate, de l’altiste Amihai Grosz et du pianiste Franck Braley qui rejoignent Benedict sur scène pour le Quatuor pour piano et cordes n°3 en ut mineur, opus 60, œuvre majeure de Johannes Brahms, surnommée le « Quatuor Werther», référence au roman de Goethe Les Souffrances du jeune Werther, à son intensité émotionnelle et son atmosphère tragique.

Depuis son Steinway, en fond de scène, Braley, à la beauté christique (ou diabolique), virtuose, précis, énergique, dirige les trois cordes endiablées dans les deux premiers mouvements, sereines dans l’Andante débutant par un solo de violoncelle apaisé qui marque l’accalmie après cette tempête musicale. La connexion entre les instrumentistes est totale jusque dans leurs respirations et leurs souffles qui s’accordent. On mesure à leur contact, dans la richesse de la proximité de la musique de chambre, ce qu’excellence veut dire. L’œuvre donne large place aux solos, qui permet d’apprécier les qualités exceptionnelles de chaque instrumentiste. Le final est un feu d’artifice dont on peine à se remettre. 

Il faut bien quelques minutes pour entrer à nouveau dans la Suite N°3 en ut majeur BWV 1009 de Bach interprétée, elle aussi, par les deux violoncellistes. Maispleine d’énergie, affirmée et rayonnante, elle finit par s’imposer.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le concert s’est déroulé le 29 juillet, à l’Abbaye de Sainte-Croix

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Aimer Claudel après un siècle

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© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Une ministre qui boude le Festival et sa Cour d’Honneur sous prétexte qu’ils seraient élitistes, et préfère s’afficher, malgré son train de vie luxueux et ses ennuis judiciaires, dans les EPHAD et les campings, qui ne la contestent pas. 

Une langue arabe qui ne s’est pas suffisamment invitée et des formes chorégraphiques, ou de théâtre du réel, qui n’ont pas toujours su habiter des lieux magiques, amples et historiques. 

Une actualité menaçante et brûlante qui s’invite dans les prises de parole -comment peut-on faire théâtre quand un peuple meurt ? 

Et la canicule assommante, puis un orage diluvien pour la première de la nuit claudélienne à Avignon. 

Quel théâtre pourra renaître du Déluge ?

Peut-être la Cour est-elle une arche sacrée, car le miracle a bien eu lieu. Éric Ruf et les incandescents acteurs de la Comédie-Française ont réussi à contourner tous les obstacles insupportablement réacs de Claudel pour en garder, ou plutôt pour en faire surgir, tout le sublime. 

Claudel est réac

Le Soulier. Œuvre mythique de Claudel, presque jamais jouée, et très peu étudiée aujourd’hui. La dernière fois qu’elle a été proposée aux bacheliers de théâtre ils se sont offusqués du racisme et du sexisme latent, du catholicisme militant et omniprésent d’une œuvre écrite pourtant après Ubu, la séparation de l’Église et de l’État, au cœur des années folles et aux débuts du Surréalisme. Claudel, diplomate et grand voyageur, n’est pas seulement un homme de son temps : il était colonialiste, et affirme clairement, avec le personnage de « négresse »  Jobarbara mais pas seulement, que les « maures », les « nègres », les chinois, les indiens d’Amérique, sont des peuples à conquérir, et les japonais et les ottomans à combattre. 

Car Le Soulier de satin, sous-titré « Le pire n’est pas certain », repose sur des faits historiques à peine revisités, mais très interprétés. Il se situe au moment de la conquête des Amériques (et du massacre des « indiens ») que mène avec fierté puis ennui Don Rodrigue, le héros. Il se conclut par une union qui renouvelle l’espoir :  Marie des Sept épées, fille mystique de Prouhèze et Rodrigue, s’enfuit combattre pour délivrer les Chrétiens avec Jean d’Autriche, bâtard céleste du « Roi de Naples » (Charles Quint dans les faits ) et de Dona Musique. 

Dans l’Histoire réelle, ce Don Juan d’Autriche a effectivement pris la tête de la flotte de la Sainte Ligue, combattu avec une certaine Maria travestie en soldat, et détruit les morisques de la côte marocaine -le Mogador claudélien- puis la flotte ottomane (20000 morts) au nom de la Papauté lors de la bataille de Lépante. Celle qui a permis la suprématie européenne en Méditerranée, et la colonisation de l’Afrique. « Le pire n’est pas certain », c’est cette conclusion de satin, la victoire des Chrétiens sur les Ottomans (eux-mêmes esclavagistes et colonialistes).

Claudel est injouable

Claudel est donc clairement un suprémaciste européen. C’est aussi un fou de Dieu, version catholique. Dans Le Soulier de satin il place dans la femme à la fois le poids de la faute et la possibilité de la grâce. Il l’affuble d’un ange gardien qui, pour qu’elle gagne son salut et préserve celui du conquérant Rodrigue (qui veut « offrir le monde » à l’Espagne), l’enchaîne à son vieux mari puis à un deuxième époux qui la viole et la torture. Tout vaut mieux que le divorce, rupture de l’union sacrée. Comme dans toute l’œuvre claudélienne (Ysée, Marthe, Violaine…)  et comme dans sa vie (Rosalie Vetch sa passion mariée, Camille sa sœur aînée, Louise sa fille adultérine cachée), les femmes sont fortes, passionnément aimées, passionnément aimantes… et destinées au sacrifice.

Difficile, aujourd’hui d’adhérer à ce refus du plaisir terrestre, et de ne pas être sidéré·e·s par la tranquille sûreté de la domination européenne, masculine, bourgeoise, catholique, qui sévit dans ses pièces. D’autant que les douze heures du Soulier de satin n’incitent pas non plus à risquer la représentation. Qui pourtant, depuis près 100 ans, survient, rarement mais régulièrement. 

Claudel est joué

Écrit entre 1919 et 1924, publié en 1929, le Soulier de Satin n’est créé qu’en 1943, durant l’Occupation, dans une version raccourcie mise en scène par Jean-Louis Barrault qui en créera ensuite deux versions plus complètes, dans les années 70 et 80. 

Mais c’est la mise en scène de Vitez en 1987 qui a marqué les mémoires. Joué presque intégralement -en dehors des passages ouvertement colonialistes- il en a raboté très volontairement le caractère religieux, dans la nuit d’un Palais des papes désacralisé, faisant des amoureux le jouet des calculs politiques. 

Puis Olivier Py, habité quant à lui par le sacré et la notion de Grâce, en avait en 2003 donné une lecture plus baroque, construite sur les contradictions du désir, des imbrications de théâtre dans le théâtre, comme si les âmes ne jouaient pas ici-bas leur véritable destin, qui s’inscrit dans un au-delà de la scène et du monde. 

Que pouvait donc en faire Éric Ruf, directeur de la Comédie-Française créée par Molière, dans le lieu qui vit naître le plus grand festival de théâtre du monde ?  

Un Soulier qui s’envole

Il traite le texte comme un classique. Un Shakespeare, un Corneille, un Molière. Nos représentations interrogent aujourd’hui l’Othello noir, le Shylock avaricieux, La Mégère qui s’apprivoise, les Savantes qui doivent rester à leur place et les Bourgeois qui prétendent sortir de leur classe. Il suffit de marquer la distance, de couper les passages problématiques, de se moquer des discriminations raciales, sexistes et sociales pour ne pas en être complices, et continuer à monter notre répertoire. On ne se demande plus, aujourd’hui, quels « mores » le Cid, autre Rodrigue, combat en arrivant au port, on écoute les vers et l’intensité des passions.

Les versets claudéliens ont la même force que les alexandrins de Corneille. Poétique par moments où la langue se fait descriptive ou douloureuse, ironique souvent, dans les didascalies et les prologues, drôle carrément quand il caricature la cour d’Espagne, théâtrale, toujours, quand les personnages jouent sur la double énonciation, celle qui permet sur scène de s’adresser à leur partenaire, tout en faisant de l’œil au spectateur.

Ce que disent les rôles

Et c’est tout cela que la mise en scène d’Éric Ruf capte et restitue avec une agilité remarquable, portée par quelques belles coupes dans le sacré, et des choix qui mettent le racisme et le conservatisme de Claudel au placard : c’est Safa Yeboah qui incarne l’ange gardien qui tient Prouhèze en laisse,  Jobarbara est andalouse, Birane Ba incarne le vice-roi de Naples et le Chinois et Camille (Christophe Montenez) qui violente Prouhèze est nettement plus négatif, réprouvé, que celui que portait Robin Renucci en 1987. 

Éric Ruf joue aussi avec l’épaisseur du temps et des comédiens : le fait que Didier Sandre, qui jouait Rodrigue avec Vitez, incarne désormais le vieux mari de Prouhèze, jouée par Marina Hands qui reprend le rôle de Ludmila Mikaël sa mère, donne clairement à leur union « sacrée », celle que le ciel ne veut pas défaire, des couleurs d’inceste. La Cour d’Espagne, essoufflée, sans grâce, n’a rien de conquérant.

Sans décor dans le palais papal, ce sont les comédiens qui portent, dans les costumes somptueux de Christian Lacroix, toute l’architecture, l’élan, les subtilités du spectacle. Construisant dès l’entrée une chaleureuse relation, directe, avec le public, avançant parmi les spectateurs, généreux, partageant chaque complicité possible, ils désacralisent le texte, mais aussi la cérémonie théâtrale, en la restituant dans toute sa simplicité apparente, comme des virtuoses absolus. 

Laurent Stocker, Marina Hands, Florence Viala sont des acteurs immenses. Danièle Lebrun, à 88 ans, fait vibrer la salle tout au long d’une nuit où de bien plus jeunes, assis dans le public, ont du mal à tenir. Et Baptiste Chabaudy, étonnant Don Rodrigue, incarne le vieux pêcheur infirme avec autant de vérité que l’amoureux transi ou le conquérant blasé des premières journées.

Notre humanité commune

L’expérience commune, la fatigue, la durée, l’histoire qui emporte, les exploits continus des acteurs, le subtil aménagement du rythme qui fait alterner les tons et les espaces, les temps forts et les interludes, les magnifiques chants de la troupe en chœur, les musiciens qui laissent aussi flotter les émotions, les prolongeant ou les interrompant, tout cela construit un spectacle d’un genre nouveau, où le théâtre est discrètement transformé en une cérémonie très humaine. Très démocratique.

Au bout de la nuit, quand le jour commence à poindre, quelques-uns des 2000 spectateurs, très peu, ont quitté les gradins, vaincus par la fatigue et non pas par l’ennui. Tous et toutes les autres se lèvent, applaudissant à tout rompre, longtemps, ceux qui ont tant donné. Et s’applaudissant un peu aussi eux-mêmes, d’avoir tant reçu, et retrouvé intact le plaisir de partager le répertoire.

AGNÈS FRESCHEL

Le Soulier de satin, créé à la Comédie-Française, a été jouée au Festival d’Avignon du 19 au 25 juillet

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Cordes sensibles, voix nouvelles

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© VINCENT BEAUME.

Sur certains programmes du Festival d’Aix, les astérisques se multiplient. Celles-ci indiquent qui, parmi les artistes présents sur une production, est passé par l’académie de chant, de composition, d’instrument ou même de mise en scène proposée par le festival. Depuis sa fondation par Pierre Boulez en 1998, l’académie a accompagné et révélé de nombreux grands talents. Et il y a fort à parier que cette édition ne fasse pas exception.

Au diapason baroque

Présent tout au long d’Aix en Juin, la résidence voix a conclu son périple à la Villa Lily Pastré le 8 juillet. Et a fait preuve d’un courage certain face à l’acoustique peu clémente de ce lieu, pensé comme une solution de repli après la fermeture de l’Hôtel Maynier d’Oppède mais bien moins abrité des vents, et le choix d’un répertoire ancien, impulsé par le chef Sébastien Daucé et son Ensemble Correspondances.

Choix qui avait cependant de quoi ravir les amateurs du genre, notamment dans sa capacité à faire dialoguer le baroque italien et le baroque français, apparaissant ici bien plus proches dans leurs écritures et leurs enjeux que les interprétations historiquement informées ne pouvaient laisser présumer. Mais les pages de Lully, Cambefort, Charpentier et Cavalli se sont révélées peu propices au déploiement de la personnalité de ses jeunes interprètes. Sous la direction de Daucé mais également de l’affutée cheffe en résidence Guillemette Daboval, on découvre cependant avec surprise le timbre idéal, l’énonciation sans faille et les talents certains de comédienne de Mathilde Ortscheidt. Mais aussi la délicatesse de la soprano Meredith Wohlgemuth, le timbre soprano lyrique de Lucia Tumminelli, l’ampleur vocale impressionnante d’Emily Richter. Et, côté masculin, deux beaux ténors – Daniel Espinal et Matthew Goodheart – et d’impressionnants barytons – Armand Rabot et Navasard Hakobyan.

Cordes affranchies

Sous la houlette du Quatuor Diotima, la soirée de sortie de résidence instrument s’est quant à elle révélée une belle démonstration d’audace. Le Quatuor Poiesis, look punk-chic – jupe virevoltante, tatouages, chaussures à paillettes et piercings inclus –, s’imposera notamment avec ParaMetaString d’Unsuk Chin, directrice de la résidence de composition. Ce kaléidoscope de pizzicati filés, crissements furtifs et éclats métalliques entre échos électroniques et cordes métamorphosées, suspend la salle. L’ensemble sait également extraire le meilleur de la fougue beethovénienne : le premier mouvement du Razoumovski n° 1, net, incisif, incandescent, transporte l’auditoire.

Mais l’élégance et le souffle romantique du Quatuor Ineo ne furent pas en reste : sur Schulhoff, ses Cinq Pièces goguenardes et grinçantes, mais surtout sur Mozart et « Les Dissonances » dont la modernité frappe comme un éclat de verre – on croirait entendre Schönberg sous les archets. Deux créations issues de la résidence ont également marqué les esprits : les harmoniques tintinnabulantes de Leilehua Lanzilotti, jouant des cordes à vide comme d’un carillon sur l’écopoétique the water in your body is just visiting, puis l’octuor Nyx.Muse de Yiqing Zhu, vaste chambre d’échos où se reflète l’ombre d’Unsuk Chin. Frissons garantis.

SUZANNE CANESSA

Les concerts de sortie de résidence ont été donnés les 7 et 8 juillet au Conservatoire Darius Milhaud et à la Villa Lily Pastré.

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Radeau de fortune

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© Christophe Raynaud de Lage

Ultime création de François Tanguy, metteur en scène emblématique du Théâtre du Radeau, disparu en 2022, Par autan s’appuie sur des textes de Kleist, Shakespeare, Tchekhov, Dostoïevski, Kafka, Kierkegaard et Walser. Prolongement de la pièce Item, présentée un peu plus tôt lors de cette 79e édition du Festival d’AvignonPar autan se donne à voir sous la forme d’une baraque de fortune. Du sol au plafond, l’espace scénique est entièrement habillé de bois. Châssis anciens, plancher usé, meubles fatigués, planches dispersées çà et là : tout participe à construire ce radeau symbolique. Deux de ces planches forment une rampe reliant le bastingage à la terre ferme — métaphore d’un passage initiatique, d’une traversée aux côtés de la compagnie.

Ces rideaux de coton clair qui encadrent de part et d’autre le plateau rappellent les voiles gonflées par le vent. Mais la brise légère se transforme très rapidement en bourrasques, en vent d’autanfaisant dangereusement chanceler les comédiens, tels les marins s’agitant sur un pont fatigué aux prises avec les tourments d’une mer agitée. Il s’agit de lutter contre les forces contraires, invisibles, celles qui nous traversent, qui nous bouleversent, qui nous renversent. La forme rhapsodique du récit ébranle tout autant l’auditoire : on vogue difficilement sur cet assemblage verbal dont seul le capitaine  maîtrise la grammaire. 

Cette croisière interdisciplinaire d’une heure trente ne pouvait faire l’impasse musicale: Bach, Wagner, Bartok, au piano ou en stéréo, la balade est ainsi ponctuée de flots mélodiques qui révèlent la beauté des textes qu’elle exalte. Un tableau du célèbre peintre Paul Klee se dévoile à nos yeux, « l’art ne reproduit pas le visible, il le rend visible » célèbre citation du poète de l’abstraction. Il s’agit de transcender le réel par nos perceptions subjectives, pour mieux en dévoiler ses mystères. Ce radeau est  un manifeste, une déclaration d’amour éternel à l’art qui sauve, à l’art qui lutte. 

MICHELE GIQUIAUD

Par autan s’est joué du 12 au 14 juillet au Gymnase du Lycée Mistral 

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Et toujours en été

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© Mairie 1/7

Dans ce jardin public à quelques pas de la Corniche, un piano à queue attend sous un ciel très bleu que l’assemblée s’assagisse. Sous les doigts de Caroline Boirot, pour les sopranos Brigitte Peyré et Muriel Tomao, il s’apprête à retentir de toutes ses cordes frappées dans l’espace, de concert avec le son des vagues non loin de-là, et des gabians qu’il effraie un chouïa.

En cette belle fin d’après-midi, le trio a prévu un programme paritaire choisi non pas seulement pour sa beauté, mais aussi pour l’invisibilisation dont souffre une grande partie de ses compositrices. Lili Boulanger, Mel Bonis, Clara Schumann, Alma Mahler… Autant de répertoires illustres mais malheureusement oubliés dans l’histoire de la musique.

C’est ainsi l’occasion, pour beaucoup des spectateurs de tous âges qui se sont rassemblés au jardin de Benedetti, de les découvrir, en compagnie de confrères dont la renommée s’est – étonnamment – moins érodée, comme Camille Saint-Saëns, Richard Strauss et Gabriel Fauré.

De polyphonies enchantées en aiguës plaisants, le lyrique duo Peyré-Tomao se balade sur ce répertoire en allemand, espagnol, français, entre lesquelles chansons les liaisons sont assurées en poésie par quelque traduction de leurs paroles.

Citons en particulier l’œuvre-titre Rêvons, c’est l’heure !, mélodie composée par Jules Massenet sur un poème de Verlaine, berceuse des moins endormantes mais des plus reposantes, et le duo final écrit par Alma Mahler, comme des éclats de rires en musique. Mentionnons aussi le brillant piano de Caroline Boirot, roulant sur Strauss, sautillant sur Brahms, étincelant sur Chaminade.

GABRIELLE SAUVIAT

Un spectacle donné le 9 juillet au Jardin de Benedetti et le 10 juillet au Musée d’Histoire de Marseille.
À venir
27 août au Jardin Labadie.

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Musiques au lac

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Pablo Y Su Charanga © X-DR

L’Été Marseillais organisé par la Ville de Marseille dans tous les arrondissements de la ville est décliné par la Mairie des 9e et 10e, en Rendez-vous du lac. Ils se déroulent tous les jeudis de l’été (du 10 juillet au 21 août) en deux temps: un après-midi dédié aux enfants, avec des animations et des spectacles, suivi d’une soirée avec concerts ou projections de films en plein air.

Tribute bands

La mode des tribute bands ne se démentant pas, Les rendez-vous du lac, s’y adonnent avec délices. Au programme, le 17 juillet, un hommage au chanteur romain Eros Ramazzotti, dont les multiples tubes seront interprétés par l’orchestre Dove c’è Musica.

Le 24 juillet, Eric Bonillo plays Santana, tribute band composé de sept musiciens, jouera les morceaux légendaires du fameux guitariste et compositeur Carlos Santana.

Le 14 août, ce sera Tribute Tina Turner Proud Mary par la chanteuse américaine Kimberly Covington, artiste qui a partagé la scène avec des stars tels que Chaka Khan, Billy Paul, ou Gloria Gaynor.

Et le 21 août, le groupe Get The Beatles Back feront revivre l’épopée musicale des Beatles à travers plus de 2h de concert.

Opérette et salsa

À côté de ce florilège nostalgique, deux rendez-vous : l’un, le 31 juillet, avec de l’opérette Funny Musical, spectacle dans lequel on suit, entre Marseille et Toulon, les aventures rocambolesques de trois matelots, poursuivant une espionne aux cheveux rouges, accompagnés par des airs de Vincent Scotto. Et le 7 août, de la salsa avec le retour au bord du lac de Pablo y su Charanga, déjà présent l’année dernière. Un groupe au répertoire cubain très varié, avec pour l’occasion un plancher de danse installé devant la scène, et des danseuses et danseurs invité.e.s.

MARC VOIRY

Les rendez-vous du lac
Du 10 juillet au 21 août
Parc de Maison Blanche, Marseille

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Libertin insatiable

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© J2MC

Don Juan joué par une femme, c’est inattendu ! Et c’est Valérie Bournet qui l’incarne avec une gouaille et une fantaisie extraordinaires, moustache séductrice, immaculé costume satiné. Totalement investie par son personnage, la comédienne joue avec jubilation, tandis que le public la suit avec enthousiasme. 

Reprenant le texte de Molière avec quelques coupes nécessaires et quelques ajouts qui l’actualisent, Valérie Bournet et Philippe Car, codirecteurs de l’Agence de Voyages Imaginaires, ont assuré l’écriture et la mise en scène. Les quatre autres comédien·ne·s se partagent tous les autres personnages avec changements rapides de costumes, grimages, faux-nez, perruques, accompagnés des compositions musicales de Vincent Trouble. Car les comédiens sont pratiquement tous musiciens. La scénographie est elle aussi énergique : cinq tableaux différents, manipulés en direct, enchantent par leur poésie évocatrice, comme la barque de l’amoureux éconduit,  ou la forêt de feuilles translucides.

Violeur impuni

Mais contrairement au final de Molière, un pacte avec le Diable permet au séducteur de revenir à la vie en se félicitant : car il a « encore beaucoup de mal à faire. » Endiablé donc, il repart à l’assaut du premier jupon qu’il croisera, au grand désespoir de Sganarelle.

À la sortie, comédien.ne.s / musicien.ne.s se rassemblent sur la place pour un concert offert au public et aux passants. Ambiance festive assurée malgré le malheur de l’incendie qui a ravagé Pôle Nord, leur lieu de création, et la maison de Valérie Bournet. (voir p 5)

CHRIS BOURGUE

Don Juan-Un cœur à aimer la terre entière ?
jusqu’au 26 juillet à 17h40  
Théâtre des Carmes

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Hip hop marseillais sur le Vieux Port

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© Chroniques de Mars

Le 1er aout, Chroniques de Mars résonneront sur la scène sur l’eau dans le cadre de la 6e édition de lÉté Marseillais. La compilation (Chroniques de Mars I, II et III) conçue par le compositeur Imhotep (membre du groupe IAM) regroupe plus d’une vingtaine de rappeurs marseillais. Considérée comme une référence absolue, elle a permis de populariser le rap marseillais, à Marseille et ailleurs. 27 ans après, amateur ou fin connaisseur de rap pourront revivre en live les classiques de l’album à 20h, interprété par ses ambassadeurs : Faf Larage, Bouga, Puissance Nord, Elams, Thabiti Vincenzo ou encore les emblématiques IAM et la Fonky Family… ainsi que ceux y ont contribué depuis 1998.

LILLI BERTON FOUCHET

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L’aïd et la manière

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© X-DR

Comment transmettre son héritage tout en s’émancipant ? Voilà la question à laquelle Wacil Ben Messaoud tente de répondre dans son seul en scène autobiographique Le dernier aïd. Il nous raconte son histoire : un jeune homme qui souhaite devenir acteur qui quitte la boucherie halal paternelle de Port-de-Bouc. Un billot de boucher, un couteau et une veste suffisent à Wacil Ben Messaoud pour déployer les différents personnages de son seul en scène Le dernier aïd : son père, une cliente, les deux apprentis boucher et lui-même. On y retrouve certains clichés, comme le père algérien colérique. Mais cette exagération est la preuve de la tristesse du père de voir son fils partir. 

Entre rupture et hommage

La leçon donnée aux apprentis sur l’art de la boucherie montre bien la délicatesse et le besoin d’honorer le lieu comme il se doit pour le dernier aïd. Car si l’aïd est synonyme de fête, c’est aussi le jour de la fermeture de la boucherie qui ne sera pas reprise par le fils. Alors le pèreraconte son histoire, sa déception de voir l’œuvre de sa vie fermer. Pourtant, on voit la fierté de ce père pour son fils qu’il surnomme « le philosophe », qui a mieux réussit que lui, comme il le voulait. Le sentiment de trahison vient finalement davantage du fils que du père. Conflit résolu par ce seul en scène sur lequel il travaille avec la compagnie Kourtrajmé depuis 2022, après son passage par l’école Kourtrajmé-Montfermeil, et où il rend hommage à la boucherie, au père, à la fête de l’aïd. Il faut aussi souligner la beauté des performances muettes où Wacil Ben Messaoud coupe une viande imaginaire dans une véritable chorégraphie poétique.Finalement, la symbolique de l’aïd et du sacrifice d’Ibrahim sont représentés ici entre modernité et tradition avec réussite. 

LOLA FAORO

Le Dernier Aïd a été joué du 4 au 14 juillet à La Scierie, Avignon

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