mercredi 30 novembre 2022
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Au Mucem, des créations collectives

Quand 1 + 1 = 3. Le musée marseillais consacre une exposition aux artistes qui utilisent des méthodes de travail coopératives

Ils ne manquent pas d’enthousiasme, les commissaires de la nouvelle exposition du Mucem, Amitiés. Jean-Jacques Lebel, lui-même artiste plasticien, et Blandine Chavanne, conservatrice générale du patrimoine, anciennement en poste au musée des Beaux-Arts de Nantes. L’un et l’autre ont travaillé plusieurs années durant pour rassembler un échantillon impressionnant des collaborations artistiques qui ont pu naître de la fin du XIXe siècle au début du XXIe. Une collection d’œuvres conçues à plusieurs mains par de grands noms, à commencer par les plus fameux, qui ouvrent le parcours : Arthur Rimbaud, Paul Verlaine, Germain Nouveau, auteurs avec une dizaine d’autres poètes et écrivains d’un Album Zutique, entre septembre 1871 et juillet 1872, dans la foulée de la Commune de Paris. D’emblée, tout est dit de leur intention : montrer comment un événement historique, particulièrement s’il a une dimension subversive, peut conduire à des rencontres (fortuites ou non, mais fécondes), et comment la créativité peut être stimulée par cet entrechoc des imaginaires.

Équilibre instable

Malheureusement, malgré – ou à cause de ? – tout leur savoir, Amitiés pourrait dérouter une partie du public. Dans ce genre d’expositions, il est souvent ardu de trouver l’équilibre entre l’apport d’informations nécessaires à ceux qui n’ont pas forcément tous les codes de l’histoire de l’art, et les éléments pointus qui satisferont d’autres visiteurs plus férus de cette discipline. Le risque est de décourager les premiers, faute d’éléments de contexte suffisant à l’appréciation des œuvres, et de décevoir les derniers, qui peuvent rester sur leur faim. On ne saurait trop conseiller, à ceux qui voudraient profiter pleinement de la réflexion menée par Jean-Jacques Lebel et Blandine Chavanne, de se procurer le catalogue de la manifestation, bien plus « charnu ». Encore faut-il en avoir les moyens. Peut-être aurait-il fallu, pour « accrocher » résolument le visiteur lambda, aller plus nettement encore sur le terrain politique, ce que permet, sans doute, le statut du Mucem, qui est un « musée de société ». Car c’est en se penchant sur le colonialisme, la Guerre d’Algérie, Mai 1968 ou la chute du mur de Berlin que certaines sections du parcours trouvent leur pertinence. Le reste s’apparente trop souvent, pour l’œil novice, à une série de signatures – André Breton, Salvador Dalí, William S. Burroughs… – et de mouvements artistiques – Dada, le Surréalisme, la Beat Generation…

Dieter Roth & Arnulf Rainer, Ohne Titel 1974 © Adagp Paris 2022, Estate of Dieter Roth

Jean-Jacques Lebel le précise, il n’était pas question de « seulement montrer des œuvres, mais leur processus de production : pourquoi certains artistes décident un jour de travailler ensemble, pourquoi ça marche, et quelques fois ça ne marche pas », cependant cet aspect-là aurait pu, lui aussi, être plus approfondi. De même que la place des femmes, abordée seulement à travers une affiche créée par les Guerrilla Girls en 1985. Est-ce que les femmes doivent êtres nues pour entrer au Metropolitan Museum of Art de New York ?, y lit-on : sur 169 artistes exposés dans les galeries d’art moderne, seulement 13 étaient de sexe féminin… Ce qui n’a pas tellement changé.

Reste le plaisir iconoclaste de relire le fameux Sonnet du trou du cul, co-signé par Rimbaud et Verlaine, l’amusement devant les outils et jeux conçus par des générations d’artistes farceurs, tels les cadavres exquis des surréalistes, ou la curiosité de découvrir les performances des Nouveaux sauvages, courant artistique allemand des années 1970, déterminé à résister au marché de l’art dans un monde capitaliste.

GAËLLE CLOAREC

Amitiés
Jusqu'au 13 février
Mucem, Marseille
04 84 35 13 13 mucem.org
À lire
Amitiés
Catalogue de l'exposition
Co-édition Mucem / Kunstmuseum Wolfsburg / Hatje Cantz, 40 €
Le Markk s’installe dans la Chambre d'amis
Depuis l'automne dernier, le Mucem a décidé de mettre à l'honneur son réseau de partenaires. Dans une petite salle à la sortie des expositions principales, quelques pièces prêtées par une autre institution muséale sont présentées. Après le Musée de La Canée (Crète) qui avait inauguré le dispositif, puis notre musée national de la Marine, c'est au tour du Markk Museum am Rothenbaum (Allemagne) d'être accueilli dans cette Chambre d'amis. Musée d'ethnographie fondé en 1879 à Hambourg, il a pour point commun avec le Mucem de s'intéresser aux cultures populaires, notamment des zones rurales en Europe. Tous deux font d'ailleurs partie, explique Lara Selin Erterner, conservatrice du Markk, du projet de coopération européen Taking Care*. Une initiative qui examine de manière critique comment les collections ethnographiques peuvent revenir sur les traumatismes coloniaux – beaucoup ont été initiées à l'époque coloniale, « un héritage difficile » – et contribuer à un avenir « durable », alors que les conditions environnementales se dégradent, en s'appuyant sur les savoirs vernaculaires. L'idée étant de recontextualiser les fonds, sans nier les enjeux de domination qui ont prévalu à leur constitution. Jusqu'au 13 février, les visiteurs émergeant d'Amitiés pourront ainsi découvrir un bol sculpté d'une scène de chasse par des Samis, population autochtone vivant dans le Nord de la Scandinavie, un masque sarde de carnaval, ou encore un utérus votif en forme de boule à pointes, témoin des préjugés médicaux dans l'Italie patriarcale du XIXe siècle.
G.C.

* Pour en savoir plus à ce sujet : diplomatie.gouv.fr
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