Il y a quinze ans, le trio, qui n’a pas encore de nom, joue plusieurs fois en concert les Variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach. Il a ensuite l’occasion de les enregistrer. Quand la production lui demande comment s’appelle l’ensemble, Liza Kerob, la violoniste, répond : le Trio Goldberg. « Cela m’a semblé évident. Et c’est grâce à cette œuvre que nous sommes là aujourd’hui. » Accompagnée de Federico Hood (alto) et Thierry Amadi (violoncelle), ses partenaires à l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo, elle revient aux sources au Palais du Pharo.
Le concert s’ouvre avec Schubert et son Trio D 471. Le compositeur n’a que 19 ans lorsqu’il l’écrit, mais n’en termine que le premier mouvement. C’est une œuvre peu connue, un « bijou de tendresse et de finesse », estime la violoniste. Élégant et gai, le morceau est joué avec une légèreté ludique : le violon lance une phrase, l’alto et le violoncelle lui répondent avec humour. L’interprétation est facétieuse. Une douce entrée en matière, qui ne laissera pourtant pas un souvenir impérissable à côté des deux grandes œuvres de la soirée.
Le changement d’atmosphère est radical avec Mieczysław Weinberg. Né à Varsovie dans une famille juive, il fuit la Pologne après l’invasion nazie et trouve refuge en Union soviétique, où il devient un proche de Chostakovitch. Il laisse une œuvre considérable, longtemps restée dans l’ombre. Son unique trio à cordes, composé en 1950, ne sera publié qu’en 2007. « Une extraordinaire découverte, très puissante, très intense. On sent la douleur que l’homme a vécue », confie Liza Kerob.
Dès les premières mesures, les cordes sonnent comme des cris dans la nuit. Les pizzicatos du violoncelle battent comme un cœur et installent la dramaturgie, tandis que le violon semble vouloir s’échapper dans les aigus d’un univers sombre. Les trois instruments se poursuivent et l’on croit entendre un orchestre entier. C’est angoissant, presque cinématographique. Vient ensuite le calme après la tempête, comme une danse villageoise aux pizzicatos plus rieurs. Puis un solo de violon minimaliste, une lamentation, que l’alto rejoint dans un pas de deux aux belles dissonances. Le dernier mouvement ramène l’urgence, avec un violon dansant au-dessus d’un alto qui bat la mesure et d’un violoncelle toujours dramatique.
C’est l’heure du monument : les Variations Goldberg, écrites par Bach pour clavecin à deux claviers. La transcription de Dmitri Sitkovetsky les confie à trois archets, trois voix distinctes qui se répondent.
« On pourrait parler des heures des Variations. Alors, détendez-vous, laissez-vous porter, vous allez traverser toutes les émotions possibles », avait promis la violoniste. Et ce fut le cas, de l’aria, d’une simplicité devenue mythique, au voyage à travers les trente variations sophistiquées. Certaines sont franchement virtuoses. Les cinquième et quatorzième, avec leurs traits vifs et leurs trilles, passent d’un instrument à l’autre comme dans un jeu de relais. La 28e s’embrase en trilles incessants. D’autres sont plus méditatives. La 25e, surnommée La Perle noire, est un adagio en sol mineur d’une expressivité bouleversante. Enfin revient l’aria, la même et pourtant différente, enrichie par ce long périple. Physiquement engagés, les trois musiciens restent de bout en bout en connexion totale, le violoncelliste insufflant les départs. À la dernière note, la salle demeure longtemps saisie, recueillie, avant les ovations.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Le concert s’est déroulé le 17 octobre au Palais du Pharo, à Marseille.
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