La délicatesse d’écriture de François Cervantès, sur un sujet comme les violences intrafamiliales et l’inceste, peut laisser un sentiment ambigu. Le respect bienfaisant qu’il dégage pour son personnage, la victime, est évident, et rare dans ce moment qui exhibe et médiatise les plaies, et qui expose les victimes à un double traumatisme : celui de la violence, celui de sa révélation.
Mais la mise à distance peut aussi être vue comme une atténuation, un dévoiement, une appropriation, qui peut aussi choquer les victimes qui ont besoin d’une accusation crue, d’une dénonciation radicale, qui ne se déroulerait pas face à un homme assis qui est de fait l’auteur, et le metteur en scène, des mots et des maux d’une autre.
Car le parti pris de François Cervantès est de mettre en abyme théâtral la révélation de cette femme, directrice de théâtre, qui a été battue et violée par son père comme ses sœurs. Elles ont toutes failli en mourir, on les a séparées en les « plaçant ». Et si les mains tendues, les livres, le théâtre, ont « sauvé » cette femme, il n’en est pas de même de ses sœurs.
1 enfance sur 10
Anne Alvaro entre progressivement dans le personnage. Se présente : Anne Alvaro, actrice, portant les mots de François, qui est là et répond « oui ». Puis elle s’approche d’une servante – cette lampe de théâtre qui sert à éclairer les plateaux vides – et entre dans le rêve de son personnage – qui représente une personne vraie – pour dire ses mots, soit la transcription calme et sereine, que l’auteur en fait.
D’un geste, quand elle évoque le moment où son père la fait venir dans son lit, Anne Alvaro ploie comme une liane. S’écroule, de biais. Au paroxysme du spectacle, sans même hurler, un peu plus fort, un peu plus raide, elle évoque la hache qu’elle arrache aux mains de son père qui allait décapiter sa sœur.
La Maison forestière prend le temps de remercier de leur délicatesse ceux qui tendent la mains accueillent, protègent. De souligner les vertus réparatrices du jeu, du théâtre, des fictions, de l’onirique. Le spectacle émeut et déclenche une immense compassion. Mais compatir signifie souffrir avec. Pour se débarrasser des réflexes incestueux qui ravagent 1 enfance sur 10 en France, il ne s’agit plus seulement de compatir, mais d’accorder pleinement crédit aux victimes directes qui savent aussi, aujourd’hui, prendre la parole.
AGNÈS FRESCHEL
La Maison forestière a été créé à la Friche Belle de Mai (Marseille)
du 8 au 12 septembre.







