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Un cinéma venu des steppes

. Parmi les réalisateurs contemporains, le prolifique Adilkhan Yerzhanov, un quadragénaire aux 14 films , révélé à Cannes en 2014, avec The Owners, nous revient avec deux films qui sortiront la 12 juillet sur nos écrans : L’Education d’Ademoka et Assaut

L’Education d’Ademoka

Une steppe désertique d’herbes sèches, hérissée d’éoliennes qui agitent leurs ailes comme les moulins de Cervantès. Un grincement hors champ, inexpliqué jusqu’à ce qu’apparaisse un garçon tirant une voiture d’enfant rouge sur laquelle trône une fille aux cheveux flamboyants. Les premières images de L’Education d’Ademoka pose d’emblée les partis pris de son réalisateur Adhilkhan Yerzhanov : l’horizontalité, le vide, le plan fixe, l’incongruité quasi surréaliste de l’apparition humaine, de la lente traversée du champ par les personnages. Un décor minimaliste, presque abstrait, à ciel ouvert : il n’y aura pas d’intérieur dans ce film. Un stade, un camp de migrants dans un aérodrome abandonné, un coin d’immeuble tout aussi désert que la plaine, à la croisée de chemins vides, un portique de sécurité dressé au milieu de nulle part, des tables servant de bureaux aux policiers ou aux professeurs, posées sur la terre nue ou sur un miroir d’eau. Pas de digressions psychologiques. Peu de véritables dialogues. Ademoka (Adema Yerzhanova) a15 ans. Elle appartient à la communauté des Lyuli, Roms d’Asie centrale, discriminés, chassés, méprisés. Entrée illégalement, sans citoyenneté, sans papier, menacée de déportation, comme toute sa famille, elle est exploitée par des voyous qui font mendier ces parias, à leur profit. Mais Ademoka a du talent. Elle aime la littérature, dessine des histoires sur son petit cahier, rêve d’étudier, d’avoir un diplôme, de devenir dramaturge. On va la suivre dans cette quête donquichottesque. Clownesque. Tout en rondeurs, enveloppée dans une blouse noire qui bouffe entre des collants rouges et une tignasse de même couleur. Un chapeau cloche informe, aussi violemment jaune que son petit sac à dos. Ademoka est un cœur pur, capable de baston pour se faire respecter mais d’une grande douceur. Suivant opiniâtrement son étoile dans un monde corrompu où on triche, où les diplômes s’achètent, où, comme l’affirme un professeur faisant la promotion de son école et de son cours, dans un show à l’américaine, le plus important pour gagner de l’argent, c’est l’anglais, l’informatique et suivre son TikTok ! Dans son parcours de combattante, Ademoka rencontre un autre marginal, Akhav (Daniyar Alshinov). Professeur de littérature et de philosophie, aux allures de clochard, rejeté par un milieu enseignant dont il connaît les vices et les codes. Alcoolique, malhonnête, brutal, ne s’exprimant qu’en éructant les mots des grands auteurs, de Ronsard à Shakespeare, de Melville à Goethe, il va devenir le coach improbable d’Ademoka, jouant sur la loi internationale du droit à l’éducation. Pour traiter ce sujet socio-politique d’ascenseur social et de discrimination, le réalisateur kazakh choisit la poésie et le burlesque : poursuites chaplinesques des vagabonds par les policiers, comique du corps – comme quand la corpulente Ademoka, hors normes, peine à se glisser entre le banc et le pupitre devant un aéropage d’examinateurs placides.

Il retrouve ses thématiques de prédilection : un héros en butte à la cruauté d’un monde injuste et indifférent (La Tendre Indifférence du monde, 2019)  le  combat entre David et Goliath (Goliath, 2022) se calquant ici sur la candeur de son héroïne et se référant aux figures universelles de Quichotte et du capitaine Achab.

A quoi sert l’art ? Une question de cours pour Ademoka. « A glorifier notre nation » dit le dogme officiel. A poursuivre la baleine blanche, à se donner une raison de vivre, et à traverser les chemins, finit par penser la jeune fille… « Et le reste est silence ».

L’Asssaut

« Une cohabitation prolongée entre prédateurs et proie résulte en une relation mutuelle permettant le maintien des deux espèces. La perturbation d’un tel système mène souvent à un désastre écologique. Ce modèle correspond à l’équation proie/prédateur. Toute ressemblance avec des événements réels est purement fortuite. »

Avertissement ? Préambule ? Cours de math sur les équations de prédation de Lotka-Volterra que pourrait donner  Tazshi (Azamat Nigmanov), un des protagonistes du film ? Le spectateur est prévenu : il y aura des prédateurs et des proies !

 Dans une immensité neigeuse, loin de tout, un établissement scolaire. 37 heures avant l’assaut. Des cours de maths, de nunchaku car « la vie est une bagarre permanente » Personne ne semble remarquer que des hommes masqués comme des acteurs de la Grèce antique, se faufilent, jusqu’aux toilettes, armes à la main.  Le gardien somnole, abruti par l’alcool, le prof de maths est en train de refuser à sa femme, Lena, (Aleksandra Revenko) les papiers du divorce qui lui permettraient  de quitter le pays avec leur fils et enferme les enfants dans la salle de classe. Tout est en place pour la prise d’otages car on entre dans ce no man’s land comme dans un moulin. Après les premiers coups de feu, que le directeur prend pour des pétards, tout le monde est évacué, en bus, sous la neige qui tombe, inlassablement. Sauf que Tazshi a menti : il n’a pas fait sortir ses élèves. Des enfants, dont Danial, son fils, sont encore dans l’école. La police ne veut rien faire : « Je ne veux pas risquer ma vie pour un salaire de misère » clame l’un des deux policiers envoyés sur place. A eux donc de s’organiser. 31 h avant l’assaut.  Le compte à rebours qui apparait régulièrement sur l’écran commence, que nous allons suivre, entre tension et dérision. Car ces 8 hommes, qui sont loin d’être des héros, vont préparer un plan d’attaque. Ils s’entrainent à la course au milieu de nulle part après avoir  dessiné sur la neige les contours des bâtiments de l’école. Ils se disputent sur la stratégie. Ils se déguisent  en  moutons, comme Ulysse et ses compagnons dans LOdyssée. Ils révèlent au fil des heures leurs faiblesses et leurs failles. Au tir sur une cible sortie de nulle  part, Léna, la seule femme du groupe, se révèle la meilleure et sera donc chargée d’aller abattre  le premier terroriste. 

 Entre thriller et comédie grinçante, où l’absurde côtoie le tragique, L’Assaut nous donne à voir un monde malade où toute valeur semble perdue. Avec sa mise en scène au cordeau entre plans larges  de ces étendues  immaculées et  gros plans de ces visages désorientés, sa palette chromatique entre blanc et couleurs froides, son interprétation sans failles, L’Assaut  d’ Adhilkhan Yerzhanov est un film qui ne laisse pas indifférent. Dans ces étendues blanches, l’écharpe rouge de Léna est-elle un  symbole : les femmes peuvent–elles prendre d’assaut l’ancien monde  ou est-ce vain ?  Les derniers plans du film ne nous donneront pas la réponse.

A n’en pas douter, dans les steppes d’Asie, comme ailleurs dans le monde, plus que se rallier à un panache blanc, il faudra suivre le chapeau jaune d’Ademoka et l’écharpe rouge de Léna.

Annie Gava, Elise Padovani

Sortie : 12 juillet

@Destiny Films

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