mardi 20 février 2024
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Presse et culture, une histoire d’amour et de déchirements

Elles sont attachées au même ministère, connaissent des difficultés économiques de la même ampleur mais se comprennent mal mutuellement. Pour mieux s’y retrouver, quelques résultats d’une modeste enquête, et prémices d’un (grand?) débat

Les personnes qui répondent au questionnaire anonyme lancé par Zébuline sont peu représentatives des usages culturels des Français ! Plus de 45% fréquentent les arts vivants plus d’une fois par semaine, dont 20 % plus de 3 fois par semaine, et 22% plus de 25 spectacles et concerts en été. Deux tiers des répondants sont des professionnels de la culture, actifs, étudiants ou retraités ; un autre tiers des professionnels du journalisme, et parfois du journalisme culturel puisqu’ils cochent les deux ; d’autres sont des enseignants, souvent profs de lettres, d’art ou de musique. Mais quelle que soit la non représentativité de leurs usages culturels, le motif évoqué, récurrent, à la baisse de certains de leurs usages est économique, non pas parce que les places seraient trop chères dans l’absolu, mais parce que, comme le dit l’une d’entre eux, iels « traversent des difficultés économiques et ne bénéficient pas des tarifs réduits ».

La même remarque apparaît dans leurs usages de la presse, certains aimeraient « s’abonner à tout, au moins sur internet » mais ne le font pas pour des raisons économiques. Car celleux qui ont répondu sont aussi de grands lecteurs de presse, puisque 40% lit la presse, nationale et régionale, tous les jours. Ils constatent le rétrécissement progressif des rubriques culture dans les médias généralistes, presse et audiovisuel, y compris dans les médias indépendants ou publics. Un·e lecteur·ice anonyme écrit : « Je fais partie des personnes qui ont connu une presse locale diverse, variée et avec une large place à la culture : le Soir, la Marseillaise, le Provençal, le Pavé, Tak Tik, Zibeline… et qui en garde la nostalgie. » 

Et ils ont conscience du pouvoir des médias et des enjeux économiques et politiques qui y sont attachés. Ainsi Raquel Rache de Andrade, une des participantes de notre débat, codirectrice du Pôle national du cirque Archaos, en fait une analyse très politique :

« Le rétrécissement de l’espace pour la culture dans les médias permet un état de non réflexion sur le monde qui nous entoure, et l’instrumentalisation de la pensée à des fins politiques. Comme disait Pierre Bourdieu “Les riches achètent les médias pour donner leurs messages bien choisis aux pauvres”. »

Un constat de rétrécissement sans appel

Ce constat repose sur une réalité documentée, mais les titres possédés par les milliardaires français [voir encadré] ne sont pas les seuls à avoir banni les sujets culturels de leurs Unes, alors que les sujets sportifs y fleurissent régulièrement. Les rares titres de la presse indépendante qui survivent et les médias publics audiovisuels leur emboitent le pas et les sujets culturels s’y font de plus en plus rares. 

Les écoles de journalisme, privées comme publiques, ne forment plus à ces questions alors que des masters de journalisme sportif fleurissent dans toutes les universités. Et l’État n’accorde aucune aide à la diffusion à la presse culturelle alors qu’il accorde 1 million d’euros à L’Equipe, qui figure bon an mal an dans les trois quotidiens de France les plus lus (après Le Monde et Le Figaro) et 2,2 millions aux Echos, c’est à dire à Bernard Arnault qui n’en a pas forcément besoin. Les aides accordées à ces titres économiques et sportifs sont refusés aux titres culturels, qui ne sont pas jugés comme relevant de l’information générale par… le ministère de la Culture !

Sept milliardaires à la tête des médias
Les grandes fortunes françaises possèdent tout, ou partie majoritaire, de plus de 90% de la presse nationale et régionale, et des médias audiovisuels d’information. Elles y perdent généralement de l’argent, parfois beaucoup, mais s’auto-recapitalisent régulièrement. Le but est clairement, puisqu’elles investissent à perte même si les aides d’État viennent un peu compenser, de contrôler l’opinion. 
Patrick Drahi (BFM et RMC), Dassault (Le Figaro, Gala), Vincent Bolloré (Europe 1, Télé-Loisirs, Géo, Gala, Voici, Femme Actuelle, Capital, Paris Match, le JDD, Canal +, CNews) Xavier Niel (Le Monde, L’Obs, Nice Matin, Var Matin, Monaco Matin, France Antilles, France Guyane), Bernard Arnault (Les Echos, Le Parisien, Radio Classique, Historia, Sciences et Avenir, Challenge…), Rodolphe Saadé (La Provence, La Tribune, Corse Matin), François Pinault (Le Point)… 

Inventer une nouvelle histoire

Pourtant la relation de la culture avec la presse est historique, et forte : les premières gazettes rendaient compte de l’actualité culturelle, et jusque dans les années 1980 bon nombre de Unes de la presse généraliste étaient consacrées à des acteurs, voire à des metteurs en scène. Ce qui n’arrive plus qu’à l’annonce de leur décès. Mais la relation reste forte, et complexe, tous les opérateurs culturels soignant leur « relation presse » et attendent d’être « couvert », en méconnaissant souvent les difficultés qu’ont les journalistes culturels, au sein de leur rédaction, à obtenir de la place dans les pages, et l’impossible équation pour la presse culturelle régionale de survivre sans financement.

Les réponses au questionnaire, par une majorité de professionnels de la culture, témoignent de cette méconnaissance : l’attente d’une « exhaustivité  de l’information sur les spectacles », d’une « information gratuite », de « plus de curiosité sur les arts émergents », d’une couverture des concerts « jusque dans nos villages », méconnait la réalité économique de la presse culturelle, qui est perçue comme un service public, alors même qu’elle reçoit pas ou peu d’argent public.

Une incompréhension et dépendance que Catherine Marnas, directrice de la Compagnie Parnas, exprime avec lucidité du côté des artistes :

« La relation entre la presse et les artistes est une relation passionnante qui trouverait sa place dans les fictions qui s’intéressent aux passions. Tout dans les schémas de la relation amoureuse y est présent. Flirts, cour, dépit, réconciliations mais peut-être plus que dans l’amour (quoi que!) l’intérêt y est ici omniprésent. Astreint au besoin de plaire et de faire parler de soi, l’artiste se trouve soumis à un pouvoir de la presse qu’il maudit en coulisse et courtise au grand jour. »

Faut-il, dans ces conditions, trouver un terrain de combat commun pour affirmer ensemble, public/lecteur, journalistes et artistes, notre refus de l’emprise actuelle sur nos médias, nos industries culturelles et notre culture publique ? C’est ce que propose Samuel Wahl, qui enseigne le journalisme culturel à La Sorbonne (dans la région ce n’est pas enseigné) et observe de nouveaux médias, alternatifs, où artistes et journalistes créent ensemble, pour permettre de « préserver l’accès aux libertés et promouvoir le développement de l’esprit critique comme un bien commun. Chacun est appelé à y prendre une part active et à rappeler la puissance publique à sa mission première d’intérêt général, en offrant des garanties concrètes quant à l’indépendance et au pluralisme face à la concentration des pouvoirs. »

AGNÈS FRESCHEL

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