mardi 11 août 2026
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Entrez, dans La librairie du vendredi

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Sawako Natori © X-DR

L’histoire débute avec Fumiya, un jeune étudiant tokyoïte en quête de repères, qui entend parler d’une rumeur étrange : quelque part dans la petite gare de Nohara existerait une librairie où chacun peut trouver exactement le livre dont il a besoin. Pour Fumiya, l’enjeu est particulier. Il cherche désespérément à retrouver un ouvrage prêté par son père, qu’il a égaré et que ce dernier lui réclame avec insistance. Intrigué et un brin désespéré, il quitte Tokyo. Et si la rumeur disait vrai ?

Un lieu magique

Dans cette librairie du vendredi nichée au cœur de la gare, Fumiya découvre bien plus qu’une simple boutique. Il y rencontre trois personnages aussi attachants qu’excentriques : Makino, la patronne rayonnante et fantasque dont la douceur apaise instantanément les visiteurs ; Waku, le propriétaire perpétuellement grognon qui cache sous son air revêche une vraie tendresse et une érudition pour les livres et Sugawa, le mystérieux et séduisant libraire aux yeux bleus, taciturne mais d’une perspicacité troublante.

Ce qui fait le charme fou de cette librairie, ce n’est pas seulement son catalogue. C’est son atmosphère unique, onirique. On y trouve un salon de thé où l’on sert de réconfortants mochi (pâtisserie préparée en pilant du riz gluant cuit à la vapeur jusqu’à obtenir une pâte très élastique et collante) mais aussi, de façon plus étrange, les plats évoqués dans les romans que l’on emprunte. Comme si la frontière entre fiction et réalité s’estompait entre ces murs. Et puis il y a ce sous-sol mystérieux et immense, aménagé dans une ancienne rame de métro désaffectée, véritable caverne d’Ali Baba littéraire où semblent dormir tous les livres du monde.

Livres guérisseurs

Mais au-delà du cadre fantastique, c’est la philosophie du roman qui touche. Chaque chapitre se concentre sur un livre différent et tisse des parallèles entre l’histoire racontée et la vie des clients qui franchissent le seuil de la librairie. Sawako Natori explore, sans avoir l’air d’y toucher, combien les livres peuvent consoler nos âmes, nous apporter un soutien réel dans les moments difficiles, du courage face à l’adversité, et faire évoluer notre regard sur le monde.

On croise au détour des rayons les auteurs fétiches de l’écrivaine : Haruki Murakami, Raymond Chandler et Raymond Queneau. Car Sawako Natori, née à Kobe et diplômée en littérature française de l’université Meiji, est une francophile passionnée. Après avoir débuté comme scénariste de jeux vidéo, elle s’est consacrée à l’écriture de fiction, portée par son amour des livres et de ceux qui les font vivre, ces passeurs de mots qui enrichissent et enchantent nos vies. Un printemps au goût de mochi est 1er volume de la série La Librairie du Vendredi qui en compte quatre. Les suivants seront eux aussi publiés par Le bruit du monde. On a hâte.

 La Librairie du vendredi - Tome 1 : Un printemps au goût de mochi
De Sawako Natori
Traduit du japonais par Jean-Baptiste Flamin
Le bruit du monde - 19,90 €

Un conte à cœur perdu

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Valentina © Jean-Louis Fernandez

En France, on estime que la barrière de la langue est la principale limite à l’accès au soin pour environ un patient sur cinq. C’est le cas de la maman de la très jeune protagoniste de la dernière création de Caroline Guiela Nguyen, Valentina.

La pièce commence comme un conte fantastique, narré en voix off. L’histoire que vous allons découvrir, nous dit-elle, est celle d’un cœur humain « qui ne meurt pas », exposé sous un dôme de verre, dans une forêt roumaine. Le cœur est exposé dans une sorte d’autel nichée dans le décor, filmé en gros plan par un cameraman au plateau.

On rencontre la famille de la petite Valentina (incroyable Cara Parvu, 9 ans) dont la maman a le cœur très malade. Pour tenter d’être soignée, elle déménage en France avec sa fille de 7 ans. Elle lui fait promettre de ne parler de sa maladie à personne, sans que l’on ne sache ce qui motive cette décision.

Les comédien·nes ne quittent jamais le plateau, et modifient subtilement le décor pour signifier les différents espaces qu’ils occupent. La vidéo, filmée en live et projetée sans discontinuer, donne à voir le visage des comédien·nes de près. Ce dispositif participe de la fluidité du récit, comme si on tournait les pages d’un livre.

Mentir en Français

On suit le parcours parallèle de Valentina et sa mère, l’une à l’école, l’autre à l’hôpital. Valentina apprend rapidement le français, ce n’est pas le cas de sa mère qui ne parvient pas à communiquer avec sa médecin. Pour traduire, elle a recours à des sites de traduction ou à une amie jointe par téléphone, ce qui ne manque pas de créer des situations absurdes à l’humour bienvenu. Alors que son état s’aggrave, elle finit par amener sa fille pour faire l’interprète.

La petite apprend à dire « fibrose » et « service de cardiologie ambulatoire », et est de plus souvent absente de l’école sous de faux prétextes. Voulant protéger le secret de sa mère, elle multiplie les mensonges et s’y enfonce.

Pris dans le rythme du récit, on oublie la caractère fantastique de la pièce, bien que le cœur figé dans son écrin de verre demeure devant nos yeux. Le fin inattendue nous rappelle qu’il s’agit d’un conte moral… à la morale complexe et profondément touchante.

CHLOÉ MACAIRE

Valentina a été donné les 20 et 21 janvier à La Garance, scène nationale de Cavaillon.

À venir
L’Inouïe Nuit

Ces derniers jours de janvier, une grande yourte fait son apparition dans le patio de La Garance. À l’intérieur, c’est la nuit, le théâtre des rêves. Assis dans cet espace circulaire, au plus près des actrices, le jeune public (à partir de 6 ans) y rencontre la petite Moune, qui a peur de s’endormir, et sa grande sœur qui tente de la rassurer.

Dans L’Inouïe Nuit de Moune, la metteuse en scène Alexandra Tobelaim plonge ses petit·es spectateur·ices dans les rêves de Moune. L’espace se transforme au gré du récit, et le public est invité à explorer ce monde onirique et polyglotte (le texte, commandé à l’autrice Karin Serres, est en plusieurs langues). Une jolie manière de créer du commun et de rappeler que nous sommes tous égaux face aux rêves.
C.M.

Du 28 au 31 janvier

La Garance, scène nationale de Cavaillon

Retrouvez nos articles Scènes ici

L’Ukraine en récits à la Friche

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© X-DR

Zébuline. Pourquoi la Friche a-t-elle souhaité s’inscrire dans cet événement national ?

Lucie Duriez. Nous avons été contactés par Francky Blandeau, le directeur adjoint à l’Institut français en charge de la saison et par la directrice de l’Institut ukrainien. Il nous a semblé qu’il y avait là une façon tout à fait intéressante de venir porter d’autres récits sur la situation ukrainienne, et de montrer comment la culture et les lieux culturels peuvent être des endroits de résistance et de résilience, où les personnes peuvent se ressourcer en temps de guerre. La Friche a une habitude de coopération au niveau international assez forte, avec des structures résidentes qui ont développé, notamment avec des structures ukrainiennes, des liens depuis longtemps.

Cela se traduit par deux jours de programmation. Comment ont été conçues ces deux journées ?

La Friche, dans le paysage culturel national, est à l’endroit de ce qu’on appelle les lieux intermédiaires, où se trouvent des projets culturels mais où se passent aussi énormément de choses en termes de débats d’idées, et autour de l’économie sociale et solidaire. On a donc eu envie de faire un temps fort sur la question de ces lieux intermédiaires et de comment ils pouvaient se positionner dans le cadre de ce conflit : ça va être deux journées de rencontres professionnelles, qui ne sont pas ouvertes au public, où des acteurs culturels ukrainiens, européens et français vont venir dialoguer et travailler sur leur coopération. Autour, on agrège un certain nombre de propositions artistiques, élaborées dans un aller-retour entre les expertises notamment des curateurs et curatrices qui travaillaient depuis l’Institut ukrainien, en dialogue avec les résidents de la Friche.

Il va y avoir une exposition, une table ronde ouverte au public, liée aux deux journées de travail que vous venez de mentionner, de la musique avec un concert, des Dj sets, un grand dîner ukrainien, mais pas de spectacle vivant. Pourquoi ?

Dans le champ du spectacle vivant, la question de la découverte artistique passe beaucoup par des voyages de repérage. Et en l’occurrence, le producteur de spectacle vivant qui peut-être aurait pu se positionner à cet endroit n’avait pas la possibilité de faire cette découverte-là. C’est peut-être différent sur les scènes musicales où on a la possibilité de rencontrer l’univers artistique de certains artistes par d’autres moyens que le fait de voir les choses en direct. La temporalité extrêmement resserrée de la saison ne l’a pas forcément permis.

ENTRETIEN REALISE PAR MARC VOIRY

Les rendez-vous

Vendredi 30

À partir de 17h - Vernissage de l’exposition Le Gué – Culture sous guerre

17h - Rencontre publique La culture contre-attaque

19h - Émission radio en public et en direct : Cuisine et culture

contre-attaquent !

De 22h30 à 4h00 - Lives et DJ sets

Samedi 31

Concert Les Oreilles d’Aman et orchestre klezmer – 19h

Grand dîner ukrainien – 20h30

Le voyage en Ukraine

30 et 31 janvier

Friche La Belle de Mai, Marseille

Retrouvez nos articles Politique culturelle ici

Le film corse à l’Alhambra

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Yolaine Lacolonge © X-DR, S.Pujol-Latour et M. Abbenanti © X-DR, Julie Perreard © Elisa Timotei

Depuis plusieurs années, le festival Arte Mare, Festival du cinéma méditerranéen de Bastia, propose en partenariat avec le cinéma L’Alhambra de découvrir des films corses. Le 31 janvier, quatre réalisatrices viendront présenter trois films, avant d’échanger avec le public.

À l’affiche

Dans La Confrontation de Marie Abbenanti et Sandy Pujol-Latour, Maxime, 17 ans, va devoir affronter, au sein d’un commissariat, sa plus grande peur : se confronter à son parrain qui l’a violée lorsqu’elle était enfant.

Le documentaire de Julie Perreard, Tu n’es pas seule, qui a obtenu le prix du documentaire au dernier Arte Mare, nous fait suivre six filles du collectif Collages Féminicides Corse.

Dans Camera Obscura, Yolaine Lacolonge questionne la puissance des images et le rôle du cinéma à travers le regard de trois réalisateurs corses : Thierry de Peretti, Julien Colonna et Frédéric Farrucci.

Les ambassadrices jeunes du cinéma d’Arte Mare, qui font partie du programme permettant de renforcer la cinéphilie des jeunes générations, rencontreront leurs alter ego marseillais et réaliseront un podcast pour l’occasion. 

ANNIE GAVA

Arte Mare
31 janvier
L’Alhambra, Marseille

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Brahms réinventé

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© Caroline Doutre

Surprise en début de concert : le baryton John Brancy s’avance seul sur scène et entame Wer nur den lieben Gott lässt walten de Bach. On comprend rapidement que ce choral protestant n’est pas un simple prélude au Requiem allemand de Brahms. Il pose d’emblée les fondations d’un concert conçu comme un dialogue entre deux luthériens, maîtres de musique.

Alors que nombre de programmations font précéder le Requiem de pages chorales de Brahms telles que Le Chant du destin ou Nänie, Laurence Equilbey opte pour un choix plus audacieux : insérer au cœur même du Requiem des pièces qui n’en sont pas issues. Ce sera le cas plus tard avec Magdalena, extrait des Marienlieder, composé par Brahms à 26 ans. De même, après la dernière note du Requiem, le baryton interprétera O Welt, ich muss dich lassen, choral du XVIᵉ siècle mis en musique aussi bien par Bach que par Brahms, refermant la boucle ouverte par le choral initial. Si cette proposition a pu déstabiliser les afficionados de l’œuvre, elle en révèle la cohérence : explorer le Requiem non comme une pièce isolée, mais comme l’aboutissement d’une tradition protestante traversant les siècles.

Ferveur collective

L’œuvre s’ouvre sur Selig sind, die da Leid tragen, austère et empreint d’humilité. Le manque de réverbération de la salle, s’il met parfois les sopranos à l’épreuve dans les passages les plus éthérés, devient paradoxalement un atout dans les fugues, où chaque ligne polyphonique se détache avec une netteté remarquable. Fidèle à sa rigueur, Equilbey dirige avec une précision minutieuse. Le cadre qu’elle impose à l’Ensemble Accentus et à Insula orchestra nourrit la densité du discours. L’intensité dramatique monte progressivement jusqu’à Denn alles Fleisch ist wie Gras, marche funèbre portée par un chœur de 36 chanteurs, chantant sans partition. Ce travail « par cœur », rare dans ce répertoire, témoigne d’une appropriation profonde de l’œuvre et renforce le lien visuel avec les interprètes. Les ténors, très engagés, s’y distinguent tout particulièrement.

Le solo du baryton sur Herr, lehre doch mich développe la méditation sur la fragilité humaine, reprise ensuite par le chœur avec une ferveur collective impressionnante. La fugue qui suit, lancée par les sopranos puis rejointe par les autres voix, est magistralement menée. Le contraste est total avec Wie lieblich sind deine Wohnungen, moment suspendu de grâce. L’insertion du Marienlieder a cappella libère alors les voix de l’emprise orchestrale, avant le retour au Requiem avec Ihr habt nun Traurigkeit, seul solo de soprano. L’Australienne Eleanor Lyons l’aborde dans une veine plus lyrique que sacrée, presque opératique, mais qui sert l’expression de la souffrance au cœur de l’œuvre.

Le second solo du baryton, Denn wir haben hier keine bleibende Statt, annonce la fugue jubilatoire Herr, du bist würdig. Le Requiem s’achève sur Selig sind die Toten, miroir du chœur initial, où Brahms déploie une écriture particulièrement riche pour les altos. Enfin, le dernier choral a cappella referme le concert dans une profonde sérénité.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le concert s’est déroulé le 22 janvier au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence.

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« Le sexe est politique »

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Ce Procès du siècle, qui entendait Donner des nouvelles de nos intimités, était encore plus bondé que d’habitude. Avec peut-être un huitième seulement de présences masculines dans le public. Un chiffre révélateur, selon l’animatrice de la soirée, la journaliste Naya Ali. Car les hommes semblent, encore aujourd’hui, difficilement s’autoriser le terrain de l’intime. Un manque cruel pour les jeunes, inondés de contenus masculinistes et de pornographie, qui auraient besoin pour se construire de pouvoir échanger avec leurs pères et leurs pairs tant sur les relations affectives que sur la sexualité.

Les jeunes femmes, quant à elles, ont pris la mesure de ce que « la parole et l’écoute peuvent avoir de réparateur », se réjouissait Axelle Jah Njiké, podcasteuse et documentariste. En insistant sur l’importance de dire la vérité sur les violences, notamment sexuelles, massivement vécues par les filles. « Nos silences ne nous sauveront pas ; le fait de parler est ce que les femmes peuvent faire de plus subversif. »

Ouverture des possibles

La sociologue Marie Bergström, coordinatrice d’un ouvrage collectif récent paru à La Découverte, La sexualité qui vient, confirme cette émancipation. « En 2023, une femme sur cinq ne se disait plus exclusivement hétérosexuelle. Ces dernières décennies, elles ont pu découvrir d’autres manières de vivre l’intimité. » La figure repoussoir de la salope n’en a pas pour autant disparu, mais malgré les attaques contre les droits des femmes qui se durcissent partout dans le monde, l’espoir est là : « Je pense qu’il s’agit d’un mouvement réactionnaire face à un courant de fond qui ne s’effacera pas facilement. Dans notre enquête, 56 % des jeunes hommes se disent désormais féministes. »

Une note optimiste, renforcée par l’humour d’une jeune témoin appelée « à la barre » : « J’aime la monogamie, mes valeurs entrent en conflit avec mon désir. Est-ce que cela fait de moi une mauvaise queer ? Pas assez déconstruite ? » Les générations nouvelles semblent bien décidées à désobéir à tous les dogmatismes. Comme le faisaient les Saint-Simoniennes au XIXe siècle, rappelait la conservatrice du patrimoine Anna Millers : très avant-gardistes, elles dénonçaient le mariage comme une institution aliénante, prônaient l’amour libre et l’affranchissement des femmes par elles-mêmes. Elles seraient probablement fières de celles qui continuent à ne rien lâcher.

GAËLLE CLOAREC

Le prochain Procès du siècle, « Comment s'y retrouver dans le chaos informationnel ? », aura lieu le 2 février.

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Ravel, Stravinsky, et Leloil

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photo : Laetitia Bourgeois/design : Olivier Mori

« Sighting Ensemble est une création impressionniste et naturaliste », une « invitation à observer le sensible pour mieux habiter le monde » écrit Christophe Leloil dans la note d’intention de son nouveau projet. Pour ce sixième album sous son nom, le trompettiste/bugliste établi à Marseille s’est associé au pianiste chicagoan néo-phocéen Rob Clearflield, tous deux liés par une complicité artistique rare, suite à un compagnonnage sur divers projets en duo comme en ensembles plus conséquents.

Ils se sont, chacun de leur côté, déjà frotté à l’univers classique. Nourris de ces expériences, ils placent leurs propositions sur ce disque sous le signe du « third stream », ce troisième courant du jazz qui consisterait à associer aux langages vernaculaires musicaux issus des cultures afro-américaines, la présumée dignité des idiomes de la musique classique. Ce courant musical, théorisé par Gunther Schüller, émerge aux États-Unis dans les années 1950, sous l’égide notamment du Modern Jazz Quartet. Or, précise le trompettiste : « Ravel a bien écrit un blues en 1924 et Stravinsky adorait le jazz. Et, n’étant pas un musicien afro-américain victime de la ségrégation, je réfléchis plutôt en termes de couleurs musicales. »

Espaces inédits

Le duo forme le « ciment » du disque, avec notamment une séquence d’échanges funambulesques sur Silky Sey/Short Songs, où les compères triturent les rythmiques à qui mieux-mieux, poussant leur verve expressive au-delà de leurs talents respectifs. Cela relevait également d’une évidence avec les musiciennes conviées : la flûtiste Maud Fourmanoir, enseignante comme Leloil au conservatoire de Haute-Provence, et la violoncelliste Laetitia Pont – qui souhaitait depuis longtemps « développer des croisements entre le bugle et la flûte ou entre le bugle et le violoncelle ».

Le pari de développer des « couleurs bizarres et des harmonies étranges », de « croiser les voix » est plus que réussi. Sur un titre comme Val Verde, les musiciennes prodiguent des traits d’accompagnement d’une rare sensibilité et l’ensemble lorgne vers une forme d’improvisation collective dont finit par émerger la trompette.

La section rythmique esquisse des perspectives abyssales. Le jeu du contrebassiste Pierre Fénichel offre une respiration naturelle à l’ensemble. Le leader n’hésite pas à le comparer à Charlie Haden, tant sa pratique du less is more procure à l’orchestre des espaces inédits. A fortiori quand elle se fond dans le jeu de batterie ô combien chantant de Fred Pasqua, qui déroule ici des pépites sonores.

Un décalage d’agenda ayant abouti à ce que le disque sorte après la tournée qui était censée lui être consacrée (qui, elle, s’est déroulée à l’automne dernier), de nouvelles dates devraient être annoncées. Et, déjà, le concert à l’IMFP de Salon-de-Provence promet bien des surprises furtives. Il suffira de les cueillir dans l’instant.

LAURENT DUSSUTOUR

Sighting Ensemble
3 février
IMFP, Salon-de-Provence

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Une nuit pour improviser

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© Anthony Micallef

Aude Portalier, directrice du Conservatoire l’annonçait en début d’année : « Il est important de se confronter dès le plus jeune âge à l’improvisation. Tous les élèves, quel que soit leur niveau, seront cette année sensibilisés à cette pratique. »C’est une restitution festive de ce travail qui sera présentée aux Marseillais le 30 janvier lors de la deuxième Nuit du Conservatoire, entièrement dédiée à l’improvisation.

L’ensemble des élèves a été initié à ce regard qui bouscule les codes et permet de quitter les partitions balisées. Dans les départements cordes, Stann Duguet, violoncelliste formé à l’école classique avant de se tourner vers les musiques improvisées, a mené des ateliers pour que chacun façonne sa voix personnelle. Les orchestres d’harmonie ont exploré l’improvisation collective, tandis que les élèves de théâtre ont travaillé avec des canevas inspirés du jazz. Même les plus jeunes s’y sont frottés, comme les enfants de « théâtre découverte » qui ont improvisé autour d’une œuvre jeunesse d’Anouch Paré.

Croisement des disciplines

Cette approche transversale irrigue toute la soirée. De 17h30 à minuit passé, cinq espaces du conservatoire accueilleront des formes variées où l’improvisation dialogue avec d’autres disciplines. Les élèves de l’École nationale de danse ouvriront la soirée dans la cour d’honneur avec City Life, création chorégraphique en déambulation sur une musique de Steve Reich. Dans la salle Billioud, piano improvisé et dessin se répondront en direct grâce à la participation des élèves des Beaux-Arts, tandis que le pianiste Mehdi Telhaoui proposera un concert construit à partir des suggestions du public.

Le théâtre n’est pas en reste. En salle Audoli, les élèves de cycle 3 croiseront musique assistée par ordinateur et textes dystopiques dans une réflexion sur les futurs possibles. Plus tard, La Distinction mettra en scène l’œuvre de Pierre Bourdieu : comédiens et musiciens de jazz inventeront des situations où goûts et classes sociales s’entrechoquent. La soirée basculera ensuite dans le burlesque avec une grande improvisation clownesque, fruit des ateliers menés par Jérome Beaufils, avant de se clore par la fanfare Bloco Sincopado.

Les musiques expérimentales investissent la salle d’orgue. L’ensemble Signal/Bruit explorera les territoires entre écriture et liberté avec improvisations libres et partitions graphiques. Cynthia Caubisens, enseignante, présentera Neuronal Harmonies, une performance mêlant improvisation électronique et piano préparé. Les élèves d’électroacoustique proposeront même un « Marathon de l’oreille concrète » : quatre heures d’expérimentation sonore non-stop, incluant une plongée dans « Les Anecdotiques » de Luc Ferrari.

La programmation fait aussi la part belle aux artistes confirmés. Stann Duguet donnera un concert solo qui traverse les genres musicaux, tandis que le Big Band O’Jazz AMU & Co rendra hommage aux grandes figures du jazz américain. Le conservatoire collabore également avec le Théâtre La Criée, où les élèves présenteront une création d’après « Donc » de Jean-Yves Picq les 30 et 31 janvier.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

La Nuit du Conservatoire
30 janvier
Conservatoire Pierre Barbizet, Marseille

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Les tribulations de deux frères

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Félix Moati © Hannah Assouline

Le roman commence par une rencontre dans la rue en juin 2024 : devant l’immeuble de son psychanalyste, un inconnu, Joachim, demande à Félix d’écrire son histoire car lui-même, pourtant écrivain, n’arrive plus à produire. Jouant le jeu, Félix nous embarque à sa suite dans un récit fait de retours en arrière qui éclairent des pans du passé, expliquent le présent, analysent les vies amoureuses, les relations familiales…

Joachim, en couple avec Lucie, est devenu père en septembre 2018. Très angoissé par cette responsabilité – « On ne devient pas père, comme ça, en claquant des doigts » – il avait téléphoné à son frère ainé, Nathan, psychanalyste, père de deux enfants, qui le rassure : c’est normal que son frère soit stressé par la paternité surtout quand on appartient à une famille juive, non pratiquante, socialiste de longue tradition, que la question de la judéité a toujours interrogé.

Jeu de miroirs

Félix Moatti, lui-même juif d’origine tunisienne, présente avec beaucoup d’humour les traditions juives qui s’opposent à celles des goys. Joachim traite sa femme d’antisémite quand elle refuse la circoncision pour leur fils ; pourtant il pense qu’il n’a de juif que « ce prépuce ôté » qui lui a fait faire des cauchemars et se sent totalement français. En revanche son cousin d’une famille scrupuleusement pratiquante ne cherche qu’à partir en Israël pour retrouver ses origines et lui reproche d’être « plus français que les Français. »

On soupçonne Félix Moati d’avoir puisé son inspiration dans son entourage et l’actualité, de s’être observé dans un miroir déformant et d’avoir mélangé les images. Si, selon sa confidence, l’expérience de la paternité est à l’origine de son écriture, son sens de l’observation, son humour réjouissant et son intérêt pour le rôle des rencontres dans la vie nourrissent personnages et anecdotes avec la fantaisie des imprévus. Cependant, sous les cocasseries, surviennent les drames engendrés par les problèmes religieux et politiques mis en évidence par le voyage de la famille à Jérusalem pour des obsèques. Ainsi Félix Moati livre un récit attachant et sensible sous une enveloppe désinvolte.

CHRIS BOURGUE

Voir clair de Félix Moati

Éditions de l’Observatoire - 22 €

Théâtre à table

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© Geoffrey posada Serguier

Un petit bout de papier – à conserver précieusement – est distribué à l’entrée à la cinquantaine de personnes venues ce samedi 24 janvier à 12h30 au Théâtre Joliette pour Histoires de manger, sur lequel est inscrit une phrase et collé une gommette de couleur. Puis invitation à se rendre sous un auvent installé à l’extérieur, où nous accueillent les deux co-créatrices de cette proposition théâtro-culinaire, Mally Diallo et Tatiana Spivakova. Une proposition artistique où « l’art culinaire devient théâtre : un lieu de transmission et de confrontation, où se rejouent les récits familiaux, les migrations, les traditions et les injonctions ».

Elles passent derrière le plan de travail, jouent des percussions avec des ustensiles de cuisine, improvisant une musique sur laquelle chacun est invité à lire au micro la petite phrase écrite sur le petit papier. Exemple : « Moi j’ai même un bouquin “Comment accommoder nos restes” alors voilà je transforme. Je ne jette rien. » Distribution de petites tartelettes munies d’un borsch « déstructuré », liant l’origine russe de l’une à l’origine sénégalaise de l’autre par un cœur gingembré, et explication des gommettes de couleurs : c’est un spectacle participatif, à chaque couleur correspond un atelier, qui va suivre. Par exemple, écrire ses propres petites histoires de cuisine, réaliser de petits chaussons aux herbes, ou enregistrer des superstitions culinaires.

« Finis ton assiette »

À l’issue des ateliers, on est invité à aller se laver les mains, et à passer à table par Tatiana Spivakova, qui après des histoires de femmes aux mains marquées par les heures passer à cuisiner pour leurs hommes, devient sa grand-mère en se posant un foulard sur les cheveux et en prenant un accent russe à couper au couteau. Sur les quatre tables de 13 couverts (ce qui ne semble inquiéter personne), recouvertes d’une toile cirée fleurie, nous attend le plat : posé directement sur la nappe, une galette de pain lavash sur lequel se trouvent crémeux d’arachide, lamelles de chou rouge et blanc, petites carottes rôties, le tout parsemé de graines de grenades, de graines germées et de fleurs, rejoint par le chausson aux herbes : le jingalow pastel, et sa sauce rouge. À manger avec les doigts.

Grand-mère nous demandera de fermer les yeux et de faire un vœu, quelques toasts seront portés, d’autres histoires seront racontées (pendant que le plat aura une fâcheuse tendance à se déstructurer et à se répandre directement sur la nappe) : ingrédient-nostalgie, superstitions culinaires (« Finis ton assiette, sinon ton mari sera moche ! »). Mally Diallo dira un texte sur la beauté du mot pauvre et de ceux qui y habitent et y cuisinent, Tatiana Spivakova sur la cuisine comme patrie.

Un spectacle-repas participatif souriant, sensible et convivial, qui se termine par un thiacry aux fruits infusés à l’eau de rose et mélasse de grenade et une invitation à la danse.

MARC VOIRY

Histoires de manger a été donné du 23 au 24 janvier au Théâtre Joliette, Marseille.

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