lundi 3 octobre 2022
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Robin Renucci : « J’espère vous surprendre »

À la veille de la Mise à feu !, le nouveau directeur de La Criée expose ses ambitions pour le Théâtre nationale de Marseille et surtout ses publics. Son projet : conjuguer création, transmission, formation et éducation populaire

Par ses rôles au cinéma et à la télévision, Robin Renucci est connu du grand public. Son parcours d’homme de théâtre populaire, viscéralement attaché à la mission de service public, l’est un peu moins. Rencontre avec un directeur déterminé à sortir La Criée de ses murs.

Zébuline. Avec cette nouvelle Mise à feu, vous lancez une saison que vous n’avez pas construite. Comment un nouveau directeur vit cette période pendant laquelle il est quasiment spectateur du travail de sa prédécesseure ?
Robin Renucci. C’est surtout un travail de transmission, de tuilage avec une pensée et des actes artistiques d’une direction envers une autre, avec beaucoup d’élégance de la part de Macha [Makeïeff, ndlr]. Je regarde l’ensemble des activités avec un projet qui va apporter des éléments nouveaux, transformer des choses. C’est surtout le moment des échanges très étroits avec les équipes. Et il y a beaucoup de désirs communs. C’est comme un nouveau jeu qui commence pour une équipe.

Vous avez tout de même apporté votre touche dans le programme de cette journée…
Il y a deux ou trois éléments pour que nous commencions à converser ensemble avec le public et qui permettent de nommer et de cerner mieux la pensée. Je donne par exemple une lecture d’extraits de Changer la vie, un livre de Jean Guéhenno, un homme qui a travaillé à changer la vie des autres en changeant sa propre vie. Il a lutté contre le déterminisme en tant que jeune garçon vivant dans un milieu pauvre breton et est devenu l’un des fondateurs des politiques culturelles. Cette envie de transformer le monde et d’entraîner d’autres à chercher la transformation, c’est pour cela que je fais ce travail. Aborder le public de cette manière est déjà un signe d’un rapport très direct entre nous, entre et à travers les œuvres. Je suis quelqu’un de direct et c’est la relation avec le public qui compte.

À quels chantiers vous êtes-vous attelé depuis votre arrivée à la tête de La Criée le 1er juillet dernier ?
C’était très important pour moi d’arriver seul. J’ai appris à connaître la ville, j’ai réalisé un travail de fond. Les deux ou trois mois qui ont précédé ma nomination ont été propédeutiques. Comme tous les candidats, j’ai rencontré les équipes. Après ma nomination, d’avril à juin, j’ai pris le temps de mieux les connaître, les comprendre et les apprécier. On arrive au mois de juillet dans la continuité d’une recherche et d’une préparation qui m’ont permis de donner un cap, de préciser le projet et d’avancer. Autant à l’endroit de la production – la monstration d’œuvres – que de la pratique artistique – les ateliers de formation et de transmission. Le troisième endroit est la pensée : comment travailler sur des rencontres autour de la pensée, des liens existant déjà notamment avec les Rencontres d’Averroès. Les journées sont courtes !

Votre nomination, fortement soutenue par la Ville de Marseille et particulièrement par l’adjoint à la culture, a pu surprendre. Pourquoi selon vous ?
Ah ben je ne sais pas. C’est vous qui me le dîtes. Une surprise, c’est toujours un peu un mystère. Pour moi, c’était une évidence, pas une surprise. La Criée était vraiment mon objectif. Ce pour quoi je me suis préparé. Et je pense que je suis la bonne personne. J’ai eu au contraire le sentiment qu’une grande affection m’était prodiguée. Particulièrement par les élu·e·s de la mairie de Marseille qui m’ont désiré. Et même les gens de la rue. J’ai l’impression qu’ils sont rassurés plutôt que surpris. Ce que je peux entendre derrière votre question, c’est que, pour certains, il faut faire la place aux jeunes, aux femmes, etc. Ce pour quoi je me suis toujours battu. Il n’y a pas de transmission s’il n’y a pas d’expérience. Et j’espère vous surprendre.

Quel cheminement a conduit à votre candidature ?
C’est un chemin de vie, pas un tremplin. Pour moi, c’est l’accomplissement, l’aboutissement de toute une réflexion que j’ai menée pendant des décennies avec le public. C’est la suite de mon histoire qui est d’une cohérence absolue et qui a commencé en tant que jeune apprenti comédien, à Valréas, dans la Drôme, où j’ai appris le théâtre auprès de femmes et hommes issus des milieux de la décentralisation : Jean Dasté, Hubert Ginioux, René Jauneau… À 16 ans, je joue sur le port de Marseille. Je ne le savais pas à l’époque mais j’étais programmé pour une famille théâtrale. Celle de Charles Dullin, de Louis Jouvet. Ce n’est pas la famille du vedettariat, dans laquelle je suis entré à un autre moment. Cela m’amène à l’École d’art dramatique à Paris puis au Conservatoire. La décennie suivante, entre 25 et 35 ans, je deviens plutôt un acteur qui joue beaucoup au cinéma, au rythme de trois ou quatre films par an. Mais qui est désireux de ne pas perdre les étriers qu’est le théâtre, où je retourne par la Cour d’honneur à Avignon à trois reprises, avec Vitez et Chéreau. J’ai quitté volontairement le milieu du cinéma pour dire « attention, je n’oublie pas mes origines ». Une fois bien assis, je crée les Rencontres internationales de théâtre en Corse et cela fait vingt-cinq ans que cela dure. Fort de toutes ces aventures, je prends la suite de Marcel Maréchal aux Tréteaux de France, en 2011. Lorsque je les quitte le 30 juin 2021, je me pose d’abord la question d’arrêter ou de continuer puis je choisis de poursuivre ce projet, à Marseille, qui est le fondement et le droit fil de mon parcours, à savoir conjuguer création, transmission, formation et éducation populaire. Dans le désordre et l’absence de repères dans lesquels nous sommes, La Criée est un lieu phare de ce théâtre populaire. Je le mesure avec une grande responsabilité, un grand honneur et une grande modestie.

Votre parcours est marqué par un fort attachement au répertoire classique, au théâtre de texte. Dans quel état d’esprit vous situez-vous en termes d’orientation artistique, en tant que nouveau directeur d’un Centre national d’art dramatique ?
Les mémoires, les langages, les imaginaires sont le trépied du théâtre. C’est vrai que j’aime la belle langue parce que c’est le premier outil de l’affirmation de soi. Mais mon esthétique n’est en aucun cas univoque. L’acteur populaire que je suis et l’homme de théâtre que je suis devenu en ne variant pas de mon axe m’amène à la responsabilité de service public. Je n’arrive pas en conquérant mais avec une soif très forte de diriger un mouvement, depuis Marseille, de la continuité du théâtre populaire et de la décentralisation. Mon projet est de placer la création en premier. En ne perdant pas de l’esprit la question de la transmission, de penser le théâtre d’où nous venons. Et de permettre à ceux qui peut-être sont dans un déterminisme, destinés à être sur un chemin, de toucher cette piste d’envol qu’est l’art et la culture. Le public qui a été renouvelé demande aujourd’hui à continuer d’être élargi, par la transversalité. Il faut donner une impulsion supplémentaire pour pousser, dans les dix ans qui viennent, La Criée vers un axe beaucoup plus fort avec les publics. Et dans une ville de près de 900 000 habitants, il y a de quoi faire. Je voudrais aussi tourner l’axe un peu plus vers la Méditerranée plutôt que vers l’Europe du Nord. Parce que le monde va se transformer dans les dix ans ou le quart de siècle à venir et Marseille est la ville du dynamisme.

Sous la direction de Macha Makeïeff, la relation aux compagnies régionales aurait mérité d’être un peu plus poussée…
Il y a dans mon projet une part importante de responsabilité de partage de cet outil. J’essaie de changer le paradigme qui consiste à dire que notre métier est d’accueillir voire de convoquer des publics dans des murs, au risque que ce soit les mêmes qui profitent d’une plus grande diffusion, d’une grande variété de spectacles. La Criée ce n’est pas que dans les murs de La Criée. Il n’y a que deux salles, aucune dédiée aux répétitions… J’en profite au passage pour dire avec insistance qu’il nous faut des lieux pour répéter hors les murs, sinon je réduis ceux consacrés à la création et à la diffusion. Avec certaines compagnies, il serait plus intéressant d’être ensemble partout plutôt que de viser l’objectif de les faire jouer en salle. D’ailleurs elles n’ont pas toutes forcément envie de jouer sur le grand plateau. Nous sommes en train de mettre en place plus d’activités qui vont à la rencontre des publics. Le geste d’hospitalité inversée, être reçu par les gens, est une belle façon de les rencontrer. De quel droit dirait-on à ceux qui ne viennent pas : « vous ne savez pas que ça vous manque ? ». Pour les compagnies locales, je vois des choses qui se passent et qu’il faut renforcer, par un soutien. J’établis en ce moment avec chacune d’entre elles des rendez-vous pour voir de quelle manière les accompagner.

On vous croise dans un certain nombre d’événements et de représentations depuis votre nomination. Allez-vous poursuivre les nombreux partenariats avec les festivals et structures accueillis par La Criée ?
Il y en a dix-sept. Le partage et la solidarité font partie de mon ADN. La liberté aussi ! Je ne peux pas arriver en constatant que, chaque année, le calendrier est déjà organisé sans que j’y ai mis ma patte. J’ai envie de rebattre les cartes avec les partenaires et de retisser ensemble du temps et de l’espace. La Criée a la grande responsabilité d’être un grand théâtre de centre-ville mais j’aimerais un peu en avoir les cartes. On va décider ensemble des dates et des œuvres qui nous permettent de dialoguer sur des choses qui nous sont propres. Tout ça, je vais l’inventer. Nous avons la chance que plusieurs directions aient récemment changé avec Marie Didier au Festival de Marseille, Raphaël Imbert au Conservatoire, Alban Corbier-Labasse à la Friche, bientôt à Lieux Publics… C’est rare dans une même ville alors créons des choses au lieu de rester dans des habitudes.
De la même manière que je souhaite programmer les spectacles plus longtemps, pour permettre un bouche-à-oreille, créer un public, plutôt que de balayer deux représentations et de provoquer une sorte de frénésie.

Vous êtes également connu pour votre engagement en faveur de l’éducation populaire, de la culture pour tous. De quelle manière ces principes vont-ils irriguer votre direction ?
L’éducation populaire est une éducation tout au long de la vie. Ma lanterne, c’est que chaque enfant de Marseille, dès la maternelle, ait droit à ce tremplin sensible de l’éducation artistique et culturelle. On travaille même avant la naissance, dans les maternités, pour faire passer le message aux parents que si leur enfant touche à l’art, il aura plus de chance qu’un autre. Là encore, la formation, initiale et continue, se conjugue à la création. Un artiste ne déboule pas comme ça dans un établissement. Avant cela, il y a des enseignants qui parlent des œuvres. Au quotidien, c’est aussi faire en sorte qu’un théâtre jeune public existe et aille dans les quartiers, pour former de nouveaux publics et créer de l’émancipation. Il faut savoir refuser la démesure, faire petit c’est très bien aussi.
Sans être dans le registre du sauveur, on a une mission de service public. L’éducation populaire est un levier, pas une finalité.

A quoi pouvons-nous nous attendre à la prochaine saison ?
Je réfléchis déjà à la création du premier spectacle que je mettrai en scène en octobre-novembre 2023. Je souhaite que ce soit un projet de théâtre populaire, issu de cette terre, donc plutôt d’un auteur méditerranéen. Et s’il est du passé, il faudra qu’il fasse l’objet d’une adaptation contemporaine par un auteur de Marseille et avec des actrices et acteurs locaux, autour d’une histoire qui résonne de manière locale.
Dans mon projet de direction, je m’appuie sur des forces locales dont François Cervantes que j’admire. J’aimerais, même si elle ne le sait pas encore, que Catherine Germain [actrice fétiche de François Cervantes, ndlr], qui est une merveilleuse comédienne, joue également ici. Tout comme des compagnies locales. Je travaille aussi avec plusieurs collectifs, avec Simon Abkarian, avec Louise Vignaud. Ça c’est pour les œuvres. Pour la pratique : Alexis Moati. Et pour la pensée : Barbara Cassin, Alice Zeniter, Cynthia Fleury, Roland Gori, Grégoire Ingold.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR LUDOVIC TOMAS

Mise à feu !
17 septembre
à partir de 11 heures 
La Criée, Marseille
(entrée libre sauf concert de 20h30)
04 91 54 70 54
theatre-lacriee.com
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