vendredi 10 juillet 2026
No menu items!
cliquez sur l'image pour faire un donspot_img
Accueil Blog Page 422

Un ours bien léché

0

En ces jours de printemps, une nouvelle collection éclot aux éditions Actes Sud. Mondes graphiquesse présente comme « une collection de bande dessinée qui expérimente de nouvelles formes de récits documentaires scientifiques et déploie graphiquement les univers étonnants et méconnus qu’explorent les chercheurs-auteurs. » Un·e scientifique de terrain et un·e illustrateur·trice collaborent étroitement sur chaque titre. Un croisement original pour des albums pleins d’un « gai savoir ». 

Un album élégant 

Ainsi, à la saison où les plantigrades sortent de leurs cavernes après des mois d’hibernation,  l’ours est le premier invité de ces nouveaux mondes graphiques. C’est l’illustrateur Olivier Lavigne qui a eu envie de travailler à partir de l’ouvrage de Rémy Marion, L’Ours, l’autre de l’homme, paru en 2018 dans la collection Mondes sauvages chez le même éditeur. De la rencontre entre l’explorateur de l’Arctique et le dessinateur à l’humour potache est né L’Ours, Petit traité humoristique à l’usage des humains. De fait, dans cet élégant album cartonné, qu’on lit comme on feuilletterait un bloc-notes, un bloc à dessin, ou un peu des deux, on en apprend des choses, sur cet animal qui cohabite avec les humains depuis la préhistoire à travers tout l’hémisphère nord. Sur son mode de vie, son rôle dans la nature, mais également sur les mythologies, les religions, les expressions qui le mettent en scène (entre autres d’où vient le terme journalistique d’« ours »)… En perdant au passage quelques idées reçues. 

Écorner les préjugés des humains sur un de leurs animaux de prédilection (qui n’a pas eu son nounours ?) est un des buts du scientifique Rémy Marion. Les illustrations façon gravure, en noir et blanc, avec leurs vignettes et leurs bulles souvent loufoques et décalées, viennent enfoncer le clou. Olivier Lavigne ne recule devant aucun anachronisme, aucun détournement de slogan, publicitaire ou autre. Et cela donne un petit livre qui fourmille d’informations très sérieuses sur nos amis les ours… sans jamais se prendre au sérieux. 

FRED ROBERT

À noter la parution simultanée dans la même collection de S’il te plaît, dessine-moi un cachalot de Pome Bernos et François Sarano.

L'Ours, Petit traité humoristique à l'usage des humains 
De Olivier Lavigne & Rémy Marion 
Actes Sud, Coll. Mondes graphiques - 20 €

Le duo Parant-Combas s’expose à Arles

0
Vues de l'exposition © Baptiste Bondil - Association du Méjan

Si l’exposition Entre quatre zieux est joyeuse, elle reste néanmoins marquée par deux décès : celui de Jean-Luc Parant, poète, plasticien, performeur, survenu en juillet dernier, à l’âge de 78 ans, et celui de Jean-Paul Capitani, éditeur, co-fondateur d’Actes Sud, le 4 avril dernier, également à 78 ans, et auquel la chapelle Méjan rend hommage. 

Le tandem artistique Parant – Combas est né en 2019 à Anglet, au Centre d’art contemporain de la Villa Beatrix, où Robert Combas avait été invité à travailler et exposer avec Ben, et a proposé que son voisin de Sète Jean-Luc Parant se joigne à eux. Résultat : des papiers de Combas recouverts d’écritures de Parant, des boules de ce dernier en cire cosignées par Ben, et des sculptures anthropomorphes réalisées à six mains. Parant et Combas ont décidé de poursuivre l’aventure : leurs dessins, peintures et installations, réalisées entre 2019 et 2021, ont ensuite été présentées à Paris et à Sète notamment. À Arles, sur les deux niveaux de la chapelle du Méjan, s’y ajoutent de nouvelles œuvres réalisées en 2022, jusqu’au décès du poète. Le parcours est clair : au rez-de-chaussée, dans les alcôves du côté droit, des œuvres de Parant, dans celles du côté gauche, d’autres de Combas, croisement d’œuvres au niveau du chœur. Et au premier étage, les œuvres réalisées ensemble.

Vues de l’exposition © Baptiste Bondil – Association du Méjan

Si loin, si proche

Deux artistes qui, dans leurs pratiques respectives, semblent assez éloignés l’un de l’autre : Combas, c’est de la couleur vive (ici il a décidé de présenter plutôt des œuvres peu colorées « pour laisser la place d’exister aux œuvres de Jean-Luc Parant »), des tableaux grands formats, des figures tout en contours et en traits épais, de la truculence et de la potacherie, dans ses peintures comme dans les quelques lignes qu’il écrit pour accompagner ses titres. Parant, c’est, dans des formats plutôt modestes, du noir et blanc ou des couleurs terre, une obsession métaphysique de la rotondité, de la cire à cacheter noire mêlée à de la filasse, des sculptures de boules vaguement avachies, et des multitudes de lignes d’écritures. On se décourage d’ailleurs assez vite à lire les innombrables lignes des tapuscrits ou manuscrits découpés qui tapissent ses productions plastiques, écrites de la main droite ou de la main gauche, adroitement ou maladroitement, les yeux ouverts ou fermés, en rangs serrés et minuscules, parfois en grand les unes par-dessus les autres, en couleur, orientées dans tous les sens. Elles font vibrer des dessins d’où se détachent des formes pariétales, empreintes de mains ou d’étranges animaux, végétaux, chimères, aux contours enfantins. 

Combas a choisi de faire avec ses peintures un clin d’œil contextuel à la dimension antique d’Arles (Le penseur fatigueur, La tête à gouleLe buste sans tête, Herman et Afrodite…) et un autre à ce lieu qui fut autrefois un dépôt de laine du syndicat des éleveurs de moutons mérinos, avec un Chameau de mai. À l’étage, on est accueilli par la voix de Parant, accompagné du groupe de musique Les Sans Pattes formé par Robert Combas et Lucas Mancione, qui lit son texte Robert dans l’univers, provenant d’une vidéo projetée en boucle dans une petite salle en retrait. Et en présence des œuvres communes, accrochées par séries, thématiques. On devine la jubilation qu’ils ont eu à les réaliser, et finalement ce qui les rapproche : un certain côté art brut, ou singulier, le goût du jeu, un intérêt commun pour le corps, les sens, la chair, et une tendance au all-over, saturation de l’espace, quasiment systématique. On y voit des têtes de totems sur fonds de boules dessinées, ou de toile de jute, des éboulements, des nus féminins aux tenues érotiques, des portraits les yeux ouverts ou fermés, des animaux chimériques, des pièges à poulpes, des vases antiques, des masques recto-verso, et des cadavres exquis. 

MARC VOIRY

Entre quatre zieux
Jusqu’au 4 juin
Chapelle du Méjan, Arles
lemejan.com

Ah ça rira, ça rira 

0
Quarantaines® B. Dupuis

Qu’il soit textuel ou gestuel, grinçant ou burlesque, l’humour constitue la sève du Daki Ling depuis près de vingt ans. Chaque printemps, la petite salle marseillaise de la rue d’Aubagne présente durant Tendance clown l’élite du spectacle comique autour du clown au sens large, souvent issu des arts de la rue. Durant une dizaine de jours, il s’agit ici de piquer des fous rires sans fard, jusque dans l’espace public. Hors les murs, le festival se met au vert en investissant les parcs publics du nord au sud de la ville, sur trois week-ends successifs (parc Billoux le 14 mai dans le 15e arrondissement, Longchamp le 21 mai dans le 1er, puis Bagatelle le 28 mai dans le 8e). 

En ses murs, le Daki Ling accueille sous les voûtes de sa cave de très grands noms, de ceux qui font se gondoler des rangs entiers par la seule force de leur verve. C’est le cas d’Arnaud Aymard, bretteur hors pair du langage et de l’impro, venu présenter successivement au fil des ans ses nombreux avatars, de l’originel Paco chante la paix au plus récent Jean-Noël Mistral, poète du maquis éclos sur les ondes de Radio Nova aux côtés d’Édouard Baer, en passant par Perceval ou encore l’inénarrable Oiseau Bleu et son épopée au long cours. Cette année, place à son dernier-né, un individu spectral post apocalyptique, qui fera à n’en pas douter la part belle aux digressions poético-ludiques parsemées de fulgurances (Spectralex, Sinon ça va, le 20 mai). 

YouGur de Carlo Mô est donné le 27 mai au square Léon Blum et le 28 au parc Bagatelle

Rire métaphysique 

Au fil des jours, les artistes qui se succèdent donnent un aperçu du panel varié que recouvre l’acception du mot clown pour le Daki Ling : beatboxing, marionnettes, théâtre comique ou duo musical, mais aussi solo de magie nouvelle muet et kafkaïen (le 12 mai DispensaBarzotti, The Barnard Loop), ou encore expérience de « cirque scientifique » le 13 mai avecla compagnie Platatá, dont La quatrième hypothèse s’inscrit dans la tendance actuelle des jongleurs à réfléchir sur leur discipline. Ici, Danielo Amaya tente de cerner l’essence du jonglage, en usant de diverses expériences visant à confronter théorie et pratique. Et quand les clowns conservent leur nez rouge vissé au milieu du visage, c’est pour mieux nous parler de l’état du monde, à l’instar des considérations métaphysiques sur l’humanité et ses injonctions paradoxales (compagnie InEX, Le monde d’après nous, le 26 mai) ou encore des réflexions sociétales de Véronique Tuaillon, fidèle elle aussi du Daki Ling, qui soutient chacune de ses créations. Celle qui a enflammé nos zygomatiques, faisant perler larmes de rire et d’émotion en évoquant l’impensable sujet de la perte d’un enfant avec sa précédente création More Aura,revient cette fois nous parler de notre rapport intime à la vieillesse, autour d’un nez noir et de quelques contorsions (Quarantaines, le 27 mai). 

JULIE BORDENAVE

Tendance clown
Jusqu’au 28 mai
Daki Ling et ailleurs, Marseille
dakiling.com 

Le Train Bleu : la culture en première classe 

0
Cabaret Drag Queens & their Kings, le 13 mai au Théâtre des Calanques, à Marseille

Il est rare que des villes parviennent à proposer une manifestation qui met en jeu et en spectacles tant d’opérateurs culturels : Martigues, Port-de-Bouc, Ensuès-la-Redonne, Vitrolles, Istres, Miramas et Marseille, de L’Estaque à la Pointe-Rouge, s’allient pour programmer des artistes de la région. Et proposent aux habitants de chaque ville de voyager à travers une grande variété de paysages côtiers, des cités de l’étang de Berre aux bordures villageoises de la grande ville, avec une variété de propositions artistiques et culturelles, du hip-hop à Messiaen, du théâtre à la danse et au banquet partagé. 

Le train sifflera six fois

Car monter à bord du Train Bleu, ce n’est pas seulement aller au spectacle. Chacun des six parcours est un voyage : il faut prendre le train dans la gare de sa ville, pour se rendre, à prix doux, vers les salles du territoire. La SNCF est partenaire et offre la carte Zou !, ce qui permet de redécouvrir des lignes et les itinéraires ferroviaires de la Côte Bleue. Des navettes ou des trains ramènent le public dans les gares de départ après les spectacles, et on va même jusqu’à la Pointe-Rouge en bateau !

La traversée fait partie de la proposition, tout comme les repas. Des balades à pied commentées pour comprendre les paysages, des festins partagés aux saveurs du sud, se déclinent en six journées durant deux semaines. Ce qui instaure une relation particulière entre les spectateurs, qui vivent des journées ensemble, échangent sur les propositions, découvrent des salles de spectacles inconnues, et créent des liens, tour à tour hôtes dans leur ville ou invités chez leurs voisins.  

Balade et pique-nique à Vitrolles le 20 mai © Ville de Vitrolles

Au programme

Vendredi 12 mai : cela commence forcément aux Salins, scène nationale de Martigues, initiateur et coordinateur du Train Bleu. Il faudra que tu m’aimes le jour où j’aimerais pour la première fois sans toi expose un conflit de famille, autour d’un anniversaire qui se répète, dégénère, s’accélère, se décale. Le texte d’Alexandra Sismondi, et sa mise en scène (Compagnie Vertiges, Toulon), sont d’une remarquable efficacité. La soirée se poursuit par un banquet musical sur la terrasse, compris dans le prix du billet.

Samedi 13 mai : rendez-vous à Marseille, en gare d’Arenc, pour des balades avec le Bureau des Guides : Nicolas Memain, urbaniste mutin, Nathalie Cazals anthropologue militante, et Yoann Thubin, vidéaste botaniste, proposent des parcours différents, au choix…  La navette maritime conduira ensuite les marcheurs vers la Pointe-Rouge et le Théâtre des Calanques pour un repas chez les Nonos, suivi d’un cabaret Drag Queens & Their Kings, pour six acteurs chanteurs, dont deux lyriques. 

Dimanche 14 mai : c’est Scènes & Cinés qui rend le relais, pour une journée hip-hop entre Miramas et Istres, concoctée par Kader Attou. Les trois spectacles sont au cœur des interrogations du hip-hop d’aujourd’hui, entre krump, récit de vie, place des femmes et du couple. Accueil café le matin, pique-nique au bord de l’étang, et block party pour finir la journée avec la compagnie Burnout.

Jeudi 18 mai : Ex Nihilo attendra le public en gare de Martigues, pour une balade dansée entre mer et étang sur le sentier des Arnettes, avant une Brasucade (un festin de moules braisées !) à Carro, puis direction Port-de-Bouc pour un spectacle offert par le théâtre Le Sémaphore : dans Nenna, Morgane Olivier raconte l’histoire de sa grand-mère algérienne, les relations entre deux pays et trois générations de femmes.

Samedi 20 mai : Étape à Vitrolles. La direction de la culture de la Ville propose une promenade sur les rives de l’étang avec les conteurs Fanny Dekkari et Nestor Mabiala. Un parcours familial et facile, ponctué de contes d’Orient et de Méditerranée, suivi d’un pique-nique gastronomique concocté par le chef martégal Fabien Morreale. 

Dimanche 21 mai : Musiques ! Concert autour d’Olivier Messiaen à L’Estaque, au PIC de l’Ensemble Télémaque. Le sublime Quatuor pour la fin des temps sera précédé de pièces de Debussy, et suivi par une pièce de Qigang Chen qui s’inscrit dans sa filiation. Puis on dépasse la dernière calanque marseillaise pour aller vers celle de la Redonne. Le théâtre Le Cadran programme la chanteuse Makéda Manne, qui conclura la manifestation avec son gospel blues très seventies. Pas si éloigné harmoniquement de Messiaen…

AGNÈS FRESCHEL

Le Train Bleu
Du 12 au 21 mai
Divers lieux entre 
Marseille et Miramas
letrainbleu.net

Pourquoi nous n’irons pas à Cannes 

0

Parce que Johnny Depp, qui s’est allié avec les pires masculinistes pour écraser Amber Heard, y vient en star et ouvre le festival ? Parce que Adèle Haenel, dont on aime tant le courage, le talent et la rage, a jeté l’éponge et se tourne (bienvenue !) vers le théâtre et Gisèle Vienne ? Parce que Depardieu, Polanski, l’impunité, le silence, guident toujours les reflexes du cinéma français qui césarise et récompense l’abjection ? 
Oui, mais pas seulement. Certes, sur les écrans de Cannes, il y aura un peu plus de films de femmes qu’avant. Un peu moins d’un tiers, ce qui aboutit mathématiquement à donner deux fois moins de place aux réalisatrices. Mais le pourcentage écrasant des histoires d’hommes sur les écrans, la sous-représentation des couples LGBTQI, des couples mixtes, la disparition des actrices de plus de 50 ans, et le parallèle, c’est à dire ces couples glamour où l’homme est toujours plus vieux et socialement dominant (ah le charme des amours ancillaires !)… tout cela reste à l’œuvre. Un peu moins qu’avant : Louis XV avait 33 ans de plus que Du Barry, Depp 13 de plus que Maïwenn, et il est resté son roi. Quatre siècles pour gagner 20 ans : les couples de nos écrans continuent de fabriquer, mal, les imaginaires qui guident encore, mal, nos choix sociétaux. 

Une vision dépassée

Le Festival de Cannes est la vitrine paradoxale de la violence symbolique faite aux femmes et au peuple. Capable de programmer des films revendicatifs, politiques, de nommer Vincent Lindon, qui porte une vision du film social français, ou Jane Campion, féministe affirmée, comme président·e·s , il ne remet jamais en question un décorum hérité d’une vision dépassée du cinéma : le luxe, symbole de la beauté, qui dit à nos jeunes filles qu’elles doivent porter des marques, dépenser de l’argent et du temps pour les soins de leur corps, leurs cheveux, leur visage (Allo, t’es une femme et t’as pas d’shampoing ?), se soumettre toujours comme objet désirable. 

Cannes, c’est le cinéma ? Les yachts baignent dans la baie, la coke, le champagne et les prostituées. La cérémonie du tapis rouge transforme chaque actrice en objet qui doit reluire et porter sur son corps les objets de luxe qui font la fortune de l’homme le plus riche du monde et de France. 

Nous verrons les films ailleurs, et après.  

AGNÈS FRESCHEL

Du côté de chez Oxmo

0
Oxmo Puccino à Opéra Comédie © Aloïs Aurelle – Comédie du Livre 2023

Un piano à queue solitaire patiente tandis que les spectateurs s’installent, en fond de scène un lourd rideau rouge dont l’éclat est magnifié par les délicates dorures en volutes de la salle. Rendez-vous est donné aux amateurs de beaux mots, lundi 8 mai, dans le cadre intemporel de la salle Molière de l’Opéra Comédie. L’invité ? Oxmo Puccino, poète du réel et conteur urbain des instants quotidiens, qui maîtrise depuis longtemps l’art d’aiguiser les mots comme de les dire. Pas de concert en vue toutefois, mais une lecture musicale de son dernier ouvrage, Marcel, paru en octobre 2022 aux éditions J.C Lattès, soit l’année du centenaire de la mort de Marcel Proust (1871-1922). Ce dernier, mythique auteur de Du côté de chez Swann, Oxmo Puccino l’a découvert à travers la lecture d’ouvrages de la psychologue Alice Miller, spécialiste de la question de l’enfance. Une révélation littéraire pour le rappeur franco-malien qui était il y a peu sur la scène parisienne du 13e art aux côtés de l’actrice Françoise Fabian pour Marcel, un spectacle immersif et sonore adapté d’après l’œuvre de de Proust À la recherche du temps perdu.

Questionnaire

Faite à l’invitation de La Comédie du Livre – 10 jours en mai, cette lecture musicale est l’occasion pour les nombreux admirateurs montpelliérains d’Oxmo Puccino de découvrir des extraits de son ouvrage atypique Marcel, portrait en clair-obscur construit autour du fameux « questionnaire de Proust ». Soit 35 questions (pour 34 réponses !) issues d’un test de personnalité très populaire à la fin du XIXe siècle, dont la personnalisation des questions tout comme la sincérité des réponses de l’écrivain sont devenues célèbres. Notamment celles rédigées à l’âge de 19 ans dans une version authentifiée datant de 1890.

Vêtu de noir sans fioritures, inhabituelles lunettes sur le nez, Oxmo Puccino met tout le monde à l’aise dès qu’il se pose devant le micro grâce à la chaleur d’une voix facilement reconnaissable, à la sincérité d’un léger zozotement… et à un large sourire qui décongèlerait n’importe quel auditeur rétif. Plutôt que de lire son texte à la chaîne, l’auteur a décidé de laisser les spectateurs décider des questions dont il lira ses réponses en prose. Autant dire que les questions fusent rapidement dans la salle, assez pour que le rappeur s’en amuse, n’hésitant pas à rajouter des commentaires enjoués, savourant visiblement ce jeu de dextérité verbale qui brise d’un coup les barrières entre lui et son public parce que quand même « on est là pour rigoler ».

L’impossible dialogue

À travers 14 questions, et donc 14 réponses, l’artiste dresse son « autoportrait littéraire » raisonné, affirmant souhaiter « à tous de trouver l’accomplissement au travers d’une passion », regrettant « l’impossible dialogue » entre les deux sexes, parlant de son amour du street-art comme de celui des toiles du Caravage, soulignant l’importance de la défense du droit des enfants, citant des poètes qui l’inspirent comme Paul Éluard ou Boris Vian…  À travers cette auto-interview, entre lecture de son manuscrit et transitions improvisées, il aborde son rapport à l’injustice, la responsabilité de l’artiste, les dédales du temps qui passe, l’urgence de savourer les moments de repos, la nécessité de ne jamais laisser tomber… Et tant d’autres choses !

Si Oxmo est accompagné par le musicien Jérémy Chatelain (ex-chanteur de la Star Academy devenu producteur-compositeur de l’ombre au talent recherché), dont le rôle est quasi inutile pendant les lectures d’extraits du livre, cela donne une puissance incomparable à son interprétation en piano-voix de chansons incontournables : Soleil du Nord, Enfant Seul, 365 jours et J’te connaissais pas. De quoi avoir quelques frissons, la larme à l’œil pour certains tandis que d’autres chantonnent presque sans s’en rendre compte, le tout dans une intimité inégalée avec un artiste à la générosité scénique hors pairs qui disait quelques minutes plus tôt : « Ce qui est le plus important dans la vie est ce qui se passe entre la première et la dernière seconde ». Il suffisait de regarder les yeux pétillants des spectateurs sortant de la salle pour comprendre qu’ils avaient passé un moment magique… de la première à la dernière minute.

ALICE ROLLAND

La lecture-musicale D’Après Marcel a été donnée le 8 mai à l’Opéra Comédie de Montpellier.

Pierre Soulages s’imprime sur la scène du Pavillon Noir

0
© Justapics

L’outrenoir déposé par Pierre Soulages n’en a pas fini d’inspirer le spectacle vivant. Souvent friande d’arts plastiques, la danse avait évidemment de quoi faire avec les jeux de reliefs et de lumière chers au peintre pour se déployer. Riche d’une équipe visiblement très investie – Lise Dusuel assistante à la chorégraphie, Nicolas Tallec aux lumières et Guillaume Cousin à la scénographie – Mickaël Le Mer a eu bien raison de dialoguer sur tous les tons possibles et imaginables avec cette matière si inspirante. Ses Yeux fermés regorgent d’idées brillantes, mobilisant les corps sur des terrains inédits en jouant sur la perception du spectateur.

© Justapics

Cachées, enluminées, reflétées, les jambes, mains, faces des danseurs et danseuses apparaissent sous des atours inédits, toujours stimulants. Les Yeux Fermés déjoue par ailleurs habilement les attentes et craintes souvent apposées au genre du hip-hop. Celui qui veut, en premier lieu, que cette danse aux codes si identifiables et acrobatiques ne dialogue jamais avec d’autres langages, et en premier lieu celui de la danse contemporaine, dont Mickaël Le Mer tire pourtant nombre de ses pas et agencements de tableaux. Celui qui veut que ses références musicales et visuelles soient immédiatement reconnaissables, là où l’omniprésence du peintre mais aussi la musique inspirée de David Charrier emmène toujours le spectateur ailleurs. Celui qui enfin mobilise les corps masculins et les corps féminins sur des registres différents, souvent au détriment de ces dernières. Or une même virtuosité est ici requise pour les danseurs et les danseuses, qui effectueront même certains portés ! Virtuose, la chorégraphie prend par ailleurs soin de toujours les placer au même niveau, et de miser sur l’union plutôt que sur la différenciation. Tant et si bien que la communion à l’œuvre sur la scène finale, tangible, semble inspirer un public debout pour l’applaudir à tout rompre.

SUZANNE CANESSA

Les yeux fermés a été donné les 3 et mai, au Pavillon Noir, Aix-en-Provence, puis le 11 mai au Zef, Marseille

Sept préludes 

0
Éric-Maria Couturier
Éric-Maria Couturier © Amandine Lauriol

Deux concerts en compagnie du violoncelliste Éric-Maria Couturier, à Marseille

Violoncelliste soliste de l’Ensemble Intercontemporain et membre du Trio Talweg, Éric-Maria Couturier avait proposé son interprétation des célébrissimes Suites pour violoncelle seul de Johann Sebastian Bach dans le cadre bien particulier de la légende provençale de Marie-Madeleine. Marie-Madeleine qui, dit-on, aurait été élevée sept fois par jour par les anges jusqu’au sommet de ce qui sera  baptisé la Sainte-Baume, à l’époque où elle aurait vécu là, recluse dans une grotte, afin d’y rejoindre son bien-aimé (d’aucuns chuchotent même que Saint-Maximin ne serait qu’un autre nom du Christ, les légendes ont tous les pouvoirs, c’est bien connu). Le musicien poète s’était livré à des improvisations qui tissaient la trame d’un septième prélude en écho au récit fondateur…

Ce programme pensé en 2020 lors de la première édition d’Un soir d’été avec Marie-Madeleine trouvera un écrin propice dans la belle acoustique du Temple Grignan à Marseille (14 mai). La veille, on l’aura écouté avec délices aux côtés du Trio Talweg, Romain Descharmes, Sébastien Surel et Eric-Maria Couturier qui arpentent les scènes internationales depuis l’attribution du Diapason d’Or pour leur enregistrement du trio de Tchaïkovski.

Délices !

MARYVONNE COLOMBANI

Trio Talweg 

13 mai à 19 heures

Palais du Pharo, Marseille

Organisé par Marseille Concerts 06 31 90 54 85

Éric-Maria Couturier

14 mai à 17 heures

Temple Grignan, Marseille

echo-in.com

photographie : Éric-Maria Couturier © Amandine Lauriol

Un souffle nouveau à La Compagnie

0
© X-DR

Zébuline. Pour quelles raisons La Compagnie a dû rester fermée ?

Paul-Emmanuel Odin. On a été obligé de réaliser divers travaux car, dès 2010, on a détecté des problèmes d’infiltration d’eau puis, en 2013, la situation est devenue critique. Il faut savoir que nos financements sont moitié « art » et moitié « politique de la ville » pour notre travail sur le quartier. Nos partenaires sont tombés d’accord pour financer les travaux d’étanchéité et plus encore pour résoudre nos problèmes d’insonorisation, mettre aux normes les sanitaires afin de recevoir le public handicapé et réaliser une sortie de secours. Mais nous avons perdu cinq ans… Grâce à la nouvelle municipalité et à la nouvelle direction de notre propriétaire Marseille Habitat, notre dossier a été validé et les travaux ont pu être réalisés. Ainsi, La Compagnie est restée fermée. Entre le Covid et les effondrements de la rue d’Aubagne, on n’a pas voulu prendre de risques. Fermer était aussi un geste fort pour accélérer les travaux qui, finalement, ont été livrés en décembre dernier.

Pourquoi appelez-vous aujourd’hui à soutenir La Compagnie ?

L’inactivité a fait que notre trésorerie et notre fonds de roulement ont été extrêmement fragilisés. On a poursuivi quelques expositions et ateliers hors les murs et pu bénéficier d’un bureau au centre municipal Velten, prêté par la mairie du premier secteur. Mais comme on n’avait plus de local, toutes les demandes de financement n’ont pas été possibles. Aujourd’hui, en plus des baisses que tout le monde connait, il nous manque des moyens pour répondre à notre mission d’ouverture à tous les publics. On a besoin d’un·e médiateur·trice supplémentaire. C’est le sens de notre appel aux dons.

Quel projet portez-vous pour la réouverture ?

On a mis à profit la période de fermeture pour penser à tout ce qui avait eu lieu depuis trente ans ! On a souhaité lancer un nouveau projet, non pas comme une succession d’expositions avec une série d’ateliers ou d’événements autour, mais comme un projet à long terme sur un quartier de précarité, en lien avec la psychiatrie notamment. On a envie « d’institutionnaliser » cette mixité dans un sens d’ouverture. D’où l’idée de « L’enchevêtrement des lianes » [leur projet annuel et collectif qui a débuté ce 5 mai, ndlr], né de la pensée de l’auteur Dénètem Touam Bona dont la dimension anthropocène est primordiale pour nous. L’idée est d’avoir un seul projet en métamorphoses.  

C’est ce que vous appelez les zones d’enchevêtrement.

Exactement. L’exposition sera un lieu d’inscription où le public pourra intervenir, comme avec Suzanne Hetzel qui est en résidence depuis le début du Covid. Elle inaugure De Printemps en printemps avec une collecte d’objets et de végétaux présentée sous la forme d’une réserve muséale. On a pensé La Compagnie comme un endroit de participation démocratique grâce à un travail continuel avec les associations du quartier, les établissements scolaires, les chercheurs, les universitaires, les artistes… 

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR MARIE GODFRIN-GUIDICELLI

Au programme
De printemps en printemps, de Suzanne Hetzel
Du 5 mai au 2 septembre
La Compagnie, Marseille
la-compagnie.org

Du raisin et rien d’autre

0
La Révole Nature © Urban distribution

Qu’est-ce que le vin nature ? Si La Révole Nature ne répond pas précisément à cette question, c’est peut-être parce qu’il n’existe pas de définition légale. Le documentaire esquissera quelques délimitations de cette appellation encore floue pour le grand public : l’absence autant que faire se peut d’intrants, et notamment des redoutés sulfites ; la pratique des vendanges à la main ; une production conforme à l’agriculture biologique ; et plus largement l’amour de la terre, de ses produits et la synergie avec le vivant.

Aline Geller, réalisatrice, est par ailleurs caviste et se consacre avec sa société Rillettes Productions aux films documentaires dédiés à la gastronomie et à l’œnologie. Peu étonnant donc qu’au cours des entretiens qu’elle mène avec les vignerons, ils s’adressent à elle comme à l’une des leurs. Les termes techniques ne sont pas éludés et la confection du vin illustrée dans ses moindres détails, sans taire les difficultés du quotidien : sans l’arsenal phytosanitaire, plus difficile de résister aux aléas saisonniers.

Ce voyage dans le monde du vin nature emmène Aline Geller d’Anjou en Auvergne, du Beaujolais au Jura, au travers d’une véritable galerie de personnages. La réalisatrice ne cache pas sa bienveillance pour leur état d’esprit et il n’est pas question ici de rechercher la polémique sur les vertus supposées du biodynamisme. Mais de faire découvrir cet écosystème paradoxal, entre exploitants prônant la décroissance et bouteilles chères vendues majoritairement à l’export, « stars » du milieu et petits nouveaux arrivés par vocation. Il y a autant de vins naturels que de vignerons !

Ainsi retrouve-t-on, aux hasards du voyage, un producteur diffusant du Mozart pour lutter contre les maladies de ses vignes, une paysanne autoproclamée labourant sa terre avec son cheval – ce qui protègerait mieux sa parcelle des conséquences du réchauffement climatique, ce vigneron vinifiant ses produits dans des amphores à même le coteau ou le très engagé Patrick Desplats, jamais avare de reproches envers les vins « industriels ». Tous ou presque parlent d’une révélation, d’un impossible retour en arrière. 

Si le spectateur aimerait tendre le bras pour traverser l’écran et rejoindre la dégustation, le film d’Aline Geller passionnera les amateurs de vin et ouvrira les yeux des autres vers un monde de moins en moins marginal, et malgré sa taille encore modeste, d’une richesse surprenante.

PAUL CANESSA

La Révole Nature, d’Aline Geller
En salle depuis le 10 mai