Des images de la Russie d’il y a 15 ans, et une voix off commente ironiquement. « J’ai pris le Transsibérien par soif de liberté, idée assez farfelue… Le wagon restaurant sert aux heures de Moscou, car on ne contredit pas Moscou surtout quand on est une petite république… » Cette voix qui semble parler tout près de nos oreilles, tantôt moqueuse, tantôt ironique voire sarcastique, mais toujours engagée, va nous accompagner tout au long du documentaire d’Antonin Peretjatko,Voyage au bord de la guerre.
Tout commence le 24 février 2022, quand la Russie envahit l’Ukraine. D’origine ukrainienne, le réalisateur décide d’aller sur-place, et filmer avec une caméra 16mm pour « déjouer le formalisme et la façon de penser » du numérique. Il part donc le 15 mai, 6 h du matin, avec son ami, Fred Karali et Andreî, un instituteur réfugié ukrainien, retournant à Lviv pour récupérer quelques affaires. Ils vont traverser l’Europe et arrivent dans un pays en guerre, une guerre « invisible et omniprésente », la nouvelle figure de la guerre « entre Verdun et Star Wars ».
De longs travellings en voiture en montrent les traces, les cicatrices de plus en plus visibles : immeubles éventrés, façades en dentelles, barrages routiers, rues désertées. On va de ville en ville, Kyiv, Kherson, Marioupol, Boutcha… Les Ukrainiens rencontrés au cours du voyage racontent leur guerre, parlent des soldats russes : Certains tiraient sur les gens pour s’amurer, d’autres volaient des robinets, ou demandaient s’ils pouvaient regarder des VHS.
Ruslan le directeur de l’école de marionnettes de Kiev était à Boutcha au moment de l’attaque et évoque ses élèves qui lui demandaient conseil pour s’échapper de cet enfer. Ella,la poète, traductrice et musicienne partie d’Irpin un jour avant la guerre, évitant ainsi l’exode, n’a retrouvé à son retour que des plantes mortes, de la poussière et la tristesse de ne pouvoir se balader en forêt à cause des mines : « Il reste des photos avec des trous à la place des visages » plan récurent du film.
« La recherche de ses racines est un piège où on risque de s’enfermer en cherchant quelque chose qui n’existe plus. L’exode nous coupe de nos origines. On devient étranger partout », confie le cinéaste qui a renoncé à retrouver le village de son grand-père et qui a vu tout au long de son voyage beaucoup de candidats à l’exil forcé ou volontaire.
Des images de guerre, on en voit hélas beaucoup : « Etrange attrait qu’ont les hommes pour les catastrophes, pleurs sang, mort, bombes, destruction ! », mais tout l’intérêt de ce voyage au bord de la guerre est le choix qu’a fait le cinéaste de prendre le public par la main avec tendresse, de nous montrer les traces, de nous faire rencontrer des gens qui ont vécu, vivent encore ce drame, nous incitant à ne pas fermer les yeux
ANNIE GAVA
Voyage au bord de la guerre, Antonin Peretjatko En salles le 18 juin
« C’était l ‘été, pendant une fête. J’y étais allée avec une amie… et soudain il était là » : Une jeune femme raconte son histoire d’amour. La cristallisation sur le mode « Ce fut une apparition ». Ses stratégies de séduction pour conquérir ce beau célibataire désirable qui ne s’attarde guère dans une relation A qui s’adresse-t-elle ? On ne le saura que bien plus tard. Elle, Maria (Helga Guren) est divorcée, a quarante ans et deux enfants en bas âge. Lui, Sigmund (Oddgeir Thune) – qui porte le même prénom que Freud, est libre, entouré d’amis et d’amoureuses. La romance-passion commence. Sept ans plus tard, Maria est au supermarché, avec deux enfants en plus. Les deux premiers sont devenus des ados en crise. Conflits avec eux, avec son ex. désinvolte. Tâches domestiques chronophages et ingrates qu’elle assume seule, en l’absence de Sigmund en déplacement depuis deux mois. Elle n’y arrive plus. Ils ont convenu de travailler chacun leur tour. Mais submergée par ses charges et responsabilités, elle ne trouve pas de boulot. Sigmund revient. Sigmund va repartir. Dispute et premier claquement de porte. Il y en aura de nombreux dans le film.
Maria quitte le foyer. Elle aime toujours Sigmund et souffre de son acceptation tranquille de cette séparation. Ne me quitte pas, chante une artiste de rue. Dans le feutré de la société et des élégants intérieurs scandinaves, dans lesquels nous enferme la mise en scène, on médiatise la violence par la parole et la thérapie.
Rembobiner le film
A ce stade, le spectateur – surtout si c’est une spectatrice, pris.e dans cette histoire des plus banales, entre les deux conjoints-disjoints prend le parti de Maria contre cet égoïste de Sigmund. Sauf que ce n’est pas si simple et que la réalisatrice au fil des conversations entre Maria et sa psychologue, rembobine le film. Au propre comme au figuré : on revoit les scènes conjugales, comme si on revenait sur les lieux du crime dans un polar. Et ça devient plus intéressant. Un peu comme dans Anatomie d’une chute, sans la complexité de ce film, sans chute ni cadavre mais avec la même volonté d’explorer le récit conjugal contradictoire par essence. D’aller jusqu’à une vérité qui fait mal. La réalisatrice ne s’intéressera qu’à Maria, explorant ses rapports avec sa mère (Elisabeth Sand) avec sa fille aînée (Maja Tothammer-Hruza) laissant dans le flou Sigmund qui aurait peut-être mérité plus d’attention. Car il faut être deux pour rater un mariage. Et le prince charmant a ses propres névroses. Le mélodrame psychologique se concentre sur elle qui va devoir calmer sa colère, et surtout en trouver l’origine. Apprivoiser sa peur de l’abandon et comprendre les comportements vicieux qu’elle engendre : repousser pour retenir. Si je fais en sorte que l’autre se sente mal et que je lui laisse croire que c’est de sa faute, il va penser que je vaux mieux que lui, qu’il est moins bien que moi. Il ne s’apercevra pas que je suis mauvaise et il restera. S’aimer pour pouvoir aimer. Accepter de recevoir pour pouvoir donner. La leçon n’est pas bien neuve mais par la justesse de son casting, et son style maîtrisé, ce premier film made in Norvège parvient à nous prendre dans ses rets.
ELISE PADOVANI
Loveable de Lija Ingolfsdottir : Grand Prix du Jury, Festival du Film les Arcs / Prix d’Interprétation pour Helga Guren, Festival du Film les Arcs. En salles le 18 juin.
Depuis 1994, les Rencontres d’Averroès, fondées par Thierry Fabre à Marseille, proposent de « penser la Méditerranée des deux rives ». Historiens, écrivains, chercheurs, y ont exploré ensemble les nœuds de notre présent, à la lumière des héritages croisés de l’Europe et du monde arabo-musulman. Cette agora annuelle, unique en France, a fait de Marseille le théâtre vivant d’un dialogue intellectuel exigeant, populaire, résolument ancré dans le réel, qui perdure perdure aujourd’hui avec « Les Nouvelles Rencontres d’Averroès »
C’est dans ce sillage que s’inscrit l’ouvrage de ce chercheur en sciences politiques, paru ce mois de mai aux éditions Riveneuve : Faut-il brûler Averroès ? Ce qui nous arrive. Un livre court mais dense, lucide et éclairé par des années de débat. Thierry Fabre y convoque de nouveau la figure du philosophe andalou du XIIe siècle, non comme un monument figé, mais comme une force vive : un antidote aux passions identitaires qui rongent nos démocraties.
Alors que l’Europe bruisse de discours sur la « remigration », que l’extrême droite se banalise jusqu’aux sommets de l’État, Thiery Fabre rappelle ce que l’Occident doit à ceux qu’il rejette aujourd’hui. Averroès, Maïmonide, les traducteurs syro-arabes de l’Antiquité grecque : tous ont nourri ce que l’on appelle encore, un peu rapidement, les « Lumières ». Et l’Occident ne saurait se penser, dans sa construction même, comme le bloc artificiellement délimité a posteriori par ses laudateurs.
Mais au-delà du rappel historique, l’essai est un cri politique. Le monde se cabre, les murs montent, et la colère des peuples, abandonnés par une mondialisation brutale, devient le carburant d’une crispation identitaire et d’une nouvelle réaction autoritaire. Fabre n’en minimise pas la portée. Sa section centrale, « Nous sommes tous d’ici, faisons semblant » ne passe sous silence aucune des impasses s’imposant à nous aujourd’hui. Ce qui nous arrive n’est pas une simple rechute du XXe siècle : c’est une mutation. Et elle demande, pour être affrontée, une pensée à la hauteur.
Avec sa prose sobre, tendue, presque nue, Fabre nous invite à « inscrire notre présent dans d’autres généalogies ». Non pour fuir la réalité, mais pour l’armer autrement. La Méditerranée qu’il défend n’est pas un folklore, c’est une promesse de civilisation tissée dans l’hospitalité et le dialogue. Dans une époque où « Vous n’êtes pas d’ici » est devenu mot d’ordre, « Nous serons tous d’ici » devient, sous sa plume, une résistance. Un projet. Et peut-être, déjà, un avenir.
SUZANNE CANESSA
Faut-il brûler Averroès ? Ce qui nous arrive Thierry Fabre Éditions Riveneuve
Alexandra Pitz, plasticienne à la Galerie Zemma @AMT
La plasticienne allemande est exposée à la galerie Zemma (Marseille) jusqu’au 19 juin.
Alexandra Pitz compose ses œuvres dans les paysages entre la montagne Sainte-Victoire et les monts Auréliens. Elle y puise les matériaux, « trouvailles » qui les composent : vieux bois meurtris, fragments de ferraille abandonnés, pierres chauffées au soleil. Ce ne sont pas de simples accessoires, mais une matière qui vit et qui exprime la Provence et les paysages secs et puissants.
Plasticienne, scénographe et costumière d’origine berlinoise Alexandra ne cherche ni à représenter ni à expliquer. D’ailleurs elle ne donne aucun titre à ses créations « laissant le spectateur faire son propre chemin, poser son propre regard ».
Dans sa dernière exposition intitulée Ligne de crête, présentée à l’atelier-galerie Zemma, rue Sainte à Marseille, Alexandra Pitz transforme l’espace en matière brute. Elle utilise le métal, la pierre, des clous, le latex pour façonner des têtes, sur des socles à chapeau sans yeux, sans bouche mais « que l’on peut toucher ».
Fières, désespérées, amoureuses ou lascives, elles possèdent chacune l’expressivité due au travail du latex qui continue à modeler à leur insu « dans un processus qui m’échappe », même lorsque Alexandra n’intervient plus. Elles semblent avoir chacune leur vie propre même si toutes fonctionnent ensemble, pièces poétiques d’une même famille de figures cabossées.
La scénographie de l’exposition, petit « cabinet de curiosités » a été minutieusement pensée par Alexandra qui a même réalisé en amont une maquette au 1/20 e des deux salles d’expositions avec chaque mini œuvre installée à la bonne place. Elle ne forme pas un simple décor mais devient personnage, déambulation qui semble puiser dans des heures sombres. On y ressent du désarroi mais aussi une immense douceur et de la fluidité. Et même les « têtes » les plus surprenantes, celles accablées par des pansements, « dans mon purgatoire » sont pleines d’humanités.
« Patchwork : Ouvrage de couture rassemblant des carrés de couleurs et de matières différentes. Au figuré : Assemblage d’éléments hétérogènes. »
C’est un peu à quoi on peut songer en voyant le dernier documentaire d’Abraham Segal,Et la vie va. Un patchwork cousu par le fil que tient une femme, désignée au générique par l’enquêtrice, Pauline Roth, sa collaboratrice, déjà sur un de ses films précédents, Enseignez àvivre. Ici, ce sont des morceaux de vie qu’Abraham Segal a recueillis, chargés de souffrance, de morts, d’exils mais surtout de solidarité, d’aides, d’engagement et de foi en un monde meilleur. Des fragments qui réconfortent à un moment où l’on voit de plus en plus s’installer des idées d’exclusion, de rejet ou d’enfermement.
L’enquêtrice est d’abord à Calais où JulietteDelaplace du Secours Catholique évoque le naufrage du 24 novembre 2021 qui a coûté la vie à une trentaine de personnes. On visite l’entrepôt multi associatif d’aide aux migrants. « Personne ne voudrait quitter sa maison à moins d’en être chassé jusqu’à un autre rivage. » On est emmené ensuite dans la région parisienne : à Bobigny, des réfugiés politiques pansent leurs blessures en jouant sur scène les violences subies ; à la Courneuve, c’est autour de la couture que se créent des liens pour ceux qui ont tout perdu. Direction Marseille, au Mucem où l’on voit de jeunes, réagir devant une exposition de dessins d’enfants qui ont été confrontés à la mort. « On peut apprendre aux gens à être meilleurs ! » suggère un jeune garçon.
On rencontre Ernest-Pignon Ernest qui parle de son travail autour de ces dessins puis on le revoit à Naples expliquant ses choix d’affichage. On écoute des extraits de Pourquoi la guerre ? de Freud lus par Florence Delay. Et un témoignage d’un rescapé du Bataclan, Gaetan Honoré qui se reconstruit en trouvant du beau avec ceux qu’il aime. Autre combat à mener : la défense du vivant, c’est ce que fait l’association Mer veille qui se bat contre la pollution de la mer, recueillant les déchets qui encombrent les fonds. Des chercheurs aussi s’engagent tels François Gemenne qui pose les enjeux d’un élargissement de nos frontière, tout comme le réseau Hospitalité dont Jean Pierre Cavalié, son fondateur explique les actions. Témoignent aussi des soignants pour qui la période covid a été riche d’enseignement humains. Moment où la mort était là certes mais la vie aussi. Eros et Thanatos ! Si les dernières pièces du Patchwork sont des images de guerre, d’incendies, d’explosions, d’inondations, des gens œuvrent à ce qu’Eros l’emporte. Mais qui peut prédire l’issue ? Et la vie va, un travail soigné, cousu main et très humain.
ANNIE GAVA
La projection sera suivie d’un débat animé par Elisabeth Cestor, chargée de programmation au Mucem, avec Jean-Pierre Cavalié, Fondateur du Réseau hospitalité dans la région Sud, Floris Césano, Responsable de l’association Mer Veille pour la dépollution des fonds marins, Sébastien Thiéry, Architecte et artiste, concepteur du Navire Avenir pour le sauvetage des migrants et Melissa Blanchard, Anthropologue au CNRS et bien sûr, Abraham Segal.
Ce roman, le premier publié chez Flammarion de Sonia Feertchak, interroge le lecteur par son titre, pourtant dénué de point d’interrogation : Ne vois-tu rien venir. Il s’agit de la phrase-refrain, angoissée, empruntée au conte de Perrault, Barbe-Bleue, une phrase-clé pour entrer dans le récit. La réponse du conte, bien connue également, « Je ne vois rien que le soleil qui poudroie et l’herbe qui verdoie », peut renvoyer à l’accent mis par l’auteure sur les descriptions de la nature et du temps qu’il fait, écrites depuis l’encre noire des yeux de Lise, le personnage central.
Du conte cruel à l’humour noir
Le roman décrit l’évolution de Lise, depuis ses sept ans jusqu’à ses dix-neuf ans, saisie, avec une précision clinique, par ses pensées et ses émotions. Le point focal est la relation au père, figure tutélaire et sombre, dont le comportement infidèle semble provoquer la déliquescence de ses conquêtes. Le fil narratif est noué à celui du journal intime de l’enfant puis de l’adolescente, sorte de carnet d’enquête dans lequel Lise confie ses constats et ses doutes.
Le texte se lit comme un genre hybride entre fiction et témoignage : biographie ou essai engagé, roman initiatique ou noir, avec ses supposés meurtres en série. L’écriture se tient entre oral et écrit, argot d’époque y compris, au plus près de la parole de Lise et de son environnement domestique, et au lecteur de grandir avec elle.
Le roman est comme le résultat d’un vaste atelier d’écriture, saisissant la construction de l’identité-femme de Lise, de « l’enfant de la nature » à la jeune femme d’écriture. Et à travers elle se dessine un portrait à charge de l’homme dominateur et prédateur, à l’image de Barbe-Bleue.
Mais le premier atout du roman réside dans le caractère nuancé des pensées et des faits que relate le récit. D’autres points forts tiennent au suspense, qui croît de page en page, à l’humour, mécanisme de défense entre trauma vécu et mots pour le dire, aux descriptions minutieuses des êtres, des choses et de la nature, enfin à une conception protectrice et salvatrice de l’écriture. L’ensemble est traversé par une pensée féministe à la fois ouverte, engagée et par une écriture minutieuse, claire et accessible.
FLORENCE LETHURGEZ
Ne vois-tu rien venir, de Sonia Feertchak Flammarion - 21 €
Elle est comédienne, chanteuse, metteure en scène. Il est dramaturge, scénographe, compositeur et metteur en scène. Ils sont aussi frère et sœur. Valérie Trébor et Fabien-Aïssa Busetta dirigent ensemble Organon Art Compagnie, une association qui aime les projets participatifs, le lien, le jeu, la vidéo, la radio. L’indiscipline et l’interdisciplinaire. Ils jouent six fois à La Criée et débattent au Conservatoire.
Zébuline. Après plusieurs étapes de travail vous présentez Mère(s) à La Criée. Pouvez-vous en raconter la genèse ?
Fabien-Aïssa Busetta. Le spectacle est né à la fin des Suppliantes qu’on avait joué à La Criée aussi [Lire ici]. Farida, une des participantes, m’a dit « je me rends compte que je peux soigner au théâtre, je veux continuer ». Elle, elle se bat pour son fils, elle s’est politisée pour cela, elle voulait parler de ça. Bien sûr ça m’a fait penser à la pièce de Brecht La Mère, que j’avais travaillée en 2002 comme acteur. On a multiplié les mères, et Pélagie Vlassova est devenue Farida.
Vous avez donc réécrit Brecht.
Oui, on s’est réapproprié le personnage, avec l’idée qu’on ne naît pas forte, on le devient. Toutes les femmes sur le plateau sont mères. Cela peut être réactionnaire, une mère qui défend son enfant contre les autres. Ça devient libérateur quand son combat englobe son enfant plus les autres. Dans nos quartiers les enfants sont élevés en commun, il y a des groupes de mamans élargis, se battre pour son enfant devient vite collectif.
La Mère de Brecht, inspiré du roman de Gorki, raconte la Révolution de 1917, mais aussi le trajet d’une mère célibataire analphabète. Elle contient une flopée de slogans marxistes. Votre adaptation reste-t-elle révolutionnaire ?
Brecht lui-même n’était pas d’accord avec l’utilisation de sa pièce pour la propagande soviétique. Après deux étapes de travail, nous avons réécrit la pièce, et cela continue. Les causalités, on les a déconstruites en racontant le trajet à l’envers, de 1917 à 1905. Cela raconte comment une femme distribue des tracts pour que son fils – plus les autres – n’en prenne pas le risque. Elle voit qu’on arrête les gens pour ça, elle veut apprendre à lire ce qu’elle distribue, puis apprendre à lire aux autres. Mais avant la lecture, il y a la soupe. C’est par la soupe qu’elle entre en politique, comme à Marseille aujourd’hui où les femmes s’investissent dans des cantines solidaires. C’est politique, mais très concret, très direct.
Sur scène il y a donc l’orchestre, les mères, des enfants… vous êtes très nombreux.
Oui, 90 personnes sur scène. Les 38 musiciens du Conservatoire qui forment l’orchestre à plectres de Vincent Beer-Demander. C’est lui qui a composé les musiques en s’inspirant des songs utilisées par Brecht, et a orchestré deux de mes chansons. Devant, il y a les acteurs, les chanteurs, et les mères. Et les enfants. Cette fois nous avons inclus les enfants des actrices, ils forment un cabaret junior de 5 à 13 ans. Il y a aussi 10 élèves de l’école primaire National qui font un travail de marionnettes…
Comment on gère 90 personnes sur scène ?
On fractionne ! Et on passe du temps à gérer la nourriture ! Il faut être très flexible et à l’écoute. Être sur la scène de La Criée, c’est être dans le lieu de l’esthétisation des problématiques, avec des publics qui ne sont pas sensibilisés aux mêmes choses. Certains ne savent pas ce que c’est qu’une OQTF, les autres ne savent pas qui est Brecht. Valérie et moi, on est né sous la passerelle de Plombières, d’une mère qui faisait du music-hall. Entre deux mondes, un pied à La Criée, un pied à Plombières. On est persuadés que ces deux mondes ont besoin l’un de l’autre : nous avons besoin d’une structure publique pour être audibles, mais la Criée, le théâtre, a aussi besoin de nous. Et de poser la maternité comme un sujet politique, avec les habitants.
Vous organisez une table ronde à ce sujet au Conservatoire.
Oui, avec Hanane Karimi, qui est chercheuse et dramaturge, Kathrin-Julie Zenker, Eva Doumbia, Faïza Guène, et des participantes du projet. C’est une assignation de dire que les mères sont l’espoir politique, les trois figures les plus réactionnaires en Europe sont des mères. La puissance politique d’une mère pour protéger son enfant est une idée à déconstruire. Pour cela il faut remettre en cause la hiérarchie « mes enfants mes neveux la famille les voisins et les autres ». Réfléchir, encore, à ce que l’on reçoit comme infériorisation quand on est une fille. Dès la naissance, où on dit « félicitation » pour une fille, « bravo » pour un garçon. Nuance de taille. La fille, dès la naissance, n’a pas gagné, les mères le savent, et reproduisent, ou pas. C’est politique, parce que c’est un travail profond à faire.
ENTRETIEN REALISE PAR AGNES FRESCHEL
Mère(s) Du 13 au 17 juin La Criée, Centre dramatique national de Marseille
Zébuline. Pourquoi reprendre cette pièce aujourd’hui ? Michel Kéléménis. Je l’ai créée en fin 2019, le sujet était l’impact de l’histoire, des attentats de Paris. J’avais mis quatre ans à y parvenir, c’était presque psychanalytique pour moi, de l’ordre de la résilience. Cette pièce a été très bien reçue mais a été effacée par la crise du Covid. Et après les confinements il y a eu quelques reprises mais nous avions besoin d’autre chose, et j’ai écrit Magnifiques. Depuis, le monde n’a pas cessé de s’autodétruire et le propos de Coup de grâce est malheureusement toujours aussi pertinent.
Pourquoi ces attentats vous ont-ils tant marqué ? Le 13-Novembre a marqué tout le monde, chacun se souvient de ce qu’il faisait ce jour-là. Comme les tours jumelles pour ceux qui sont assez vieux pour l’avoir vécu. C’est un bouleversement de l’histoire, un virage de civilisation. Pour moi, c’était le soir de la première de La Barbe bleue au Grand Théâtre de Provence, une soirée importante, une réussite, j’étais très heureux. Et là, coup droit/revers, la réussite et l’effroi se sont agrégés, durablement, comme un piège. Dans La Barbe bleue les danseurs portent le corps mort d’un époux assassiné, je ne pouvais plus voir cette scène sans penser que derrière la beauté se cache l’horreur.
C’est ce que dit la polysémie de votre titre ? Oui, la grâce, c’est la beauté sublimante, mais c’est aussi pour atteindre la grâce divine que les fous de Dieu tuent. Qu’on assène le coup de grâce, le sacrifice. Je ne mets pas en scène le Bataclan, mais cette jeunesse qui a été attaquée. La liberté de ton, la danse, la musique, le plaisir partagé, ont été pris pour cible. Les artistes sur scène ont la diversité de silhouettes de notre jeunesse. Ils restent debout.
Ils tombent. Oui. Je n’ai pas eu peur de montrer la littéralité de l’atteinte. Ils sont là, se rencontrent, se frottent, se draguent… puis ils reçoivent un coup. Jusqu’à ce qu’une victime soit prise d’effroi. Mais ils se redressent, ensemble.
J’ai voulu créer une série d’images doubles, très belles, et terribles. Le spectateur chemine, se demande, est-ce des corps lascifs ou des corps explosés, j’ai voulu créer des images avec l’ambiguïté de la Pietà [oeuvre d’artoù la vierge tient Jesus sur ses genoux, ndlr], figure sublime d’un corps mort, beau et froid comme le marbre. Mais comment fait-on pour styliser un sniper ? Je voulais qu’à leur propre vitesse les spectateurs suivent des chemins différents, et revivent leur propre émotion de ce moment-là, dans leur vie.
Cette reprise pour le Festival de Marseille est-elle différente de la création ? Non. Il y a trois nouveaux danseurs mais avec qui j’ai déjà travaillé. Tous sont très heureux de cette reprise. Étrangement les répétitions sont joyeuses, on rit en permanence, sans doute pour supporter. Je suis heureux aussi que le festival vienne à Klap, pour Coup de grâce, pour Les Oiseaux, pour Dive into you. Ma compagnie, dans notre lieu, trois fois, pour le Festival de Marseille, ce n’est pas rien.
Comme dans toutes vos pièces la musique est très importante…
Mais différente. Je me suis posé la question. Qu’est-ce que la musique du 13-Novembre ? J’ai une écoute classique de la musique, comme un ensemble de sens, un récit pour mon écriture. Là je cherchais une musique de l’effroi, et ça m’a amené vers des labels berlinois. Et un ingénieur du son, Angelos Llaros-Copola, qui compose aussi avec deux AKA. La profondeur de ce qu’il produisait m’a convaincu. Sa musique n’est pas un récit, ce sont des moments intenses, des sensations qui se succèdent. Il est fondamentalement au service du projet sur lequel il travaille, c’était sa première musique de scène, et comme vous l’aviez écrit à l’époque, son « Coup de grâce est un coup de maitre ».
AGNÈS FRESCHEL
Coup de grâce Du 21 au 23 juin Klap, Maison pour la danse
Retour en 2019
Coup de grâce a été créé le 4 octobre 2019 au Théâtre Durance, scène nationale de Château-Arnoux-Saint-Auban. Zibeline y était
« Notre mort
Ce Coup de grâce est un coup de maître. Abandonnant sa fantaisie mutine, le côté coloré qui fait le charme de la plupart de ses pièces, Michel Kelemenis nous entraîne dans une puissante évocation des attentats de Paris. Sans renier sa foi inébranlable dans la vie, dans le pouvoir des corps à se tenir debout, il emmène les spectateurs aux confins de la peur, de la douleur, de la mort. Les images sont puissantes : fuites éperdues ; foule enserrée ; massacres, victimes innombrables qui la tête dans les mains, la peur au ventre, s’écroulent, s’effondrent… tout est explicite sans être simplement illustratif et nous fait éprouver, physiquement, la terreur. Et le but, simple, est atteint, grâce à une musique qui scande les affolements et étire des nappes sonores inquiétantes ; grâce aux corps émouvants et virtuoses de ces jeunes danseurs ancrés dans la terre ; grâce aussi à un rideau de perles noires qui, selon l’éclairage, s’opacifie ou laisse voir ce qui se passe derrière la scène. Car il est question ici de scène, celle du Bataclan, celles des théâtres où se donnent en spectacle les corps et leur plaisir. Corps jeunes et libres qui dansent, jusqu’au bout malgré l’horreur ; corps des bourreaux qui cherchent la grâce en assassinant ceux qui croient à la jouissance terrestre ; corps de nos mémoires communes, celle des nombreux tableaux qui sont cités par les danseurs arrêtés dans des positions de délice ou de supplice, toujours mystiques, extatiques, ambigus. Esthétisation de la mort ? sans doute : le sang ne coule pas, tout reste propre, habité de grâce, et le noir uniforme des costumes et du décor s’orne de lumières et de brillances. C’est qu’il n’est pas question de désespoir ici mais de tristesse, infinie. Aucune défaite : cette jeunesse que l’on a assassinée continue de danser. Continuera, victorieuse, de dispenser sa grâce, et de goûter sa liberté. A.F. »
Depuis le 6 juin, le musée Cantini, en collaboration avec la Fondation Giacometti, invitent à découvrir la vie et les œuvres d’un artiste majeur du XXe siècle : Alberto Giacometti (1901-1966). Sculpter le vide, c’est le nom donné à cet événement inédit, puisque c’est la première fois qu’une exposition monographique est dédiée à cet artiste à Marseille. Chapeauter par les trois co-commissaires Inès de Bordas, Louis Madinier et Romain Perrin, le parcours traverse les différentes périodes artistiques de l’artiste. Et met en exergue le vide dans le travail du sculpteur.
Dès la première salle le vide règne, les statues en plâtre se mêlent à la pâleur des murs. Pâle comme cette Femme-Cuillère (1927), une comédienne seule sur scène, seulement mise en valeur par une estrade bleue pétrole. Plus loin, l’absence toujours, avec L’Objet invisible (1934), où une femme, toujours seule, tient entre ses mains – et avec attention – rien d’autre que le vide. Sinon cette Boule suspendue (1931), présentée à quelques mètres de-là.
Dans la troisième salle, la scènographie s’amuse des différentes échelles des œuvres de Giacometti. Il y a par exemple cette Femme au Chariot (1943-1945), sculpture à taille humaine, mais disposée sur un socle miniature. Et à ses côtés, la Toute petite figurine (1937-1939), de cinq centimètres de haut seulement, mais installée sur un socle bien trop grand pour elle.
La visite se conclut sur une salle dédiée aux inspirations de Giacometti. Les commissaires présentent des œuvres qui ont certainement inspirées l’artiste. Des statues, des sculptures et des masques, à la provenance diverses, et d’ouvrir avec eux des nouvelles lectures de son œuvre.
MÉLYNE HOFFMANN-BRIENZA
Alberto Giacometti - Sculpter le vide jusqu’au 28 septembre 2025 Musée Cantini, Marseille
Comme pour Alberto Giacometti au musée Cantini, c’est la première fois qu’une exposition monographique d’Ali Cherri est organisée à Marseille, au Mac. Mais ce n’est pas la première fois que l’artiste plasticien et vidéaste franco-libanais, Lion d’Argent à la Biennale de Venise en 2022, est présent à Marseille : en 2020, lors de Manifesta 13, biennale européenne de création contemporaine, quatre de ses Gatekeepers gardaient l’entrée du musée des Beaux-Arts au palais Longchamp : totems de près de 3 mètres de haut, constitués d’assemblages d’objets de provenance diverses, chimères verticales conjuguant monde animal et culturel. C’est à partir de l’achat de deux d’entre eux par les Musées de Marseille qu’est né le projet de l’exposition présentée aujourd’hui au Mac : Les Veilleurs.
Ombres
À la différence de l’exposition d’Alberto Giacometti au musée Cantini où la scénographie accompagne le regard des visiteurs sur les chefs-d’œuvre de l’artiste, dans Les Veilleurs c’est presque l’inverse qui est recherché : ce sont les objets présentés qui semblent nous regarder. Des œuvres choisies par l’artiste lui-même dans les collections des Musées de Marseille, de provenances, temporalités, et de statuts différents. Des pièces présentées sur une table lumineuse ou des vitrines dans la première galerie de l’exposition, sur des socles-podiums dans les deux autres. Le tout est éclairé par des lumières savamment réglées par l’artiste, projetant selon les propositions des ombres théâtrales, foisonnantes, découpées, ou aucune.
Des objets ethnologiques, artistiques, sculptures, peintures, aquarelles, taxidermies, assemblages que l’artiste souhaite libérer des discours savants qui d’une certaine façon, les emprisonnent. Et tente de leur redonner à travers leurs simples présences matérielles décontextualisées, toute leur aura. Une volonté soulignée par deux vidéos projetés à chaque extrémité de la deuxième galerie – l’une sur un gardin de nécropole d’un site archéologique, l’autre dans un parc animalier et musée archéologique aux Émirats Arabes Unis – qui témoignent de la violence symbolique et matérielle de fouilles et de dispositifs muséaux, extrayant, déplaçant et enfermant les vies animales et les reliques humaines.
MARC VOIRY
Les Veilleurs Jusqu’au 4 janvier 2026 Musée d’Art Contemporain [mac], Marseille