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« Bruit et fureur » au GMEM

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© A.-M.T

Ils ont investi le GMEM à la Friche Belle de Mai pour trois jours de résidence et un enregistrement. Ce « trio à deux » composé d’une voix, d’électronique et d’un drôle d’instrument – mi-violoncelle, mi-banjo – a offert au public un concert exubérant librement inspiré de Faulkner et de Shakespeare.

Tout commence par des fragments. Élise Dabrowski, chanteuse lyrique, effleure en petits textes hachés, ce que Faulkner écrivait en flux continu : « le bruit rentre du dehors puis du dedans, l’enferme, rien ne s’échappe, le soleil se mêle aux cloches qui résonnent dans la tête ». C’est la conscience schizophrénique de Benjy, le personnage simple d’esprit du Bruit et la Fureur – et à travers lui tous ceux que l’on qualifie de « fous » – qui s’exprime dans cette voix : lecture chaotique, échevelée.

Le titre du roman de Faulkner est lui-même emprunté à Macbeth de Shakespeare : « Un conte raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur, ne signifiant rien. » Le duo s’en empare et fait résonner dans la voûte une composition ouverte où chacun devient l’interprète de l’autre. Sébastien Béranger capte les sons de la voix et de l’instrument en temps réel, les amplifie, les filtre, les multiplie en écho, parfois de manière aléatoire. Ils rebondissent dans l’acoustique. Il en sourit.

Un banjo-violoncelle

Puis on évoque un fleuve. Élise Dabrowski déclame dans une forme de sprechgesang (parler-chanter). Et le temps se met à couler dans cet univers sonore minéral. La voix porte cette conscience qui déborde, céleste et animale, angélique et bestiale. Au centre du dispositif, un instrument unique, un méta-violoncelle, commandé à Philippe Berne. « Contrebassiste, je cherchais depuis longtemps un instrument plus nomade. On m’a parlé de ce luthier incroyable. J’ai découvert cet objet dans son atelier, véritable caverne d’Ali Baba », explique Élise.

Corps de banjo en bois, manche et cordes de violoncelle, il est directement branché à l’ordinateur de Sébastien devenant une extension de l’électronique. Elle en joue comme d’une contrebasse.

La folie musicale se déploie, baroque et expressionniste à la fois. Il est bien sûr question d’enfermement, de déraison, de langage aussi, écorché, fragmenté, incompréhensible mais empreint de sens. Une véritable tour de Babel entre soi et le monde « qui est un marché » entre soi et soi « je hurle pour que l’on m’entende à travers le vacarme ». Du bruit et de la fureur partout… Un spectacle poétique, sensible à l’extrême mais aussi profondément politique.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le spectacle s'est déroulé le 26 février au GMEM, Marseille.

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Maternité, politique, folie

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Mar Garcia Puig © Rita Puig Serra

Le 20 décembre 2015, Mar García Puig accouche de jumeaux prématurés. Le même jour, elle est élue députée au Congrès espagnol. Ce double évènement est le cœur d’Histoire des vertébrés. Née à Barcelone, son parcours politique débute avec son élection pour En Comú Podem, où elle siège jusqu’en 2023 comme porte-parole à la Commission de la Culture. Mais c’est son expérience de la maternité, vécue dans la terreur, qui nourrit ce récit qui explore sa dépression post-partum et ces mois d’angoisses, tiraillés entre exigences du Congrès et besoins de ses nouveau-nés hospitalisés. « Je suis devenue mère et j’ai perdu la raison », écrit-elle dès l’ouverture. Cette « folie » prend racine dans une infertilité diagnostiquée deux ans plus tôt, conséquence d’une endométriose négligée, avant que la fécondation in vitro ne lui offre cette maternité tant désirée.

García Puig entrelace récit personnel avec une enquête historique fascinante sur la folie puerpérale. Elle exhume les archives victoriennes des asiles britanniques du XIXe siècle, où affluaient des femmes « perturbées et décomposées » après l’accouchement. Ces cas cliniques glaçants – comme celui d’Eliza Gripps qui étalait ses excréments ou de B.C. qui criait avoir donné naissance à des chiens – résonnent avec les angoisses de l’autrice. On y apprend que la reine Victoria, elle-même, n’échappa pas à ces troubles nerveux, confiant à sa fille que les femmes étaient de « pauvres esclaves » face à la maternité.

García Puig doit tirer son lait dans les couloirs du Congrès, négocier sa présence aux votes alors qu’un de ses jumeaux lutte pour survivre en couveuse, affronter un règlement parlementaire qui ignore la réalité des mères. Elle convoque à sa table d’écriture Virginia Woolf, Darwin, Dante et épluche les dossiers médicaux poussiéreux des asiles. Elle réhabilite la figure mythologique de Médée, réduite à la mère infanticide, alors qu’elle fut d’abord abandonnée et exilée. Cette relecture féministe traverse tout le livre : les « mauvaises mères » sont en général des femmes écrasées par des exigences impossibles.

Le livre interroge la violence faite aux femmes et comment la domination médicale a succédé au XIXe siècle à la soumission religieuse avec des théories victoriennes sur « la conservation de l’énergie » – qui affirmait que l’intellect féminin nuisait à l’utérus – jusqu’aux lobotomies pratiquées sur des mères « fatiguées » dans les années 1940 en passant par les stérilisations forcées des femmes atteintes de troubles mentaux dont elle votera la fin à l’Assemblée espagnole en… 2020. « Jusqu’à cette date, dans notre pays, un juge pouvait décider de stériliser une personne avec une incapacité intellectuelle sans son consentement. La politique de mutilation du corps des femmes était tout aussi atroce que légale », témoigne-t-elle. Publié en catalan en 2023 sous le titre La història dels vertebrats, ce récit a connu un succès retentissant en Espagne. Une adaptation cinématographique est en préparation.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Mar García Puig,Histoire des vertébrés ; éditions Globe . 345 pages, 23 €

La joie queer à l’horizon 

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Camille Corcejoli © Eric Lebrun

En août 2017, Alex et ses ami•x prennent l’avion en direction des Etats-Unis. Il a reçu cette année-là l’héritage d’un grand-père sexiste et violent qui financera le voyage et la mammectomie à l’horizon, comme une revanche. En chemin, la banalité queer de ce road trip entre pairs ouvre une brèche et pose sur le récit de transition, un regard qui célèbre la joie trans et les familles choisies. 

Camille Corcéjoli, est auteur, enseignant et chercheur en sciences sociales, il sort son premier roman en août 2025, aux éditions La Contre-Allée : Transatlantique. C’est dans le contexte de répressions et visibilité grandissante des existences transgenres que Camille Corcéjoli écrit ce road-book, témoignage d’une transition de genre et d’un pays aux portes du fascisme. 

Le récit est à l’image d’une temporalité queer, entrecoupée de métamorphoses narratives, d’introspections et de réflexions politiques qui usent autant qu’elles galvanisent. La route vers la clinique de West Lake Hills est parsemée de poèmes en prose, d’amours non-binaires, de violences fascistes et institutionnelles, de doutes et d’amitiés en rempart et en joie, contre le monde entier. 

Compagnonnes de voyage

On rencontre au passage une ribambelles de queer, ami•es et inconnu•es qui guident et protègent en une sorte de réseau international de solidarité, les aventures d’Alex, Harli, Djo et Louise. Les noms se multiplient au fil des pages, en amas, en rhizomes et pourtant, bien loin de se perdre dans la foule, on s’attache, on se fie à chacun•es avec la confiance inébranlable d’une expérience commune de l’altérité. 

Si le point de vue d’Alex est interne à son expérience, les ami•x et compagnes de voyage font néanmoins corps collectif face aux émeutes racistes, à la violence policière, à la transphobie administrative et à la misogynie. Iels sont présentesimpliquées, partagent la charge de chaque obstacle, de chaque crainte sans arrogance, sans projection de leur part sur le parcours si personnel, si intime de transition de genre d’Alex. La famille choisie est non-atomique, intergénérationnelle et divergente, elle ne restreint pas, elle ne définit pas, elle est intrinsèquement liée aux vies queer et bien trop souvent effacées des archives et des récits qui en découlent. Le parti pris de Camille Corcéjoli est un hommage à leur existence, qui résonne bien au-delà de la l’expérience individuelle de la queerité. 

C’est également avec justesse que Transatlantique célèbre le doute qui accompagne la transition. La certitude des catégories de genre binaire est portée par le corps institutionnel qui policeautorise la transition et à laquelle Alex doit se plier pour correspondre à ce qu’on attend : un résultat. L’endocrinologue, la conseillère MGEN, la mère et le frère d’Alex sont en attente d’une certitude qui ne vendra pas et qui résiste, avec douleur ou jubilation à un but. Si l’opération semble l’objectif à atteindre, la joie qui découle de la fluidité de genre et du soin collectif est le véritable sujet nécessaire et profondément révolutionnaire de ce récit de transition. 

NEMO TURBANT
Camille Corcéjoli, Transatlantique, Éditions de la Contre-Allée, 192 pages, 20 €

La machine à broyer

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Isabelle Mayault © X-DR

À travers les yeux de son héroïne, Sayonara, assesseure à la CNDA, enceinte et épuisée, l’autrice dévoile les coulisses d’une machine à trier les « bons » et « mauvais » réfugiés.

Le rythme est édifiant : douze dossiers par jour, à peine le temps de respirer entre une Somalienne et un Bangladeshi. Sayonara siège quotidiennement aux côtés d’un juge et d’un assesseur du Conseil d’État, confrontée à un défilé de tragédies dont elle sait d’avance que la plupart seront rejetées. L’autrice n’épargne rien au lecteur, évoquant ces matins où son personnage doit penser à bien être à jeun « pour ne pas vomir » avant certaines audiences de Nigérianes. Comment digérer cette succession de récits de viols, de tortures, de traites humaines ?

On rencontre Abdoulaye Bah, Guinéen torturé pendant huit mois – « on ne sortait plus les mouchoirs pour si peu ». L’OFPRA rejette sa demande : ses motivations sont jugées économiques, « une des pires bévues que quelqu’un puisse commettre ». Peu importe qu’il boite, qu’il porte dans son dos de graves brûlures nécessitant une greffe de peau. Alphonse Ngouma, Centrafricain, a subi neuf jours de torture. « neuf jours… des cacahuètes », pour Pierre-Yves, assesseur du Conseil d’État, imperméable au trauma, qui n’a « sans doute pas jugé utile «  de suivre les formations sur le sujet » et balaie les demandes d’un revers : Sayonara l’imagine avec ses AirPods et ses bières en terrasse, pendu par les pieds : il n’aurait pas tenu dix minutes avant « de balancer toute la Cour ». L’autrice dresse avec causticité une galerie de personnages : La juge Buget, ancienne du pôle antiterrorisme, dont les lunettes violettes et bijoux fantaisie dissimulent une dureté implacable. Pour elle, « un voile égale une ceinture à explosifs ». Entre lucidité et désenchantement, Mayault flirte avec le cynisme sans jamais y basculer totalement.

Le roman interroge l’arbitraire géopolitique à l’œuvre. Il y a Zilan Demir, la « bonne victime » : jeune Kurde, jolie, méritante. Celle-là, on l’accepte. On attend presque qu’elle dise merci, « qu’elle envoie de Marseille une boîte de gâteaux au miel » ou les Ukrainiens qui venaient de rejoindre « le club  envié » des ressortissants considérés d’office en danger.

Mayault décrit une machine à broyer qui ne fonctionne pas toujours en expulsant – la France « n’avait pas les moyens de son racisme institutionnel » – mais en produisant de l’illégalité, en transformant des demandeurs d’asile en clandestins « à la merci des marchands de sommeil et de tous les autres profiteurs de misère ».

Seul bémol à ce roman : les passages sur la vie conjugale et familiale de Sayonara peinent à trouver leur place. Ces scènes domestiques – couches, crèches, soirées entre expatriés – créent certes un contrepoint à l’intensité de la Cour, mais leur banalité assumée et répétitive finit par diluer le propos. On aurait préféré rester au cœur du sujet : cette institution qui broie ce qu’elle prétend protéger.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Toute la misère du monde, d’Isabelle Mayault, Gallimard, 448 pages, 24 €

Barbès créole blues

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Raphaël Confiant © X-DR

Le roman suit un étudiant martiniquais en philosophie à la Sorbonne, Boris, -son père admirait Tolstoï-. Il évolue dans le Quartier Latin, flâne boulevard Saint-Michel, chez les bouquinistes ou chez Gibert en compagnie de ses camarades issus de milieux aisés et intellectuels : Michel, aspirant écrivain, Antoine, révolutionnaire nourri de Césaire et de Fanon, et Hubert, seul blanc du groupe né au Sénégal. Ce dernier, toubab militant « aussi blanc que la farine de manioc », revendique paradoxalement sa « négritude ».

Papa Degaulle

La rencontre avec Émilienne fait basculer le récit. Arrivée en France en 1966 par le Bureau des migrations des départements d’outre-mer (BUMIDOM), elle incarne une tout autre expérience de l’immigration. Ces déplacements organisés par le gouvernement de « Papa Degaulle », ont amené de nombreux Martiniquais et Guadeloupéens de leurs îles natales jusqu’en métropole, en manque de main d’œuvre. Après des voyages éprouvants, le plus souvent par la mer en troisième classe jusqu’au Havre, ils deviennent aides-soignants, facteurs, ouvriers des usines automobiles de l’île Seguin, domestiques ou nounous, confrontés au racisme quotidien.

Roman de l’égarée

Cette diaspora se retrouve le week-end au Foyer des travailleurs d’outre-mer, espace multifonction qui fait office de restaurant, dancing, agence d’emploi, de funérarium et d’abri temporaire pour « ceux que la vie parisienne a démantibulé ». Émilienne, elle, n’a pas eu la chance d’accéder à l’un de ses métiers. Séduite par un compatriote proxénète, elle se retrouve contrainte de travailler pour lui à l’hôtel du Paradis, dans le quartier de Barbès. A la demande de la jeune femme, Boris accepte d’écrire « le roman de l’égarée ». Ce travail littéraire devient pour lui un révélateur social. Le narrateur prend conscience que « nous autres étudiants petits bourgeois vivions dans un tout autre univers que celui de nos compatriotes ». Il découvre également l’existence de blancs « dénantis » vivant sur des bancs, complexifiant et brouillant sa vision des rapports sociaux. Roman d’initiation politique, Barbès créole blues se distingue par sa langue, empreinte de créolismes inventifs signifiants, dont on se délecte : « l’amicalité, l’heureuseté, l’hautaineté, la malpatience, l’enrageaison » qui voyagent au côté d’expression comme « femme dehors », désignant la maîtresse d’un homme marié.

Comédie créole

Cette créativité linguistique s’inscrit dans l’engagement de longue date de Raphaël Confiant pour la langue créole. Né en Martinique, il a été le premier à publier un roman entièrement en créole Bitako-a en 1985, avant de connaître le succès en français avec Le Nègre et l’Amiral en 1988. En 1989, il cosigne avec Patrick Chamoiseau et Jean Bernabé le manifeste Éloge de la Créolité, texte fondateur qui défend une identité multiple et complexe. Figure majeure de la littérature caribéenne depuis plus de quatre décennies, Raphaël Confiant construit patiemment ce qu’il nomme sa « Comédie Créole » -référence à la Comédie humaine de Balzac-, un projet littéraire visant à décrire les multiples composantes du peuple martiniquais à travers les siècles, de l’esclavage et du travail dans les cannes à sucre des békés jusqu’aux migrations contemporaines.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Barbès créole blues, de Raphaël Confiant,Mercure de France, 260 pages,21 €

La filiation sous le volcan

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Philippe Manevy © X-DR

Roman de l’identité familiale, récit de territoire, enquête intime sur le geste romanesque La Montagne ardente est à la fois une éruption, et un tombeau d’identités minuscules.

Une identité à la croisée des chemins

Ancré au pied du Lizieux, volcan ancien d’Auvergne, le récit reconstitue l’histoire de quelques figures propres à la lignée paternelle de l’auteur, sur l’ensemble du XXᵉ siècle, dans la continuité de La colline qui travaille. À partir de legs précieux et dérisoires, photos, textes, récits de souvenirs, Philippe Manevy donne vie et substrat concret à des vies ordinaires, emportées par l’avènement de la modernité, des guerres et de l’exode rural. Paysans, hommes et femmes de pierre et de labeur, figures de religion, d’instruction et d’administration, ils sont autant de personnages rudes, reliés intrinsèquement à la géologie volcanique, vive et ardente, d’après l’étymologie même de Manevy. Au cœur du roman se joue, d’une manière qui emprunte ses points de vue à l’histoire, l’ethnographie et la sociologie, une interrogation permanente sur l’identité qui se situe toujours à la croisée des chemins, des relations entre les êtres, échappant ainsi à toute saisie définitive.

L’écriture des sillons et du mythe familial

À partir de la figure de Joseph, le grand-père que l’auteur n’a pas connu, à partir de celle de Jeanne, sa grand-mère, se construit un mythe familial qui permet à l’auteur d’établir une analogie profonde entre les gestes de labourer, repriser et écrire. L’écriture de La montagne ardente, qui documente avec précision les noms, les dates, les lieux, est à la fois austère et dense, à l’image des figures qu’elle sculpte dans la glaise. Mais elle s’accompagne d’une forte dimension symbolique et analogique, la phrase avançant par métaphores emboîtées et concrètes et qui forment la matière vivante et vitale du roman : pluie de grenouilles, basalte, sillons, tissage… Le texte fonctionne également comme un méta-récit, qui révèle les clés de ses propres principes, entre humilité et doute.

La Montagne arrdente s’écrit dans un écart constant entre passé généalogiqueetdystopie crépusculaire, renouvelant ainsi le récit de filiation et le roman de terroir. Il se lit comme un parcours réflexif sur ce que signifient aujourd’hui l’héritage, la transmission : non possession mais circulation.

Florence LETHURGEZ

La montagne ardente, Philippe Manevy, ed Le bruit du monde

paru le le 5 février

L’intime, l’enquête… Et les nuages

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Mathieu Simonet © Olivier Dion

Mathieu Simonet publie en janvier aux éditions Philippe Rey Le Grain de beauté, son huitième roman autobiographique. Trois ans après La Fin des nuages, l’écrivain revient sur les années qui ont suivi la disparition de Benoît Brayer, son mari, décédé en 2020 d’un mélanome. Le titre désigne ce grain de beauté apparu sur le sexe de Benoît à l’adolescence et qui finira par le tuer.

Fidèle à sa méthode d’écrivain-enquêteur, Simonet transforme le deuil en investigation. Il convoque ses souvenirs, les écrits laissés par Benoît, reprend contact avec ses proches et d’anciens amis qu’il n’avait jamais rencontrés. Cette plongée réserve des surprises : Mathieu découvre que l’homme avec qui il a partagé sa vie avait une personnalité plus complexe qu’il ne l’imaginait. Le livre interroge : « peut-on vraiment connaître celui ou celle qu’on aime ? »

Son mari lui ayant expressément demandé d’écrire sur lui après sa mort, Simonet livre un récit d’une franchise désarmante. Il n’élude rien : ni l’absence de sexualité dans leur couple après le mariage, ni la manière dont, après le décès de Benoît, la sexualité est devenue pour lui un moyen de se reconnecter à la vie. Le livre raconte aussi ses rencontres au cimetière du Père Lachaise avec d’autres parents endeuillés, son déménagement, ses transformations professionnelles – avocat durant vingt ans, il se consacre désormais à l’écriture – et ses tentatives pour retomber amoureux.

Marseille et les nuages

Les Marseillais ont découvert Mathieu Simonet lors de plusieurs interventions qui témoignent de son approche de la littérature. En mai 2024, au Mucem, il participait au festival « Oh les beaux jours ! » à une rencontre intitulée Le cœur dans les nuages – À travers soi, aux côtés de l’écrivain italien Paolo Giordano. Le Mucem a également accueilli en mars 2024 la Journée internationale des nuages, événement qu’il a créé en 2022 pour sensibiliser à l’appropriation et à la manipulation des nuages – thématique au cœur de La Fin des nuages.

Mais c’est aussi avec le collège Sylvain Menu du 9e arrondissement que Simonet a mené un projet ambitieux. Tout au long de l’année 2024-2025, il a enquêté avec les élèves de troisième sur le drame qui a coûté la vie à Sylvain Menu, cousin éloigné de l’écrivain et jeune héros de 16 ans, mort lors d’un accident dans les calanques le 28 juin 1981. Avec les élèves, il mène une enquête pour démontrer que les articles de journaux de l’époque contenaient des erreurs – une réflexion particulièrement pertinente à l’heure des fake news-. Une restitution publique a été donnée au Théâtre de la Criée le 23 mai 2025.

Autobiographies collectives

Depuis deux décennies, Simonet construit une œuvre à la croisée de l’enquête journalistique et de la performance. Il pratique ce qu’il appelle les « autobiographies collectives » : des récits où sa propre histoire se tisse avec celles des autres. Dans Marc Beltra, roman autour d’une disparition (2013), il enquête sur la disparition d’un étudiant en Colombie, transformant cette absence de réponse en méditation sur le deuil impossible. Il a aussi raconté sa mère dans La Maternité (2012), son père dans Barbe rose (2016), et son amie Anne-Sarah Kertudo dans Anne-Sarah K. (2019).

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le grain de beauté, Éditions Philippe Rey, 352 pages, 22 €

Des Rose et des épines

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Maryline Desbiolles © Philippe Matsas

Maryline Desbiolles, qui n’est pas dépourvue d’imagination, s’est donné une contrainte d’écriture : demander à des femmes qui portent le prénom Rose, ou ses composés, de lui raconter leur histoire. Suite à une petite annonces sept femmes ont accepté le jeu. Elle en inventera une autre qui porte la voix des sept Rose. Une « Shéhérazade d’une seule nuit (…) sans sultan » qui raconte son histoire pour rester en vie et passer une nuit au chaud dans un hôpital, suite à des blessures dont on ne connaît pas l’origine. « Grand échalas » blessé, meurtri par des brûlures. Sa voix s’élève dans un flux continu, s’adresse à l’infirmière ou l’aide-soignante et les mots et les images se déroulent. Des personnages prennent vie, : Rosie, Rose-Marie ou Rosa, Rosina, Rosetta… Marie-Rose fut la première, la bergère qui emmenait la narratrice enfant dans les collines avec ses chèvres, vêtue d’une jupe plissée couleur du ciel. Puis les personnages de l’enfance, les grands-parents italiens, siciliens pour l’une, calabrais pour l’autre, l’accueil en France où l’une était traitée de bohémienne et rejetée avec ses sœurs et frères, les villages aux rochers gris, la cueillette des fleurs d’orangers enivrantes. Une Rose venue du Nigeria qui ne sait ni lire ni écrire évoque la traversée de la mer et du désert, sans boire ni manger. Et dans toute les histoires, l’apparition d’un cheval noir avec une étoile blanche sur le front.

Le ruban des langues

Les souvenirs se mélangent et les mots les servent avec saveur. L’évocation des origines nourrit le récit, les mots éclosent. Maryline Desbiolles entremêle certainement ses propres souvenirs à ceux des Rose quand elle évoque ces villages des Alpes maritimes qu’elle connaît si bien, comme elle en connaît les expressions et les accents, elle-même petite fille d’émigrés italiens parfois dédaignés par des locaux. Son récit commence d’ailleurs avec humour quand elle évoque les o ouvert et fermé de Rose et ces accents qui « déhanchent » la langue. La narratrice s’épanche de plus en plus auprès de l’infirmière et déverse sa parole dans le désordre comme un ruban de mots se déroulant dans les airs, la délivrant. Les anecdotes se succèdent comme des flasches qui s’allument et s’éteignent rapidement, emportant lectrices et lecteurs dans leur sillage.

CHRIS BOURGUE

Rose la nuit de Maryline Desbiolles, Éditions Sabine Wespiesser, 144 pages, 18 €

Marseille, prochaine capitale du cinéma !

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La future cinémathèque en chantier © C.L.

Grande nouvelle pour les féru·es de cinéma; début 2027, une antenne marseillaise de la Cinémathèque française ouvrira ses portes au Campus La Plateforme, dans le quartier des Crottes. Installée dans la capitale depuis sa création en 1936, cette annonce marque un nouveau tournant. Le projet s’inscrit dans le cadre de « Marseille en grand », annoncé en 2021 par le Président de la République, visant à : « placer la culture au cœur du développement du territoire ». Soutenue par les collectivités territoriales, la Cinémathèque de Marseille s’implantera sur plus de 1 500 m², avec comme mission la diffusion et la transmission du patrimoine cinématographique auprès du plus grand nombre.

Chantier en cours!

Une dalle de béton, quelques escaliers : les bases sont là, mais il reste toutefois encore difficile d’imaginer le public déambuler dans l’espace. Quelques mois de travaux suffiront à l’ancienne friche industrielle pour quitter son aspect encore austère et se transformer en 400 m² d’espaces d’exposition. La première, prévue en avril 2027, portera sur les représentations de Marseille au cinéma et en séries. Ce même bâtiment accueillera un pôle éducatif prévu pour recevoir une panoplie d’actions culturelles et transmettre à tous·tes la magie du cinéma. Enfin, quelques dizaines de mètres plus loin, un bâtiment, cette fois-ci tout neuf, accueillera trois salles de cinéma (deux d’art et essai et une spécialement dédiée à la programmation de la cinémathèque). Ce qui s’apparente pour l’instant à un chantier promet un beau lieu culturel au cœur d’un quartier en pleine transformation.

Secousse médiatique

Mais… l’ouverture de cette nouvelle antenne intervient dans un climat épineux : en décembre dernier, la projection du Dernier Tango de Bernardo Bertolucci, prévue dans une rétrospective du cinéma de Marlon Brando, avait suscité une vague d’indignation. Promotion de la culture du viol, scène tournée sans le consentement de Maria Schneider : la projection, prévue sans médiation, n’avait absolument pas ravi le public. Sous la pression, la cinémathèque avait finalement déprogrammé le film et fait un mea culpa lors d’une session devant la commission parlementaire sur les violences sexuelles… S’ajoutent à cela les propos de Frédéric Bonnaud, tenus en 2018, qualifiant de « demi-folles » les manifestantes contre les rétrospectives Roman Polanski et Jean-Claude Brisseau. Enfin, un rapport de la Cour des comptes de février 2025 pointe aussi des manquements en matière de conservation et de diffusion. La nouvelle antenne s’ouvre donc dans un contexte d’interrogations : certes, elle s’appuiera sur l’expérience parisienne, mais n’en répliquera pas la formule. Tout reste encore à créer dans la Cité phocéenne, à commencer par les salles de cinéma. Affaire à suivre…

CARLA LORANG

Le grand rêve américaine

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ICE, politique anti-immigration… Si, pendant des décennies, les États-Unis d’Amérique incarnaient un eldorado, la grande puissance occidentale apparaît désormais comme le berceau de la haine et d’une profonde désillusion. Une image qui ferait presque oublier que, quelques siècles auparavant cette terre, pourtant volée aux natives, offrait encore l’illusion d’un espace de liberté.

Plongée dans le destin d’Eliza, la bande dessinée de Paula Lombas, adaptée de Fille du destin d’Isabel Allende, retrace le parcours initiatique et aventureux d’une adolescente chilienne en quête de liberté. Au cœur du 19e siècle, à l’époque de la ruée vers l’or aux États-Unis, l’ouvrage dépeint une période de pleine mutation…

Refuser le destin

Valparaíso, 1832. Un enfant est laissé à l’abandon aux abords d’une riche maison de famille anglaise. Recueillie par Rose Sommers et son frère Jeremy, la jeune fille grandit dans une éducation bourgeoise. À l’âge adulte, la famille tente de lui trouver un prétendant de bonne famille. Elle devra alors obéir à des préceptes genrés, allant de « s’arranger pour qu’il se sente toujours supérieur jusqu’au devoir marital ».

Mais, ce destin-là, Eliza n’en veut pas, elle l’a toujours refusé. De plus, son cœur bat pour un autre: Joachim, un jeune Chilien en quête d’aventure, parti créer son futur en Amérique, « le pays où tout le monde pourrait devenir riche à la sueur de son front ». Décidée, elle s’enfuit à sa recherche, renonçant à son faux destin bourgeois pour devenir chercheuse d’or.

Mais les chercheuses d’or se font rares à cette époque. Contrainte de dissimuler sa féminité, Eliza se fait passer pour un jeune garçon une fois arrivée en Californie. Si les hommes ont le droit de rêver, pourquoi n’y aurait-elle pas droit elle aussi?

Loin de l’eldorado

Avec en filigrane, la quête romantique, la bande dessinée explore aussi, ans des coloris ocres et ambrés, les pans obscurs de l’histoire. Elle fait ressentir, au fil des planches,par ses silhouettes aux contours flous mais aux regards acerbes, le climat hostile envers les étrangers. «Dehors les Latinos » résonne tristement avec l’actualité récente des politiques migratoires de Donald Trump…

Car les Etats-Unis ont été, dès leur création confrontés à des divisions complexes et profondes. Tandis que les États du Nord, portés principalement par l’immigration européenne, s’industrialisent, les États du Sud restent dépendants du travail des Afro-Américains réduits au statut d’esclave. En Californie, terre de la ruée vers l’or, se cristallisent des tensions multiples autour de l’arrivée des aventuriers venus d’ailleurs.

Le ton romanesque combiné à l’histoire d’amour, aux planches ordonnées aux traits fins, rendent la lecture légère malgré les multiples violences qui imprègnent l’histoire… Si l’époque paraît lointaine, le récit révèle une Amérique déjà fracturée propice aux violences à venir.

CARLA LORANG

Fille du destin

Isabelle Allende, Paula Lomas

Editions Le Lombard

Paru le 13 février