dimanche 15 février 2026
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Tamara Al Saadi  : La jeunesse a la parole 

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Taire © Christophe Raynaud de Lage

Zébuline. Beaucoup de Marseillais·e·s vous ont découvert avec votre première pièce, Place [Lire ici], dans laquelle vous embrassiez toutes les possibilités du théâtre pour mieux alimenter votre propos. Cette dimension ingénieuse est-elle de nouveau présente avec Taire ? 

Tamara Al Saadi. J’aime l’artisanat du théâtre et faire confiance à son ludisme, son pouvoir d’imaginaire qu’il peut offrir. J’aime le coté astucieux des choses. Dans Taire, c’est une production beaucoup plus dotée [financièrement, ndlr], mais j’ai gardé le ludisme du « faire ». Par exemple dans le bruitage ou la construction des images, c’est génial ce qu’on peut fabriquer avec « pas grand chose ». Ce qui m’intéresse, ce n’est pas d’avoir une voiture sur scène parce que j’en aurais les moyens, mais de la raconter de façon ludique et amusante.

Tamara Al Saadi © Geoffrey Posada-Serguier

Avec Taire les sujets abordés sont difficiles, est-il possible de s’amuser tout de même ?  

Je m’empare de réalités graves oui, mais malgré la gravité des sujets que j’aborde, Taire reste un spectacle. Si on veut dire quelque chose aux gens, la moindre des choses c’est de les aimer, donc il faut prendre soin de comment on les dit. Cela passe par l’humour, la musique, la mise à distance que peut produire le théâtre, et l’imagination. J’espère que les gens sortiront de Taire en ayant l’impression qu’on leur a donné quelque chose, et pas qu’on leur a pris.

Le sujet c’est le mal-être chez les adolescents ?

Pas exactement. C’est plutôt l’endroit d’impuissance dans lequel on met les enfants, la manière dont on les réifie. L’étymologie de « enfant » c’est « infans », celui qui ne parle pas. Et le fait de déposséder un enfant de sa trajectoire jusqu’à ce qu’on estime qu’il soit maitre pensant, pour prendre des décisions et sauver l’humanité, je trouve ça très bizarre.

Comme dans vos pièces précédentes, il y a une force politique dans Taire ?

Absolument. Toutes les pièces sont politiques, sinon c’est du divertissement, mais c’est empoigné de façon très claire ici. C’est une réécriture d’Antigone qui fait écho à des réalités politiques contemporaines : la trajectoire d’une enfant placée à l’Aide sociale à l’enfance (ASE) et la réalité de cette crise humanitaire qui a lieu dans l’Hexagone, et qui concerne 400 000 enfants. 

Que vous mettez en lien avec les enfants en Palestine. 

Oui, la question de la violence coloniale israélienne, et l’oppression faite aux enfants au cours du génocide, est en écho très direct dans ma réécriture d’Antigone. Avec le début du génocide, j’ai voulu abandonner l’idée, je ne m’en sentais pas capable, mais c’est finalement apparu par une autre porte. Je me suis rendue compte que l’invisibilisation des enfants de l’ASE qui sont le plus souvent racisés, issus d’anciens espaces coloniaux, vivent un sort en écho avec l’invisibilisation d’une enfance palestinienne génocidée en direct. Ce sont des réalités encombrantes, à l’origine d’histoires de défiances. On crée une mythologie autour des enfants palestiniens, qui seraient des terroristes en devenir, tout comme les enfants de l’ASE des délinquants en devenir. On développe un imaginaire dans l’esprit des gens qui est de même nature. 

NICOLAS SANTUCCI

Taire
Du 29 janvier au 7 février
La Criée, Théâtre national de Marseille

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Le chœur licencié : L’Opéra de Toulon reste sans voix

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Le Chœur de l'Opéra de Toulon © X-DR

« Nous sommes le chœur de l’opéra de Toulon… » Dans les milieux d’art lyrique, le slogan blanc sur fond noir a envahi les réseaux sociaux accompagné de mots de révolte ou d’incompréhension : « abasourdi », « sidéré », « dégouté », « stupéfait »… et de messages de soutien après l’annonce du licenciement des 21 choristes d’un ensemble vieux de plus de 40 ans. C’est jeudi 23 janvier, lors du conseil d’administration (CA), que le directeur de l’Opéra Jérôme Brunetière, a annoncé brutalement et sans concertation préalable la suppression du chœur « pour raisons économiques ». Comble, ni le directeur musical Victorien Vanoosten nommé, il y a tout juste un an – il a été l’assistant principal de Daniel Barenboim au Staatsoper Unter den Linden à Berlin en 2018 et 2019 –, ni le chef de chœur Christophe Bernollin n’avaient été mis au courant. 

Le soir même au Palais Neptune, en ouverture du concert Les grandes pages de l’opéra allemand, l’orchestre prenait la parole devant plusieurs centaines de spectateurs pour s’insurger contre cette décision inique. « Contrairement aux CA habituels, nous n’avons eu accès à aucun documents comptables écrits, déplore Richard Garnier, représentant du personnel et basse dans le chœur. On nous a annoncé un déficit de 100 000 euros pour 2024. Pour autant les comptes seront à l’équilibre car lors du confinement, les subventions ont continué à être versées. Aucun spectacle n’ayant eu lieu, l’Opéra a engrangé un pécule important. » 

Un chantier colossal 

Les choristes mettent en cause une mauvaise gestion financière et des choix artistiques contestables. Ainsi, l’été dernier, la production maison Cavalliera Rusticana de Pietro Mascanien clôture de la saison lyrique à Châteauvallon aurait coûté un million d’euros, une somme sans proportion avec les moyens de la maison. Dans le même temps, la direction a lancé en 2024, avec le soutien de la Métropole Toulon Provence Méditerranée, un chantier colossal de rénovation globale de l’Opéra comprenant la restauration et la modernisation de l’intégralité des intérieurs du bâtiment : escalier d’honneur, grande salle avec ses sièges et ses décors, espace scénique, fosse d’orchestre, aménagements techniques ainsi que la terrasse du troisième étage afin d’améliorer le confort des publics, des artistes et du personnel  pour un budget de… 39 millions d’euros. 

L’association Unisson, qui représente les professions d’artistes lyriques, de pianistes accompagnateurs et de chefs de chant, a réagi elle aussi, estimant que le « souci de conservation du patrimoine » d’une ville ne peut se réduire à rénover ses bâtiments. Et d’ajouter que « la décision du CA montre une fois de plus une logique où l’humain est la seule variable d’ajustement, où l’art est devenu un simple produit de consommation ».

Pour les élus du personnel et les choristes, le motif économique ne peut être invoqué. Ils comptent donc demander un audit et saisir la justice. Quid de l’avenir pour les programmations de l’Opéra ? Pour Richard Garnier et ses collègues, la direction pourrait décider de faire appel à des ensembles vocaux externes ou à des coquilles vides embauchant au coup par coup en fonction des besoins d’une œuvre des intermittents du spectacle avec des statuts de plus en plus précaires et même, pourquoi pas, et pourquoi pas à des chœurs amateurs comme cela se pratique à Paris dans de nombreuses productions professionnelles y compris à la philharmonie.

Dans tous les cas, ce serait la fin de la pâte musicale unique que fabrique chaque chœur par un travail régulier. Toulon pourrait aussi se transformer en simple théâtre d’accueil pour des productions extérieures. Déjà, les deux recrutements prévus pour l’orchestre ont été annulés. « Fini aussi les interventions dans les écoles et les hôpitaux que seul le chœur effectuait » déplore une choriste.

La solidarité en tout cas est totale. Le chœur de l’Opéra de Marseille a déjà prévu des actions conjointes avec son homologue toulonnais. Les chœurs des opéras de Montpellier, Toulouse, Nancy, Bordeaux et Lyon ont prévu d’entonner Va pensiero, le célèbre chœur des esclaves hébreux du Nabucco de Verdi. Du côté des administrateurs et de son président l’amiral Yann Tainguy, adjoint à la maire de Toulon en charge de la culture, c’est la grande muette. Le chœur de l’Opéra devrait cependant finir la saison avec Nabucco de Verdi (1 et 3 avril, Palais Neptune), La belle Hélène (13,15,16, 18 mai, le Liberté, scène nationale) et Norma de Bellini (26,28 juin, Châteauvallon, scène nationale).

ANNE-MARIE THOMAZEAU


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Une autre origine du monde 

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Arrivée à Paris en 1991, la jeune camerounaise Léonora Miano a connu la précarité, mais s’est brillamment adonnée à des études littéraires qui ont fait d’elle une écrivaine reconnue et primée. Ses ancêtres africains avaient imaginé une origine avant l’origine, sous l’apparence d’une étendue d’eau. C’est d’une caresse intime à laquelle se livra la déesse que naquirent rivières et fleuves : « la mouille sacrée » permit à la vie de se développer de partout. Puis la déesse se mit en marche, et sous ses pas jaillissait la vie. Ensuite elle créa « son alter ego » masculin. Une hardiesse revigorante ! Après cette entrée en matière, proche de la légende et de la sorcellerie, se succèdent neuf petits récits dont les narratrices sont des femmes africaines qui assument leur négritude et revendiquent le droit au plaisir à tout âge y compris quand elles ont dépassé celui de procréer. Le rôle de l’homme est analysé : il a le droit de vieillir, il peut, lui, procréer sur une plus longue durée que la femme, il est dominant, il choisit ses femmes, il peut pratiquer le viol.

Affirmation de soi et émancipation

Léonora Miano © X-DR

Avec un regard acéré et un langage cru, chaque narratrice évoque la nécessité de la libération et de l’autonomie de la femme noire. La colonisation avait fait de leur corps « une demeure haïssable » et méprisée. Elles ont dû se reconstruire après avoir tenté de ressembler aux femmes blanches, d’éclaircir leur peau, de défriser leurs cheveux. On leur a appris qu’il fallait souffrir pour être belle et choisie. La rage avec laquelle certaines se sont acharnées à vivre et jouir est vivifiante, et la langue de l’autrice, audacieuse et flamboyante, réjouit.

CHRIS BOURGUE

Les aventures de la foufoune, de Léonora Miano
Seuil - 17 €  

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Les fantômes des Abruzzes

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Il est de ces romans que l’on peine à lâcher lorsqu’on les a commencés. Pourtant, il ne s’agit pas d’un polar, même s’il est question de crimes. Il ne s’agit pas non plus d’un thriller, même si le suspens tient en haleine de bout en bout. C’est l’histoire de Lucia, kinésithérapeute quinquagénaire qui vit dans une petite ville des Abruzzes qu’elle n’a jamais quittés et de sa fille Amanda. Cette dernière, partie étudier à Milan, revient chez sa mère pour y passer le confinement lors de la crise du Covid. En grande dépression, elle ne quitte plus sa chambre, ne se lave plus, ne s’alimente plus, ne parle plus vraiment, sans que l’on ne sache vraiment ce qui a provoqué cet effondrement. 

Une génération plus tard 

Donatella Di Pietrantonio © X-DR

Lucia est dans le désarroi immense qu’éprouve chaque mère face à un enfant qui sombre et s’autodétruit… Par petites touches subtiles et analytiques, Donatella Di Pietrantonio décrit l’état psychologique de cette mère culpabilisée qui vit au rythme de sa fille unique, à l’écoute du moindre de ses souffles, de ses moindres gestes et des mouvements derrière cette porte qui lui est désespérément fermée. Qu’Amanda se lève ou prenne une douche et c’est déjà une petite victoire qui ensoleille la journée de Lucia. Qu’Amanda ne bouge pas et la maman éponge se dessèche, sombre, disparaît après avoir tenté de menacer, négocier, attendrir. Et voilà que ses propres 20 ans rejaillissent et avec eux ses souvenirs violents de cet été où le drame a frappé et continue d’impacter cette terre des Abruzzes à la nature sauvage, une génération plus tard. 

La narratrice décline avec une maitrise de scénariste les événements de deux époques qui finissent par se rejoindre et s’entrelacer. Car à vouloir trop faire taire les fantômes du passé, le risque est grand qu’ils reviennent hanter les générations suivantes. Donatella di Pietrantonio, qui est sans doute l’une des plus grandes romancières italiennes contemporaines dédie l’âge fragile « à toutes les survivantes ».

ANNE-MARIE THOMAZEAU

L’âge fragile, de Donatella Di Pietrantonio 
Albin Michel - 20,90 €

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Musicatreize : La fin des Travaux

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© Bruno Moussier

Depuis plusieurs saisons, l’ensemble marseillais dirigé par Roland Hayrabédian passe commande et crée des œuvres vocales autour des 12 travaux mythique. Hercule, dernier acte donné le 21 janvier dans le cadre des Modulations du GMEM (Centre National de création musicale) en est un des multiples accomplissements et ne signe pas la fin de l’aventure, puisque d’autres commandes sont en cours.

Il s’agit plutôt ici de la fin du mythe : Hercule est absent, puis muet, ne s’exprimant que par sous titrage, puis avec la voix numérisée d’un vieux robot fatigué. Ses travaux ? « Il n’a rien fait pour nous », répète le chœur moderne. Le héros antique a déserté et la planète est en feu, en guerres, en assèchements. La Méditerranée antique est un terrain de mort, et les vidéos enchainent les routes désertiques qui peinent à se colorer.

Zad Moultaka déploie le livret de Bruno Messina opposant chœur qui chante et coryphée qui déclame (Patrice Balter), instruments enregistrés et voix vivantes, images vidéos et voix enregistrées qui dupliquent mal le réel et introduisent des décalages, disant toute l’impuissance du virtuel. Car l’absence du dieu laissera les humains face à leur propre responsabilité, invités à prendre en main les questions politiques, environnementales, humanitaires qui ne peuvent être résolues par des puissances désincarnées et inhumaines.

L’interprétation est au cordeau, les chanteurs jonglant avec la bande, l’image, leurs déplacements parfois maladroits, et réservant, chacun de beaux morceaux vocaux, sous la direction précise de Roland Hayrabédian qui déclenche aussi la bande, et donne, oreillette en tête, les tempos. Des difficultés musicales qui empêchent sans doute des incarnations plus sensibles : la partition offre peu d’émotions musicales, malgré sa gravité, et des embryons de souvenirs d’Orient qui affleurent parfois, et les beaux aigus d’Émilie Husson, les beaux graves d’Alice Fagard. Comment prendre conscience que ce monde sombre si on ne désire pas la couleur ?

AGNÈS FRESCHEL

Hercule, dernier acte a été donné le 21 janvier sur le grand plateau de la Friche La Belle de Mai, Marseille.  

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Des vœux contrastés

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«  Si le boulet est passé près, nous n’en sommes pas sortis. » C’est ainsi que Jean-Marc Coppola, adjoint au maire de Marseille en charge de la Culture, évoquant le risque de l’accès au pouvoir du RN, a conclu la liste des avancées de la Ville de Marseille dans les bibliothèques, à l’Opéra, au campus culture qui va regrouper l’enseignement supérieur artistique. Saluant la promesse qu’avait faite le maire, Benoît Payan, d’augmenter le budget de la Culture en 2025, il sait que « l’heure est à l’inquiétude dans les milieux culturels » et que « la plupart prévoient une baisse de subvention pour la culture ». 

Et l’adjoint « atterré par les élus qui mettent la culture au pain sec », de dénoncer ceux qui veulent participer aux efforts budgétaires en oubliant « les 150 milliardaires que compte notre pays », les « intérêts injustifiés des banques », les « 100 milliards de dividendes redistribués aux actionnaires». Approuvé par le maire de Marseille qui formulera des remerciements appuyés aux acteurs culturels qui sont « plus nécessaires que jamais en cas de crise », l’adjoint communiste rappelle que « nos sociétés sont mises en danger par quelques monstres qui conduisent une démocratie pulsionnelle » et défend l’idée que les arts et la culture sont les meilleurs outils de lutte contre ces monstres. 

La peur du domino

Un discours qui ne semble plus de mise à la Région Sud où, après des années de « sanctuarisation du budget de la culture », le président Renaud Muselier annonce un baisse de 6 %, tout en défendant la liberté de création et en se félicitant de la réalisation d’une salle de spectacles à La Trinité ou d’une bibliothèque à Toulon. Évoquant le « mille-feuilles » des financements culturels, il remet en cause le principe des financements croisés des collectivités, annonçant se concentrer sur les compétences obligatoires. 

Un discours nouveau chez le président de la Région, apprécié du milieu culturel dans sa lutte affirmée contre l’extrême droite. Martine Vassal, présidente du Département, annonce elle aussi des réductions importantes de son budget, faisant redouter aux professionnels de la culture un effet domino dont ils parlent de plus en plus ouvertement. 

D’autres maires, à Aix-en-Provence ou Avignon, annoncent qu’elles maintiendront leurs budgets, et soulignent ce que la vie culturelle d’une ville apporte à sa cohésion sociale et à son économie.  L’Opéra de Toulon, quant à lui, licencie brutalement son chœur, prouvant qu’aujourd’hui le plus impensable est devenu possible.  

La culture est vitale et essentielle, elle donne du sens, crée du lien et n’est pas une marchandise, rappellent la plupart des maires qui savent ce qu’elle met en place dans les quartiers populaires, chez les seniors, dans la région la plus touristique du monde qui doit beaucoup à ses festivals.  Jusqu’à quand restera t-elle un rempart contre les « monstres » ?

ANNE-MARIE THOMAZEAU


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Louise

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Louise © Basil Stücheli

Quatre interprètes de différents âges (Bérengère Bodin, Marianna de Sanctis, Rosalba Torres Guerrero et Methinee Wongtrakoon) jouent tour à tour les dirigeantes, les cheffes, mais aussi les cobayes, les malades et les bonnes à tout faire dans un grand laboratoire étrange où règne la tyrannie. C’est Louise, nouveau spectacle de Martin Zimmermann, créateur d’un théâtre sans paroles, mélangeant cirque contemporain, danse et installations scéniques spectaculaires. Inspiré par l’artiste plasticienne Louise Bourgeois, c’est son premier spectacle exclusivement composé de personnages féminins. Une proposition qu’il définit comme « une sculpture en mouvement ou un poème vivant » qui parle de résistance et d’envie de liberté de mouvement.

MARC VOIRY

Du 30 au 31 janvier
Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence

L’Hiraeth 

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Loic Guenin et Arthur H © Yann Orhan © Patrick Gherdoussi

Arthur H et Loïc Guénin créent au Zef L’Hiraeth, une esthétique de l’effacement. Un titre intrigant, qui superpose un mot gallois désignant la nostalgie d’un lieu où il est impossible d’aller, et le nom d’une série photographique de Julien Lombardi qui sert de support visuel ce spectacle musical. Inspirés par l’histoire du mousse Narcisse Pelletier, qui vécu dix-sept ans dans une tribu aborigène de Nouvelle-Guinée après un naufrage, les deux artistes entraînent le public dans un voyage sonore, onirique et singulier. Accompagnés sur scène par le trio à cordes et voix AnPaPié et le réalisateur en informatique musicale Éric Brochard, ils font émerger de nouveaux mondes, de nouveaux possibles.

CHLOÉ MACAIRE 

Les 30 et 31 janvier 
Le Zef, Scène nationale de Marseille

1er février 
La Passerelle, Scène nationale de Gap 

5 février 
La Garance, Scène nationale de Cavaillon 

Koulounisation 

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Koulonisation © Thomas Jean Henri

Bien qu’il soit né de parents algériens, le comédien Salim Djaferi a longtemps connu de la guerre d’Algérie ce que l’on en enseigne en France. C’est lors de son premier voyage dans le pays d’origine de ses parents, en 2018, qu’il se rend compte que ce que l’on appelle en France « guerre » (voire « événements ») est ici appelé « Révolution ». Il se lance alors dans un long travail de recherche sur la colonisation, et surtout sur son langage, qui aboutit trois ans plus tard à la création de son premier spectacle, Koulounisation. Sur scène il retrace les histoires individuelles de ceux qu’il a interrogé, en empruntant leurs mots, et confronte la violence du colonialisme, matérialisant ses réflexions à l’aide d’objets disposés sur scène.

CHLOÉ MACAIRE 

28 janvier 
La Garance, Scène nationale de Cavaillon 

Du 29 janvier au 1er février 
Théâtre Joliette, Marseille 

« Le Choix du pianiste », entre les touches

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Des mains de pianiste jouent dans le vide. Ce sont celles de François Touraine (Oscar Lesage) qui, même sans clavier, continuent de jouer Chopin, Liszt, Beethoven et Bach. Le Choix du pianiste, écrit et réalisé par Jacques Otmezguine, retrace les étapes du destin de François, les enchevêtrant sans chronologie. L’enfance dans les années 1930 au sein de la bourgeoisie française antisémite, auprès d’un père (Philippe Torreton) hostile à la vocation d’un fils qu’il destine au commerce. La ruine de la famille. Le début de carrière du jeune prodige, à la Salle Gaveau, sous l’aile du chef d’orchestre Paul Paray (André Manoukian). Son histoire d’amour aussi absolue que son oreille pour sa professeure juive, Rachel (Pia Lagrange). Ses déboires pendant la guerre. Sa déchéance dans l’après guerre. Son alcoolisme et sa renaissance dans les bras d’Annette (Zoé Adjani). Une vingtaine d’années de l’histoire française du XXe siècle à l’arrière plan d’un drame romantique mis en lumière par une chaude palette de bruns, de bleus de verts, et incarné par un Chopin en dominantes majeure et mineure. 

La musique, omniprésente, révèle les sentiments, convoque les fantômes, ressuscite les disparus pour un dialogue éternel dans un présent renouvelé. Pour ce faire, le réalisateur s’est adjoint les talents pianistiques de Paul Lecocq et de Polina De Carlo, et a confié la musique originale, au non moins talentueux Dimitri Naïdich. Ainsi, malgré un scénario et des dialogues souvent prévisibles n’évitant pas toujours les poncifs, malgré une sentimentalité qu’on pourrait juger excessive, Le Choix du pianiste nous embarque dans son émouvante partition.

Les femmes font l’Histoire

François n’est pas particulièrement sympathique, invraisemblablement naïf et longtemps coupé de la réalité. Si le titre du film met en valeur son choix, force est de constater qu’il reste globalement passif et ne s’engage guère. S’il peut enfant développer son don pour la musique, c’est grâce à sa mère (Laurence Côte) et à Rachel. S’il accepte de jouer sous la direction de Von Karajan pour Hitler tandis que les musiciens juifs sont chassés des orchestres, mis au placard ou exterminés, c’est en victime d’un chantage et pour, croit-il, sauver Rachel des camps. S’il parvient à sortir de sa dépression après son procès à la libération et obtenir une réhabilitation, c’est grâce à son nouvel amour, Annette. Ce sont les femmes qui choisissent, décident et agissent. Même sa sœur (Marie Torreton) collaboratrice abjecte, active et convaincue, semble plus forte que lui. Jacques Otmezguine dit avoir voulu rendre hommage à la résilience humaine en nous immergeant dans une histoire collective où les individus sont confrontés à des décisions difficiles. Dans les troubles de l’Histoire, si l’art ne saurait être ni un refuge, ni une excuse – « Un cosaque est-il plus mélomane que le nazi ? » demande-t-on à Touraine, il reste pour le réalisateur, salvateur.

ÉLISE PADOVANI

Le Choix du pianiste, de Jacques Otmezguine

en salle le 29 janvier